CHAPITRE VIII
INNOCENT XI ET LES JESUITES DE HOME. LES GÉNÉRAUX OLIVA, DE NOYELLE ET GONZALÈS
L'ordre des jésuites avait à cette époque, dans les différents États, des altitudes trop diverses et même en apparence trop contradictoires, pour pouvoir rallier à lui toutes les haines et toutes les sympathies. Innocent XI, ses cardinaux et ses conseillers intimes, étaient euxmêmes partagés sur la manière dont on devait le traiter. La curie savait très bien que cet ordre, qui avait été fondé pour défendre la papauté, qui s'était constitué et développé sous les bénédictions maintes fois réitérées de Paul III, de Jules III, de Paul IV et d'autres, qui comptait un quatrième vœu, vœu d'obéissance envers le pape, ne pouvait pas rompre avec la papauté sans se rompre lui-même. Cette question n'était l'objet d'aucun doute. Mais, d'autre part, les allures ambitieuses de cet ordre, ses agissements égoïstes , ses intrigues aussi intéressées qu'habiles, déplaisaient aux autres ordres et au clergé séculier, qui avaient aussi leur ambition et leur volonté bien arrêtée de conserver leur place au soleil. Le pa'pe lui-même, qui à cette époque n'était ni toute l'Église ni même toute la papauté, pouvait avoir à redouter cet ordre si puissant, si menaçant, qui cherchait à l'enlacer, et qui, en l'enlaçant de ses bras multiples et de ses anneaux tor-
tueux, pouvait ou le porter en triomphe ou l'étouffer. Rome voulait donc vivre en bons termes avec cet ordre, qui devait la servir; mais, en même temps, elle le craignait et le suspectait, sans l'aimer; elle voyait en lui un mécanisme déjà trop immense, trop compliqué et trop difficile à faire mouvoir, et peut-être Innocent XI n'aurait-il pas été mécontent, personnellement, d'en être débarrassé. Mais, quant à chercher à s'en débarrasser luimême, il n'y songea pas; toute son application consista à l'utiliser au profit des idées romaines, à se rendre maître du général pour tenir en échec les jésuites gallicans de France, et pour amener ainsi le triomphe final de Rome sur Louis XIV et sur l'Église gallicane. Cela lui était d'autant moins difficile que les jésuites d'Italie et tous ceux qui se rattachaient à l'empire d'Autriche et à la monarchie espagnole, professaient les idées romaines et étaient disposés à en tirer les conséquences les plus extrêmes.
Innocent XI eut affaire, comme pape, avec trois généraux : le Père Oliva, le Père de Noyelle et le Père Thyrse Gonzalès.
Le Père Oliva, dont le généralat dura de 1664 au 26 novembre 1681, était Génois. Il passe pour avoir été envers Louis XIV plutôt bienveillant qu'hostile. Peut-être est-ce pour cette raison que la curie ne lui fut pas toujours favorable. Mais cette bienveillance était au fond subordonnée à la volonté du pape. D'après une dépêche de Servient à Pomponne, en date du 28 septembre 1678, il fit à la Propagande un discours très éloquent sur les intérêts de sa compagnie avec les missionnaires ; mais le cardinal Ottoboni, comme le plus ancien, le combattit, et le décret fut dans le sens du carninal1. Le 3 septembre 1680, le duc d'Estrées avertit Louis XIV que ce général « était fort ami » de M. de Luca, un des principaux conseillers du pape2. C'était évidemment par ce canal que