Correspondance de Home, t. CCLXXXIV. p
neur de la représenter. J'aurais pu prendre un autre parti, de traiter, en allant au Jésus, avec beaucoup de mépris ce Père, qui apparemment n'aurait pas manqué de me venir recevoir; mais j'ai cru qu'il était mieux de ne faire pas, en attendant les ordres de Votre Majesté, cette démonstration, afin de ne me trouver dans aucun engagement lorsque je les recevrai... Le Père des Noyelles disait ces jours-ci à un jésuite sujet de Votre Majesté, que les Espagnols lui avaient fait faire encore depuis peu de grandes menaces, s'il me visitait le premier. Il se pourrait faire qu'il les aurait désirées d'intelligence avec le cardinal Pio, qui est son principal conseil, pour essayer de se mettre par ce moyen à couvert auprès, de Votre Majesté, ou au moins de gagner du temps. »
Le 14 août, Louis XIV répondit de Versailles au duc qu'il était surpris que le général des jésuites ne l'eût pas encore visité, mais qu'il espérait apprendre par ses prochaines lettres que cette visite était faite. Et le 21 : « J'approuve fort, écrivit-il au même, le parti que vous avez pris de ne point aller à l'église des jésuites le jour de la fête de Saint-Ignace; et jusqu'à ce que le général ait satisfait à ce qu'il vous doit, vous ne devez lui donner aucune marque de considération. »
Le 26 août, le duc d'Estrées avertit le roi qu'à l'occasion de l'heureux accouchement de madame la dauphine (naissance du duc de Bourgogne), la plus grande partie des cardinaux lui avaient fait exprimer leur joie ainsi qu'au cardinal d'Estrées; que le général des dominicains, qui était Espagnol, et celui des carmes, qui était Allemand, étaient tous deux venus le visiter dans ce but ; mais que le général des jésuites n'avait pas même profité de cette occasion pour rendre au duc ambassadeur sa première visite !
Le lendemain 27, le cardinal d'Estrées eut une audience du pape, dans laquelle Sa Sainteté lui parla en faveur du général des jésuites; ce qui prouve que le pape et le général étaient d'accord, et que, lorsque le général
se disait autorisé par le pape à se conduire comme il le faisait, il parlait avec exactitude. Mais le cardinal fit ressortir au pape toute l'inconvenance de ce dernier; ce à quoi le pape fut sans doute très insensible, car il affecta jusqu'à la iîn de l'audience la plus grande douceur1. Le 11 septembre, parlant du Père de Noyelle, Servient écrivit à de Croissy que Favoriti, conseiller intime du pape, était « autant ami de ce général qu'il était ennemi de son prédécesseur, » et qu'il lui avait attiré « avec les secours du cardinal Pio une secrète approbation du pape, sur cette conduite à notre égard2. »
Enfin de Noyelle se décida à faire cette fameuse visite. « Le général des jésuites, écrivit le duc d'Estrées le 10 septembre, me visita bier... Il me parla avec tant de soumission et de repentir sur ce qu'il avait différé à rendre ce qu'il devait à celui qui a l'honneur de représenter Votre Majesté, que j'eus beaucoup de sujet d'être satisfait des termes dont il se servit et de la manière dont il en usa, ce qui m'obligea à le bien traiter et avec honnêteté. Il est plus honorable et plus éclatant qu'il s'en soit acquitté après une assez longue contestation, soutenue et fomentée par l'opposition de l'ambassadeur d'Espagne, que si le lendemain de son élection ou quelques jours après, il me fût venu voir, et je ne doute point que cela ne soit fort remarqué dans Rome et ne fasse un fort bon effet. L'on ne pouvait mieux agir ni avec plus d'habileté et de zèle pour le service de Voire Majesté qu'a fait le Père de Fontaine, assistant de France, dans cette affaire, et pour s'acquitter de la commission que je lui avais donnée de parler à son général touchant l'indépendance des maisons des jésuites, situées dans les conquêtes de Votre Majesté, des provinciaux étrangers. Cet ambassadeur nous avait fait savoir par M. l'abbé Servient quel-
1. Le cardinal d'Estrées au roi, le 30 août 1G82 (Correspondance de Rome, t. CCLXXXIV,p. 199-244).