‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 26 sur 473 · Correspondance de Rome, p · texte numérisé non relu

Correspondance de Rome, p

diligence que Delfin avait faite de la part deChigi, Rospigliosi et Barberin » pour entraver cette pratique. Pendant ce temps, les chefs de faction mettent en avant leurs nombreux prétendants, mais ne s'entendent pas. Arrive le courrier Mancini. Les instructions de Sa Majesté relatives à Altieri humilient celui-ci. Les cardinaux avec lesquels le cardinal d'Estrées avait pris des mesures, l'assurent qu'ils attendent que Sa Majesté leur propose un homme de bien. « Je voulus, dit d'Estrées, attendre leurs ouvertures. » Chigi lui nomme Caraffe; d'Estrées lui répond qu'il serait agréé par Sa Majesté. — Le jour de l'Assomption, le Père Recanati, capucin, confesseur du conclave, pieux de la piété d'Odescalchi, prêche avec entrain; on passe de la prédication au scrutin, et Odescalchi réunit 21 voix. Rospigliosi croit toutefois que cette pratique n'aura pas de suite, « comme en effet elle n'en aurait pas eu, sans ce qui arriva depuis j». Altieri fait proposer à Nitard de l'élire, offrant un appui de treize voix, si Nitard l'agrée. C'est le dimanche 16, une heure et demie avant qu'on entre au scrutin. Nitard envoie aussitôt avertir Pio, qu'il charge d'en parler à Chigi et à Rospigliosi, et il en parle lui-même à Barberin. Ces cardinaux surpris répondent qu'il ne faut rien précipiter, mais consulter la France. — Cependant les zélés, échauffés par le sermon du Père Recanati , poussent la candidature d'Odescalchi. Azzolin, qui l'a fait exclure dans le dernier conclave et qui le craint, veut son exclusion. Les créatures insistent auprès des chefs des factions pour l'élection d'Odescalchi. « Les cardinaux Rospigliosi et Deltin réprimèrent le plus qu'ils purent l'indiscrétion de ce zèle et l'irrégularité d'un tel procédé. »

» Une conduite si bizarre et si peu mesurée, continue le cardinal d'Estrées, m'aurait porté à une exclusion formelle à l'égard de tout autre sujet d'une moindre réputation et d'un moindre entêtement dans le public. Mais, outre que dans cette espèce de tumulte et de récolte, elle aurait pu être hasardeuse, j'avais des ordres

et des motifs sur le sujet du cardinal Odescalchi suivant lesquels il était plus à propos de me régler; mais je ne les fis pas connaître, même aux cardinaux DelfinetRospigliosi, parce que, les laissant dans l'obscurité, j'étais plus en état de faire craindre des résolutions, que toutefois je n'aurais pas voulu effectuer. Je dois leur rendre ce témoignage qu'en me représentant le péril qu'ils appréhendaient d'une tempête si soudaine, auquel toutefois ils avaient déjà tâché d'apporter le remède, ils m'assurèrent que, quand ils demeureraient seuls, le cardinal Chigi, et eux et leurs proches, ils porteraient eux-mêmes, si je voulais, l'exclusion. Je leur répondis qu'il ne fallait qu'un peu de temps pour calmer les esprits et leur donner lieu de se reconnaître...; que le déplaisir que j'aurais de lui nuire, m'obligeait seulement de répondre que je ne pouvais écouter aucune proposition et bien moins celle-ci que toute autre avant l'arrivée de messieurs les cardinaux français; qu'il serait injurieux au roi et à la nation qu'à la veille de leur entrée on voulût consommer une si grande affaire pour quelque sujet que ce pût être, sans les attendre ; que pour lors nous prendrions en commun les résolutions convenables au service de Dieu, au bien du saint siège et à l'honneur de Sa Majesté... Ces messieurs approuvèrent cette réponse..., ce tempérament qui conduisait toutefois à l'exclusion par une voie plus douce. »

Ces pourparlers produisirent un scrutin où Odescalchi obtint deux ou trois voix de moins que le jouiprécédent, et le chiffre des voix « a toujours été depuis en diminuant, par le respect qu'on a mieux compris depuis qui se devait rendre à Sa Majesté. » Seulement Odescalchi reculait pour mieux s'élancer ensuite, et sa candidature de prématurée allait devenir sérieuse et dangereuse, précisément par suite de cette réserve intempestive du cardinal d'Estrées.

C'est ici qu'Odescalchi entra en scène, et qu'il fit jouer son intime Cybo pour gagner la faction de France. Le

cardinal d'Estrées vit, en effet, ce cardinal, comme étant le plus intéressé à son élévation; Cibo lui promit fidélité. Les avances se complétèrent ainsi. « Il me dit, raconte toujours le cardinal d'Estrées, qu'entre les divers motifs qu'on pouvait avoir sur le cardinal Odescalchi, on consi- • dérait que, dans la ruine et dans l'accablement où était la chambre apostolique, que le dernier pontificat avait achevé d'épuiser, on croyait qu'un homme aussi désintéressé et aussi détaché de ses proches, dont il ne reste qu'un neveu fort jeune et qui étant encore au collège ne pourrait prendre le poste de premier ministre, et étant riche de 40000 écus de rente, au lieu d'accabler davantage le saint siège, serait plus capable qu'aucun autre de le soulager... » Le cardinal d'Estrées ayant demandé alors à Cybo s'il ferait la principale figure au palais, il répondit « que c'était une chose qu'il ne pouvait pas traiter directement avec lui » . Mais, ajoute d'Estrées, « il me parut qu'il n'en faisait pas de doute. 11 ajouta que je ne serais point obligé de me porter aux extrémités, parce que, quand tout le sacré collège voudrait élever son ami au pontificat, au lieu de l'accepter il le refuserait assurément, s'il croyait y entrer sans l'agrément de Sa -Majesté; et que lui-même connaissait cette condition si juste et si nécessaire, qu'il ne croyait pas lui pouvoir donner son suffrage en conscience, si elle ne s'y rencontrait. Il blâma au dernier point l'imprudente conduite de ceux qui l'avaient mis dans cet engagement, et crut que quelques-uns, plus habiles et plus mal intentionnés, ne l'avaient conseillé qu'à dessein de le perdre. Il me demanda ce que j'imaginais qu'on pourrait faire présentement pour la gloire et pour l'honneur de Sa Majesté. Je lui répondis qu'il fallait, avant toute chose, qu'on ne parlât plus de cette affaire que messieurs les cardinaux français ne fussent arrivés. »

Ghigi, Rospigliosi, Delfin et surtout Charles Barberin furent si fermes, qu'ils réussirent à réfuter ceux qui ne voulaient consulter que leur conscience, et firent admettre

qu'il fallait examiner aussi les intérêts des couronnes. Azzolin et Ottobon, « qui ruinèrent le pontificat d'Odescalchi dans le dernier conclave et qui le désirent encore moins dans celui-ci, » les appuyèrent fortement; et Ton fut ainsi unanime à admettre qu'il fallait attendre l'arrivée des cardinaux français. — Le cardinal d'Estrées ajoute : « Odescalchi a perdu sept années de pontificat par l'indiscrétion de l'ambassadeur d'Espagne et par la déclaration que M. de Ghaulnes fut obligé de faire de tous les cardinaux. Il est constant qu'il n'y en a aucun plus capable que lui d'oublier cette perle; mais, quoiqu'il soit apparent qu'il le fera, personne n'en peut absolument répondre. » Suit un éloge de « son humeur douce, tendre et ennemie du trouble! » « Il a connu, dit-il, par le démêlé du cardinal Altieri qu'on ne peut rien faire de grand au dehors et d'utile pour la religion, quand on u'a pas la confiance des princes, et qu'au contraire le saint siège y perd toujours quelque chose de son autorité. Il est certain qu'il est un des sujets papables agréables aux Espagnols. Il a paru qu'il l'était dans le conclave passé, il ne faut pas douter qu'après l'action de M. de Chaulnes, il ne le soit devenu davantage... Il est certain toutefois qu'il n'a jamais été celui qu'ils aimeraient le mieux et de qui ils se promettraient davantage. Il faut encore ajouter aux choses passées que, dans cette occasion, il a été proposé d'une manière si peu respectueuse pour le roi, que, quoique je l'aie rendu inutile (!), je tiendrais mon propre frère raisonnablement exclu dans une pareille occasion; de sorte qu'il pourra paraître que Sa Majesté sans nécessité aura concouru au pontificat d'un sujet dont le cardinal Altieri et les Espagnols auront fait V ouverture d'une manière si choquante et si désagréable; et par cette raison, quoiqu'il soit éminent en piété, Sa Majesté trouvant de bons et dignes sujets à soutenir dans le sacré collège et même plus capables du gouvernement, ne doit pas perdre l'occasion de laisser un exemple, dans une personne si applaudie, du pouvoir et de la nécessité de

%a protection, puisqu'elle le peut assurément, afin qu'on [l'entreprenne pas à l'avenir de la négliger. C'est une raison politique:., tf es considérable, »

Le cardinal d'Estrées, après ce conseil si sage, ajoute cependant, victime de son indécision, qu'on peut faire valoir, dans un sens contraire, que-, si Sa Majesté "le relève de l'abîme où il est tombé, il ne pourra que lui en être reconnaissant, ne devant qu'à elle son élévation. D'Estrées voit dans celte élévation un avantage pour le présent : c'est qu'on pourrait faire une « paction » avec Cybo, pour faire justice au roi de Pologne sur sa nomination, pour remplir celle des couronnes dans la première promotion, et pour faire justice à Sa Majesté de la personne du cardinal Altieri. Quant à l'avenir, il dit que Cybo, ministre d'Odescalchi, serait un grand avantage : car les ministres ont une grande influence sur les papes, attribuant à Altieri que le dernier pontificat soit « tombé dans le mépris et dans une générale aversion ».

Tel est ce mémoire, écrit à la hâte et que le cardinal envoie à son frère sans avoir le temps de le relire.

Le duc s'en inspira évidemment pour rédiger sa dépèche du iâauroi. «On est assez persuadé dans Rome, y estil dit, et môme on en parle publiquement, que ceux qui ont témoigné souhaiter le cardinal Odescalchi, n'avaient autre dessein que de le ruiner entièrement. » La reine de Suède et Azzolin ne veulent pas d'Odescalchi. Le cardinal Ursin est mort hier soir (vendredi 21). «Tout le bien du cardinal Odescalchi, à la réserve d'une assez grande somme en argent comptant dispersée dans les banques, est dans les États des Espagnols. » Gallio, évêque de Rimini et parent d'Odescalchi, a une grande liaison avec Azzolin et de l'inclination pour l'Espagne. Le duc d'Estrées fait remarquer à Sa Majesté qu'elle peut très facilement perdre le cardinal Odescalchi1.

Le 24, le roi écrivit de Versailles au duc pour lui si

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