‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 277 sur 473 · Dépêche du 10 février 1685 (ibid., p · texte numérisé non relu

Dépêche du 10 février 1685 (ibid., p

ameublements superbes, et avec quelle avidité les per sonnes de la lie du peuple s'occupent à faire des habits de soie et même avec de l'or à leurs femmes, à euxmêmes, à leurs enfants, la plupart fréquentant de plus •en plus les divers jeux publics selon leurs diverses sphères. Mais si cet extérieur est tel, que de misères ou que de déshonneur dans l'intérieur des familles, qui ou meurent de faim par de telles dissipations et par le haut prix des denrées'causé parla quantité de gabelles, ou parleurs femmes, leurs sœurs ou leurs filles, qu'ils déshonorent volontairement pour se soutenir. On a donc chargé les maîtres de cérémonie de prier tout le collège, dans le temps que l'on entre aux chapelles, de vouloir modérer le nombre et la qualité de leurs carrosses et de leurs dépenses extérieures, et de représenter à tous les cardinaux le plaisir que le pape recevrait de leur condescendance à ses désirs. » Ces désirs provoquèrent un vif mécontentement ; on répondit que, si le luxe dissipait de l'argent d'une part, il en ramenait d'autre part; que la gabelle des cartes était déjà diminuée par la suppression des jeux; et que quatre mille artisansallaient quitter Rome, taute d'occupation. Servient reprocha à Innocent XI d'avoir négligé plusieurs réformes utiles, qu'il exposa, et de n'en avoir tenté que d'insignifiantes. Avec celles-ci, dit-il, « Chigi n'en va pas moins à la chasse, Maidalchini aux dames, d'autres en d'autres conversations, et il y aura trente comédies particulières pour une publique qui manque. » Toutefois, Servient avoua qu'Innocent XI, au début de son pontificat, « fit respirer un Etat dont la ruine était évidente1. »

Dans un écrit intitulé : « Les sept douleurs delà coinromaine et les sept allégresses du Port-Royal, » et classé parmi les documents de 1688, on reprocha à Innocent Xf de ne pas verser de larmes sur les grands désordres qui régnaient en Italie, et l'on fit des mœurs du

\. Correspondance de Rome, t. CCXLVIII, p. 279-312.

clergé italien le triste tableau suivant : « Une grande partie du clergé est possédée de l'ambition, de l'avarice ; il vit dans les débauches, dans le libertinage, dans la dissolution; il est sans religion; à peine conserve-t-il quelque peu de foi. Il s'élève aux pluséminentes dignités de l'Eglise par de l'argent; on vend les grâces dans Rome... Les ecclésiastiques d'Italie se donnent une très grande liberté de fréquenter les lieux débauchés et de corrompre la pudeur des jeunes garçons. Ce sont les libertés qu'on accorde au clergé d'Italie, où le moindre prélat se l'ait servir à table par les prêtres du Dieu vivant, qui, après avoir sacrifié l'agneau immaculé sur nos autels, vont porter à boire, à tête nue, souvent à un laïque, à une damé, auxquels les premiers servent pour les ministères les plus bas et les plus infâmes1. » Pendant ce temps, le faux mysticisme de Molinos, son ascétisme corrompu, ses maximes et ses pratiques malsaines, faisaient des progrès, grâce à la protection dont Favoriti, Gasoni, le cardinal Azzolini et la reine de Suède le couvraient jusqu'auprès du pape, qui en fut épris et qui le laissa condamner à son grand chagrin.

Aussi un tel clergé était-il fort peu respecté. On peut en juger parle fait suivant, que Servient raconta dans sa dépèche du 3 décembre 1682. Le duc de Gravina, seigneur napolitain, avait plus d'une attache avec le clergé et même avec le sacré collège; il avait, en elfet, un frère cardinal, et, sous le pontificat de Clément X, il avait paru à Rome « comme neveu du pape par son mariage avec une nièce du cardinal Altieri. » Il semble donc qu'il aurait dû traiter le clergé avec beaucoup d'égards. Or il lit le contraire, à l'occasion d'un prêtre qui avait donné un soufflet à un de ses laquais, considéré comme sou favori. Voici comment : « Le grand vicaire (car l'évêque est inquisiteur àNaples) fit d'abord arrêter le prêtre dans ses prisons, pour commencer à satisfaire le duc, même

1. Correspondance de Rome, t. CCCXVHI, 2e suppl. de 1688, p. 248-257.

sans connaissance de cause. Mais celui-ci ayant été informé de l'incident et ayant su où le prêtre avait été arrêté, l'envoya demander au vicaire. Celui-ci ayant refusé, le duc, suivi de ses gens, alla lui-même forcer les prisons dans le palais épiscopal, enleva le prêtre, l'emmena dans son palais, et, malgré les représentations et les menaces du cardinal de Gravina, son frère, qui se trouvait chez lui depuis quelques mois, il le fit dépouiller tout nu et fouetter si longtemps par toute la ville et d'une manière si cruelle qu'on ne sait s'il en est échappé. Le cardinal de Gravina partit d'abord et écrivit deux lettres, une à Naples, à l'évêque de Gravina, et l'autre au pape, pour exciter l'un et l'autre d'employer promptement leur autorité contre son frère, et de venger l'intérêt ecclésiastique d'un excès aussi injuste qu'il est inhumain1. »

Quant aux moines qui voulaient quitter un tel clergé, vivre en bons chrétiens et en honnêtes pères de famille, Rome ne voulait point en entendre parler; le mariage de ces derniers, consommé ou non, lui paraissait nul, et elle ne leur accordait son pardon que s'ils consentaient à violer la foi conjugale. Le cardinal d'Eslrées donna à ce sujet les renseignements suivants, dans sa dépêche du 26 mai 1687. Louis XIV l'avait prié de procurer à un religieux dominicain, qui s'était fait protestant et qui voulait rentrer dans l'Église catholique, toutes les dispenses qu'il demandait. Le cardinal répondit que, s'il s'agissait d'obtenir qu'il entrât dans un autre ordre, ce serait facile et qu'on pourrait même le dispenser de porter l'habit et lui accorder la permission de vivre hors du cloître, afin qu'il travaillât à la conversion des hérétiques. « Mais, ajouta-t-il, la dispense des vœux ne s'accorde pas, et l'on ne souffrira point qu'un religieux qui a fait sa profession dans l'âge porté par les canons, et qui depuis, étant devenu apostat, s'est marié et a eu des enfants, puisse demeurer dans l'état séculier avec femme et enfants. Je

1. Correspondance de Rome, t. CCLXXXII, 3e suppl. de 1682, p. 76-79.

procurai l'année passée à un carme déchaussé l'absolution d'une pareille faute; mais il s'était séparé de sa Tomme, qu'il avait prise dans la communion luthérienne, reconnaissait la nullité de son mariage et ne demandait que la permission de passer dans l'ordre de Saint-Benoît. Il avait des recommandations de madame la princesse de Wurtemberg. Il avait enseigné la théologie dans sa religion, et paraissait avoir de l'esprit et du savoir. On ne laissa pas de considérer au saint office cette grâce comme particulière... Je ne crois pas qu'on souffre jamais que ce religieux (recommandé par Sa Majesté) vive paisiblement dans sa famille en rentrant dans l'Église catholique1. »

Les immunités des églises étaient une autre source de désordres; et néanmoins, autant Innocent XI se montra l'ennemi acharné des immunités des quartiers des ambassadeurs, sous prétexte des abus qui s'y commettaient, autant il voulut maintenir les franchises des églises. Le 21 octobre 1084, le duc d'Estrées représenta à Louis XIV que les péchés qui se commettaient dans les immunités des ambassadeurs, surtout dans la sienne, n'étaient rien en comparaison de ceux qui se commettaient dans les quatre cents églises ou oratoires qui étaient à Rome; que son quartier était celui de Rome où il y avait le moins de femmes publiques tolérées ; qu'il en était de môme pour les assassinats, « si fréquents dans tous les quartiers de Rome; » et que le pape, en condamnant les immunités des ambassadeurs et en autorisant les cinq cents immunités des églises, cherchait une paille dans l'œil d'autrui et ne voyait pas la poutre dans le sien2.

Dans les dépèches du marquis de Lavardin au roi, en date des 15 et 18 juin 1688, on lit les détails suivants : « Il y a environ quinze jours qu'un gentilhomme du cardinal Carpegna, vicaire, amena la nuit dans Sainte-Brigitte, en quelque petite chambre, une jeune personne plus re-

t. Correspondance de Home, t. CCCIV. p. 102-12*2. 2 Ibid., t. CCXCII, p. 281-295.

marquable par sa beauté que par sa pudeur, laquelle s'élait sauvée d'un conservatoire. L'ayant su à mon réveil, je voulus envoyer un gentilhomme à la reine de Suède, protectrice de Sainte- Brigitte, pour la prier que, Sainte- Brigifte étant enclavée dans la franchise, elle eût la bonté de n'y point souffrir de ces personnes déréglées qui ne pouvaient attirer que du désordre. Comme mon gentilhomme allait monter en carrosse, on vint me prier de ne le point envoyer et qu'on allait emmener cette fille, qu'on nomme la belle néophyte; ce qui fut exécuté. Ainsi elle n'y resta pas deux heures1... Si le pape se portait à abolir six cents franchises ecclésiastiques qui sont dans Rome, les laïques auraient moins de sujet de conserver une étendue considérable et moins de peine à les laisser réduire. Mais dans ce quartier- ci il y a dix-huit églises et deux maisons de cardinaux, qui tiennent bien les deux tiers de son espace; et quand on parle de l'abus des quartiers pour les ambassadeurs, c'est une bagatelle, y ayant six cents églises ou cimetières et soixante-dix maisons de cardinaux, sans compter celles de tous les princes romains, où Von souffre tous les plus abominables hommes et où l'on n'ose leur dire mot. C'est dans ces lieux saints où les criminels sont reçus2.»

On peut se faire une idée de ce qu'étaient les mœurs à Rome sous Innocent Xï, par le témoignage du cardinal d'Ëstrées, dans sa dépêche du 14 mars 1687. Après avoir dit qu'il était impossible de chasser entièrement du quartier de l'ambassade les femmes débauchées, il ajouta « qu'elles étaient répandues dans tous les quartiers de Rome, marquées sur le livre du gouverneur, et qu'elles y vivaient en toute sûreté '. » Le 24 janvier 1688, Lavardin écrivit à Louis XIV : « J'ai sauvé ce quartier d'un plus grand concours de filles débauchées pendant la

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