Ibid., t. CCCIÏI, p
quinzaine de Noël. Mais la prostitution est si grande à Rome, que l'on ne peut guère le purger entièrement de ces misérables, dont la tolérance établie par la permission d'un pape depuis plus de cinq cenis ans ne peut être déracinée '. » Dès le 24 septembre 1078, Servient avait écrit à Pomponne : « Depuis l'exil de Pietro Marchese, on a publié que le pape avait une li^te de trois cents personnes, qui, passant dans son esprit pour débauchées, recevront avis à l'oreille et peu à peu de partir2. » Donc, si les personnes ouvertement débauchées étaient tolérées, les personnes passant pour telles dans l'esprit du pape devaient être chassées de Rome.
La police, qui était chargée de veiller sur la moralité publique, était composée de gens souvent plus coupables que ceux qu'ils frappaient. Les sbires étaient, suivant les termes mêmes du cardinal d'Estrées, une « insolente canaille, » des « gens de sac et de corde et gagés pour dire des impostures^. » A défaut d'impostures à dire, c'étaient des sentences iniques à exécuter. « Un abbé nommé Gallo, dit encore le cardinal d'Estrées, a été mis en prison, parce que l'on a su qu'il avait dit que le pape devait mourir entre le mois d'avril et de mai prochain (1681); ce qu'il n'a pas désavoué, » se piquant d'avoir prédit le cardinalat et le pontificat du pape \ Telle était la justice à Rome; elle n'était pas moins cruelle qu'arbitraire. Lavardin raconta le fait suivant : « Le jésuite Appiani, que le dur joug de (a tyrannique inquisition (irait fait devenir presque insensé, ayant recouvert une partie de son esprit que cette persécution lui avait fait perdre ou du moins égarer, a été absous de l'accusation de quiétisme; et, s'étant trouvé innocent, il a été
1. Correspondance de Home, t. (XCX, p. 54-75. ■2. Ibid., t. CCLVII, p. 305-308.
3. Le cardinal d'Estrées au roi, le 18 mars 1687 (ibid., t. CCCIII, p. 180-205).
4. Le même au mémo, le 25 février 1081 (ibid., t. CCLXXI, p. 1 19- 135).
élargi, sans abjuration, des rudes prisons du saint office1. »
Eu présence de tous ces faits où le règne de l'injustice est manifeste, il n'est que logique, et même banal, des conclure que le gouvernement d'Innocent XI manqua de raison et pécha contre la vérité. « La crainte, écrivit le cardinal d'Estrées, est plus capable de modérer les Romains que la raison2 . » Le 8 février 1688, la reine de Suède, dans son langage peu royal mais incisif, critiqua la sottise du gouvernement papal, et dit que, si l'état de choses continuait, elle ne désespérait pas « de voir emmener de Rome le pape et le sacré collège à sa suite, montés sur des bouriques*. » L'ignorance de la curie était crasse, selon l'abbé de Servient. Parlant des politiques romains, il dit « que leurs connaissances s'étendaient à peine à quelques lieues de Rome, et qu'ils faisaient pitié quand ils voulaient parler des affaires étrangères4. » Dans un tel milieu, il était naturel que le bon sens fût remplacé par la ruse et le vrai par le chimérique. « Cette cour, écrivit le cardinal d'Estrées, nonobstant cette habileté dont elle se pique, croit et s'attache volontiers à des chimères, quand elles lui sont agréables5. » De là cette petitesse de pensées, de sentiments et de procédés, que Servient signala : « Sa Sainteté a renoncé à l'ancienne gloire du saint siège de rétracter (comme tant de grands papes l'ont pratiqué) ce qui lui peut échapper par surprise, par de fausses informations ou autrement; et à mesure qu'il y a dans Rome moins de doctrine, de sainteté, de droiture et de puissance, la crainte de faire paraître cette dirninulion attache servi-
1. Lavardin au roi, le 23 mars 1688; Correspondance de Rome, t. CCCX,p. -2-18-257) .
2. Dépêche au roi, le 10 mars 1685 (ibid.,t. CCXCHI,p. 362-370).
3. Lavardin au roi, le 9 février 1688 (ibid., t. CCCX, p. 121-133).
4. Servient à Mgr (de Croissy), le 23 juin 1685 (ibid., t. CCXCVII), Suppl. de 1685, p. 129-131).
5. Le cardinal d'Estrées au roi, le 22 janvier 1682 (ibid. y t. CCLXXXIII, p. 27 et suiv.).
lement cette cour à ces fausses démarches par l'appréhension mal conçue d'être attaquée dans tout ce qui lui reste. Elle imite les petits souverains, pour qui les moindres pertes ou les moindres fautes sont considérables, et qu'on voit s'attacher à tout, et s'éloigner de l'exemple de ces grands monarques qui (comme le nôtre), assurés par leur propre grandeur, ont pour glorieux apanage de négliger quantité de bagatelles quela médiocrité de leurs inférieurs ne peut mépriser1. » De fait, Louis XIV voulut trop faire grand; sa grandeur et sa générosité dégénérèrent souvent en maladresse, notamment avec la cour de Home. Servient se trompa donc sur ce point, qu'il voyait mal, étant trop éloigné du centre des affaires de France; mais, à l'endroit de la curie, sa sagacité ne fut pas en défaut.
Une telle administration ne pouvait produire des résultats féconds; loin de mener au progrès et de conduire le pays à la prospérité, elle ne pouvait que le précipiter tôt ou tard dans la décadence. Déjà en septembre 1080, celte appréciation se fit jour dans le peuple d'une manière assez acérée, « On a vu ces jours passés pour pasquinade, écrivit Servient, Rome peinte dans une bière ouverte selon l'usage du pays, portée par MM. de Luca, Favoriti, le commissaire de la Chambre et le vicegérant, tous également odieux, le pape derrière donnant la bénédiction, don Livio portant la croix et Cybo l'encensoir. On a placardé deux ou trois fois M. de Luca et d'autres, et l'on commet des insolences sur ce point qui ne se voient que dans le siège vacant2. » Quelques semaines après cette pasquinade, mourut à Bologne le duc de « Ratzevil »,.qui, scandalisé de tout ce qu'il avait vu à Rome, y avait perdu la foi et voulait se faire turc.
t. Mémoire du 22 janvier 1682 (Correspondance de Rome, t. CCLXXX, p. 58-62).
2. Mémoire du 18 septembre 1680 (ibid., t. CCLXIX, 2e suppl. de 1680. p. 186-188).
Sur quoi la reine Christine prononça ie mot rapporté par Servient : « Cette bêle de Ratzevil ne pouvait taire autre cliose de bien que de mourir en blasphémant le pape1. »
1. Mémoire du 27 novembre 1080 (Correspondance de Rome, p. 290-296.)