‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 279 sur 473 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

INNOCENT XI. — SA BULLE DU NÉPOTISME ET LES FAVEURS ACCORDÉES A SON NEVEU DON LIVIO

Le népotisme était depuis longtemps une plaie dans l'Eglise romaine. Les causes qui ont enraciné ce vice dans cette Eglise sont multiples. Outre l'instinct qui attache l'oncle à son neveu, lorsque cet oncle n'a pas de descendance, il y a l'instinct beaucoup plus vif du père pour le (ils sous les dénominations officielles d'oncle et de neveu. De plus, les plus illustres papes ont voulu innover, fonder des œuvres, se distinguer de leurs prédécesseurs; et, pour consolider leurs créations ou leurs réformes après leur mort, ils ont, de leur vivant, cherché à se faire des créatures dévouées en qui ils eussent pleine et entière confiance ; les membres de leur propre famille leur parurent mériter cette confiance plus que tout étranger; de là leur tendance à faire à ceux-ci une position influente par la fortune et par le rang social, et à les mettre à l'abri de toute éventualité par un cumul de ressources matérielles. Quoi qu'il en soit des causes, les faits sont certains, palpables, irrécusables.

Innocent XI, qui eut l'orgueil de la vertu non moins que le vice de l'orgueil, voulut passer pour réformateur sur ce point, et l'Église papiste lui a fait une réputation,

à peu près universelle, cTanlinépotisme. Il est incontestable que, si ou le compare à d'autres papes, par exemple à son prédécesseur et à son successeur surtout, il la mérite. Mais, si, au lieu de se placer à un point de vue exclusivement relatif, on étudie la conduite d'Innocent XI en ellemême, d'après les seuls principes touchant l'espèce, on doit avouer que cette réputation est usurpée. Il a cherché, il est vrai, à combattre le népotisme officiellement, devant la galerie; mais il l'a favorisé de fait, par toutes les grâces dont il a comblé sa nièce et surtout son neveu. Ce point d'histoire très peu connu, et même la plupart du temps méconnu, est mis en pleine lumière par les dépèches diplomatiques. Encore un fleuron qui tombe de la couronne de ce pape canonisable !

L'abbé de Bourlemont écrivit à Pomponne le 1er juin 1677 : « Le cardinal Barberigo, Vénitien, qui sans contredit est le plus zélé, le plus régulier et le plus austère en sa vie et en ses mœurs de tout le collège des cardinaux, et qui est fort aimé du pape, fait de continuelles instances à Sa Sainteté de faire une bulle contre le népotisme, signée de tous les cardinaux et que les papes jureront à leur création de conserver inviolablement... Des personnes de considération m'ont assuré que le pape se porte à cela et que l'on travaille secrètement à former cette bulle. On a déjà consulté sur cela M. Fagnani, qui est un vieux prélat de cette cour, le plus intelligent aux matières canoniques qui soit de ce temps. Je ne sais comme cela plaira aux Espagnols, dont la politique est de chercher à gagner les papes par l'agrandissement de leurs neveux en Italie, comme l'on a vu de Ludovisio dans le pontificat d'Innocent X. L'on dit que beaucoup de cardinaux tachent d'empêcher cette résolution-là, et principalement ceux dont la maison est établie par le népotisme, vu qu'une semblable déclaration leur serait peu honorable, comme d'un abus si solennellement condamné, ce qui donnerait de grandes prises aux papes qui voudraient rechercher le passé. Ainsi les plus avisés de

cette cour voient de grands obstacles à publier une semblable bulle â. »

Donc, il y avait des maisons cardinalices « établies par le népotisme ; » beaucoup d'entre elles ne voulaient pas qu'on donnât prise sur elles en recherchant le passé; elles avaient intérêt à cacher leurs origines; l'agrandissement des neveux des papes était favorisé notamment par la politique espagnole, etc. En outre, ce n'est pas Innocent XI qui a eu l'idée de combattre le népotisme par une bulle, mais le cardinal Barberigo; Innocent XI s'est laissé « porter à cela. » Mais une fois qu'il eut paru accepter cette idée, il fit semblant de ne vouloir plus la lâcher. Le 15 juin, il parla sévèrement au duc d'Estrées contre le népotisme et contre la « vente des grâces, » comme d'un « grand crime. » Le duc écrivit à Louis XIV que le pape voulait par là « taxer la conduite du cardinal Altiéri 2; » et cependant, dans le fond, un des plus fermes soutiens et défenseurs de ce cardinal incriminé et coupable fut Innocent XI lui-même.

Bourlemont écrivit encore à Pomponne le 28 juillet 1677 :« Lorsqu'on croyait que la bulle qui devait régler le népotisme se publierait, il s'est fait tant de menées contre cette résolution-là par les plus puissants du collège des cardinaux, que la chose sera différée pour longtemps, si elle n'est entièrement échouée3. » Bourlemont tira cette dernière conséquence avec une grande perspicacité. Le 19 septembre 1678, le duc d'Estrées, plus crédule, certifia à Louis XIV qu'on l'avait « assuré de fort bonne part que, si le pape ne changeait de résolution, la bulle pour régler le népotisme serait déclarée dans le premier consistoire 4.» La question avait donc chômé plus d'un an à cause de l'opposition des cardinaux les plus influents et aussi à cause de l'indécision du

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