Ibid., t. CCLXXl, p
depuis deux mois, Favoriti paraissait déchu auprès du pape, parce que Sa Sainteté le soupçonnait d'avoir trop d'attachement pour les Espagnols, notamment dans ses relations avec le jacobin Guzman, confident et confesseur du marquis del Carpio1. Or, en supposant qu'il y eût à ce moment quelque mécontentement dans l'esprit du pape contre Favoriti, le motif n'en était certainement pas son attachement à l'Espagne, attendu que le pape avait dans le cœur les mêmes sentiments. Mais, Favoriti étant un ennemi de la France, don Livio cherchait à plaire au cardinal français, en exploitant le mécontentement apparent et momentané du pape, et en lui donnant une portée qu'il n'avait certainement pas.
Servient ne se méprit pas sur les véritables intentions de don Livio. Tout en estimant que sa promotion au cardinalat pourrait être utile à la France, il donna deux conseils dans sa dépêche du 29 janvier 1682 à Colbert de Croissy : le premier, de terminer promptement l'affaire de la régale; « le second, de ne plus non seulement exciter le pape à la promotion de son neveu, ni même à celle des couronnes, mais au contraire de faire adroitement semer des bruits qui soient ruineux à ce neveu, et de se servir avec habileté de gens qui ne lui soient pas favorables, ce qui sera très facile, en donnant autant d'attention pour en éloigner le succès qu'on en donne pour l'avancer. Sur quoi, j'ose représenter deux choses, qu'on m'assure fort énergiquement ne devoir pas être plus longtemps négligées : L'une, que tout ce qu'on croit de favorable pour nous en don Livio, est une pure illusion, très préjudiciable, dont on s'apercevra quand il ne sera plus temps ; le prélat del Giudice, plus dangereux que tous les Espagnols ensemble, le gouverne absolument, et il a une liaison intime avec l'ambassadeur d'Espagne; j'en ai mille preuves. L'autre, qu'en sollicitant la promotion, le
1. Le cardinal d'Estrées au roi, les 10 et 15 septembre 1681 (Correspondance de Rome, t. CCLXXIV, p. 262-305).
roi ne fait que hâter un événement où l'on n'est pas encore certain qu'on établisse la fortune des nommés de France et de Pologne, puisque le pape n'a parlé précisément sur ce point qu'à moi seul une seule fois, ce qu'il peut désavouer facilement. » Servient était persuadé que don Livio, une fois cardinal, pourrait se mettre à la tête d'une faction puissante et hostile à la France. Il fit remarquer qu'en parlant ainsi, il était d'autant moins suspect qu'il parlait contre ses intérêts; car, si la promotion avait lieu, il porterait une barrette à la cour, aurait l'honneur de voir Sa Majesté, pourrait lui adresser une supplique et toucherait une somme de 5 à 6000 écus d'argent1. Le 26 février, Servient insista sur la crainte qu'il avait d'une élévation de don Livio au cardinalat, à moins que Louis XIV n'augmentât ses acquisitions en Italie; «car enfin, dit-il, il est Milanais, apparenté dans cet État et cette faction remplie de sujets d'Espagne2. »
Vers le 20 avril 1682, le duc d'Estrées fit reprocher secrètement à don Livio de s'être employé auprès du pape en faveur de l'ambassadeur d'Espagne, dans l'affaire des cortèges. Don Livio le nia, prétextant qu'il n'aurait pas pu être ingrat à ce point envers Sa Majesté 3. Il se donna aussi au cardinal d'Estrées comme détestant Favoriti et approuvant de Luca4, ce même de Luca qu'il voulait « [ erdre » l'année précédente. Ce qui fait croire que ces tonnes dispositions pour la France et cette hostilité envers les ennemis de Louis XIV n'étaient qu'une feinte, c'est que, quelque temps après, au mois de juillet, il consentit à recevoir de Favoriti travesti, la nuit, trois visites. « L'espion que j'ai envoyé pour le suivre, écrivit Servient le 23 juillet 1682,... m'a fait espérer de me gagner un homme chez le cardinal Spinola, j> qui était