INNOCENT XI ET LE CARDINAL DE LUC.V
De Luca était chargé, comme il a été dit, de représenter, avec le cardinal Cibo, la tendancedela modération et de la conciliation, malgré la vivacité de son caractère et l'impétuosité de ses procédés. Il devait donc, par la force des choses, non moins que par la différence des tempéraments et des vues, heurter quelquefois Favoriti et le cardinal Azzolini. Innocent XI aimait ces chocs à la fois de natures et d'intrigues, celte politique de bascule, ce brusque va-et-vient des personnes et des choses, celte administration en apparence confuse, ce dualisme de méthodes, qui lui permettaientde mieuxdissimulerses propres sentiments et ses projets ; aussi, quoique plus sympathique à Favoriti, ne cessa-t-il jamais d'apprécier de Luca, d'estimer ses services, de reconnaître sa valeur et de récompenser ses efforts.
Avant d'être cardinal, de Luca fut, sous Innocent XI, simple auditeur du pape et secrétaire des mémoriaux. Il était Napolitain et sujet du roi d'Espagne. Chose étrange, le cardinal Cibo, qui devait trouver en lui plus tard, sinon un défenseur, du moins un appui, fut tout d'abord un des plus ardents à le critiquer. En juillet 1G77, Cibo dit, en effet, au duc d'Estrées que de Luca était « trèsincapable » de remplir ses deux fonctions, « par son impétuosité naturelle, par sa présomption et par son peu d'expérience ; » qu'il avait « peu de jugement, » qu'il
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(( échauffait » souvent le pape, et qu'il était « peu considéré1 ». Cette hostilité de Cibo contre Luca à cette époque vint probablement de ce que Luca se laissait alors guider par les cardinaux Azzolini et Altieri, et par le connétable Colonna, qui tous trois étaient ennemis de Cibo2. Peut-être aussi l'attitude hautaine de Luca déplaisait-elle au tranquille et doucereux secrétaire d'Etat. Luca fréquentait à cette époque les académies de la reine de Suède, et il y défendit, contre le père Lupus de Louvain, l'indépendance de la couronne de France vis-à-vis de l'autorité impériale, bien qu'il fût de ceux qui voulaient soumettre cette même couronne à l'autorité papale. C'était donc en comparaison des fanatiques seulement qu'il était modéré.
Si le cardinal Cibo combattit tout d'abord Luca, Luca à son tour lui fut hostile. Luca représenta Cibo comme étant d'inclinaison toute française, et il affecta, au contraire, pour son propre compte, des sympathies pour l'Espagne ; c'est ainsi qu'à la fin d'août 1677, il pressa l'ambassadeur d'Espagne d'obtenir de Sa Sainteté que les affaires importantes fussent traitées entre son Excellence et lui, de préférence au cardinal Cibo, qui ne pouvait, disait-il, que favoriser la France 3. A en croire Cibo, ce fut Luca qui poussa le pape à accorder au roi d'Espagne, au mois de septembre suivant, la grosse imposition de 800 000 écus de billon sur les biens du clergé4. En tout cas, d'après l'abbé de Bourlemont, l'ambassadeur d'Espagne se disait très satisfait de lui3.
Il excita vivement le pape à l'action. Pendant toute
1. Correspondance de Rome, le duc d'Estrées au roi, le 20 juillet 1677, t. CCLU, p. 142-154.
2. Le même au même, le 27 juillet 1677 (ibid., p. 161-166, 172- 175; le 3 août, p. 192-206).