‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 385 sur 473 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

en apparence, toutes les affaires de France à la merci de la camarilla, et tout cela non seulement par faiblesse de caractère, mais par préméditation et duplicité, par rôle concerté à l'avance avec le pape son maître.

Le matin du 2 décembre, le pape nomma, en consistoire, le cardinal Cibo légat d'Avignon sans appointements ; mais, dans de telles conditions, ce poste, dit le duc d'Estrées, « pourra valoir encore 6 à 7000 écus par an1. » Le 25 du même mois, Louis XIV écrivit de Saint- Germain au duc qu'il était enchanté de cette nomination'2. Cependant l'abbé de Servient commençait à se douter du jeu du secrétaire d'Etat: dans son intéressant mémoire du 30 décembre 1676, il écrivit que Cibo et Azzolini, ennemi de la France, agissaient de concert, et que ce même Cibo pourrait bien aussi, tout en parlant quelquefois m,d du cardinal Allieri, s'entendre avec lui pour tromper le public. Ce jugement hardi, si dissonant de celui des autres ministres de Fiance à Rome, devait à ce moment faire sourire Pomponne et Louis XIV non moins que les d'Estrées ; et cependant les faits devaient bientôt en démontrerl'exactitùde. Ce n'est pas queServient méconnût les qualités de Cibo, car il en fit alors le portrait suivant : « Quoique d'un naturel tendre pour sa famille et qui dans sa jeunesse n'était pas éloigné des plaisirs, dont il y a plusieurs exemples, par une force de raisonnement et d'ambition il s'imposa un air de sévérité et de retraite qu'il a soutenu dans ses légations par des châtiments rigoureux et dans le reste de sa vie par ses retraites, sa piété, sa modestie, et par son éloignement des divertissements qu'il a affecté de désapprouver avec les zélés, comme les comédies, bals et choses semblables, ce qu'il a soutenu sous des pontificats où l'on vivait différemment, prévoyant que son temps viendrait. Mais

1. Le duc d'Estrées au roi, le 1er décembre 1G76, post-scriptuni du 2 {Correspondance de Rome, t. CCXLVilI, p. 122-133). 2./6id., p. 262-263.

aujourd'hui que le public blâme si fort cette rigueur inutile dans le pape, il dit librement qu'il est favorable aux comédies et qu'en ayant connu la nécessité, il a parlé aa pape pour les faire rétablir. Il diminue ainsi l'opinion de sa rigueur, qu'il s'est aperçu d'avoir poussée trop loin. » Servient loua aussi sa bonté pour ses domestiques, notamment pour un écuyer, et ajouta: « L'ambition est si fort en lui une passion dominante qu'elle surmonte tout le reste, étant aussi la source de cette douceur qui le rend si civil et si facile à demander conseil aux moindres gens qui l'approchent, sur les affaires qu'eux-mêmes proposent. Il les oblige ainsi, il entend leur avis, et sous le prétexte honnête de s'en remettre ensuite au pape, il ne fait que ce qu'il veut i. »

Dans ce portrait, Cibo apparaît comme une sorte de Janus à double visage, tantôt pour les divertissements et tantôt contre, souriant aux gens qui viennent le consulter et les abandonnant dès qu'ils se sont retirés. Janus avec lui-même, il l'était encore avec le pape : le pape était le visage austère, Cibo la face aimable; Cibo représentait la conciliation, la bonté qui intercède auprès du maître, et qui attire les naïfs par les grâces qu'elle fait espérer; le pape représentait l'autorité qui décide et la fermeté qui refuse. Celui-là était par attraction la force centripète, celui-ci par répulsion la force centrifuge. Aux yeux du public, ils paraissaient en désaccord; en réalité, ils n'étaient qu'un seul système en deux manières, un seul mécanisme en deux rouages, un seul tout en deux parties.

Au commencement de janvier 1677, Cibo continua sa tactique et décria auprès du duc d'Estrées les Espagnols, notamment le marquis de Liche, qui venait à Rome comme ambassadeur2. Le 19 du même mois, le duc d'Estrées représenta Cibo comme uni avec les cardinaux Rospigliosi,

1. Correspondance de Rome, t. CCXLVIII, p. 279-312. 2 Le duc d'Estrées au roi. le 12 janvier 1677 (ibid., t. GCL, p. 1LJ- 35).

Chigi et Delfino, contre la reine de Suède, le cardinal Azzolini et le cardinal Altieri1. Plus d'une fois Cibo abusa de la confiance que le duc d'Estrées avait en lui, en lui jetant de la poudre aux yeux à pleine poignée: au mois de mars suivant, par exemple, il l'assura que le pape était extrêmement dégoûté des Espagnols, et il s'offrit à Son Excellence pour rompre le mariage du roi d'Espagne avec la fille de l'empereur, si Louis XIV en avait le désir.

Cibo dut naturellement avoir des jaloux et des ennemis, surtout dans la faction d'Altieri, et il en eut dans les cardinaux Colonna et Gaspard Carpegna.

En avril 1677, ces deux cardinaux, d'après une dépêche de Bourlemont à Pomponne, s'efforcèrent de flatter le pape, de le prendre par la vanité, pour mieux discréditer Cibo; ils dirent à Sa Sainteté qu'elle était chérie plus que tout autre pape, « mais que tout le monde souhaitait qu'il plût à Sa Sainteté de gouverner elle-même et de ne pas tant s'en remettre au cardinal Cibo, qui tenait des mesures toutes contraires aux bonnes intentions de Sa Sainteté. Et ensuite ils se sont déchaînés contre le gouvernement du cardinal Cibo, de manière que le pape qui est assez facile aux premières impressions, en a été ému... Ces deux cardinaux sont des esprits très dangereux et malfaisants. » Bourlemont ajouta que celui qui lui avait confié ce fait le tenait du cardinal Cibo même2. Si ces attaques de Carpegna et de Colonna furent sincères, elles furent peine perdue; le pape savait trop bien à quoi s'en tenir sur Cibo. Aussi, le 15 juin, Sa Sainteté fit-elle au duc d'Estrées un grand éloge de ce cardinal comme premier ministre 3 ; elle ne fut pas davantage émue des prétendus griefs de l'ambassadeur d'Espagne contre le prétendu favoritisme de Cibo pour la France, et Cibo en prit occa-

1. Le même au même, le 19 janvier 1677 (Correspondance de Rome, t. CGL, p. 54-57).

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