CHAPITRE XVII
LE CARDINAL AZZOLINI
Le cardinal d'Estrées, dans son intéressant mémoire de 1684 sur les sujets papables, le dépeignit ainsi :
(( Il a près de soixante-deux ans; son visage n'en montre pas tant. Sa santé a toujours été forte... Il y a cinq ou six ans, il eut un transport de vapeurs si violent qu'il en perdit connaissance et demeura longtemps en cet état... Cet accident n'était venu que d'une grande plénitude et n'avait aucun caractère d'apoplexie. » Il était né sujet du pape ; sa famille était médiocre parmi celles des gentilhuomini et « fort pauvre ». Un de ses oncles fut secrétaire d'État sous Urbain VIII.
Jeune encore, il fut protégé par le cardinal Barberin, qui le donna comme secrétaire au cardinal Pansirole, et celui-ci l'emmena à sa nonciature d'Espagne. Il y montra « un esprit vif et beaucoup d'ouverture pour les affaires. i> Le cardinal Pansirole fut enchanté de lui, le produisit à Rome sous Innocent X et le fit travailler avec lui à la secrétairerie d'État. Il devint ainsi secrétaire des chiffres. « Le cardinal Panzirole était assez sujet à la goutte; et pendant ses indispositions, le cardinal Azzolin portait les dépêches au pape; ses manières vives et spirituelles lui plaisaient, et il était bien aise de l'entendre et de
l'entretenir. Il ne manquait pas aux devoirs d'un bon courtisan vers la signora Olympia... »
Le prince cardinal Pamphile « ayant remis son chapeau pour épouser la princesse de Rossane, le pape, pour se soulager du poids des affaires, adopta monsignor Astalli, clerc de chambre, et le fit cardinal neveu à la prière de la signora Olympia... Azzolin, le voyant dans ce poste, ne manqua pas de se donner tout à fait à lui et de s'insinuer dans sa confiance. Ce cardinal, ébloui d'une fortune si grande et si subite, manqua de gratitude vers sa bienfaitrice et contribua à la résolution que le pape prit de l'éloigner du palais, sans toutefois qu'elle sortît de Rome ou qu'elle fût moins visitée dans sa maison.
y> Le cardinal Astalli s'engagea en même temps avec peu de prudence dans un commerce de galanterie avec la princesse de Rossane, que la signora Olympia haïssait mortellement, quoique sa belle-fille. Il n'eut pas plus de fidélité pour son bienfaiteur (Innocent X). Il prit des liaisons avec la maison de Médicis, et lui révéla le dessein que le pape avait pris de faire une alliance avec les Barberins, ennemis mortels du grand-duc et persécutés par lui depuis la mort d'Urbain VIII. Il avertissait aussi les Espagnols, avec lesquels il s'était lié, de beaucoup de résolutions secrètes entre le pape et lui; et le pape s'étonnait de les trouver toujours préparés aux propositions que le nonce leur porta de sa part. On prétend que le cardinal Astalli s'était ouvert de beaucoup de choses de conséquence au cardinal Azzolin; celui-ci en avertit le pape et par ce dernier coup le détermina à chasser ce cardinal du palais, le reléguer à trente milles de Rome, le priver de la plupart de ses bénéfices, et le menacer même de la privation du chapeau. Quoi qu'il en soit, ce cardinal et ses parents ont toujours dit qu'il avait été trahi par Azzolin...
» La disgrâce du cardinal Astalli fut suivie du retour au palais de la signora Olympia, qui redevint plus puissante que jamais. Et comme Azzolin avait cultivé soigneu-
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sèment ses bonnes grâces pendant son éloigneraient, et que, pour les mériter davantage, il concertait avec elle les machines qu'il faisait contre le cardinal Astalli, elle employa tout son crédit pour le faire cardinal. L'inclination du pape lui était favorable. Il connaissait son esprit et l'estimait; mais sa jeunesse, la médiocrité de son emploi et les seules qualités de courtisan, ne lui paraissaient pas des fondements raisonnables pour cette élévation. Toutefois la signora Olympia l'attaqua par une autre voie, et lui dit que, pour avoir servi fidèlement Sa Sainteté et découvert un secret de si grande importance, il s'était attiré la haine des Espagnols, de la maison de Florence et d'une infinité de gens considérables; que, dans sa condition présente, il était à toute heure exposé à des affronts et menacé d'assassinat ; qu'il serait honteux au pape de voir un serviteur fidèle sacrifié, comme il en courait risque tous les jours, et qu'on ne pouvait prévenir cet inconvénient qu'en le mettant dans une dignité qui l'en pût garantir. Le pape se laissa persuader par ces raisons, ou plutôt par la complaisance qu'il avait pour la signora Olympia, et le fit cardinal dans sa dernière promotion.
» Le cardinal Barberin, son premier protecteur, entra aussi fort avant dans cette pratique, et seconda les offices de la signora Olympia dans le conclave d'Alexandre VII, qui arriva bientôt après. Il fut un de ceux qui formèrent ce parti indépendant, qu'on appela lo squadrone. Il était composé de beaucoup de sujets habiles, hardis et agissants. Ce parti se déclara contraire à celui des Médicis et indifférent pour les couronnes. Le cardinal de Retz, que la faction de France rejeta, y fut reçu; et le cardinal Azzolin rechercha son amitié, entra dans les sentiments d'aversion qu'il avait contre le cardinal Mazarin et qu'il conserva encore contre sa mémoire. Le succès du conclave fit honneur aux Escadronistes. Entre beaucoup de sujets considérables des autres factions, ils firent réussir l'élection d'une créature d'Innocent X, leur bienfaiteur.
Us en espéraient tous des grâces signalées, qu'ils ne reçurent pas, et Azzolin fut un de ceux qui s'en plaignit le plus,
» Il avait peu de bien : car Innocent X n'avait pas assez vécu pour lui en donner beaucoup. Alexandre VII ne lui en faisait pas; et l'on assure que, jusqu'au pontificat de Clément IX dans lequel il fit mieux ses affaires, il recevait tous les ans des gratifications secrètes du prince Borghèse. Cependant, quand le démêlé de M. de Créquy arriva, quoique dégoûté du procédé d'Alexandre VII, ou par mauvaise volonté pour la France, ou par l'engagement du cardinal Impériale, son ami, ou par le plaisir de se venger iï Alexandre VII en V embarquant dans une si méchante affaire, il traversa tant qu'il put toutes les ouvertures d'accommodement avec Sa Majesté, et, sous prétexte de courage et de zele^ proposa toujours les partis extrêmes, à tel point que le cardinal Chigi, qui sentait le poids d'un si grand embarras, fut si indigné de ses violences qu'il n'eut plus aucune confiance avec lui; et ce qui acheva de l'aliéner tout à fait, c'est qu'il sut que dans le conclave où Clément IX fut élu, pour s'attirer du mérite de tous les partis, en trompant tous ceux avec qui il traitait, d'un côté connaissant l'inclination du cardinal Chigi pour l'élection de Clément IX, il persuadait au cardinal Barberin que Chigi voulait uniquement le cardinal Farnèse, son ennemi, mais qu'il trouverait moyen de l'en détourner, et qu'il lui promettait de le ramener à l'exaltation du cardinal Rospigliosi. Il disait en même temps au cardinal Chigi que le cardinal Barberin songeait à d'autres sujets, mais qu'il avait assez de savoir faire pour le réduire à l'inclusion de Rospigliosi et qu'il en viendrait à bout. Il faisait croire aussi à celui-ci que le cardinal Chigi était plus porté pour Farnèse que pour lui, et par là se faisait paraître l'unique auteur de son pontificat.
» Ces tracasseries et ces duplicités se sont découvertes par la confiance réciproque que les cardinaux Chigi,
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Rospigliosi etBarberinse firent dans le conclave de Clément X, dans lequel il fit d'autres machines aussi malhonnêtes. Il laissa tomber des billets devant les gens du cardinal Chigi, qu'il faisait semblant d'écrire à la reine Christine, en lui communiquant le secret du conclave pour le surprendre sur le sujet du cardinal Vidoni. Il témoignait dans ces billets qu'il voulait Odescalchi pour pape, quoiqu'il fût cause en ce temps-là de son exclusion. Chigi fut surpris un moment par cet artifice; mais ayant communiqué ces faux billets au cardinal Delfin, celui-ci en pénétra aussitôt la fourberie, qui ne demeura que trop avérée alors par le succès de la pratique d'Odescalchi. M. le cardinal de Bouillon sait le détail de toute cette histoire. Il montra ces billets au pape présent la veille de son élection, qui les lut d'un bout à l'autre eten demeura surpris.
» J'écrivis, il y a quelques mois, des particularités sur la conduite du cardinal Azzolin à l'égard de la France, que je ne répète pas et qui seront encore présentes à Sa Majesté.
»Faisant profession d'amitié avec le cardinal Altieri, il traversa, il y a trois ans, son accommodement avec elle, faisant porter des avis au pape par Favori ti, de cabale, de ralliement contre lui et de dessein de pontificat, tous également supposés.
» Son procédé vers le cardinal Rospigliosi a été plein d'ingratitude. Feu le cardinal Barberin m'a dit plusieurs fois qu'il l'avait trahi. De sorte qu'il est à cette heure si connu que peu de gens peuvent se commettre à une foi si suspecte; et il est plus en état de nuire aux intérêts des autres par ses continuelles intrigues que de procurer ses propres avantages. Cela est si vrai que l'exaltation de Cerri ne rencontrerait presque point d'obstacle, si ce n'est le soupçon de sa confiance avec Azzolini...
» Il n'a de liaison particulière qu'avec le connétable Colonne, aussi artificieux que lui, dont il soutient les intérêts au préjudice du prince Borghèse, dont on assure
qu'autrefois il a reçu du bien. Il professe qu'un habile homme ne doit régler sa conduite et ses amitiés qu'à ses intérêts. Il se justifie plaisamment de ses tracasseries et dit avec franchise qu'il ne trompe personne, mais que, si les gens se trompent mal à propos sur les choses qu'il dit, il n'est pas obligé d'en répondre.
» Il s'est fait prêtre depuis six ans. Il a prétendu dépouiller le vieil homme en un moment et devenir saint en vingt-quatre heures. Il affecte de la dévotion, et, pour ne la laisser ignorer à personne, il s'est prescrit une règle que les plus saints cardinaux n'avaient pas jusqu'à cette heure imaginée. C'est d'aller tous les jours avant midi à l'église de Saint-Pierre, auprès de laquelle il est logé, dans un palais du connétable Colonne, dont il n'a jamais payé le louage, faire un quart d'heure de prière ou de méditation. L'abbé Servien m'a dit que le confident du cardinal Azzolin, à qui il reprochait cette pratique affectée et qui n'en disconvenait pas, répondit : La première, la seconde et la troisième année, on ne le croira pas; mais à la fin le public en sera prévenu. Cependant, jusqu'à cette heure, je ne vois personne qui en soit persuadé.
» Je ne sais par quel esprit de singularité il a toujours semblé favoriser les théologiens de Louvain, qu'on soupçonne de jansénisme, n'ayant pas fait son fort de la théologie. Dans cette même vue, il s'est rendu le protecteur de quelques ecclésiastiques qui proposent aux artisans et aux gens d'une vie commune l'oraison qu'on appelle de quiète... Tout cela a fait jusqu'à cette heure un effet contraire à ses intentions dans l'esprit du sacré collège, et je ne vois pas que cette dévotion prétendue puisse être un degré à son pontificat, quand d'ailleurs on voit régner également en lui cet esprit de brouilleries, d'intrigues, d'inquiétude et de division, dont il a toujours été accusé.
» Personne ne désire son pontificat dans le sacré collège ; les cardinaux Chigi, Altieri, Barberin, et toutes leurs
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factions, sont de nouveau indignés contre lui. J'ai su depuis trois jours que, pour aliéner de moi le cardinal Ludovisio, il lui avait dit que le pape des Français était le cardinal Lauria, pour qui Ludovisio a beaucoup de haine; et Ludovisio l'a redit simplement et s'en est plaint comme d'une chose effective...
» Quand il aurait d'ailleurs moins d'oppositions, son humeur altière et présomptueuse, Varrogance et le dédain avec lesquels il traitait les affaires et les particuliers quand il était secrétaire d'État sous Clément IX, et l'opinion qu'on a de sa malignité, seraient des préservatifs suffisants contre son élection. Il passe de plus pour avare et pour intéressé, et d'un service difficile et chagrin pour ses domestiques. Il fera son héritier un neveu de vingt-six ou vingt-sept ans, qu'il a élevé avec soin. Sans les défauts qu'il a, personne n'aurait eu des qualités plus propres à s'approcher du pontificat. Il est d'une naissance médiocre, sujet de l'État ecclésiastique et par conséquent d'un pays indifférent aux couronnes, sans aucune apparence dépendante de l'une ou de l'autre; exempt de parentés ou d'alliances qui pussent apporter de l'obstacle; avec de l'esprit, de la force et de la politesse dans son expression, fortpeu de savoir, mais beaucoup de facilité à se prévaloir des connaissances qu'on lui donne. Élevé dans les affaires dès l'âge de vingt ans, dans un emploi de confiance et auquel toutes les affaires étrangères aboutissaient, sous Innocent X, secrétaire d'État sous Clément IX, fort ancien dans la congrégation du saint office, expéditif et diligent dans les affaires. Si les cardinaux de Bouillon et de Bonzi ont parlé de lui comme d'un homme très capable et dévot, c'est sur quelques lettres qu'il aura pu faire écrire artificieusement par quelqu'un de ses émissaires1... »
Tel fut le cardinal Azzolini d'après son collègue le cardinal d'Estrées. On doit dire, pour être juste, qu'ils