‹ Louis XIV et Innocent XIChapitre 69 sur 473 · Ibid., t. CCXCIX, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. CCXCIX, p

Dans une lettre de M. de la Bussière à Mgr de Croissy, datée du 24 juin 1687, il est dit : « Les Romains disent que, si le pape était plus savant et plus politique, il en userait mieux qu'il ne fait avec les couronnes et particulièrement avec celle de FYance, qui a toujours protégé le saint siège i. » Déjà nous avons vu qu'à la cour de France on partageait cette opinion; car, dans un des mémoires qui furent remis par le roi à Lavardin, lorsqu'on l'envoya comme ambassadeur à Rome, on dit d'Innocent XI « qu'il a peu de savoir et que la manière dont il gouverne depuis plus de dix ans a fait voir assez que sa capacité pour les affaires est fort bornée 2. »

Nous verrons combien sa superstition, résultat de son ignorance, était grande. Le cardinal d'Aguire même, une de ses créatures, parla cependant de lui et de la curie « avec peu d'avantage, » et convint « de l'obstination du pape, de son peu de connaissance dans les affaires ecclésiastiques 3, » etc.

La reine de Suède dit à l'abbé Vallati, le 8 février 1688, que, si l'on n'y mettait ordre bientôt, elle ne désespérait pas « de voir enmener de Rome le pape etle sacré collège à sa suite, montés sur des bouriques. » Lavardin, qui rapporte ce mot au roi dans sa dépêche du 9, critiqua aussi le pape, « qui, dit-il, est sec, vain et glorieux jusques à l'extravagance, et dont l 'ignorance crasse ne lui permet pas d'entrer raisonnablement dans aucune affaire, ne. les entendant nullement* . »Le 20 juillet de la même année, il ajouta : « Dans son entêtement, non seulement le pape n'entend point raison, mais n'y entre jamais, enivré d'orgueil, et dans sa tête ignorante se donnant le pouvoir de monarque universel de la chrétienté, imita-

1. Correspondance de Home, t. CCClX,p. 36-39. 2.. Ibid., t. CCCVII, p. 106-109.

3. Le cardinal d'Estrécs au roi, le 7 octobre 1687 (ibid., t. CCCV, p. 3U-343).

4, Ibid., t. <;CCX, p. 121-133.

eur de Grégoire VII, de Boniface VIII et d'autres pareils papes hautains, par leur ambition sans Vêtre par leur capacité et doctrine1. » Enfin, son incapacité était telle que, lorsqu'il ne lisait pas les discours qu'on lui avait composés pour les consistoires, on devait les lui « faire apprendre par cœur2. »

Comme tous les esprits médiocres, il aimait les intrigues, et il ne croyait pouvoir lui-même être fort qu'en divisant et en affaiblissant, autrui. Servient lui a reproché de chercher à diviser jusqu'à ses propres ministres! Le fait est incontestable. Il étendit cette tactique en dehors de sa curie, et il y était porté par tous les commérages dont il était si avide, et qu'il se faisait envoyer de toutes les cours par ses nonces et par ses espions. Au lieu de puiser sa force dans des principes exacts et féconds, il s'appliquait à utiliser tous les propos qui lui étaient communiqués et à faire tourner à son avantage tous les agissements dont il avait connaissance. C'est par tous ces fils de différentes couleurs qu'il a voulu coudre le manteau dans lequel il a cherché à se dissimuler et à se draper.

L'ambassadeur de Portugal à Rome a fait remarquer au duc d'Estrées, dès 1677, « que l'on voyait bien que l'on voulait mettre de la division entre les ambassadeurs3. » Louis XTV écrivit de Versailles au cardinal d'Estrées, le 13 septembre 1688 : « La cour où vous êtes croit trouver sa sûreté dans la division des princes catholiques ;. » Le 19 du même mois, Lavardin dépêcha à Sa Majesté que Rome était enchantée qu'une guerre se préparât entre le roi de France et l'Allemagne, et qu'elle désirait que les princes d'Italie se liguassent avec l'Allemagne contre lui \

[.Correspondance de Rome, t. CCCXI, p. 228-237.

2. Lavardin au roi, le 2G octobre 1688 (ibid., t. CCCXII, p. 130- 140).

3. Le duc d'Estrées au roi, le 13 août 1677 (ibid., t. CCLII, p. 192-206).

i. Ibid., t. CCCXV, p. 169-171.

5 Ibid., t. CCCXII, p. 36-47.

En 1682, Innocent XI ne négligea rien, non seulement pour diviser le clergé de France d'avec le roi et les parlements, mais encore pour le fractionner lui-même en plusieurs partis hostiles. Ce fait sera mis plus loin en pleine lumière. — En 1686, Innocent XI voulut aussi diviser le clergé allemand, et, dans ce but, il lança l'évêque de Breslau contre l'électeur de Cologne, en nommant celuilà à une chanoinie de Munster, pour faire pièce à celuici, qui, sans être confirmé par le pape comme évêque de Munster, avait cependant pourvu cette chanoinie1. Ce fut une grosse affaire.

Doué d'une intelligence ouverte exclusivement à la ruse et aux combinaisons machiavéliques, Innocent XI devait avoir un caractère naturellement hypocrite et fourbe. Je prie le lecteur de croire que je me sers de ces qualificatifs avec un extrême déplaisir, mais l'histoire ne saurait mentir. Voici quelques-uns des documents qui imposent cette appréciation à tout critique impartial.

En 1678, lorsque Innocent XI était visiblement sous l'influence de M. de Luca, qu'il devait faire plus tard cardinal, il feignit d'en être « mal satisfait, » afin de mieux dérouter la trop grande confiance du duc d'Estrées. Dans le même but, il simula, même avec le cardinal Rospigliosi, de ne plus compter sur l'Espagne, mais de placer toute sa confiance dans la France, et cela, précisément à un moment où il était tout à l'Espagne contre la France2.

En novembre 1680, étant fort mécontent des affaires de France, qui excitaient en lui de violentes colères, il parla devant le public au duc d'Estrées « avec un visage ouvert etriant,... ce qui n'a pas manqué d'être bien remarqué des spectateurs3. » — Lorsque le pape était plus opposé que

1. Le cardinal d'Estrées au roi, le 14 décembre 1686 (Correspondance de Rome, t. CCCIt, p. 154-16 0).

2. Voyez les dépêches du duc d'Estrées au roi, les 4 et 5 janvier 1678 (ibid., t. CCLV, p. 9-20, 24-38).

3. Leduc d'Estrées au roi, le 5 novembre 1680 (ibid., t. CCLXVI, p. 325-34

jamais aux opinions du roi et du cardinal d'Ëstrées touchant la régale, il reçut celui-ci avec de grands égards, et lui envoya des fruits, des confitures, du gibier et des vins1; et le roi, naïvement trompé par cette duplicité, écrivait au duc d'Ëstrées : « Cette distinction fait voir une grande disposition de Sa Béatitude à accorder ce que j'ai sujet d'attendre du voyage de mon dit cousin2. »

Dans sa dépêche du 29 mars 1681, le duc d'Ëstrées raconta au roi sa dernière audience. Je rappelai au pape, dit le duc, que, lorsqu'il s'agit de son élection au pontificat, il promit au cardinal de Bouillon de ne donner au cardinal Azzolin aucune part « non seulement dans les affaires de France, mais aussi dans celles du pontificat,.., et que cependant Votre Majesté avait vu avec étonnement le contraire par le choix que Sa Sainteté avait fait du cardinal Azzolin pour la congrégation particulière touchant la régale. » Ce discours surprit Sa Sainteté, qui me déclara ne pas se souvenir de cette promesse, mais « si faiblement, que j'ai grand sujet de croire qu'il ne l'a pas oubliée, d'autant plus qu'il a une fort bonne mémoire, et il me parut sur cela assez embarrassé 3. »

Un fait mentionné par l'abbé de Ser vient dans sa lettre du 16 avril 1681, montre comment le pape, loin de contenir dans la vérité les gens de sa cabale, le cardinal Cybo, Favoriti, Dorât, etc., favorisait leurs mensonges en ne s'appliquant qu'à sauverles apparences. Le Père Mariano Sozzini, confesseur du cardinal Cybo, avait écrit à Pévêque de Pamiers une lettre fort élogieuse, qui prouvait que ce cardinal partageait les idées de cet évêque contre Louis XIV, et qui était en la possession de Dorât, ami intime de Favoriti. Favoriti, pour perdre Cybo aux yeux de Louis XIV, poussa Dorât à insérer une copie de cette

1. Le cardinal d'Ëstrées au roi, le 6 février 1681 (Correspondance de Rome, t. COLXXUl, p. 39-56).

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