Le duc d'Estrées au roi, le 28 janvier
Dans un mémoire que l'abbé de Servient écrivit le 15 septembre 168:2 et dont il donna lecture au cardinal d'Estrées, on lit le curieux passage que voici : « Le grand homme que Son Eminence sait, me disait encore l'autre jour qu'il ne faudrait pas que le roi prétendit agir avec celte cour par les mouvements de sa franchise et de sa générosité ; que ce style n'était pas celui qui pouvait être ici d'un heureux usage; que le pape est aussi ferme avec les timides que timide avec les fermes; que c'est une espèce de Suisse incapable d'héroïsme, insensible aux civilités et touché seulement de son intérêt ou d'une forte occasion de crainte; qu'il cache son naturel sous quelque teinture de flatterie et de dissimulation acquise par son long séjour à Rome, et tantôt sous l'obstination, tantôt sous la légèreté, mais qu'il en échappe mille marques ; qu'il faut peu espérer des négociations avec lui par son irrésolution pour toutes les choses favorables, et par son peu de bonne foi augmenté par la constante malice de ses conseillers; mais qu'il faut avoir une pleine confiance dans la puissance du roi1. »
Le cardinal d'Estrées fut plus explicite encore dans sa dépêche au roi, du 17 septembre 1682. Le pape ayant chargé le cardinal Cybo de dire au cardinal d'Estrées que la France devait abolir les propositions de l'assemblée du clergé, sans quoi, lui, pape, les condamnerait, le cardinal d'Estrées manda au roi : «Cest le manquement de parole le plus indigne et le plus honteux qu'on ait jamais imaginé, et je ne sais s'il a bien compris Y indignité de cette action en la faisant. Le cardinal Cybo n'est pas moins maltraité que moi par un tel procédé, auquel il a joint aussi une espèce de perfidie, en écrivant ce qui est contenu dans ses brefs... Je répondis sur-le-champ au cardinal Cybo que cette réponse changeait tout le plan de la suspension et du traité dont on était convenu depuis
1. Correspondance de Rome, t. CCLXXXI, 2* suppl. de 1682. p. 219-223. '
E. MICHÀUD. I. — 7
quatre mois, et que cela s'appelait proprement un manquement de parole sans aucune ombre de prétexte. » Le cardinal Cybo dit cela au pape, qui en fut effrayé, mais que Favoriti reconforta vite. Le cardinal d'Estrées accusa le pape & artifice et de mauvaise foi1.
Le 1er octobre 1682, le duc d'Estrées écrivit au roi : « Il y a tant de variété dans le procédé du pape et si peu de bonne foi que l'on ne se peut assurer de rien, si ce n'est de voir de continuels changements. » Le 15, à propos, de l'envoi d'un nonce en France, il raconta au roi la conversation qu'il eut avec le pape sur ce sujet, conversation dans laquelle le pape se coupa lui-même et en rejeta la faute sur le cardinal Cybo ; puis le duc ajouta : « Il ne se peut rien ajouter à la surprise et à la douleur du cardinal Cybo, lorsque je lui contai le discours du pape; il me protesta plusieurs fois qu'il nous avait fait savoir justement ce que Sa Sainteté lui avait ordonneront nous ne doutons nullement. Il me pria d'en vouloir bien assurer Votre Majesté, et me dit qu'il espérait de sa bonté qu'elle voudrait bien lui faire sur cela la justice qu'il méritait. Voilà une grande confirmation de ce que nous avons eu l'honneur de mander à Votre Majesté touchant le peu de bonne foi du pape. » Le 2 décembre, à propos de la nomination de Casoni à la succession de Favoriti, le duc d'Estrées écrivit encore au roi que cette nomination faisait voir « le mauvais fond de Sa Sainteté et sa très profonde dissimulation; » que par conséquent « l'on ne doit pas faire le moindre fondement sur ce que Sa Sainteté peut donner à entendre, principalement quand il s'agit de prendre un bon parti; » enfin, que la nature de Sa Sainteté est telle qu'avec lui « on ne peut répondre sur rien, par manière de dire, d'un quart d'heure à l'autre. » Le 20 janvier 1683, le duc d'Estrées avertit de nouveau le roi que le pape était « fort dissimulé et assez artificieux2. »
1. Correspondance de Rome, t. CGLXXXIV, p. 304^320. 2 jbid., t. CCLXXXVII, p. 34-80.
Dans son audience du 23 mai 1683, le duc d'Estrées laissa au pape un mémoire sur l'élection du Père Charles, carme déchaussé. Il lui fit remarquer en même temps que, Sa Sainteté ayant accepté l'appel contre la nullité de cette élection et l'ayant renvoyé à la congrégation des évêques et réguliers, les choses devraient en rester là jusqu'à la décision de cette congrégation sur la nullité ou la validité de l'élection. Puis il ajouta : « Sa Sainteté me répondit : Non Vhabbiamo acceptâtes et je répliquai que, si Sa Sainteté ne trouvait pas propre ce terme {^acceptée, elle ne pouvait du moins disconvenir qu'elle ne l'eût reçue. Sur quoi elle ne répondit rien1. » Voilà les jeux de mots par lesquels le pape essayait de se dérober à la vérité! — Dans sa dépêche du 27 mai 1684, le duc dit encore : « Sa Sainteté parla au cardinal Barberin sur l'affaire de Gênes avec emportement et aigreur, ainsi qu'elle a fait à beaucoup d'autres personnes, nonobstant l'honnêteté et la douceur qu'elle m'avait montrées en traitant cette affaire avec moi. Ce qui peut faire connaître à Votre Majesté la disposition du pape qui lui est naturelle, et( le peu de fondement qu'il y a à faire sur les belles apparences de Sa Sainteté'2. »
Eu décembre 1681, l'électeur de Cologne ayant écrit au pape pour le prier de trouver bon que l'évêque de Strasbourg demeurât encore quelque temps à Liège, où il était nécessaire pour la construction de la citadelle, Sa Sainteté se montra mécontente du motif mis en avant par l'électeur; elle aurait préféré le prétexte d'une indisposition3. Le pape, en traitant des affaires de France, prétextait toujours contre Louis XIV qu'il était retenu dans son opinion et ses procédés par sa conscience. « Mais, remarque le duc d'Estrées, il y a des gens qui, passant au delà de ce qu'ils devraient, me disent qu'ils croyent que sa
1 Dépêche du 24 mai 1G83; Correspondance de Home, t. CCLXXXVII, p. 385-408.
-1. Ib<d., t. CCXCr, p. 378-384.
3. Le cardinal d'Estrées au roi, le i) décembre 1684 (ibid., t.CCXGIII, 1». 94-109).
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conscience n'est pas si tendre qu'il veut le faire paraître, mais plutôt un prétexte pour refuser ce qu'on lui demande1. » En mai 1686, à propos de l'élection du général des dominicains, le pape dit à l'archevêque de Compostelle qu'il excluait du généralat le Père Cloche, religieux français, et au cardinal Capisucchi qu'il ne l'excluait pas; sur ce oui et ce non simultanés du pape s'éleva un conflit qui se termina néanmoins par l'élection du Père Cloche2. Dans sa dépêche du 2 décembre 1687, le cardinal d'Estrées accusa formellement le pape «d'imposture3; » et dans celle du 16 novembre 1688, il dit : « Sa Sainteté témoigna ne pas savoir que Casoni avait un chiffre avec l'évêque de Vaison, mais elle est assez dissimulée pour ne lui avoir pas voulu avouer4. » Le 27 décembre 1688, Lavardin reprocha aussi au pape d'avoir usé, dans les négociations relatives à la guerre de Hongrie, d' « une duplicité manifeste6. »
En étudiant les procédés par lesquels Innocent XI amusa, joua et vainquit Louis XIV, nous constaterons les flatteries dont il le combla et l'enivra, dans les moments où il était précisément le plus irrité contre lui. Il poussa ce double jeu jusqu'à l'écœurement.
Pourquoi Innocent XI pratiqua-t-il l'hypocrisie jusqu'au mensonge et à la ruse la plus consommée? C'est évidemment parce qu'il avait une nature portée au mal. Les documents des archives diplomatiques démontrent ce second point non moins clairement que le premier. Voici quelques détails :
Dans sa dépêche des 11 et 12 septembre 1682, le cardinal d'Estrées déclara au roi qu'il trouvait dans Sa Sainteté « une si continuelle variété dans son humeur et tant
1. Le duc d'Estrées au roi, le 1er mai 1G85 {Correspondance de Rome, t. CCXCV, p. 199).
2. Le môme au même, lc27 mai 1686 (tfcj'cZ.,t. CCXCVIII,p. 243-251).