Dépêche du 12 janvier 1689 (ibid., t. CCCXXl,p
dehors de modestie et sur les apparences de désintéressement qu'il affectait si habilement. Ces dehors et ces apparences n'étaient ëqu'un masque. Certains historiens ont affirmé que, dans le fond, son ambition ne se terminait pas à sa personne, mais au saint siège, dont il voulait relever et défendre les droits. La critique sérieuse ne saurait pénétrer jusqu'à la conscience même; elle laisse ce sanctuaire à Celui qui seul peut scruter les reins et les cœurs. Quoi qu'il en soit des intentions d'Innocent XI, les faits sont là et ils accusent de sa part un esprit impérieux, une grande vanité et un entêtement rempli d'amour-propre. Dans l'ordre temporel, il afficha vis-à-vis des Etats et des princes des prétentions exorbitantes, et, dans l'ordre spirituel, il s'efforça par mille moyens de transformer de plus en plus la papauté en monarchie omnipotente et infaillible. Sans entrer ici dans le fond de ces questions, bornons-nous à indiquer quelques-unes des dépêches dans lesquelles les défauts de caractère susmentionnés se trahissent visiblement. Il faut avouer cepend ant que souvent les princes réclamèrent de lui des faveurs nuisibles à la discipline de l'Eglise. Innocent XI refusa plus d'une fois de les leur accorder; en cela il ne fut que juste et ferme. On lit, par exemple, dans la dépêche du duc d'Estrées au roi, le 12 septembre 1684 : «Le prince de Lorraine fit demander au pape, il y a quelques jours, une dispense d'âge nécessaire à son second fils qui n'a que quatre ans, pour tenir des pensions sur des bénéfices ou des bénéfices mêmes; mais il la lui refusa. Stefano Pignatelli, par l'inspiration du cardinal Azzolin, à qui il est dévoué comme au moine Gusman, a écrit sur cela un billet, dans lequel il exagère que le pape s'immortalise en ne considérant point les puissances temporelles, quand il s'agit des choses qui peuvent blesser sa conscience. On nous a dit que la reine Christine en a fait de très grands reproches à Stefano Pignatelli, et qu'il était fort mal à propos de donner des louanges à Sa Sainteté pour une action comme celle-là.
L'on veut pourtant que c'était le cardinal Azzolin qui ait obligé Steiano de donner ces louanges au pape, dans la vue de lui faire connaître, par la différence qu'il y a entre Votre Majesté et le prince de Lorraine, combien il en méritait de plus grandes de refuser à Votre Majesté ce qu'elle demande et que Sa Sainteté ne croit pas lui pouvoir accorder1. »
Si Innocent XI s'était borné à réprimer l'ambition désordonnée des princes, il n'aurait fait que son devoir. Mais, sous prétexte de contenir cette ambition, il donna cours à la sienne et se rendit coupable du vice qu'il voulait flageller en autrui. Son rêve était celui de Grégoire VII, d'Innocent III, de Boniface "VIII, et de tous les papes qui ont visé à l'asservissement du pouvoir temporel sous l'absolutisme et l'omnipotence du pouvoir papal. Il faut bien le remarquer, il n'a pas lutté pour l'harmonie des deux pouvoirs, mais pour l'absorption de l'un par l'autre ; en combattant les princes, il ne s'est pas proposé de les forcer à être des rois sages, des princes justes, fidèles à leurs devoirs et à leurs droits, mais des riteurs dociles de la papauté, appliqués à sauvegarder avant tout non pas les droits des peuples et des États, mais ce qu'on appelait alors les droits du saint siège.
Dès le 2 novembre 1G77, le duc d'Estrées manda à M. de Pomponne que la curie avait de grandes prétentions : (( Il n'est pas aisé, dit-il, de juger ce qui arrivera dans un pontificat qui n'a pas toute la force et toute l'action qu'il devrait avoir. Mais cependant les choses sont
'reniement engagées de la part du palais par les délirât ions de Sa Sainteté à Rome et à Madrid; et assurément il ne s'en peut retirer qu'avec beaucoup de honte et en se discréditant fort, si on ne lui donne de grandes
lis factions9. »
Le Père Recanati, qui avait été le prédicateur du con-
1. Correspondance de Home, t. CCXCIl, p. 102-180. 1 Ibtd.A. (XLIY, p. 10-18.
clave où Innocent XI fut élu, qui était encore le prédicateur du palais pontifical, et qui par conséquent professait les doctrines de ce pape, prêcha, le 28 mars 1679, la nécessité pour la cour de Rome de résister aux puissances. Dans une dépêche adressée le 29 par l'abbé de Servientà Mgr (de Pomponne), on lit en effet : « Le Père Recanati, prédicateur du palais, prêchant hier la Passion, qui se fait le mardi parce que le vendredi est employé à d'autres fonctions, au lieu de traiter à fond cette matière, s'attacha à parler du soin qu'on doit avoir ici de résister aux entreprises des princes souverains qui empiètent sur les droits de l'Église... Ce prédicateur rapporta divers exemples d'empereurs et de rois de France, et de rois d'Angleterre, qui avaient eu des différends avec le saint siège et auxquels on avait résisté; qu'il fallait verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour ne pas perdre un point de cette autorité; que son auditoire composait cette cour accoutumée à commander aux rois et à les déposer; et que les souverains, quels qu'ils fussent, ne pouvaient pas, sans mériter les foudres des censures et des anathèmes, se mêler, en aucun lieu ni en aucun temps, de ce qui regardait les ecclésiastiques, ni parvenir à la témérité de ne vouloir pas admettre les constitutions ou bulles apostoliques sans les avoir fait examiner par les tribunaux de leurs provinces, qui ne représentaient que leur autorité temporelle, soumise en tout à la spirituelle. » Ce Père appela Satraponi ceux qui donnaient ces conseils aux souverains, et ajouta « qu'il leur faudrait défendre l'entrée des églises et des choses pareilles. » « J'étais à ce sermon, continue Servient, et j'en parle à Yotre Excellence pour l'avoir ouï, la suppliant qu'on ne sache pourtant pas que j'en ai donné la notion. » Servient ajouta que cet orateur avait été applaudi, bien que les plus sages l'eussent blâmé; il présuma que ce Père avait voulu parler surtout de la cour d'Espagne et du vice-roi de Naples; il termina sa lettre en disant que quelqu'un avait fait remarquer ce matin au palais combien ce sermon était
déplacé et « qu'on pourrait dans les cours taire faire des sermons fort éloignés de cette doctrine, ce qui ne serait pas avantageux pour cette cour1. »
Le 28 août 1680, l'abbé de Servient signala à M. de Croissy combien on était heureux, à Rome, de tout ce qui amoindrissait l'autorité royale2. Le marquis de Lavardin, en 1688, écrivit à Louis XIV que, d'après Casoni, « il faut que les tètes couronnées apprennent à se plier sous le joug de la cour romaine. » « L'on m'assure aussi, ajoutet-il, que Sa Sainteté dit que, depuis saint Grégoire, la France s'oppose aux papes et qu'il faut qu'elle prenne son parti ou par la séparation ou par l'obéissance, comme les autres États3... La cour de Rome s'imagine que le pape est monarque universel de toute la chrétienté, et qu'il en est chef temporel aussi bien que spirituel, qui sont les maximes qu'elle veut établir4. »
Le 1:2 janvier 1683, Innocent XI fit enseigner dans le collège de la Sapience que les papes peuvent absoudre les sujets d'un prince du serment de fidélité. « Il ne faut pas douter, dit le cardinal d'Estrées, que cette thèse n'ait été faite à dessein5. » — Un édit fut imprimé à Rome, le 26 novembre 1677, par ordre du pape, pour défendre aux négociants d'exposer les armes des ambassadeurs, les insignes, les portraits, les inscriptions et autres signos'\
Mais ce n'est pas seulement aux armoiries des ambassadeurs que le pape s'attaqua; il usa de toutes les ruses pour chercher à amoindrir leur situation à Rome et pour faire échec aux gouvernements qui lui portaient quelque ombrage. Il se conduisit véritablement comme s'il se fût cru chef temporel et monarque universel de toute la