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CHAPITRE XII

Les Cévcnnes. — 1702-1704.

Rien de semblable à l’affaire des Cévcnnes dans toute l’histoire du monde. On a vu une fois le miracle du désespoir.

Rien de pareil dans l’Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se peuvent comparer. Ils n’avaient pas assez souffert. Ils restèrent d’ennuveux citaleurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient.

Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan vendéen n’était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une révolution qui n’agissait que pour le paysan.

L’explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien simple, ou cruellement

partial pour dire (avec un Brueys) que ce miracle épouvantable fui fait et refait à la main, en 1688 et en 1700, par un fourbe, une lailleuse, etc. 11 faut n’avoir rien lu, rien su, ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses populaires se font ainsi. Ali ! gens de peu de cœur, comment ne pas sentir qu’elles sortirent de l’excès des maux?

La même horreur revint deux fois, par l’effet monstrueux d’une pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, parla par les petits enfants. — Oui, Dieu, la Justice éternelle.

• Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez. L’ébranlement nerveux fut la forme, l’effet, le signe de la chose, non la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents n’osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel.

L'enfant naît juste juge. L’instinct du droit est si fort chez lui, que, quelle que soit l’éducation et la famille, il juge pour les persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d’un juge de Basville) qui criaient pour les protestants.

L’intendant Basville avait dit qu’on raserait les maisons de ceux dont les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui lient

tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou même, pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré, demandaient ce qu’il fallait faire. Le curé disait : « Faites le jeûner. » Ou bien : « Foueltez-le, comme il faut. » Cela n’empêchait rien, et l’enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante gravité que très-souvent le père en larmes était transformé tout à coup. Lui-mêine, méprisant le martyre, commençait de prophétiser.

L’intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à cent lieues de la nature, ne comprenait rien à cela. Il n’imagina autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias d’enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs n’avaient pas cinq ans, furent enlevées et tramées par troupeaux. Les plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la prison d’Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu’ils entrèrent, ces pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l’âme de ceux qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils n’étaient pas malades, n’étaient pas fous, n’étaient pas fourbes. Etaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirèrent avec un mot : « Ce sont, dirent-ils, des fanatiques. » La belle explication!

Restai! toujours à dire comment ils Tétaient devenus.

Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.

Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le servit bien mieux que n’eût fait aucun ami. 11 voyait bien que les moindres propositions d’un peu de tolérance (hasardées par Vauban, Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait faire sa cour et conquérir le ministère qu’en aidant la persécution. On dit à tort qu’elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les nouveaux convertis ne furent plus dragonnes dans les grandes villes, ils restèrent à l’étal des sus pects de 93, et pis encore, recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l’église, tenus au sacrilège. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés.

Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se crever le cœur, d’avaler (en grinçant) l’hostie, Basville, nullement rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la majorité, l’énorme majorité. 11 régnait à Versailles, et il avait l’autorité. De plus, il eut

la force armée. On voit (même aux lieux importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des milices. Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-même le grand valet, sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux, licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils voulaient et l’envoyer aux prisons de Montpellier.

Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c’est sa gaieté étrange, la bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté galante de l’évêque Fléchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand il s’agit des femmes. Nés Français et galants, ces abbés du Midi badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Ils voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C’est l’esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier, d’Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante imagination, dans ces scènes d’horreur, cherche les amou- ' rettes, les côtés libertins.

Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal, maître absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était brisé. L’habitude du mensonge et du sacrilège lui faisait endurer bien d’autres choses honteuses.

Il en fallut beaucoup dans ces bonnes années dont

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on ne parle pas, pour amener enfin l’explosion de 1702. On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tué, le grand vicaire Du Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d’autres durent en faire autant dans des lieux isolés où ils étaient encore moins en vue de l’opinion !

Du Chayla s’amusait à torturer chez lui, dans sa cave. La torture d’un homme lui amenait les femmes, les mettait à discrétion. Quand, par les soupiraux, les cris du père martyrisé arrivaient à la mère, à la fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et encore, elles n’étaient sûres de rien. Cet homme, racheté si cher, on .pouvait le reprendre et l’envoyer «à Montpellier. Elles restaient serves du caprice, avilies et désespérées.

Voilà le terrible spectacle que l’enfant avait sous les yeux. D’une part, le sacrilège et le viol de la conscience, — la honte d’autre part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l’en- . fer dans la famille.

L’enfant vit de paix, d’harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce bouleversement moral?

Pour lui, la mère, c’est tout; c’est l’ordre, c’est le monde et c’est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mère hors de sens, éperdue de terreur, menteuse à chaque instant pour le salut des siens, c’est pour lui un tel renversement de toutes choses,

que son âme peut y périr. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspiré.

L’enfant du Nord eût succombé. Il en fût resté hébété. Celui du Midi se fait homme. Il prend le premier rôle, devient le chef de la famille, prêche sa mère et relève son père, dit le mot de Dieu et en meurt. Cet atroce prodige d’un nourrisson apôtre est souvent acheté à ce prix. — Il n’importe. Il est fait, le grand pas héroïque. Les parents supportaient, se courbaient et s’avilissaient. Les enfants 11 e supportèrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante réclamation du Juste et le premier cri de la guerre.

Qui la racontera cette guerre? Et le peut- 011 ? Voilà encore un côté sombre et désolant de l’affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux ont menti, obscurci, tant qu’ils pouvaient. Et les récits protestants n’éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des fanatiques. Le seul livre important est une petite compilation confuse qui s’est faite en 1707, quand la malveillance anglicane, quand la sécheresse genévoise et l’étroit esprit des pasteurs entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre hommage à la vérité. Le Théâtre sacré des Cévennes , ce cu-

lieux et terrible livre, le seul débris d’un monde, est écrit dans la froide atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime ; {prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi, découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu’ils ont vu, mais sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la vérité, mais sentent qu’elle 11e sera pas crue. Ils abrègent, suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d’un âge si durl d’un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura péri pour lui, — hélas! aussi pour nous qui l’aurions mieux comprise.

Si quelqu'un l’eût pu faire revivre, c’était M. Peyrat, l’illustre historien du Désert. Son livre a un mérite unique que les contemporains euxmêmes n’ont point, c’est qu’il donne le sol , le paysage et la nature où le combat se passe. Il vit du souffle même et du génie de la contrée. Cela éclaire beaucoup de choses. Et cependant il reste de l’obscurité sur l’ensemble. Voici comment il m’apparaît :

La chose fut absolument démocratique et populaire. Les nobles n’y prirent aucune part. — Elle fut nationale. Les Cévennes ne reçurent aucun secours de l’étranger.

La guerre réellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demie, de juillet 1702 à décembre 1704. Et dans sa courte durée, elle compta trois générations de héros. Ils m’aident à donner la formule qui la résume :

1° Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Séguier, nommé Y Esprit, l’homme des représailles qui rend au clergé supplice pour supplice ;

2° L’organisateur, le beau, noble, généreux Roland, où l’insurrection eut son idéal. 11 y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage, l'organisation dans l'Esprit;

3° Les guerriers qui ne furent que cela, le trop célèbre Cavalier, garçon de dix-huit ans; un boulanger d’Anduse, qui avait été à Genève, instruit, rusé, vaillant, qui se révéla capitaine sur le champ de bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse tête blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste assez fanatique pour se servir du fanatisme, l’abandonner à temps. Je l’appelle la guerre, moins l’Esprit.

Nulle part la France n’est plus grande, plus terrible. Il n’y eut jamais plus de trois mille insurgés, et Roland n’en voulait pas plus; il n’acceptait que des hommes solides. Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient à travers quatre

diocèses, et ils eurent un moment affaire à plus de cent mille hommes (en comptant les milices). On envoya contre eux un maréchal de France, et finalement Villars.

Ces pâtres, ces tisserands, qui n’avaient jamais vu le feu, s’y trouvèrent dans leur élément, superbes sur le champ de bataille. Combien plus sur les échafauds! Les bourreaux étaient consternés! Le grand Séguier fit peur à tout le monde quand on le jugea. « Comment devrait-on vous traiter? — Comme je t’aurais traité toimême. — On vous appelait Y Esprit? — Sans doute. Car V Esprit est en moi. — Votre domicile? Au Désert, au ciel. — Demandez pardon au roi. — Le roi, c’est l’Éternel. » On lui apprit qu’il aurait le poing coupé et serait brûlé vif; on lui dit de se repentir. A quoi il répondit « Mon âme est un jardin d’ombrages et de fontaines. »

Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante, il espérait l’étouffer. Le ministre Chamillart, à son tour, différa, n’en parla qu’à madame de Mainlenon, qui prit sur elle de n’en rien dire au roi. x\insi, dans les six premiers mois l’insurrection eut le temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante régiments de milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le maréchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais féroce. Sa victoire la

plus mémorable fut l’horrible incendie d’un moulin aux portes de Nîmes, où il brûla trois cents protestants. Près de Pâques, aux Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n’osèrent pas, malgré le danger, ne pas fêter la grande fête. Quand Montrevel fut averti , il était à table et peut-être ivre. Il enveloppe le moulin, y met le feu. Tout ce qui sort, reçu à la pointe des baïonnettes, rejeté dans le brasier. Une fille seule avait été sauvée par un laquais. Tous deux traînés à la potence! On eut une peine infinie à la sauver. Montrevel était hors de lui, jusqu’à sabrer des catholiques. Il voulait commencer une Saint- Barthélemi de tous les protestants de Nîmes.

Ces fureurs eurent d’abord fort peu de résultats. Si les protestants eussent été en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps de secourir, de sauver leurs frères du Languedoc. Mais l’Angleterre entrait dans sa voie mercantile. I,a Hollande baissait de" courage. Ni Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui conduisaient la guerre, ne comprirent l’importance de ceci. Eugène y pensa, mais trop tard. C’est là qu’on voit combien ces grands acteurs, si grands par nos sottises, étaient dépourvus de génie.

Les lettres de Marlborough, récemment publiées, disent sa situation. Il était protégé par sa femme Sarah, la maîtresse absolue de la reine

Anne, un démon d’avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise sa femme humblement dans ces lettres.

Anne était malheureuse d’un gros mari allemand, toujours ivre. Elle-même buvait un peu, pour oublier. C’était une sotte, mais bonne; elle avait le cqeur tendre, et ne put jamais signer une seule exécution. Comment lui fit-on signer l’exécution de la guerre, le massacre d’un million d’hommes? Il y fallut celle étrange amitié. Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse, très-perverse, la prit, et en fit sa servante. L’effrontée n’avait pas assez de se faire payer de toutes manières, de faire autoriser son voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la honte de la reine,' sa royauté à elle. Sans pudeur, à l’église, elle l’huiniliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l’impertinence de se détourner encore pour éviter l’haleine (peut-être un peu alcoolique) de cette pauvre esclave qui l’aimait uniquement.

Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l’aveugle routine du Parlement wigh qui régnait, n’étaient pour comprendre la grande question du siècle, entrevue par quelques penseurs, et devinée des fanatiques à travers le nuage de leur inspiration. C’est que le Jugement approchait , que la révolte pouvait devenir la Révolution. Jurieu

le dit à sa manière. Boisguilbert, dans le sombre et sublime commencement de son Factum, paraît le sentir à merveille. Catinat mieux encore. (Saint- Simon, ch. cccxx). La Révolution était prête par l’excès des misères, beaucoup pliis grandes, je crois, qu’en 1789. Les idées, les formules n’existaient pas; mais la violence croissante de la situation, foulant, refoulant l’âme, lui donnaient une préparation singulière. Que fallait-il pour que la chose s’agrandît, aboutît? Former, par l’intérêt commun, l’alliance des protestants et des innombrables mécontents catholiques pour la réforme de l’État. Un homme d’esprit, audacieux, à grandes vues, le catholique Labourlie y travaillait dès janvier 1703. Il était frère cadet du marquis de Guiseard, et il avait influence en Languedoc. Il eût fallu lui envoyer nos régiments français de réfugiés sous le légitime drapeau des vieilles libertés de la France, l’appel aux états généraux.

Un autre personnage, le marquis de Miremonl, petit-neveu de Turenne, issu d’un bâtard de Bourbon, agissait fort à Londres pour obtenir une armée et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai caractère de l’insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un comte, un colonel, un respectable

jl702-1704)

gentleman catholique, qui, par pitié pour les persécutés, s’était converti. L’aristocratie anglaise prit à ce roman, et on donna à Miremont, non une armée, mais la permission d’écrire une lettre au comte des Cévennes (juin 1703). Miremont promettait de seconder la reine. L’envoyé ne put rapporter autre chose à Londres , sinon qu’il avait trouvé ce comte, ce roi des montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans armés et des espèces de brigands. Il eût pu dire pourtant la noblesse héroïque de Roland qui était peinte sur son visage et qui frappait tout le monde. Une fois, dans un brillant costume, il alla s’asseoir hardiment aux états du Languedoc, sur le banc des barons, et l’on se demandait quel était ce seigneur.

Tout ce que lit l’Angleterre, ce fut d’envoyer un secours d’armes et d’argent qui n’arriva pas. On avait bien recommandé de ne rien hasarder, s’il n’y avait au rivage une bonne force qui aidât le débarquement. L’amiral qu’on chargea de cette ingrate commission s’en débarrassa vite, ne vit rien à terre, n’attendit point et s’en alla. Qu’envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres 1

Cependant les mesures les plus violentes furent prises contre l’insurrection. La Terreur fut organisée sur une échelle immense. De toutes

paris il vint à Montpellier tant de captifs, qu’il n’y eut plus moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce qu’on amenait, que des fournées immenses lui fondaient dans la main. « Aux galères! au gibet! à la roue! au bûcher! » Les prêtres épouvantés, et d’autant plus terribles, envoyaient des foules à Basville. Le misérable serf eût été perdu à Versailles, s’il n’eût répondu à celte impatience par la rapidité de ses jugements. Contre le terrorisme massacreur de Montrevel qui tuait tout (parfois les catholiques), il essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux fermés, tout au moins il jugeait. Il n’assassina par arrêt qu’environ douze mille hommes.

Il était dépassé. Les militaires exaspérés par un ennemi insaisissable qu’ils n’atteignaient jamais, et qui, lui, savait les atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, maréchal de camp (un apostat) demandait qu’on passât tout au fil de l’épée, et surtout les enfants. Un autre, nommé Planque, plus ingénieux, voulait que doucement on les tirât de la montagne « pour les noyer en mer. » Basville, le modéré, proposa un autre parti, la Sainl-Barthélemi des maisons, la démolition de près de cinq cents villages du haut pays. Dès lors plus de retraite l’hiver. L’insurgé devait mourir de froid et de faim.

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Cette magnifique opération, autorisée par le roi en septembre, et poussée d’un zèle admirable, fut achevée en décembre 1703. Femmes, enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bâton du soldat. Qu’en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils n’eurent garde de se livrer. Désespérés, ils allèrent tous trouver Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais comme loups, rôdèrent autour des villes, livrèrent d’atroces combats. Ils avaient perdu la montagne, mais ils s’emparaient de la plaine.

Le pape, dès le 1 er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui s’armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie ecclésiastique, l’élan belliqueux des bons pauw'es qui recevaient la soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé obstinément venaient frapper le roi de la même demande d’écraser le protestantisme, en cadence, le peuple (ce peuple-là) se signala. On vit l’ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui, avec un tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient le pays, aboyaient aux huguenots, pous-

saienl à les piller, et le soir, chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse hospitalité. Le métier, sous l’Ermite, était meilleur encore. Derrière l’armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l’on avait désarmés. Mais la chose leur parut si douce qu’ils négligèrent de s’informer si les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les mœurs de la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines, devine bien ce qu’elle fit. Montrevel lui-mème en eut la nausée. Il fut au moment de tomber sur ces camisards blancs, aussi cruels que les camisards noirs, mais infâmes et immondes, autant que les noirs furent austères.

Il s’agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La noblesse protestante, qui jusquelà était étrangère à l’insurrection, devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu’elle n’irait pas quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux paysans armés, qu’elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des pasteurs ( Obéir aux puissances ), qu’elle resterait fidèle au roi, qu’enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui ramener, et

qu’elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.

Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c’était de n’avoir ni nobles, ni prêtres, d’ignorer les doctrines énervantes des ministres, les molles résignations de l’Évangile, d’être un parti biblique, et non chrétien. D’autre part, ces paysans ne naissaient pas comme les nobles dans la tradition monarchique, Mtés, sellés et le mors à la bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à Samuel, ils criaient : « Il nous faut un roi I » Quand La Bourbe en obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau royal, et non s’aventurer commodes gens sans aveu , au risque d’être pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu’il prit le drapeau de l’Empire.

D’autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d’Aigalliers, protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit directement dans l’intérêt des gentilshommes, qu’il croyait celui du public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards, retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il alla à Versailles, persuada à Chamillart « que la persécution continuait seule la révolte, que, si l’on se confiait aux nouveaux convertis, en leur donnant des armes.

ils persuaderaient ou combattraient les camisards. » On le crut. S’il réussissait, l’effet devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles protestants. L’audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses, si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de d’Aigalliers, et l’amnistie avec un nouvel intendant qui n’aurait pas les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il n’était pas nécessaire pour cette œuvre de paix d’employer le premier général de France. Il suffisait de d’Aguesseau, l’excellent intendant. On envoya Yillars.

Ce fut l’heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand théâtre de la guerre à ses amis, Villeroy, Tallard et Marsin, mais qui aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu’il allait, à fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C’est ainsi qu’il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires, maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant en-

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tendre qu’elles ne se soumirent que terrifiées.

Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d’Aigalliers, qu’on allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était fort léger, et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide, quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus grand sur le Rhin. Basville, qui ne s’y trompait pas, et qui n’avalait pas plus aisément que les évêques l’amnistie et l’intervention de la noblesse protestante, Basville s’y prêta cependant. Il sentit les avantages d’une fausse paix pour désorganiser les camisards.

Us avaient eu un échec assez grave, mais ils s’en remettaient. Leurs redoutables chefs, Roland, Cavalier, Câlinât, Ravanel, étaient tous vivants et en selle. Tous leurs corps s’étaient complétés. Villars, pour mieux les diviser, s’adressa, non pas à Roland, qui était le premier, mais au jeune Cavalier, qui n’avait jamais commandé que sept cents hommes. C’était le plus brillant, le plus populaire; sa défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya Aigalliers.

Et, d’autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier connaissait et respectait d’enfance, ayant été petit berger chez lui. La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le

faire colonel d’un régiment qu’il formerait de ses camisards. 11 fut séduit. Aigalliers, qui survint ensuite, l’acheva, en chantant des psaumes avec lui, l’embrassant, lui disant qu’il suivrait sa fortune. Cavalier se laissa aller jusqu’à écrire une lettre de repentir, d’aveugle soumission à Yillars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade, de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. Lajoie et l’ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète. Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire, dans l’extase, les plus ridicules paroles : « 0 mon fils, lui disait l’Esprit, tu verras le Roi ! » C’était en effet une des choses qui l’avaient le plus tenté, l’espoir qu'on lui donna de voir ce dieu mortel!

Il n’avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef Roland, bien loin d’approcher, eut horreur du contact, s’éloigna, monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie, pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien montrer qu’il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d’où s’échappait ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche), galonné d’or, laissait voir un

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dessous royal, la veste et culotte écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d’ample mousseline blanche. Les dames catholiques s’étonnèrent de voir en lui ce monstre redouté ; et plus d’une fut assez folle pour vouloir toucher ses vêlements.

Villars promit généreusement ce qu’il ne pouvait pas tenir, la liberté de conscience , la délivrance des prisonniers, le retour de l’émigration. 11 refusa les temples, les villes de sûreté. — Telles sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m’en rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) 'Villars, dans ses Mémoires, dit n’avoir pas promis la liberté de conscience. S’il ne l’eût pas promise, Cavalier n’eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce moment, inutile à Villars.

Cavalier, un peu tard, manda tout cela à Roland qui le fit venir, lui fit honte de sa précipitation, et écrivit à Villars qu’il ne traiterait pas sans les garanties de l’Édit de Nantes. Il défendit aux chefs d’obéir à Cavalier.

Mais la grande majorité protestante se déclarait pour la paix. Villars avait abattu les gibets, écrit des choses magnifiques sur la tolérance. Ces banalités éloquentes eurent le plus grand effet. Les villes protestantes s’assemblèrent, si-

gnifièrent à Roland que, s’il ne se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester quelque bonne volonté de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci, homme de Yillars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement menacé. Mais je ne sais quel souvenir d’affection, et la magnanimité naturelle de ces sauvages, le protégèrent. Il en sortit vivant.

Dès lors il n’était plus grand’chose. Yillars qui avait intérêt à le maintenir important, n’y réussit qu’en lui achetant des soldats par la paye alors énorme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il avait eu la honte d’être forcé de fraterniser avec un chef des bandes de l’Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu’avec un violon de guinguette, et qui vint l’embrasser avec douze brigands. Pour comble, la maréchale de Yillars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de sa triste figure. « Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez plaisir de prophétiser un peu devant moi. » On finit par lui faire une centaine d’hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mémoires suspects, il se donne l’honneur d’une entrevue avec Louis XIY. Rien de moins vraisemblable. Selon Yol taire, bien plus croyable ici, le roi qui passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On ne s’y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux, gouverneurde Jersey.

Roland devait périr. Une tempête dispersa le secours que lui amenait La Bourlie. Les pasteurs hollandais à qui il se recommanda, lui conseillèrent de se recommander à Dieu. C’est tout ce qu’il en tira. D’Aigalliers l’éreinta, le réduisit à rien en obtenant de Chamillart que tous pourraient partir avec leurs parents délivrés, pourraient vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste le grand chef de l'insurrection cévénole.

La dupe, d’Aigalliers, enfin et à la longue, reconnut qu’il l’était, et alla pleurer à Genève. Yillars revint glorieux à Versailles, de la paix qu’il n’avait pas faite et du besoin qu’on eut de lui. Le Languedoc resta écrasé, non pacifié, et il fallut y envoyer Berwick, bâtard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un bourreau.

Ce qu’il y eut de roues et de potences à Montpellier, de bûchers pour brûler ces martyrs, nous ne le dirons point. Mais ceux qui, vers le soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs âmes sur la via sacra.

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