‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 9 sur 268 · Racine, dédicace d'Alexandre · texte numérisé non relu

Racine, dédicace d'Alexandre

2. Lettre de M. de Lionne à la reine de Suède, 19 septembre 1662. A. É., Rome, supplément, 1662, n° 149, fol. 66.

de lui. La reine mère, Anne d'Autriche, conservait, dans une certaine mesure, quelque ascendant sur son esprit. Longtemps associée à la politique dont les derniers jours de Mazarin avaient constaté le triomphe, elle avait bien mérité de son fils en contribuant à sauvegarder et à agrandir l'héritage de Henri IV et de Louis XIII ; le roi, témoin des son enfance de la prudente conduite de sa mère au milieu des luttes civiles, avait vu se consolider peu à peu sous la Régente l'autorité souveraine actuellement son héritage : il l'entourait d'une affection respectueuse et pleine de gratitude. Il vénérait en elle l'arrière-petite-fille de Charles-Quint, toutes les gloires de la maison d'Autriche : il lui savait gré d'avoir mêlé dans ses veines le sang* des Habsbourg et des Césars allemands à celui de Philippe-Auguste, de saint Louis, de François Ier et de Henri IV et d'avoir fait ainsi de lui-même le plus noble en même temps que le plus puissant prince de la Chrétienté. D'autre part, après la mort de Mazarin, elle représentait la tradition politique qu'il entendait suivre et développer; il l'appelait donc dans ses conseils, demandait ses avis avec déférence, les acceptait souvent, ne s'en écartait jamais loin, d'autant plus qu'elle-même, calme, expérimentée, sans aucune prétention dominatrice, pénétrée à la fois d'une admiration tendre pour son fils et de respect pour la majesté visible en sa personne sacrée, ne s'exprimait qu'avec réserve, non moins soucieuse de la prospérité française que de la dignité royale. Même dans les questions religieuses, et quelle que fût sa haute piété, elle savait apprécier la raison d'Etat et tempérer son ardent catholicisme par le sentiment des droits de la Couronne. On se trompait fort à Home lorsqu'on s'imaginait avoir en elle un auxiliaire politique : elle pouvait assurément chercher des ménagements de forme, mais demeurai! toujours strictement fidèle aux principes de la monarchie et à l'autorité inviolable de son fils et de son roi.

Il n'y a rien à dire de la jeune reine Marie-Thérèse que

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son âge, sa médiocrité d'esprit, sa situation illustre mais absolument éloignée des affaires, réduisaient à un rôle de parade et qui semblait dès lors prédestinée à l'abandon. Elle ne comptait pas, en dehors du cérémonial. Louis XIV respectait en elle la fille de Philippe IV et surtout l'épouse du roi de France : il estimait très haut, et avec raison, son irréprochable vertu, sa douceur, comme plus tard il apprécia sa résignation : mais elle était encore plus loin, s'il est possible, de son esprit que de son cœur. Il était à la veille de commencer le roman de sa jeunesse, et de lui imposer ces longues et pénibles épreuves qu'elle a subies avec une patience triste et inerte, méritoire sans doute, mais qui a laissé indifférents ses contemporains et la postérité. Elle admirait son mari, désirait sa gloire, lui obéissait en silence, l'aimait majestueusement, et qu'elle eût ou non une pensée personnelle en quoi que ce fut, ne laissait jamais paraître que la soumission la plus absolue, la plus chrétienne à la fois et la plus insignifiante. Jamais le roi n'eût imaginé de demander un avis à cette princesse auguste mais entièrement étrangère aux combinaisons de sa politique.

Louis XIV, dès le lendemain de la mort de Mazarin, avait notifié au chancelier de France « de ne rien sceller sans son commandement », et à tous les secrétaires d'Etat de ne rien signer sans son ordre. Le chancelier était Séguier, âgé alors de soixante-quatorze ans1; la volonté du roi le maintenait dans les strictes attributions de sa charge particulièrement consacrée aux intérêts judiciaires ; et aussi ses infirmités ne lui permettaient point d'avoir

1. Il était né en 1588, fils de Jean Séguier, seigneur d'Autry. Longtemps président au parlement, il devint garde des sceaux en 1033 après la disgrâce de Chûteauneuf, et deux ans après, à la mort de M. d'Aligre, chancelier de France. Il mourut en janvier 1672, à quatre-vingt-quatre ans. Voir sur Séguier le livre de M. René Kerviler, Paris, Didier, 1874.

d'influence active sur les questions intérieures ou extérieures. Louis XIV le regardait, ainsi qu'il le dit dans ses Mémoires, comme « plus habile dans les affaires de justice que dans celles d'Etat » : il était, ajoute-t-il, « tout affectionné à mon service, mais en réputation de n'avoir pas toute la fermeté nécessaire aux grandes choses ». Quant au comte de Brienne, secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères pendant la minorité du roi, il était vieux, fatigué, peu en crédit dès le temps de Mazarin qui ne lui pardonnait pas de lui avoir conseillé la retraite en 1651, et plutôt le titulaire que le directeur réel de son département !. Toutes les grandes négociations étaient conduites, à cette époque, en dehors de lui : son travail se bornait au courant des correspondances secondaires dont le roi lui faisait donner les éléments, et au contreseing des pièces officielles.

Les véritables ministres étaient, après la disgrâce de Fouquet, Michel Le Tellier, Colbert et Hugues de Lionne. Le Tellier avait le département de la guerre, mais en même temps, comme il assistait à tous les conseils où le roi goûtait fort son mérite et son expérience, il était également mêlé à l'ensemble de la politique, notamment aux affaires étrangères, et les ambassadeurs des Puissances avaient grand soin de l'entretenir des objets dont ils étaient préoccupes 2. On connaît trop cet homme éminent pour que nous ayons à nous étendre sur sa vie, célébrée plus tard avec tant de fastueuse éloquence par Bossuet

1. Henri- Auguste de Loménic, comte de Brienne, né en \b\)k, secrétaire d'Etat sons Louis XIII de 1634 à 1642, chargé des affaires étrangères pendant la régence et jusqu'à la résignation de sa charge en 1603. Il mourut en 1666. Mazarin se défiait de lui, l'ayant trouvé hésitant pendant la Fronde : <• Je n'aurai plus aucune confiance en lui, écrivait-il à la reine, puisqu'il est gouverné par mes plus fiers ennemis. » Lettres de Mazarin publiées par M. Ravenel, p. "2.N7. Lettre du 1G septemhre 1651. — Son fils Louis- 1 1 «ii ri eut quelque temps la survivance nominale de sa charge, niais fut obligé de la vendre à Hugues de Lionne, qui depuis plusieurs années en exerçait réellement les fonctions.

'2. La correspondance des ambassadeurs de Venise et d'Espagne, du nonce, etc., est remplie des récits de leurs conversations avec Le Tellier.

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et par Fléchieï : qu'il nous suffise de dire qu'en L66J il tenait pour ainsi dire le premier rang dans la confiance du maître après avoir joui constamment decellede Mazarin. Son activité, son labeur assidu, ses hautes qualités d'administrateur, sa prudence éprouvée, la dignité de sa vie justifiaient eette faveur : <( il appuya de toutes ses forces, a écrit un éminent historien, le gouvernement personnel de Louis XIV, il l'éclaira de toutes ses lumières, il lui communiqua les secrets de sa profonde expérience » *. Il savait dissimuler habilement son influence, ayant affaire à un prince qui, tout en écoutant les autres, prétendait ne rien décider que par lui-même, mais ses avis, toujours mesurés, exerçaient une très forte action sur la marche du gouvernement : son esprit souple et délié pressentait les tendances du roi sans s'y asservir, et les dirigeait souvent d'autant mieux qu'il s'inspirait généralement en principe des mêmes idées que son maître. On lui a reproché avec raison d'avoir, vingt ans après les événements qui nous occupent, pris une grande part à la révocation de l'Edit de Nantes : Le Tellier ne fut point servile en cette circonstance, mais sincèrement d'accord avec le roi. A l'époque dont nous écrivons l'histoire, son caractère honnête, équilibré, son intelligence étendue et savante, sa fidélité inébranlable, lui assuraient un pouvoir moral incontesté. Pendant quarante ans, il avait assisté aux plus considérables évolutions politiques du siècle : auprès d'un jeune prince, un homme de cet âge, de haute vertu, rompu aux affaires, magistrat instruit et diplomate éclairé, donnait au gouvernement une garantie de modération et de sagesse. Louis XIV connaissait tout le prix d'un tel conseiller, qui se tenait toujours à sa place, n'avait d'ambition que celle de le bien servir, et imprimait à l'ensemble de la politique en France et au dehors, sans lui rien communiquer de sénile, un aspect de gravité imposante et de maturité sévère.

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