‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 139 sur 268 · Ghantelauze, le Cardinal de Retz, p · texte numérisé non relu

Ghantelauze, le Cardinal de Retz, p

On u vu que les Corses, après avoir renversé les barrières de la caserne, s'étaient dispersés de différents côtés, que les uns avaient été arrêtés et ramenés au quartier par le capitaine Franchi, et que d'autres, plus rebelles et plus exaspérés, poursuivant leur premier dessein malgré les objurgations de leurs chefs, avaient envahi les ruelles aux alentours de l'ambassade et du Campo de' Fiori. Ceuxlà sont les auteurs des désordres que nous venons d'exposer. Mais plusieurs soldats, ainsi que nous l'avons indiqué au § IX, se sont jetés droit devant la caserne dans la rue qui va vers l'église de San Salvatore in Campo, et ont débouché, par les vicoli voisins, dans la longue rue de' Giubbonari, près de la place qui s'ouvre en avant de la grande église de San Carlo de' Catinari *.

Sur cette place, en demi-cercle, se groupaient des maisons élevées dont plusieurs magasins occupaient les rez-dechaussée. On voyait de là s'ouvrir et se prolonger la rue de' Giubbonari, étroite, tortueuse, s'enfonçant dans la demi-obscurité du crépuscule vers le Campo de' Fiori : un îlot de vieilles habitations (aujourd'hui disparues) se dressait à l'entrée de cette rue, à son point d'intersection avec la place de San Carlo. Sur le côté gauche de l'église à laquelle on accède par un large escalier de dix marches de pierre, se prolongeait une longue ruelle qui existe encore et qui porte le nom de Monte délia Farina : elle va vers Saint-André délia Valle. A droite on arrivait sur la place bar plusieurs rues actuellement détruites. Les boutiques faisaient demi-cercle devant l'église : il y en avait une dans

1. Cette église de la fin du xvi° et du commencement du xvne siècle, surmontée par un des plus beaux dômes de Rome, est élevée au-dessus d'un large escalier. Devant elle s'ouvre une place assez grande dont (quelques maisons construites depuis pou ont altéré la physionomie, niais

non pas, je crois, les proportion!, La me de' Giubbonari commence là pour se continuer jusqu'au Campo <]<•' Fiori.

2'j4 L AMBASSADE DU DUC DE CREQUI.

l'îlot, habitée par un marchand nommé dcl Gallo : le sieur Baldesco avait deux magasins continus, l'un de chapellerie et l'autre de mercerie, dans la rangée des maisons en façade; son voisin était un marchand de soieries appelé Joseph Maccione.

Il était à peu près vingt-trois heures et demie et le jour baissait, lorsqu'on apprit qu'une agitation menaçante se produisait dans le voisinage, aux alentours du quartier des Corses. Des gens qui venaient de là colportaient des récits alarmants. Il ne paraît pas cependant qu'on eût encore parlé d'arquebusades, car les marchands restaient devant leurs portes, échangeant des commentaires plus ou moins contradictoires. Aucun soldat n'avait paru. Quelques instants se passèrent ainsi, et les appréhensions devenaient plus fortes, les bruits sinistres se rapprochaient rapidement, des fuyards commençaient à se mêler à la foule, lorsque tout à coup deux carrosses, escortés de laquais et de pages, arrivèrent sur la place, venant du côté droit de San Carlo et se dirigeant le long de l'escalier de l'église, vers l'entrée de la rue de' Giubbonari. Deux laquais marchaient en avant : dans le premier carrosse il y avait quelques gentilshommes, dans le second plusieurs dames. Aucun domestique ne portait de torches, car il ne faisait pas encore nuit l. Plusieurs des témoins de la scène ont

1. Ce point a été discuté par le gouvernement pontifical qui avait intérêt à croire que l'ambassadrice n'avait pas été reconnue. Voir lettre du cardinal Chigi (A. É., Rome, 146, f° 47). — L'auteur de Y Appendice à l'Enquête, dont le but évident est de dégager la culpabilité des Corses, soutient la même thèse (p. 414 et 415). Disons seulement que l'agression de San Carlo a eu lieu presque en même temps que les premières arquebusades de la place Farnèse, c'est-à-dire à vingt-trois heures et demie (sept heures et demie du soir). Un des témoins de San Carlo dit, il est vrai, « mezzora di notte », mais son erreur de langage est manifeste : si en effet l'attentat de San Carlo avait eu lieu à une demie-heure de nuit (c'està-dire huit heures et demie), il s'ensuivrait qu'une heure se fût écoulée entre l'irruption des Corses, c'est-à-dire l'émeute elle-même, et l'attaque du carrosse de l'ambassadrice, ce qui est manifestement faux, tous ces incidents étant simultanés. Le témoin a voulu dire une demi-heure avant la nuit; alors, en août, on est en crépuscule, et l'on distingue fort aisément les gens, et encore mieux les carrosses.

déclaré n'avoir pas su quel était ce cortège qui, en effet, ne se distinguait de l'équipage accoutumé des personnages considérables de Rome que par la couleur des livrées, laquelle pouvait bien être inconnue aux marchands des environs. Quoi qu'il en soit, en ce moment même, par un funeste hasard, plusieurs soldats corses échappés, des premiers, de la caserne, se plaçaient en embuscade près de la place des Catinari.

Les carrosses qui survenaient ainsi h l'heure où se déchaînait l'émeute étaient ceux de l'ambassadrice de France. Ainsi que nous l'avons noté plus haut, pendant que M. de Créqui rendait visite à la princesse Borghèse, la duchesse avait été à Saint-Bernard, et de là « se promener », dit-elle dans une lettre particulière écrite le surlendemain '. Une relation ajoute qu'elle avait passé au Corso 2, ce qui est possible sans doute ; mais il faut alors supposer qu'elle avait fait un détour pour rentrer chez elle, car la route ordinaire du Corso au palais Farnèse ne conduit pas à San Carlo de' Catinari. Comme elle approchait du carrefour, quelques individus vinrent à son carrosse et lui dirent <c qu'il y avait cinq à six cents hommes autour du palais » de l'ambassade3. Fort émue de cette nouvelle, mais se croyant à « deux cents pas du logis » 4, bien qu'en réalité elle en fût plus éloignée, elle fît ordonner au cocher de presser le pas, et envoya en avant deux laquais « pour voir ce qu'il en était ». Les carrosses s'arrêtèrent alors devant les marches de l'église, et les laquais, s'approchaut du marchand de soie Maccione et de son commis Dragoni, qui se tenaient à la porte de leur boutique, leur deman-

1. A. É., Rome, l'iO (supplément), f° 53. Nous n'avons que la copie de cette lettre, fort médiocre d'ailleurs comme description et comme style. On ne sait à qui elle est adressée.

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