Ibid
affaire politique beaucoup plus que judiciaire, et qu'il était inconvenant de prétendre s'en tenir aux formes de la procédure ordinaire dans une circonstance aussi exceptionnelle, comme s'il se fut agi d'un crime vulgaire commis sur un passant dans les ruelles de Rome i ?
Nous ne croyons pas le moins du monde que don Mario, non plus que le cardinal Imperiali, aient, comme le duc de Créqui et la Cour de France les en ont constamment accusés, fomenté l'émeute des Corses. Si hostiles qu'ils fussent à l'ambassadeur de France, ils avaient l'un et l'autre trop de bon sens pour lancer, de gaieté de cœur, le Saint-Siège dans une entreprise odieuse et injustifiée, qui devait être inévitablement réprouvée par toutes les Puissances et attirer les représailles d'un souverain aussi redoutable que Louis XIV. Lorsque le cardinal Chigi, dans la longue lettre qu'il adressa à M. de Lionne, le 30 août, démontre l'impossibilité morale d'une pareille connivence dans « l'excès le plus abominable qui se soit vu depuis longtemps » 2 et combien sa maison était éloignée, ne fût-ce que dans son propre intérêt, de vouloir faire une telle offense à un aussi grand roi, il est, à nos yeux, incontestablement sincère. Le pape était certainement un homme juste et pieux : le cardinal Chigi, jeune prélat ami du plaisir, n'était nullement sanguinaire : don Mario songeait avant tout à s'enrichir et n'a jamais montré un esprit aventureux ni farouche; le cardinal Imperiali est plus suspect sans doute, mais il était trop habile pour avoir osé dresser, sans ordre, un guet-apens dont il pouvait tout craindre pour sa fortune. Nous avons dit qu'il avait prononcé des paroles impru-
1. « De simples compliments sont mal propres dans une matière qui demande des réparations extraordinaires. » Lettre du duc de Créqni à M. Granet, 18 août, loc. cil.
'1. Le cardinal Chigi à Lionne, '2H août, A. L., Rome, 146, f° 07. — Hac- QOnto complcto, déj. cit.
cloutes; don Mario, en véritable parvenu qui ne calcule pas la portée de son langage, avait laissé échapper, quelques jours auparavant, des expressions malséantes et dangereuses, mais peut-on conclure de ces démonstrations inconsidérées à l'existence d'un complot, à la préméditation et à l'organisation d'une attaque aussi inutile que criminelle contre la personne sacrée d'un ambassadeur et contre son palais inviolable? Nul document sérieux n'autorise vraiment une semblable conjecture.
L'indiscipline de la milice corse était d'ailleurs fort connue; elle explique, dans une certaine mesure, le caractère des événements. Tout le monde savait à Rome que ces gens « inoffensifs quand on ne les attaquait pas, devenaient terribles, lorsqu'ils se croyaient insultés ». On se souvenait que, plusieurs années auparavant, Alexandre VII avait prévenu la reine Christine qui habitait alors le palais Farnèse : « Les Corses, lui avait-il dit à propos d'une plaisanterie assez inconvenante adressée à un soldat par un laquais de la reine, s'ils prennent feu, tireront sur vos fenêtres et même sur Votre Majesté. Je pourrais bien les faire pendre mais non pas vous ressusciter. Croyez-moi, soyez prudente. » On n'avait donc pas à leur donner d'ordre, eût-on même voulu des troubles : leur naturel ne les poussait que trop à user de la force, et leur emportement n'est pas étonnant chez des hommes aussi ardents et aussi nerveux1.
En revanche, et une fois écarté le soupçon d'une conspiration, ou même d'une ingérence dans une action que ses divers épisodes, aussi bien à l'origine que dans leur développement, démontrent avoir été spontanée, il faut bien dire que la conduite des autorités romaines permet de supposer qu'elles ont vu avec une certaine satisfaction intérieure l'affront infligé aux Français en général et surtout à un diplomate que le pape n'aimait pas et dont ellesmêmes détestaient les allures 2. Don Mario et Imperiali
1. Arch. Vat., vol. 122, fos 53 et 54. Dép. du cardinal Chigi au nonce.
2. L'ambassadeur de Toscane en a jugé ainsi et ne cache pas à sa
n'ont blâmé que modérément les actes clés Corses, un peu embarrassés assurément d'avoir excité ces dangereux mercenaires à ne pas supporter les insolences des gens de M. de Créqui, mais les considérant au fond comme les défenseurs du Saint-Siège contre les privilèges urbains des ambassadeurs. Sans doute la nouvelle de l'attentat les a surpris; ils ne s'attendaient pas aux arquebusades contre le palais, non plus qu'à l'agression commise par les bandits de San Carlo de' Catinari contre la duchesse ; ils se sont efforcés de rétablir l'ordre, mais ils sentaient bien n'être pas tout à fait innocents, envisageaient la cause des Corses avec une certaine complaisance, et ne pouvaient se dissimuler à eux-mêmes que leur langage avait pu donner lieu dans l'esprit de ces soldats indisciplinés à quelque méprise. C'est pourquoi ils n'ont pas montré sur-le-champ l'énergie et la sincérité qui n'appartiennent qu'aux consciences absolument libres. Le duc de Créqui et ses conseillers ont reconnu avec un instinct fort juste que le gouvernement romain hésitait, que la répression était indulgente et timide et les excuses vagues et insuffisantes. Ils ont cru dès lors, et ils se trompaient à cet égard, que l'entreprise était concertée. Ils eussent été dans le vrai s'ils se fussent bornés à estimer que la Cour de Rome avait conscience d'une responsabilité morale qui entravait son action contre les coupables et obscurcissait son jugement. Les gouvernements en effet répondent non seulement de ce qu'ils font, mais des erreurs accréditées par leur conduite ambiguë.
Le Saint-Siège s'est ainsi mal engagé, dès le premier jour. Plus audacieux, il eut facilement évité toute compromission en faisant saisir et exécuter sur-le-champ une
Cour qu'au fond, s'il n'y avait pas eu violation du droit des gens par l'attaque du palais Farnèsc et l'attaque de San Carlo, le Saint-Siège n'eût pas été mécontent de la Leçon infligée aux Français et aux gens de L'ambassade. « Non era peraltro il caso da dispiacerc a Borna perche i francesi... non roleano esBer suggetti aile Iegge del paese ». Dép. du 20 août, déj. cit.
dizaine de soldats corses. Il eût apaisé le palais Farnèse par cet acte d'autorité, et prévenu tous les commentaires \ Sa timidité au contraire, qu'il a prétendu faire passer pour inspirée par la justice, par la crainte de frapper des innocents, a paru justifier les accusations du duc de Créqui. Tl s'est maintenu ensuite par amour-propre dans cet ordre d'idées, et ses actes successifs, toujours orientés dans le même sens, ont augmenté et multiplié les griefs de la Cour de France.
Les deux premières mesures adoptées par le gouvernement pontifical : à savoir l'emprisonnement de onze Corses dès le lundi soir et l'institution d'une commission d'enquête, eussent été bonnes en elles-mêmes, si elles eussent été exécutées, la première avec discernement, la seconde avec promptitude : malheureusement il n'en fut rien. En ce qui concerne d'abord les arrestations, il faut reconnaître qu'elles n'ont pas atteint les soldats les plus compromis, ceux que tout le monde désignait ouvertement à la caserne comme les auteurs des arquebusades du palais Farnèse et de la place de San Carlo de' Catinari; les dépositions ultérieures des Corses attestent que, dès le premier jour, les coupables étaient connus de tous leurs camarades, et si les officiers et sous-officiers eussent reçu des autorités civiles des ordres péremptoires, et mieux fait leur devoir, ils eussent aisément su les noms des véritables malfaiteurs 2. Cette capture s'est faite d'ailleurs dans des condi-
1. Le Saint-Siège savait, au besoin, montrer une toute autre vigueur. Pour ne parler que de la garde corse, elle avait été durement châtiée quelques années auparavant sous le pontificat d'Urbain VIII. Plusieurs soldats corses ayant assassiné deux soldats italiens, la compagnie fut décimée et neuf coupables furent pendus dans les vingt-quatre heures. (Bourlement à Lionne, 21 août, loc. cit., et Rapport de Vagnozzi du 28 août. A. É., Rome, 146, fol. 62.)
2. Le cardinal Chigi prétend, il est vrai, dans sa lettre à M. de Lionne du 29 août, loc. cit., qu'on a essayé d'avoir « qualche notitia de colpe-
:ions fort inusitées, pour ainsi dire au hasard, non pas ivec la solennité d'un acte de justice, mais par surprise, et comme si les autorités militaires avaient peur de leurs soldats. On fit venir ces individus, de nuit, un à un *, < avec adresse et peu à peu », comme le raconte lui-même e cardinal Chigi : de plus lorsqu'il prétend que, dans 'impossibilité d'avoir des données précises, on prit 'expédient de faire enfermer ceux qui étaient de garde iu moment de l'attentat 2, cette assertion est inexacte : sur les onze soldats arrêtés trois n'étaient point de garde le 10 août 3. Il est donc clair qu'on fit main basse sur es premiers venus parmi lesquels un seul fut plus tard déclaré coupable à la suite d'aveux arrachés par la torture, mais, ainsi que nous le raconterons plus loin, sans que sa conduite fût plus criminelle que celle de ses camarades ft sans qu'il fût impliqué d'une façon précise dans l'ataque de l'ambassade et dans l'assassinat du page. Une telle mesure, que don Mario s'empressa de faire connaître iu duc de Créqui 4, était donc vraiment peu sérieuse 5 et celui-ci, qui ne tarda pas à savoir comment l'on avait procédé, ne manqua pas de considérer qu'on avait voulu lui donner le change et, sous couleur de le satisfaire, ne mettre en prison aucun des fauteurs notoires de l'attentat.
Quant à la commission d'enquête, en appelant à la présider le cardinal Imperiali que l'ambassade regardait non
voli » et qu'on n'a pu y parvenir. Gomme, d'après l'enquête, les noms de ces gens étaient le bruit public, il est vraisemblable qu'avec des efforts plus intelligents on les eût proniptement recueillis.
1. Rclazione dcl rumore, loc. cit. — Lettre du cardinal Chigi à Lionne, loc. cil.