‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 157 sur 268 · A. É., loc. cit., Bourlemont à Lionne, 22 août · texte numérisé non relu

A. É., loc. cit., Bourlemont à Lionne, 22 août

5. L'ambassadeur de Toscane, en général favorable à la Cour de Rome, dit lui-même que les soldats arrêtes n'étaient pas les vrais coupables ; « Tutti questi son li più innocenti délia compagnia non essendo in quel porno alcun di l<>r<> uscito 'lai quartiere perché crano di servitio ». Dép. du 26 août, déjà citée.

sans cause comme particulièrement ennemi des Français 1, on La rendait de prime abord suspecte de partialité, ei l<-s fonctionnaires subalternes dont elle fut composée, entiè-j rement dans la main du gouverneur de Rome (à l'exception de Mgr Àntaldi, auditeur du cardinal Antoine *), ne présentaient aucune garantie 3. Nous aurons lieu, dans le chapitre consacré à l'enquête, de constater combien toute la procédure a été mal conduite, et que, s'il fallait s'en rapporter à ses résultats, tous les Corses mis en cause, hormis un seul dont nous avons parlé, auraient été entièrement innocents.

Mais un fait qui témoigne soit d'une impéritie extraordinaire, soit d'une mauvaise volonté insigne, vint aggraver encore l'état des choses.

Nous avons dit que les Corses, par ordre du gouvernement pontifical, avaient été consignés dès qu'ils furent rentrés le soir de l'attentat. Cette sage mesure ne fut pas maintenue, et, don Mario, dès le mardi matin 22, fit lever

1. « Le cardinal Imperiali a été établi commissaire pour juger de cette affaire, et à la vérité ils ne pouvaient pas choisir un homme qui agît uvec plus d'animosité et de fureur contre tout ce qui porte le nom français, » Dép. de Gréqui au roi, 26 août, déjà citée. « — M. de Lionne, dans sa lettre du 15 septembre à la reine Christine, s'indigne avec raison d'un choix aussi malencontreux : « Le chef de cette congrégation devait plutôt lui-même y être soumis.... Quelle punition peut-on attendre d'un crime, pour énorme qu'il soit, quand on constitue pour juge et directeur de tous les autres celui-là même qui ayant lâché la bride aux coupables leur doit être comme garant de l'impunité de leur action! » A. É., Rome, 149, fol. 66.

2. Le cardinal Ghigi, dans sa lettre déjà citée du 29 août à M. de Lionne, a grand soin de citer ce personnage attaché à la personne d'un cardinal ami de la France, mais il passe sous silence les noms des autres commissaires. — Régnier Des Marais, loc. cit., p. 20, indique la composition de cette commission : « l'auditeur de la Chambre, l'auditeur du cardinal camerlingue, l'avocat fiscal, le secrétaire de la Consulte, le sénateur de Rome et un juge séculier ».

3. M. de Lionne a dit depuis, au sujet de la nomination d'Antaldi : « grâce. à la vérité, bien signalée et qui a déjà produit de grands effets, car la voix de ce bon prélat pèse bien autant que les 7 ou 8 autres! » Lionne à la reine Christine, loc. cit.

la consigne *. On a cherché à expliquer cette dernière décision par divers motifs : d'abord par l'impossibilité de tenir renfermés un si grand nombre de soldats que d'ailleurs l'on ne savait comment faire subsister, puisqu'ils prenaient tous ordinairement leur nourriture au dehors 2. On a fait ressortir aussi le péril de provoquer une insurrection des Corses qu'on n'eût pu réprimer, disait-on, que par une véritable guerre civile qui eût mis en mouvement tous les éléments de trouble toujours si redoutables dans une ville aussi grande et aussi tumultueuse. Les autres troupes avaient d'ailleurs diverses fonctions à remplir, telles que la garde des Palais apostoliques, et le maintien de l'ordre public, et il eût été impossible de les en détourner pour leur faire assiéger et combattre les Corses 3.

Ces arguments, développés par le cardinal Chigi dans sa lettre à M. de Lionne et par les divers Mémoires composés sous l'inspiration de la Cour de Rome, ne nous paraissent pas bien solides. Il est vrai que la consigne ne devait pas se prolonger outre mesure, mais il y avait lieu de la faire observer plus longtemps : la nourriture

1. Enquête : « Il martedi a mattina hebbi ordinc d'aprire il quartiere ». Dép. Franchi, p. 173. — « Martedi a mattino vcnne ordine che si dasse libertà alli soldati. » Dép. Cardone, p. 179. — « Martedi... ncl quai tempo venne l'ordinc di S. Ecc. che si fosscro lasciati uscire. » Dép. Vincigucrra, p. 232.

2. Discolpa dei ministri del Papa. A. E., Rome, 149, fol. 58. « Era necessitato il capitano a dar licenza a qualchc d'uno per andarsi a provederc del mangiare... e tener assediata tutta la Compagnia non era riuseible... era sommamente pericoloso il veder un fatto d'armi... potendosi adumbrare i Corsi innocenti che si volessc far risolutione stravagante ».

3. Lettre du G. Chigi à M. de Lionne, déjà citée : « Per provederc a tante parti Barebbe stata necessaria altretanta soldatcsca di quella cbe xi era împiegar La maggior parte di essa in attaccare i Corsi.... tasciendo la citta tutta in arbitrio... di tutti que mali humori che aavessero voluto profittare de quelle torbidesse ». — Voir aussi Racco nto compléta, etc., déjà cite : le Saint-Siège a'avail pas assez de troupei pour arrêter la garde corse . 'i ne pouvait d'ailleurs détourner iei autres soldats de la défense générale <!<• la rille. Voir encore Disculpa dei ministri) etc., déjà cité : « La gente che era in Rome parte délia quella ba dé assistera alla guardiadel palazzo apostolico el ad altri |><>-ii aecessarii .

des troupes pouvail être assurée à l'intérieur de la caserne par quelques dispositions faciles à prendre : les soldats, très effrayés des suites de leur émeute, ne manifestaient aucune velléité d'insubordination; le gouvernement avait sous la main assez de troupes italiennes ou étrangères pour prévenir toute tentative de révolte et ses craintes semblaient vraiment chimériques. Il n'était pas question d'ailleurs d'arrêter tous les Corses, mais seulement ceux qui avaient pris une part considérable dans l'attentat du 20 août : en se donnant deux ou trois jours de plus pour découvrir et emprisonner les plus suspects, c'est-à-dire une trentaine d'individus environ, on avait ensuite la faculté de laisser sortir les autres avec certaines précautions pour éviter leur débandade. Toutes ces mesures étaient affaire de dextérité : les officiers n'avaient point perdu toute autorité sur les troupes, et en agissant avec décision, rapidité et prudence, on eût assuré la répression, sans danger pour l'ordre public.

Que fait au contraire le gouvernement pontifical? Après avoir donné l'éveil aux coupables par ses arrestations du lundi soir, il ouvre le lendemain matin toutes grandes, à tous les soldats sans distinction, les portes de la caserne! Il est arrivé alors, comme il était aisé de le prévoir, que les plus compromis, informés des arrestations opérées la veille au soir et sachant parfaitement que leurs noms étaient répétés par tous leurs camarades *, ont été pris de peur et n'ont songé qu'à se mettre en sûreté. Plusieurs s'étaient laissé entraîner à des aveux décisifs ; Andréa Crovero avait déclaré à ses compatriotes d'Ajaccio, Fabio et Paolo Maria,

1. Quelques-uns même, dans la journée du lundi, s'étaient vantés de leurs méfaits. Les autres soldats les leur reprochaient ouvertement : « Tu avais bien besoin de faire un pareil coup! disait-on à Simon de Bastelica ; tu nous as ruinés tous. Ne parle pas de tout cela : on te mettrait en prison. » Domenico de Bastelica racontait qu'il avait arquebuse place Farnèse. On accusait de toutes parts Carlo d'Ampugnano, Andréa Crovero, Piètro di Montemaggiore et d'autres. (Enquête, dépositions Valério Sichè, p. 272 à 278; Matteo de Santa-Maria, 278 à 282; Pietro Ansaldi, 288 à 296; Ferrante, 297 à 301; Matteo da Bastelica, 303 à 309; Giacomo da Corra, 311 à 313; P. G. de Zevaco, 315 à 318, etc.)

qu'il avait assassiné le page de l'ambassadeur ; Domenico de Bastelica, Antonio de Sari, Giuseppe de Cassano, avaient confié à Vitterio d'Omessa qu'ils avaient attaqué te palais Farnèse *. Le cri public les accusait d'ailleurs ainsi que bon nombre d'autres, et tous ces gens ne doutaient pas qu'ils ne fussent très prochainement incarcérés.

Faut-il croire ici, comme plusieurs d'entre eux s'en seraient vantés plus tard, que « don Mario fit espandre et passer parole que qui voudrait se sauver les portes ne seraient fermées à personne » 2? Doit-on admettre, sur la foi d'un témoin, que l'alfiere Cardone et le sergent Vinciguerra, par un sentiment de camaraderie, ou par une simple imprudence de langage, les ont indirectement engagés à la désertion en disant : « Heureux qui s'enfuit, heureux qui s'enfuira » 3 ? Ces paroles, les dernières au moins, n'ont pas été inventées par le témoin qui les rapporte; mais il se peut qu'elles aient été prononcées, un peu au hasard, dans ces moments d'angoisse et de trouble où l'on pense tout haut, sans intention précise de provoquer le départ des coupables; et quant aux avis que prêtent à don Mario des déserteurs empressés de se disculper de leur fuite, ils sont en vérité fort douteux. A quoi bon d'ailleurs presser ces gens de s'échapper? ils n'y étaient que trop excités par leur propre conscience et par le sentiment du péril imminent dont ils étaient menacés, et il était clair qu'ils profiteraient avec empressement de la faculté qui leur était laissée de se dérober au châtiment.

La faute n'est pas là, mais dans la levée de la consigne. A peine en elïet les portes de la caserne étaient-elles ouvertes, que trente-deux soldats, soil isolés, soit par groupes, quittèrent la ville et se dispersèrent dans la campagne. Neuf d'entre eux seulement ont été arrêtés plus

1 . Enquête, dépositions Fabio et Paolo Maria d'Ajaccio, Vittorio d'Omessa, p. 211, 216, 253.

2. A. É., Homo, 149, l«»l. 78. Lettre du roi à la reine Christine, 17 septembre 1662.

3. Enquête, déposition de Pietro Intaldi de Santa Repara ta, p. 288 à 296.

tard en Toscane, et ont comparu depuis à l'enquête, et il faut bien dire qu'aucun n'a été condamné, bien qu'en réalité leur fuite et les témoignages de leurs compatriotes démontrassent, malgré leurs dénégations obstinées, qu'ils nVl aient point innocents. Nous exposerons plus loin, dans le compte rendu détaillé de l'enquête, les interrogatoires de ces individus et les charges qui pesaient sur eux. Leur culpabilité est indéniable, et l'on peut en dire autant de leurs vingt-trois camarades qui n'ont pas été repris et qui n'ont jamais reparu *. Il est donc certain que, par cette mesure prématurée, don Mario, qu'il l'ait voulu ou non, a rendu impossible la répression de l'attentat. Le duc de Créqui ne manqua point de signaler la gravité du fait : « J'ai su, de science certaine, écrit-il au roi, qu'on avait fait sauver plus de quarante ou cinquante Corses qui pouvaient être notés pour être les plus coupables )> 2. Les Mémoires rédig-és dans le sens français citent également cet incident à la charge des autorités romaines : « On doit

penser, dit l'un de ces documents, que cette évasion s'est faite avec le concours tacite du gouvernement, puisque notoirement ces soldats sont partis tranquillement en plein jour, à la file, par les portes de la ville,... sans que nul s'en soit ému, sans qu'on les ait suivis et arrêtés; de sorte que l'on voit clairement que l'on ne désapprouve pas en réalité leur crime et qu'on ne se met pas en peine de le punir » 3. Le fait est que les apparences étaient singulièrement contraires à don Mario et au cardinal Imperiali, chargés de la police de Rome, et que leur négligence semblait autoriser tous les soupçons 4.

1. Ce n'était un doute pour personne. L'ambassadeur de Toscane dit expressément: « hanno lasciato fuggire vinticinque soldati i pin colpevoli », dép. du 26 août, déjà citée.

2. A. E., loc. cit., Créqui au roi, 28 août. — Lettre du même à M. Granct, ibid.

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