‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 168 sur 268 · A. E., loc. cit., Créqui au roi, 28 août · texte numérisé non relu

A. E., loc. cit., Créqui au roi, 28 août

3. Racconlo completo, etc., loc. cit. — Le cardinal Chig-i à M. de Lionne, loc. cit. — Ces documents ajoutent que la réponse de M. de Créqui fut transmise au cardinal Sacchetti, par M. de Bourlemont. — Voir aussi la dépèche de l'ambassadeur de Toscane, 28 août.

4. Discours du pape au Consistoire du 2 septembre, A. E., 149, Rome, loc. cit.

l'ambassade et le saint-siège après l'attentat. 295 Ions qui pouvaient être le point de départ d'une entente. M. de Gréqui eut grandement facilité les choses en prenant acte de ces promesses, et en offrant, si elles étaient tenues, de diminuer le nombre de ses gens armés et l'appareil de son cortège. On ne reçoit jamais de prime saut tout ce que l'on veut dans les pourparlers diplomatiques, et c'est en usant avec quelque dextérité de ce qui est gagne d'abord qu'on arrive à obtenir davantage. M. de Créqui n'était pas, on le voyait bien, un véritable diplomate : homme tout d'une pièce, il gardait son opinion personnelle sans tenir compte des embarras ni des sentiments de l'autre partie et sans comprendre qu'il faut souvent tempérer par la forme la fermeté de ses résolutions. Disons aussi qu'en accusant' dans ses premiers rapports à son gouvernement le Saint-Siège d'être l'auteur de l'attentat, il s'était engagé lui-même; qu'il avait pour ainsi dire forme et décidé l'opinion du roi et de ses ministres, et qu'il pouvait craindre, en suivant ensuite la voie des pourparlers amiables, d'être taxé d'inconsistance et peut-être désavoué. Ainsi, moins d'une semaine après l'attentat, les deux parties qui eussent du employer ce temps à l'apaisement, étaient devenues plus "ennemies que jamais. Le Saint-Siège, voyant que M. de Créqui persistait à demeurer en armes dans Rome, se crut autorisé à opposer représailles à représailles; puis, une fois sur ce terrain, il entendit s'y ntenir et s'aveugla de plus en plus sur les consé-

mai quences.

XIT1

Nous avons maintenant à signaler une série de manifestations et de mesures par lesquelles le gouvernement pontifical, outré de la conduite de L'ambassadeur, parut vouloir braver et exaspérer la Cour de France et son représentant.

Sans doute le pape, a la date du 28 août, écrivit à la

reine mère et à Louis XIV deux Brefs ! où il exprimait en termes émus la douleur que l'incident lui avait causée; il racontait, non sans amertume, les tentatives inutiles du cardinal Chigi pour voir l'ambassadrice, exposait la formation immédiate de la congrégation des cardinaux, et déclarait même qu'il considérait « l'insulte faite à l'ambassade comme faite ii lui-même », se disant « non moins blessé que le Roi de France » 2. Mais, en même temps, ces documents, bien tardifs (car ils furent signés huit jours après l'attentat), n'offraient aucune réparation, n'indiquaient, en dehors des expressions d'une condoléance pompeuse, aucune excuse précise; le pape représentait dès les premiers mots les Corses comme « provoqués par les gens du duc de Créqui » 3, affectait de mettre le roi en garde contre les récits et commentaires malveillants, contre les « interprétations éloignées de toute vérité et inspirées par des calomnies et des passions mauvaises » \ enfin il terminait cette amplification oratoire par ces mots qui vraiment avaient l'air d'une ironie : « Nous vous promettons que, s'il reste encore quelque chose que cous puissiez justement désirer, nous l'apprendrons dans un esprit paternel et recevrons ce vœu avec tout l'empressement de notre cœur H! » Quand on réfléchit qu'en réalité le Saint- Siège n'avait encore donné ni même proposé aucune

1. A. E., Rome, 149, fos 56 et 64, lettres du Pape à Anne d'Autriche et au Roi.

2. A. É., Rome, 149, f° 64, bref du Pape au roi, 28 août 1662 : « nos injuriam oratori tuo factam propriam existimare » ;... « aeque ac tu ipse lœsi ». — Le pape dit également à la reine mère : « Je ressens l'outrage qu'on a fait à son ambassadeur comme s'il m'était fait à moi-même », loc. cit.

3. « Aliqui ex militibus corsis insultibus à familia dilecti filii nostri ducis Créqui provocati. » Ibid.

4. « Interpretationibus ab omni veritate abhorrentibus et in solà calumnia et passionum malignitate fondatis. » Ibid. — Dans la lettre à la reine mère le pape la prie de même « d'empêcher qu'on n'ajoute aucune foi à des calomnies très vaines et suggérées par la passion et la malice de quelques personnes », loc. cit.

5. « Tùm pollicemur quod, si remanct quod juste desiderare possis, id sanè a nobis paterne auditum omni cum animi promptitudine prorsùs excipietur. » Ibid.

réparation, on comprend combien cette phrase a dû irriter le gouvernement de Louis XIV.

Le lendemain, le cardinal Chigi écrivit au roi un billet de quelques lignes où il n'entre dans aucun détail sur l'événement qu'il qualifie seulement « d'incident survenu entre les Corses et les serviteurs du duc de Créqui » *; après quelques mots de regret personnel et une promesse assez vague de faire procéder « avec toute rigueur de justice contre les coupables », il termine par de banales formules de respect et de dévouement2. Cette lettre brève et légère, dont le ton général était si peu en rapport avec la gravité des faits, n'était qu'un acte de politesse, mais en même temps le cardinal en adressait une autre à M. de Lionne, beaucoup plus développée et plus sérieuse 3. Il y racontait ses infructueuses demandes d'audience au palais Farnèse, les démarches de don Mario pour le rétablissement de l'ordre, l'institution de la commission d'enquête et de la conoréo-ation cardinalice, les efforts de Sacchetti pour décider l'ambassadeur à désarmer, la translation des Corses à Capo-le-Case, et citait enfin Ledit pontifical dont nous parlerons tout à l'heure, destiné à amener la capture des individus évadés. Tous ces faits habilement présentés auraient pu exercer une heureuse influence sur l'esprit du gouvernement français : mais le cardinal eut le tort de ne point s'en tenir là, et, dans le but d'excuser les Corses, il eut la malencontreuse pensée de joindre à sa lettre une longue notice sur les actes de violence que les autorités romaines, antérieurement à l'attentat, reprochaient soit aux gens du duc de Créqui, soit aux Français en général. Ce document en dix-huit articles ne rapportait, hormis un seul fait criminel, que des désordres insignifiants :

1. « L'accidente seguito tra i corsi... el i servitori de] S. duca <li Créqui. o Le cardinal Chip au roi, A. É., Rome, 146, f° 65,29. Août.

2. « Sono ora ;• rappreaentare a Vostrà Maestà il grave rammarico che ho preso »... « la premura che -i ba <li procédera con ogni rigor <li giustizta eontro i colpevoli ». Ibid.

■\. A. h , lion..-, 146, (" <>7. le cardinal Chigi à Lionne, :«> août.

(( ce ne sont, comme l'a fort bien dit M. de Lionne dans sa lettre à la reine Christine du 15 septembre, que bagatelles et évaporations de jeunes cervelles qui cherchaient à se divertir;... il ne s'est jamais passé quinze jours de temps en aucun Pontifical où les Français, Espagnols ou Allemands je dis chaque nation en son particulier) n'aient

commis seuls plus d'excès et en qualité et en nombre

sans que la justice des Papes y ait quasi fait de réflexion, qu'il n'y en a de couchés dans ce registre en quatre mois de temps que M. de Créqui a séjourné à Rome » *. Le cardinal Chigi, en produisant cette pièce comme un acte d'accusation contre l'ambassade, se donnait l'apparence de prétendre représenter les événements du 20 août comme des représailles, et transformait le Saint-Siège en avocat plaidant en faveur des Corses les circonstances atténuantes. La Cour de Rome se faisait par cette communication le plus grand tort à elle-même : elle montrait une partialité fâcheuse, et, en présence de la sanglante violation du droit des gens qu'il s'agissait de réparer, elle cherchait à égarer la discussion sur quelques désordres isolés justiciables de la police subalterne et sans aucun rapport avec l'attaque à main armée dirigée contre un ambassadeur. On vit à Paris de fort mauvais œil une réclamation aussi étrangère aux faits qu'il s'agissait de punir 2.

1. A. E., Rome, 149, f° 66, Lionne à la reine Christine, 15 septembre 1662.

2. Voir, pour ce document, A. É., Rome, 146, f° 68. Hormis un acte de viol (article 2) qui aurait été commis par un palefrenier de l'ambassade et l'affaire de la patrouille dont nous avons parlé en son lieu, il n'est question dans les seize autres articles que de quelques coups de bâton ou injures, rixes d'ivrognes, menaces, vols de fruits et autres délits de bas étage, qui eussent à peine motivé quelques jours de prison et ne pouvaient à aucun titre être mis sous les yeux du gouvernement français. 11 est incroyable que le cardinal Chigi n'ait pas compris qu'en relevant avec tant de soin des faits d'aussi peu d'importance, dans une période de plusieurs mois, il prouvait le contraire de sa thèse; il y avait lieu de s'étonner en effet que l'on n'ait pu trouver après d'activés recherches que de pareilles vétilles à reprocher à tous les Français habitant Rome et à toute la domesticité de l'ambassade. En tout cas, aucun de ces faits, satll celui de la patrouille, ne touchait en quoi que ce lût la garde corse. — L'ambassadeur de Toscane parle assez ironiquement de ce factum : « On a

L'attitude du cardinal Imperiali, qui paraît avoir eu la plus grande part dans cette triste politique, était aussi fort provocante. Dans les séances de la congrégation, il soutenait que les Français avaient été les premiers agresseurs, qu'on avait tiré des arquebusades des fenêtres du palais Farnèse, que le Saint-Siège devait armer pour sa défense et même faire venir de nouveaux soldats corses au lieu d'éloigner ceux qui se trouvaient dans Rome l. L'ambassadeur de Toscane raconte même qu'un familier du palais Farnèse, en relation avec Imperiali, étant allé le voir pour tacher d'obtenir de lui un acte de justice susceptible de satisfaire la Cour de France, le cardinal reçut fort mal l'officieux négociateur, traita hautement d'injustice toute réparation expéditive, lui déclara qu'il avait trop de souci du salut de son âme pour commettre une iniquité en faveur de n'importe quel monarque de la terre, et ajouta qu'il s'étonnait qu'on osât

employé du temps à fabriquer un petit procès d'information sur les insolences infinies (pie l'on attribue aux Français /). Dép. de L'ambassadeur de Toscane, 26 août, /oc. cit. — Les familiers du palais Farnèse n'hésitaient pas d'ailleurs à démentir ces prétendus désordres. Vagnozzi écrivait le 28 août : « cosi verra un processo nel quale si furà apparire clic i medesimi committevano ogni di insolenze, soverchianze, rabbi di donne... per muovere a tumultn il popolo di Roma, lutte inventioni d'Imperiali ». A. E., Rome, 146, f° 62. — Enfin la lettre de Lionne à le reine Christine, déjà citée, fait pleinement justice de cette mamruvre. Il apprécie le mémoire avec beaucoup de verve et d'ironie : « Un Français, dit-on, a fait tomber à un crocheteur un melon qui s'est rompu! un autre a forcé à boire un homme qui passait dans la rue, ou a voulu toucher le bras à une femme qui marchait avec son mari, ou a dit quelques insolence» à une lavandière, ou a payé un barbier d'un coup de balai, on a tiré «les coup» de

pierre aux fenêtres d'une courtisane qui refusait d'ouvrir sa porte, on a appelé les Corses espions du pape, voila, Madame, la nature des articles

dont es! compilé ce mémoire lai bonté pour la cour de Rome qu'elle en

veuille aujourd'hui prendre droit pour excuser et amoindrir le crime des Corses et pniir le Laisser impuni. »

1. Voir Lettre «le Vagnozzi citée plus haut : «in vece di mandar via quelli «!«• corsi aiiioii d'oguimalo se ne fanno venire «le nuovi >>.

faire une pareille proposition à un cardinal et à un prêtre1.

Les intimes conseillers pontificaux n'étaient pas moins arrogants : le duc de Créqui prétend même que plusieurs étaient d'avis de le contraindre à désarmer, de réclamer par force le duc Cesarini réfugié au palais Farnèse et de mettre le cardinal d'Esté au château Saint-Ange ~. C'est peut-être une assertion risquée, car il ne s'agit là que d'opinions isolées qui n'ont pas eu de suite, mais il est constant que le pape était ému, devenait accessible aux projets violents; son entourage plaidait sans cesse la cause de la résistance, et ces suggestions réitérées ne pouvaient manquer de troubler à la fin un prince jaloux de son autorité, déjà prévenu contre la France et malveillant pour la personne de son ambassadeur. 11 crut donc qu'il était contraint de se mettre à son tour sur la défensive, que les armements du duc de Créqui menaçaient ses sujets et sa propre indépendance. Le cardinal Chigi eut de nombreuses conférences avec M. Bonaccorsi, commissaire général des armes, pour faire entrer dans Rome des troupes de province et préparer des enrôlements 3 : ordre fut donné aux légats de se tenir prêts à expédier des soldats 4.

Le marquis Mattei, ministre d'Allemagne, étrangement fourvoyé dans une affaire qui ne concernait en rien l'Empereur, accepta la mission de commander la soldatesque de Rome, et cantonna des escouades sur les divers points stratégiques de la ville \ Tout enrôlement

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