‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 207 sur 268 · A. É., Rome, etc · texte numérisé non relu

A. É., Rome, etc

2. Régnier Des Marais, /oc. cit., p. 147. Ce fut seulement à la fin de septembre 1662 que la correspondance fut reprise par l'envoi convenu et simultané de deux lettres, l'une du roi, l'autre de l'empereur, datées l'une et l'autre du 20 juin.

3. « On a trouvé [à Vienne] fort à dire que le marquis Mattei ait accepte l'emploi qu'on lui a donné à Rome, et l'Empereur a rejeté fort loin les propositions que les parents du Pape lui ont fait faire par ledit marquis d'une ligue particulière du Pape avec l'Empereur. » A. E., Venise, I, 82 : dép. de l'évèque de Béziers du 21 novembre 1662, f° 159. — « Le comte Czernin m'a dit que l'Empereur était si fort dans les intérêts de Votre Majesté qu'ayant su la faute qu'avait faite le marquis Mattei de prendre emploi dans les troupes du Pape, il lui avait ôté le soin de ses affaires. » Ibid., dép. du 25 novembre, f° 164.

leur opinion et leurs efforts à Rome, s'ils étaient favorables à la cause française, auraient nécessairement une influence considérable sur le Saint-Père, et qu'en outre, clans le cas où une lutte armée deviendrait nécessaire, le passage sur les territoires piémontais, génois et florentin serait indisensable aux troupes d'invasion. Il lui fallait donc se ménager les sympathies de ces gouvernements. A Turin, 1 était a peu près certain de rencontrer de la bonne volonté : madame Chrétienne, fille de Henri IV, dont la régence avait été si glorieuse, avait conservé sous le règne de son fils, Charles-Emmanuel II, une autorité morale due à son âge, à ses vertus, aux services éclatants qu'elle avait rendus à la maison de Savoie : elle en usait pour maintenir les meilleures relations avec la France. Venise et Florence étaient beaucoup moins sûres. La République ne pouvait voir qu'avec chagrin et impatience s'élever un dissentiment entre le roi de France dont elle espérait et sollicitait sans cesse les subsides d'hommes et d'argent, et le Saint-Père dont les appels aux princes chrétiens en faveur d'une ligue contre les Ottomans servaient sa politique. Il était donc à peu près inévitable qu'elle ne se déclarerait ni contre l'un ni contre l'autre, ne voulant s'aliéner aucun de ces puissants appuis, mais qu'elle chercherait à les concilier. Son ambassadeur à Paris était, dès le premier jour, entré dans cette voie : on se méfiait un peu de son envoyé à Rome, Bassaclonna, qui passait pour très dévoué au Saint-Siège \ mais on espérait mieux de Quirini, son successeur désigné. En tout cas, Louis XIV avait hâté le départ de son ministre, l'évèque de Béziers. On a vu plus haut que celui-ci suivait à quelques heures de distance la même route que le nonce et avait évité de le rencontrer ■ : dans la même pensée, il eut soin en arrivant à Venise de se maintenir sur la réserve avec le nonce du pape auprès de la République, tenant à garder ses cou-

1. A. É., dép. de l'évèque de Béziers, h novembre 1663 (Venise, I, 82). ■1. Voir chap. précédent, § IX.

dées franches et à débattre, en dehors de toute relation

personnelle, les intérêts de son maître \ Quant à Florence, le grand-duc Ferdinand de Médicis 2, bien qu'il eût fait la guerre au pape vingt ans auparavant, était un souverain fort pacifique, et il n'y avait pas lieu de douter qu'il ne fit très sincèrement tous ses efforts pour favoriser une entente : son fils Corne venait d'épouser une princesse de la maison de France, Marguerite-Louise d'Orléans, cousine de Fouis XIV, et quoique ce mariage fût dès lors assez orageux, il avait établi de bons rapports entre les deux Cours 3. D'autre part, le cardinal de Médicis, oncle du grand-duc, était doyen du Sacré Collège, et l'on pouvait craindre de ce coté une influence contraire aux vues de la France : aussi le roi ne manqua-t-il point d'écrire plusieurs fois à ce personnage au sujet de l'incident en lui marquant une déférence toute particulière. On verra que le cabinet toscan, très inquiet d'une lutte éventuelle entre la France, son amie, et le Saint-Siège, son plus proche voisin, mit tout en œuvre pour faciliter les négociations ultérieures i.

Les duchés de Parme et de Modène intéressaient spécialement, comme on sait, la politique française; aussi dès la première nouvelle de l'attentat du 20 août, les questions de Castro et de Comacchio parurent l'un des éléments de

1. A. É., dép. de l'évêque de Béziers, 28 octobre 1662, /oc. cit.

2. Ferdinand II de Médicis, fils de Gôme II, né en 1610, mort en 1670. Il avait fait en 1641, 1642 et 1643, des campagnes malheureuses contre le Saint-Siège. C'était un prince assez faible, à qui l'on doit reprocher d'avoir abandonné la cause de Galilée : mais il encouragea les lettres et les arts et fut assez populaire en Toscane.

3. Marguerite d'Orléans, fille de Gaston d'Orléans frère de Louis XIII, née en 1644, mariée en 1661, à Côme de Médicis prince héritier de Toscane. Après avoir mené une conduite étrange à Florence, elle retourna en France en 1675, et ne revit plus son mari qu'elle avait en aversion. Elle avait eu deux fils, Ferdinand, mort en 1713, et Jean-Gaston, qui fut le dernier grandduc de Toscane de la maison de Médicis. Elle mourut à Paris en 1721.

4. L'évêque de Béziers note ces dispositions dans sa correspondance. Il raconte, à la date du 28 octobre, que le prince Matias, frère du grandduc, « a écrit à . don Mario qu'il fallait se presser d'apaiser Sa Majesté ou que l'on n'y sera pas à temps ». A. E., Venise, loc. cit.

la discussion à suivre avec la Cour de Rome : elles devinent malheureusement plus tard et demeurèrent longtemps l'obstacle capital à un accord. Le roi écrivait donc, dès le 8 septembre, au duc de Créqui, sans s'expliquer encore, il est vrai, de ses intentions : « Je suis sur le point de dépêher d'Aubeville à Parme et à Modène : il aura charge de s'entendre avec vous et de vous informer de tout ce qu'on lui dira sur les commissions dont il sera chargé » ! ; le même jour M. de Lionne disait à l'ambassadeur : « Je crois que le voyage de M. d'Aubeville à Parme et à Modène leur donnera bien la puce à l'oreille et avec raison » 2. L'agent de Parme à Paris, l'abbé Siri, avait été volontairement indiscret en causant avec le nonce quelques jours auparavant « en rase campagne » : il avait fait allusion à une revendication de Castro ; en entendant ces mots, « le nonce, écrit Lionne, devint rouge comme du feu et dit que c'était une affaire consommée. — Oui, repartit l'abbé, au compte du pape, mais non pas à celui que fait mon maître 3. »

Mais une Puissance préoccupait et à bon droit plus vivement encore Louis XIV. C'était l'Espagne.

Philippe IV était intéressé dans la question à tous les titres. En qualité de Roi Catholique, particulièrement dévoué au Saint-Siège par la tradition de ses pères aussi bien que par sa foi personnelle, il semblait en quelque sorte le champion naturel du pape. Mais, en qualité de beau-père de Louis XIV, il paraissait qu'il dût prendre fait et cause pour son gendre offensé. Si, d'autre part, comme représentant d'une des plus anciennes monarchies de l'Europe, il ne pouvait rester indifférent à l'outrage qu'avait reçu la majesté royale, la France était l'antique

1. A. É., Rome, loc. cit., 8 septembre, 146, f'1s 120 et 121.

•'. Ibid.

:*. Ibid. Voir plus loin, sur l'abbé Siri, la noie de ce chapitre, § XII.

ennemie de sa maison, sa rivale directe, et ne lui inspirait aucune bienveillance. En outre il était signataire du traité

des Pyrénées, et, si l'on soulevait la question de Castro, il avait tout droit d'intervenir. Enfin comme possesseur de Milan et du royaume de Naples, il ne devait pas moins que les autres princes de la Péninsule, craindre les suites d'une lutte entre la France et le Saint-Siège. L'affaire pouvait prendre une extension inattendue, un caractère européen. et remettre en cause la paix générale après de si longues guerres à peine terminées. La misérable émeute des Corses allait-elle amener une conflagration redoutable et tout au moins troubler profondément l'Espagne, la France et l'Italie?

Louis XIV se rendait compte des divers motifs qui pouvaient faire hésiter son beau-père, et de plus — ce qui compliquait singulièrement son action politique — il était préoccupé d'une pensée transversale : il ne voulait à aucun prix d'une médiation espagnole. Il mettait son amourpropre à venir à bout du Saint-Siège par ses ressources personnelles : en un mot, il entendait avoir le cabinet de Madrid pour allié et non pas l'accepter comme arbitre. La ligne de conduite à tenir exigeait donc la diplomatie la plus déliée. Aussi le roi, pour prévenir, s'il était possible, toute discussion sur ce point, résolut-il de s'adresser aussitôt et directement à son beau-père, de faire apjDel à son amitié et de l'engager de prime abord dans sa cause.

La combinaison était bonne, mais il fallait se hâter. Le nonce du pape à Madrid, homme fort actif, se tenait prêt à contrecarrer toute démarche française. Louis XIV n'auo-nrait pas bien des intentions du marquis de la Fuente, ambassadeur d'Espagne à Paris : « Il a donné de certains conseils, écrit-il le 13 septembre, et fait certaines diligences et démonstrations publiques avec le nonce dont il eût pu se passer » l. On a vu cependant que Mgr Picco*

1. A. É., Espagne, t. II, 1662, n° 43. Dépêche du roi à l'archevêque d'Embrun, 13 septembre.

lomini n'était pas très satisfait de son collègue ; mais le roi était fort susceptible en cette affaire : il se défiait même du cardinal d'Aragon, tout en affectant d'apprécier le caractère courtois de sa conduite, et il écrivait sur ce point à l'ambassadeur de France à Madrid 1 :

« Si ce cardinal avait voulu témoigner plus de chaleur qu'il n'a fait pour mes intérêts et seconder le duc de Créqui comme celui-ci l'aurait fait à son égard si pareil outrage lui était arrivé, toutes choses se fussent passées bien différemment. Il n'a pas à la vérité manqué de civilité et d'honnêteté, mais il s'est arrêté là, n'ayant même jamais demandé une seule audience au Pape pour lui remontrer les grands inconvénients qui arriveraient de la mauvaise conduite de ses parents et de ses ministres. Il est sans doute que s'il eût voulu faire seulement le semblant d'assembler ses amis de la dépendance du Roi mon beau-père, la crainte de cette jonction aurait tellement effrayé la Cour de Rome qu'elle n'aurait pas tardé un instant à me satisfaire pleinement. Mais il doit avoir suivi ses ordres ou cru de mieux rencontrer les intentions de son maitre dans cette indifférence et cette froideur 2. »

De tel symptômes n'étaient pas fort rassurants, mais le roi eut la sage hardiesse de ne point s'y arrêter. Il alla au but sans retard et chargea sou ambassadeur de demander en son nom « deux marques d'amitié » à Sa Majesté Catholique. La première était « sa parole de ne recevoir, ni pendant la vie ni après la mort d'Alexandre VII, la famille Chigi et le cardinal Imperiali sous sa protection ». La seconde, en cas de guerre avec le pape, d'accorder le passage aux troupes françaises par h' Milanais. Il ajoutait qu'il espérait même que Philippe IV interdirait au nouvel

1. Georges d'Aubusson de La Feuillade, archevêque d'Embrun, ambassadeur de France à .Madrid de 1661 à 1668. Il était oncle <\>\ maréchal de la Feuillade.

•J. Le cardinal d'Aragon avait •dr. comme on 1 .1 ru au chapitre \. | XVIII, perfonnellemenl for! correct, mais il a'avail pas pris parti '>ificiellement pour son collègue. Il attendait lea ordres de sa Cour, dont il <■1pi111.1i~-.ui trop bien 1.1 politique circonspecte h les intérêts complexes pour oser la compromettre par quelque démarche hasardée.

ambassadeur d'Espagne désigné pour le Saint-Siège, don Pedro d'Aragon, frère du cardinal de ce nom, d'entrer dans Rome avant que la France ait obtenu satisfaction l. Ces demandes étaient de la plus haute importance puisqu'elles impliquaient l'adhésion du cabinet de Madrid à la politique française, la mise en disgrâce de la famille Chigi, et plus encore le concours effectif de l'Espagne à une expédition éventuelle par la concession du passage des troupes à travers une province de la Monarchie. Mais en même temps, ce qui rendait la mission de l'ambassadeur plus difficile encore, Louis XIV l'invitait à écarter toute idée de médiation : « Je suis assuré, disait-il, que mon beau-père aurait grand soin de mes intérêts, mais outre que je ne mettrai jamais mon honneur en compromis, sa personne est trop éloignée et ses ministres trop froids et ont trop de désir de plaire à la Cour de Rome pour m'en confier à eux, quelques ordres qu'ils puissent recevoir » 2.

L'ambassadeur de France à Madrid, Georges d'Aubusson de la Feuillade, archevêque d'Embrun, était en bonne situation à la Cour d'Espagne. Ce diplomate, un peu lent, verbeux dans son langage, ne manquait ni de lumières, ni de sagacité. Les formes pompeuses de ses discours ne déplaisaient pas au cabinet de Madrid dont les allures étaient toujours embarrassées et qui aimait à traîner en longueur. Avant de recevoir les instructions que j'ai citées plus haut, il avait eu, le 17 septembre, audience de Philippe IV pour l'aviser de l'attentat du 20 août. Sa Majesté Catholique s'était bornée à répondre sans marquer aucune émotion : « Cette affaire s'arrangera », et, sur une insinuation relative aux duchés de Parme et Modène, le roi ajouta laconiquement : « Je suis

1. A. E., Espagne, loc. cit., dép. du roi du 13 septembre. Nous avons dit plus haut que le cardinal d'Aragon n'était qu'intérimaire de l'ambassade d'Espagne à Rome, depuis le départ de don Ponce de Léon et jusqu'à l'arrivée de don Pedro d'Aragon, son frère, titulaire du poste.

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