‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 213 sur 268 · Allusion évidente à l'assassinat de Monaldcschi · texte numérisé non relu

Allusion évidente à l'assassinat de Monaldcschi

« Autant de temps, dit-il, que le pape a donné à la chrétienté la satisfaction de régir lui-même son Pontificat, il nous a été facile d'entretenir ensemble une entière et bonne correspondance. Dès qu'il a tiré ses parents de la condition où Dieu les avait fait naître et qu'il leur a mis en main la direction de toutes les affaires, ni moi, ni aucun autre prince ou potentat n'avons eu sujet de nous louer de la Cour de Rome. On n'y a plus éprouvé que des dégoûts, que refus, que mauvaises satisfactions et qu'aigreur. J'en ai bien fait, en mon particulier, une longue expérience pendant cinq ou six ans, jusqu'à ce qu'enfin, voulant tenter s'il me restait encore quelque moyen possible de lier entre nous une amitié cordiale, comme j'y étais très disposé de ma part, je me résolus de lui envoyer une ambassade d'éclat, jetant les yeux pour la soutenir sur un des plus qualifiés seigneurs de mon royaume et en qui j'ai entière confiance, comme étant mon domestique. Mais, comme il a eu l'audace, arrivant à Rome, d'y demeurer quelque temps sans voir les parents séculiers du pape avant qu'avoir reçu leurs visites parce que les exemples de ceux qui l'avaient devancé en cet emploi se trouvaient assez différents, encore que depuis, par mon ordre, il les ait visités le premier, il fallut néanmoins abattre cette audace, et par le fer et par le feu, sur sa personne et sur l'ambassadrice, et venger le crime qu'il avait commis d'avoir osé délibérer sur un si juste devoir. Voilà les pensées et les effets que produit la puissance dans une condition médiocre quand la fortune l'élève au-dessus de sa portée et lui met en main un pouvoir qui lui fait tourner la tête. Le délai de cette visite, faite à la vérité, mais trop tard au gré de ceux qui l'ont reçue, a été la pierre de scandale qui a seule causé l'affaire du 20 août. »

Le roi développe encore assez longuement cette opinion, quelque peu exagérée, et qui avait tout au moins l'inconvénient d'affirmer la complicité du Saint-Siège et de rendre l'accord très difficile ; bien plus, il insiste sur les prétendus ordres donnés aux Corses bien avant L'attentat « de faire main l>;iss<> sur tous les Français indifféremment », rappelle les paroles du uonce à l'époque du désarmemenl de la patrouille, et repèle qu'on ne saurait attribuer l'action du -() aoûl ;i un cas « purement fortuit », tandis qu'il n'a été

« que par l'exécution d'un ordre fort exprès et fort souvent donné, voire réitéré le même jour ». Il termine par cette déclaration solennelle :

« Je ne manquerai pas à ce que je me dois à moi-même en ce rencontre et à mon honneur : je ne me satisferai point de compliments et de beaux Brefs pour de méchants effets, et que si je suis obligé de poursuivre mon ressentiment par le refus de cette juste satisfaction,... je saurai bien distinguer le respect et la révérence que je veux toujours porter au Saint-Siège et à la personne de Sa Sainteté, d'avec les auteurs de l'offense que j'ai reçue, laquelle n'étant point réparée, ne demeurera pas impunie *. »

Cette lettre fut envoyée au duc de Créqui avec ordre de la faire parvenir à la reine en cas de rupture de toute négociation avec Rome. L'ambassadeur ne la remit donc que plus tard, comme nous le dirons ailleurs 2. Nous l'avons toutefois citée en ce lieu parce qu'elle montre exactement quel était dès lors le point de vue officiel de la Cour de France. Quelques jours après, le roi écrivait dans le même sens au cardinal de Médicis une lettre où il énumère de nouveau tous ses griefs, visant surtout la conduite du Saint- Siège envers l'ambassadeur depuis l'attentat, l'évasion des Corses, les procès formés contre le duc Cesarini 3, les autres

1. A. É., supplément, Rome, 149, fol. 78. Lettre du roi à la reine Christine, Saint-Germain, 16 septembre 1GG2.

2. Le roi l'avait expédiée au duc de Créqui, sous cachet volant, avec ordre de ne la remettre que si la négociation est « rompue et sans aucune espérance de conclusion ». A. E., Rome, VI, n° 147, le roi au duc de Créqui, 15 septembre 1662.

3. Le roi écrivit en outre à cette date une lettre autographe au duc Cesarini pour le féliciter de son dévouement, qui avait valu à ce seigneur un traitement rigoureux de la Cour de Rome. « Je vous en remercie, dit-il, par cette lettre écrite de ma propre main, vous assurant que ma protection ne vous manquera jamais et que s'il vous arrivait le moindre préjudice de m'avoir témoigné tant de zèle, je le ferai réparer. » En effet, les intérêts du duc Cesarini furent placés constamment au premier rang des

incidents que nous raconterons plus loin, déclare que « les clefs de saint Pierre n'ont rien de commun avec les armes à feu des Corses et de la Sbirerie, l'autorité vénérable du Souverain Pontife avec des gentilshommes de Sienne », et « que, conservant inviolablement toute la vénération due au Saint-Siège et respectant toujours la personne de Sa Sainteté », il démontrera que « ses ministres qui se veulent couvrir d'un manteau qui ne leur appartient pas » ne l'auront pas « insulté impunément » *.

Sa colère était assurément très sincère, et il était de sa politique de la laisser voir, et même, au besoin, d'en exagérer les apparences : mais il y a presque toujours, en diplomatie, une pensée ostensible et une autre voilée, et Louis XIV n'était pas au fond aussi décidé aux mesures extrêmes qu'il se plaisait à le dire tout haut. Le même jour où il écrivait à la reine de Suède, il envoyait au duc de Créqui une dépêche confidentielle à tel degré qu'il ordonnait h l'ambassadeur de la déchiffrer lui-même sans se confier à aucun secrétaire quelque assuré qu'il pût être de sa fidélité. C'était bien le secret du roi; il ne voulait point que M. de Créqui, dans la chaleur de son ressentiment, prît au pied de la lettre les expressions violentes des documents officiels ; voici le texte :

« Je dois vous dire, lui écrit-il, qu'en même temps que je fais grand éclat et beaucoup de bruit, et que je continuerai encore par toutes les voies dont je pourrai m'aviser à imprimer des frayeurs à la Cour de Rome qui la convient à me faire raison et que je passerai même aux effets si j'y suis forcé par

satisfactions demandées au Saint-Siège pondant le cours et jusqu'à la fin des négociations. (A. É., Rome, supplément 149, fol. 67. — Avec deux copies, n0* 07 et 08.)

1. Il y a aux Archive- des affaires étrangères deus documents intitulés : Lettre du roi au cardinal de Médieis, tons deux de la main de Lionne. L'un d'eus est nu abrégé de L'autre : je ne sais lequel s été réellement expédié. J'ai pris indifféremment dan- Les deux textes les passages cités <|ui expriment également la pensée du roi. (Yoir A. E., Home. 149, supplen.ent. ii 83, 84 et 85. Dép. du roi au cardinal de Médieis, 12 octobre 1662.)

mon honneur,... je ne vous cèlerai pas, dis-je, que je souhaite beaucoup que l'éclat et le bruit suffisent pour me faire avoir cette raison sans que je sois nécessité à en venir à des démonstrations effectives, et cela pour deux raisons : l'une qu'il n'y a jamais rien à gagner avec des prêtres, et la seconde que cette occupation peut m'embarrasser certaines autres mesures que je prends pour des desseins plus utiles et de toute autre considération 1. Conduisez-vous donc dans cette vue que vous me rendrez un service fort agréable de vous prévaloir de la crainte que l'on pourra avoir à Rome pour me tirer de cette affaire avec honneur sans rejeter les ouvertures qu'on vous ferait si vous voyez qu'elles puissent être proportionnées à la qualité de l'offense » 2.

Ce document atteste beaucoup de prudence. Il est à regretter que le roi ne se soit pas toujours maintenu sur le terrain où il se plaçait dans cette lettre confidentielle : il avait tous les droits du monde de demander une réparation et de la poursuivre avec énergie, mais il était sage en même temps de ne point agir avec trop de rigueur dans une affaire nécessairement stérile pour lui, qui le détournait des intérêts majeurs de son royaume, et pouvait lui créer des difficultés d'ordre religieux qu'il est toujours essentiel d'éviter. Sans doute le roi par la disposition qu'il a toujours montrée à entreprendre des pourparlers et à retarder les mesures extrêmes, est resté fidèle au programme qu'il traçait alors à son agent, mais il s'en est écarté, comme nous aurons à le raconter tout à l'heure, en compliquant l'affaire par ses revendications en faveur des ducs de Parme et de Modène, et en paraissant vouloir la complète humiliation de la Cour de Rome. Une fois entré dans cette voie, les inclinations conciliantes dont il entretenait son ambassadeur devenaient à peu près inutiles et une longue

1. Le roi fait ici allusion aux projets qu'il avait formés dès lors sur la Lorraine et la Flandre et pour la réorganisation de ses finances. Il s'occupait aussi à cette époque de l'achat de Dunkerque et des subsides secrets à envoyer au gouvernement de Portugal.

2. A. E., Rome, VI, 147, dép. du roi au duc de Gréqui, 15 septembre 1662, n° 4.

lutte diplomatique était inévitable. Tout se fût terminé beaucoup plus vite, et avec honneur, si Ton eut suivi avec persévérance la ligne de conduite que le roi traçait le 15 septembre. Le duc de Créqui l'acceptait d'ailleurs avec la plus grande soumission, et répondait à la lettre de son souverain en termes excellents : « La plus grande application que j'aurai jamais sera celle d'étudier de sorte tous les sentiments de Votre Majesté que, de la connaissance que j'en aurai, je puisse me faire toujours une règle certaine de ma conduite. J'agirai selon ce qu'il plaît à Votre Majesté de me prescrire et n'oublierai rien des choses que je croirai qui pourront contribuer à sa satisfaction *. » Tout semblait donc bien préparé et il est fâcheux qu'on n'ait point renfermé strictement la question dans ses véritables termes : on ne saurait cependant méconnaître, d'autre part, que les autorités romaines, en multipliant les mauvais procédés, ont certainement contribué à éloigner le gouvernement français de la route qu'il désirait suivre.

Il est curieux de rapprocher de ces instructions secrètes les prétentions ostensibles du roi et du duc de Créqui à cette même date. Celles de l'ambassadeur indiquées dans la lettre qu'il adressa à ses collègues au cours de son voyage (probablement de Radicofani), en date du G septembre, sont portées à outrance. Il leur déclarait que pour satisfaire Sa Majesté, le pape devrait : 1° ôter le chapeau au cardinal Imperiali; 2° remettre don Mario entre les mains du roi « pour en faire ce qu'il lui plaira » 2;

1. A. É., Rome, VI, 147, lettre autographe du duc de Créqui nu roi, fol. 22.

2. Le duc de Créqui était, en écrivant, s<>us L'influence d'une lettre <1<" L'abbé Strozzi, agenl du roi ;'• Florence, et dont il avait envoyé un extrail

• i M. <l<- Lionne l<- menu- jour C seplr-mbrc : « Vous y verre/., .li-.iit-il .ni

ministre, une nouvelle confirmation <!<• ce que je voua ai déjà mandé <pi<' tout ]<• désordre arrivé !<• 20 d'août l'était rail par Lei ordrei de don Mario

394 L'AMBASSADE DU DUC DE CîtEQUI.

3° (( faire pendre en place Farnèse les capitaines, lieutenants et enseignes corses avec cinquante de leurs soldats » ; 4° bannir pour jamais de l'Etat ecclésiastique les Corses au service du Saint-Siège; 5° « faire pendre en place Navone le barigel de Rome avec cinquante sbires » ; 6° envoyer en France un légat pour présenter les excuses du Saint-Siège et déclarer publiquement que Sa Sainteté « n'a jamais eu de part à l'outrage fait à Sa Majesté en ce rencontre et n'a vu qu'avec un extrême regret que ses ministres en aient été les auteurs ». Et, après a.voir énuméré ces conditions draconiennes évidemment inacceptables, M. de Créqui ajoutait : « quand on aura commencé par ces choses,... je ne refuserai point d'aller remplir ma place à Rome » l. Le programme du roi communiqué à son ambassadeur est beaucoup plus mesuré et même assez flottant. Pour les Corses, il réclame, il est vrai, un châtiment exemplaire, mais il n'exige pas, comme M. de Créqui, une véritable hécatombe. Il propose « deux bandes de vingt hommes chacune, décimés sur les deux compagnies » et qui seraient « condamnés à mort et aux galères ». Il insiste pour l'amende honorable que ces gens feraient au palais Farnèse : « Leurs compagnons, ajoute-t-il, assisteront tous à leur supplice : les officiers iront ensuite, sans épée, vous demander pardon à genoux pour tout le corps, lequel sera, sur-le-champ, licencié par le pape ». Quant à don Mario et au barigel, le roi n'en parle pas : il entend seulement que le cardinal Imperiali sera « ôté du gouvernement de Rome ». Il est vrai qu'il prétend qu'une pyramide soit élevée déclarant « la nation corse incapable de porter les

et du cardinal Imperiali ». A. E., 146, Rome, loc. cit. — Nous aurons à reparler plus tard de cette lettre de l'abbé Strozzi.

1. Lettres du duc de Créqui à l'ambassadeur de Venise, à l'ambassadeur de Toscane et au cardinal d'Aragon, en date du 6 septembre. A. É., 146, fol. 119, et Rome, supplément, nos 74 et 75. — Celle adressée à l'ambassadeur de Toscane est plus brève que les autres, mais Rinuccini (dép. du 8 septembre) fait remarquer qu'elle est tout entière de sa main. Il l'envoie à son gouvernement en copie le même jour. (Archives de Florence, loc. cit.)

armes » désormais au service du Saint-Siège; mais en même temps il avoue qu'il renonce à la pyramide si on lui accorde la nomination d'un cardinal français de plus, ou l'induit des Trois-Évêchés. Enfin il consentira même à accepter la visite d'excuses en France de don Mario ou de don Agostino en échange de celle du cardinal Chigi. On voit que ses idées sur les formes de la réparation sont encore fort incertaines et susceptibles de modifications et atténuations diverses.

Mais le point saillant de ce document, c'est l'apparition d'une clause qui va devenir la condition capitale de l'arrangement futur et l'intérêt majeur des négociations, c'est à savoir la demande de la rétrocession de Castro au duc de Parme, et de Comacchio au duc de Modène. Le roi y revient d'ailleurs un peu plus tard dans sa dépêche au duc de Créqui du 11 septembre, en lui donnant un caractère plus considérable encore, et de premier rang. On pouvait encore comprendre, bien qu'il n'y eût aucune relation entre cette question et l'attentat du 20 août, que Louis XIV entendît profiter de la circonstance pour faire régler avantageusement les affaires de ses alliés : mais ce qui est tout à fait surprenant, c'est qu'il semble disposé à se contenter éventuellement de cette seule clause, à renoncer au besoin à toutes les autres pour l'obtenir. Quel que fût son désir d'être agréable aux maisons de Farnèse et d'Esté, il est inexplicable qu'il ait estimé ce succès assez considérable pour proposer d'abandonner en sa laveur les revendications qu'il estimait nécessaires au maintien de son honneur et de son droit. Cependant il en a jugé ainsi, et il écrit à son ambassadeur : « Si Sa Sainteté voulait rendre Castro ii mou cousin de Parme e1 Comacchio à mon cousin de Modène, peut-être me porteî-ais-je à ne prétendre aucune autre satisfaction en toute cette affaire ». Notons avec soin une parole aussi Importante : nous en verrons le développement dans les négociai ions de I a\ cuir.

Remarquons, en terminant cet exposé des intentions incomplètes et mal définies encore de la politique française, que, de toute façon, Louis XIV, soucieux de la dignité de son ambassadeur, persistait à vouloir que la conduite de l'affaire restât entre les mains du duc de Créqui, « afin, lui dit-il, que ceux qui vous ont offensés soient obligés, pour m'apaiser, de recourir à vous-même et ne trouvent point d'autre porte ouverte que la vôtre pour avoir accès auprès de moi et se remettre en mes bonnes grâces » 1.

Après avoir fait connaître les dispositions prises par Louis XIV à l'intérieur et à l'extérieur, ainsi que les instructions ostensibles et secrètes données à l'ambassadeur, nous avons à raconter ce qui se passait à Rome depuis le départ du duc de Créqui.

On a vu que le pape, au consistoire du 2 septembre, le lendemain même du jour où l'ambassadeur avait quitté le palais Farnèse, et dans l'audience qu'il donna au corps diplomatique à l'issue de cette cérémonie, s'était montré fort étonné et indigné de la résolution que le duc de Créqui avait prise, et au fond plus préoccupé de justifier la conduite de son gouvernement que de proposer des satisfactions sérieuses 2. La direction politique adoptée dès l'origine se trouvait ainsi affirmée et maintenue, et pendant les jours suivants, où, dans l'absence de nouveaux courriers, on avait tout le loisir de la réflexion, les conseillers du Pontife, persistant dans le même système, n'ordonnèrent pas un seul acte de réparation, affectant toujours de croire que la « furie française » ne durerait pas 3. On licencia.

1. Le roi à Créqui, 11 septembre 1662. A. Ë., Rome, 146, fol. 131.

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