Dép. de Vagnozzi, loc. cit
4. Manuscrit de la Bibl. Chigi. Racconto completo, etc., déjà cité. — L'abbé Salvetti, auteur de ce travail, prétend que les troupes ne pouvaient prendre par le pont Saint-Ange, à cause du château, ni par la Trinité à cause du quartier allemand. Cette observation indique qu'on ne voulait pas les faire passer devant les casernes des troupes italiennes ou étrangères, sans doute de peur de quelque rumeur. Le manuscrit ajoute que, dans cet état de choses, on ne pouvait, pour aller au Ponte Sisto, prendre que la place Farnèse ou la via Giulia, qui est également près du Palais. Il est bien certain qu'autrement, il eût fallu les faire passer dans un dédale de ruelles, mais l'impossibilité d'aller par le pont Saint-Ange n'est pas démontrée, et en tout cas on pouvait gagner le Ponte Sisto par un détour en longeant le Tibre. Ce qui était nécessaire avant tout c'était d'éviter la place Farnèse, du moment que la milice corse s'en allait tambour battant et non pas désarmée.
il est vrai, poursuivit son chemin jusqu'à Civita Vecchia, où elle fut licenciée et embarquée pour Livourne avec défense de rentrer dans l'Etat pontifical ', mais l'impression du gouvernement français fut, pour ainsi dire, plus mauvaise que si les Corses n'étaient point partis. A la Cour les médisants insinuèrent que les Chigi avaient eu le plus grand intérêt à faire sortir les Corses, dont le langage les pouvait compromettre 2. La Gazette de France ne manqua pas de se faire l'écho de ces rumeurs 3. De son côté M. de Créqui déclara même que si on les avait bannis « en apparence pour les châtier », c'était en réalité « pour les dérober à la juste vengeance » du roi. Il ajoute dans la même dépêche : a II est aisé de voir avec quel esprit les ministres du pape agissent, puisqu'ils osent offenser Votre Majesté dans les choses mêmes qu'ils veulent qu'on croie qu'ils font pour la satisfaire » \ Enfin Louis XIV accepta ces diverses opinions ; dans sa dépêche à l'ambassadeur : « Il faudra compter pour rien, dit-il, cette partie de satisfaction qu'ils croient m'avoir donnée et dire même qu'on les a chassés pour deux raisons qui me désobligent : l'une pour s'exempter de les châtier et l'autre de crainte qu'ils ne parlassent trop et qu'ils ne déclarassent par quels ordres ils se sont portés à la brutale action qu'ils commirent le 20 août » 5. Il était impossible à la Cour de Rome de plus mal profiter de la concession qu'elle se décidait à faire.
Le cardinal Chigi, dans une lettre qu'il adressa à M. de Lionne le 12 septembre, accentuait encore ce système d'indulgence envers les Corses qui rendait inutiles toutes
1. A. É., Rome, 147, <]<'-|>. <!<• Vagnozzi et de Bourlemont, déjà «-il.
lJ. Dép. de Grimani, L0 octobre 1662, toc. cit.% F 70.
S. Gazette de France, du 19 septembre 1662, p, 100%.
s. \. \. Rome, 147, Créqui au i"i. 21 septembre, déjà cit.
.'.. \. É., Rome, 147, le r"i à Créqui, -<"> septembre, r 27.
les protestations affectueuses que la Cour de Rome prodiguait au roi. 11 n'entendait reconnaître que quelques coupables, soutenait la thèse excellente en soi, mais fort suspecte dans l'espèce, « qu'on ne peut condamner l'innocent pour le criminel, et qu'il est impossible de violenter la conscience des juges ». En fait, il était malaisé d'expliquer la fuite des principaux accusés, et si quelques-uns, comme l'annonçait le cardinal, avaient été en effet repris à Livourne, à Florence et à Pistoia, leur procès ne se poursuivait qu'avec lenteur, et aucun n'a été condamné soi-disant faute de preuves. C'était pousser la mansuétude au delà des bornes. Puis, dans cette lettre, les arguments se neutralisaient les uns les autres : le cardinal faisait grand étalage de l'expulsion des Corses, mais en même temps il vantait la conduite de Franchi et de ses officiers en déclarant qu'ils auraient plutôt a mérité une récompense pour avoir fait rentrer les émeutiers dans leur caserne » *.
Ces considérations, ainsi que tous les documents émanés du gouvernement pontifical, lettre au nonce à Turin, circulaires aux autres envoyés diplomatiques, Mémoires multipliés par ses soins, ne pouvaient que déplaire à la Cour de France. La question était prise à rebours : on persistait à accuser le duc de Créqui, à se plaindre des armements du palais Farnèse « transformé , disait-on , en place d'armes », à représenter que « ce n'était pas
1. Arch. Vat., loc. cit., dép. du cardinal Chig-i à M. de Lionne, 12 septembre. — Divers bruits ont couru au sujet de ces officiers. M. de Créqui écrit à Lionne le 21 septembre : « Le capitaine corse avec ses officiers s'est sauvé dans une felouque sur le bruit de la proposition que j'avais faite ». D'autre part on prétendait qu'un de ces officiers était cacbé dans un couvent : « On a envoyé l'un d'entre eux, écrit Lionne à Bourlemont le 25 septembre, dans un couvent de Saint-Benoit, dont le Père de la Ciaia, parent de la maison Chig-i, est supérieur, lequel Père tient cet officier invisible ». A. E., Rome, 147, fos 18 et 25. — La Feuille des nouvelles de Rome donne la même information en ajoutant : « on l'a envoyé dehors de peur qu'il ne révélât les ordres qu'il avait eus », ibid., f° 26. — Franchi et son alfiere Cardonc s'étaient réfugiés à Gênes, si l'on en croit une pièce anonyme adressée au cardinal d'Esté. A. É., 148, f° 73.
l'ambassade qui avait été assiégée, mais l'esprit de l'ambassadeur par son entourage, et même celui du roi par ses conseillers » * ; on menait grand bruit de l'édit de taille rendu, le 29 août, contre quelques fugitifs et qui avait été si tardif et si inutile; on citait la levée du séquestre des biens du duc Cesarini sans parler des persécutions qu'il subissait encore 2; on se défendait enfin, par une série de notes diplomatiques, de toute participation dans les événements du 20 août, mais en même temps on insinuait que les gens du duc de Créqui, ayant tiré des fenêtres du palais Farnèse, pourraient bien être les auteurs des meurtres signalés; on citait des désordres analogues qui, en Angleterre et à Constantinople, n'avaient pas suscité les mêmes colères 3 ; on continuait à laisser les sbires insulter les gens restés a l'ambassade de France ; on enfonçait, sous prétexte de perquisition, les portes du couvent français de Saint-Antoine4; enfin on persévérait dans une polémique de récriminations, d'atténuations, d'apologies peu justifiées et de blâmes à la fois très solennels et très vagues : on annonçait tous les châtiments sans qu'il en fût décidé aucun, et l'on perdait ainsi un temps précieux. Au fond, la Cour de France, malgré ses déclarations comminatoires, ne demandait que d'en finir; le Saint-Siège pouvait se tirer à bon marché de ce mauvais pas, et avec un peu d'habileté et de vigueur étouffer l'affaire. Il ne sut pas
1. Arch. Vat., foc. cit. Note au nonce de Turin, 3 octobre, (°* 118 et 119.
— Circulaire aux nonces, même date (p. 123 à 130). — Edit de Taille, 20 août, n° 151 — la taille était de 300 écus par individu ; — et passim, fos 220 <■! 233. L et très au nonce, au duc de Savoie, au prince Matias, à La Fuente.
— Circulaires du 22 et du 20 décembre. Ces pièces assez monotones répètent toutes les mêmes arguments. Elles remplissent le volume des Archives du Vatican : « Nunziatura di Francia, n° 122 ».
2. ■ F. a persécution continue toujours contre le duc Cesarini. » Uép. A. É., Rome, l'»7, f° 17, Créqui an roi, 21 septembre.
3. Un mémoire du 2:> novembre | Irch. Vat., 122, P 220) cite nue agression commise à Londres contre Le palais du comte <!'• Soissons, ambassadeur de France, et à Constantinople contre L'ambassadeur même : •• e pur non si v,,,k, v'edute cola, ne in [nghilterra, istanse cosi alte «li sodis-
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i. Gazette de France, dq 19 septembre 1862, p. L004.
user du moment, et l'on verra les interminables pourparlers auxquels il se trouva amené par les hésitations malavisées de ses ministres.
En terminant cet exposé, citons un épisode qui peint assez bien l'embarras où les événements avaient jeté les consciences ecclésiastiques, et les susceptibilités du cabinet du Louvre. Nous avons dit qu'au moment de l'attentat deux prélats français, les évêques du Puy et d'Evreux *, se trouvaient à Rome où ils étaient venus pour la canonisation de saint François de Sales. Nous avons rappelé (chap. vi, § XII) l'audience qu'Alexandre VII leur avait donnée le 27 août. Avant de s'y rendre, ne sachant que faire au milieu du conflit, ils avaient correctement demandé à l'ambassadeur s'il pensait que, dans les circonstances présentes, ils dussent suspendre les démarches dont ils étaient chargés pour la canonisation. M. de Créqui, avec beaucoup de raison et de tact, leur avait répondu qu'ils pouvaient aller à l'audience et remettre au pape la lettre royale relative h saint François de Sales. Il avait ajouté « qu'une affaire si honnête et si innocente qu'était la leur ne devait rien avoir de commun avec la tragédie du 20 août, et qu'il ne fallait pas que la canonisation d'un
1. Je trouve dans une note des Archives du Vatican (nonciature de France, 123, à la date du 10 février 1662), les informations suivantes sur ces deux prélats. « M. Henri de Monpau, évoque du Puy et comte de Villana, joint à son caractère sacré la noblesse de famille étant des barons de Tour en Champagne. On tient ici en estime sa grande piété : il est éloigné des nouvelles hérésies de Jansénius, et je l'ai entendu, en toute occasion, parler avec grand respect et beaucoup de zèle de l'autorité apostolique et du Saint-Siège.
M. Charles Bourbon, évèqne d'Evreux, est né dans cette ville où ses frères occupent encore des charges. Il était auparavant coadjuteur de Soissons. On estime assez sa piété, et, pour autant que j'en ai appris, il n'a jamais été d'opinion janséniste, mais au contraire il est ami des Jésuites. »
Ce dernier prélat est désigné dans quelques documents comme évoque de Soissons, dont il avait été coadjuteur avant d'être appelé à Evreux.
LA FRANCE ET LE ST-SlÈGE JUSQU'AUX CONF. DE SAN QUIRICO. 413
saint évêque souffrît aucun dommage de l'injure qu'il avait
reçue ». Ainsi autorisés, les prélats avaient accompli leur
mission spéciale auprès de Sa Sainteté, et l'évêque du Puy
avait même profité de l'audience pour faire entendre au
pape « des choses très considérables à l'avantage du roi et
de l'ambassadeur » l. Plus tard, ces deux évêques avaient
passé au palais Farnèse « presque toute la journée et
jusqu'à la nuit » la veille du départ de M. de Créqui, et le
lendemain au matin ils étaient revenus pour prendre congé
de l'ambassadeur qui était déjà en route. Us n'avaient pas
manqué de charger M. de Luzarche, son maître de chambre,
de leurs compliments pour lui, en priant cet officier de lui
faire savoir qu'ils « attendaient les ordres de Sa Majesté
et les siens et qu'ils feraient tout ce qu'il lui plairait de
leur ordonner » 2.
Jusque-là cette affaire était fort simple : mais il se trouva
que le 8 septembre (jour de la Nativité de la sainte Vierge), où
le Saint-Père se rendait, comme à l'ordinaire, en cavalcade
à l'église de Santa Maria del Popolo, ces évêques crurent
se devoir joindre au cortège pontifical ; de plus, à la fin du
même mois, ayant reçu du roi l'ordre de se retirer jusqu'à
nouvel ordre auprès de l'ambassadeur, ils eurent une
audience de congé, du pape et du cardinal Chigi 3. Ces
démarches, lorsqu'elles furent connues à Paris, parurent
contraires à la politique du gouvernement et furent jugées
avec la plus grande sévérité. Le roi écrivit, le 6 octobre, à
M. de Créqui : <( Ces deux évêques, mes sujets, ont été
assez imprudents et assez peu zélés pour l'honneur de leur
patrie, pour suivre en public le pape à ses cavalcades,
1. Mémoire des évoques du Puy et de Soissons (Bibl. nat. Fondi Bahue, roi. 119, f°8 142 et 143).
:7 îbid. Bourlemont à Créqui (fin leptembre ou 2 octobre L662) : « Je viens do rendre Les lettres du Roi à MM. Les évoques, lesquels ont témoigné „ande promptitude d'obéir à Sa Majesté ». A. E., Rome, 147, F 63. - CréoTu avait envoyé ces Lettres a M. «I.- Bourlemont, le 26 septembre. A. E., Rome, supplément 149, f° 88.
dont j'ai beaucoup d'indignation » \ M. de Lionne s'était exprimé sur leur compte en termes non moins rudes, de sorte que les prélats eurent peine à se justifier. Ils écrivirent en hâte au ministre, désolés « d'avoir été accusés lorsqu'ils avaient pensé bien faire », et ils se rendirent à San Quirico pour expliquer leur conduite au duc de Gréqui. En réalité, s'il eût été préférable qu'ils n'eussent point paru à la cavalcade de la Nativité, ils se croyaient fondés à dire à l'ambassadeur qu'ils n'avaient fait là a qu'une action de religion et de piété chrétienne », que M. de Bourlemont ne les avait point avertis que leur présence dût déplaire à Sa Majesté, et que lui-même avait assisté, comme les autres prélats, à l'office du jour dans la chapelle du pape 2. En ce qui concernait leur audience de congé, ils étaient plus innocents encore puisqu'ils avaient sollicité et obtenu du chargé d'affaires de France, l'autorisation de s'y rendre et y avaient fait entendre au pape, « sans blesser le respect », un langage plein « de force et de liberté » en faveur d'une prompte réparation 3. Leur récit est confirmé d'ailleurs par M. de Bourlemont, qui écrivait à M. de Lionne n'avoir pas osé prendre sur lui de les empêcher d'aller à l'audience « ni même leur conseiller le contraire » 4.
Les deux évêques plaidèrent leur cause à San Quirico, et M. de Créqui, après les avoir entendus, leur répondit avec beaucoup de bienveillance : « Messieurs, j'ai deux choses à vous dire : l'une est que je vous donne ma parole que je n'ai point écrit contre vous (et appelant Régnier Des Marais, son secrétaire) : voilà, ajouta-t-il, qui vous le peut témoigner 5; et l'autre c'est que je vous promets que j'écrirai au