Ibid. Cromwell à Louis XIV, Londres, 19 juin, f
l'audience solennelle : M. de Créqui y fut mené en grand cortège et s'acquitta de sa mission, tète nue ; Cronrwell, également découvert, lui répondit par les plus vifs remerciements de l'honneur qui lui était fait. Mancini présenta ensuite les civilités de son oncle, et tout se passa « en réciproques démonstrations de joie ». Le 26, le divertissement de la chasse leur fut donné à Hampton-Court, puis les jours suivants ils firent quelques visites officielles et parcoururent la ville toujours accompagnés de lord Falcombiïdge. Le 30, M. de Créqui eut audience particulière pour prendre congé du Protecteur : il avait été reçu auparavant par lady Cromwell « sans la saluer », ce qui lui parut assez étrange, mais telle était l'étiquette de cette Cour \ Il partit le 1er juillet à six heures du matin et rentra le lendemain à Calais, après dix jours d'absence 2.
La seconde mission de M. de Créqui eut lieu deux ans après et dans des circonstances fort différentes, en dehors de toute considération politique, au moment du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse, en juin 1660. Le roi, accompagné de la reine mère et du cardinal Mazarin, suivi par sa maison civile et militaire et par nombre de personnages de la Cour, était venu à Saint- Jean-dc-Luz pendant que Philippe IV conduisait l'Infante à Fontarabie. Le mariage par procuration avait été célébré le 3 juin dans la principale église de cette ville, par l'évcque de Pampelune. Don Luis de Haro y représentait officiellement Louis XIV- Le
1. Ce détail bizarre nous est donné sans explication par la dépêche du président de Bordeaux, auquel nous avons emprunté tout le récit de la mission. Il parait vraisemblable que la Protectrice ne pouvant prétendre aux révérences réservées aux reines ne voulait pas être saluée eomme une simple Femme du monde et préférait qu'on s'abstint. Toutefois nous n'avons trouve nulle part les motifs réels de ce singulier usage. (Voir, pour le séjour de M. de Créqui à Londres, les dépêches de M. de Bordeaux en date des 27 juin el I" juillet. A. K.. loc. cit., f0' 329 et 331.)
-. Cette audience fut l'une des dernières qu'ait données le Protecteur
Il reçut cependanl peu après M Sanguin, envoyé par Le roi pour lui annoncer La prise de Dunkerque. Il mourut Le L3 septembre. M. Victor Hugo a mis en Bcène la mission du duc de Créqui, avec toute la fantaisie qu'autorise le théâtre, dans son drame <!<■ Cromwell,
114 L AMHASSADi: DU DUC DE CREQUI.
4, en attendant la confirmation solennelle de l'union royale (cette cérémonie n'eut lieu que le 9, dans l'église de Saint- Jean-de-Luz), le roi voulut envoyer ses présents de noces à Marie-Thérèse, et ce fut le duc de Créqui, en qualité de premier gentilhomme de la Chambre, qui fut choisi pour les porter à Fontarabie. Il s'y rendit en fort brillant appareil avec un grand nombre de pages, d'officiers et de valets de pied et plusieurs carrosses de cortège; plusieurs gentilshommes de haut rang furent autorises à le suivre : la relation du temps cite le maréchal d'Albret \ le marquis de Villeroy 2, M. de Ghâteauneuf 3, M. de Vaillac*, etc. Le présent nuptial consistait « en deux parures complètes, l'une toute de diamants, et l'autre d'émeraudes et de diamants ». Il y avait en outre « un baguier de douze bagues différentes au milieu desquelles est le beau et grand diamant de la feue reine mère (Marie de Médicis),... plus quatre paires de pendants d'oreilles de rubis, opales, saphirs et pierreries mêlées, autant de montres et de bracelets. Le tout est estimé trois cent mille éens 5. »
La réception de M. de Créqui avait' soulevé une question d'étiquette. Serait-il admis dans l'appartement de l'Infante ou dans celui du roi d'Espagne? L'on finit par tomber d'accord qu'il ne verrait que la jeune reine, chez elle, tandis qu'un autre gentilhomme porterait à Philippe IV les compliments de Louis XIV G. L'audience eut
1. César-Phébus d'Albret, comte de Miosens, maréchal de France en 1653, frère du chevalier d'Albret qui tua en duel le marquis de Sévigné. Il mourut en 1676. — Le duc d'Albret, qui épousa depuis Mlle de la Trémouille, petite-fille du duc de Créqui, n'était pas de cette famille, éteinte avec le maréchal. Le duché d'Albret appartenait à la maison de Bouillon.
2. Nicolas de Neufville, marquis de Villeroy, duc et pair en 1663, maréchal de France. Il avait été gouverneur de Louis XIV. Il mourut en 1685.
3. Louis Phélypeaux, marquis de la Vrillière et de Châteauneuf, secrétaire d'Etat.
4. Paul de Gourdon de Gcnouillac, comte de Vaillac, premier écuver de Monsieur, puis capitaine de ses gardes et chevalier d'honneur de Madame, lieutenant général, mort en 1681 (Saint-Simon, X, p. 130).
5. A. E., Espagne, 1660 (supplément). Note anonyme datée de Sibourc, I" juin 1660, f° 175.
6. A. É., loc. cit. Lionne à Mazarin, Hendaye. 1er, 2 et 3 juin 1660, f°a 16'.». 180, 182.
donc lieu de la sorte et M. de Créqui revint le lendemain 5 « très satisfait de sa commission » !. Le 9, à la cérémonie du mariage, à Saint-Jean-de-Luz, il était placé avec le capitaine des gardes derrière le fauteuil du roi 2.
Tels étaient les antécédents diplomatiques assez peu considérables du duc de Créqui lorsqu'il fut appelé à l'ambassade de Rome.
Etudions maintenant son extérieur et son caractère. C'était un homme de taille médiocre et de forte encolure : sa statue couchée qui est sur son tombeau dans l'église Saint-Roch à Paris, et aussi un portrait gravé de notre Cabinet des estampes le représentent comme large d'épaules, avec le cou très court, un peu d'embonpoint, une tournure lourde, le bas du visage épais et commun, les veux assez grands, le liez long mais régulièrement dessiné. 11 était, à ce (pie raconte Bussy-Rabutin, d'un naturel brutal et mal élevé lorsqu'il arriva à la Cour, et passait même a pour si grossier qu'on l'appelait moustaftque, comme qui eût dit un butor » ; on le croyait en outre alors fort borné et maladroit, et l'on citait à ce propos une anecdote amusante : elle date des premiers temps de son service en qualité de premier gentilhomme de la Chambre. Le roi l'avait chargé de signifier au bailli de Valençay qui était revenu en Fiance malgré son ordre « qu'il eut à sortir de Fontainebleau dans les vingt-quatre heures et du royaume dans huit jours ». Mais M. de Créqui, s' embrouillant dans son discours, s'en alla dire au bailli a qu'il eût à sortir du rovaume dansvinertquatre heures et de Fontainebleau dans huit jouis ». Ce lapsus réjouit fort M. de Valençay « et, ses amis le pressanl de partir, il leur répondit qu'il n'en doutait pas puisque h' roi lui avait envoyé un cheval, et là-dessus il leur redit la harangue de Créqui, (pu ne tomba pas à ter
re »
1. A. É., loc. cit. Relation manuscrite «In voyage <lu Roi, P 310.