Ibid., p
:{. Saint-Simon, Mémoires, t. XIII, p. 23 i.
elle toute su vie » *. Il lui eu donna la meilleure preuve, longtemps après les événements qui nous occupent, lorsqu'il la nomma dame d'honneur clc la reine en 1679. Cependant elle passait pour avoir peu d'esprit, et l'on disait même plaisamment que son mari « la montait tous les matins à la Cour comme une horloge » 2. Elle garda sa charge jusqu'à la mort de Marie-Thérèse. Ses dernières années couronnèrent dignement une fort belle et noble vie. Il ne semble point qu'il existe de portrait peint ou gravé de la duchesse de Créqui : du moins les cartons du Cabinet des estampes n'en donnent aucun, et M. le duc de la Trémouille, son unique descendant, n'en possède pas. Nous avons vainement cherché à Versailles et dans nos musées. En revanche son portrait écrit par le marquis de Sourdis3 fait partie de la curieuse collection de figures du xvne siècle réunie sous le nom de Galerie des portraits de Mlle de Montpensier u : on sait que ces opuscules, composés pour l'amusement d'un cercle de gens du monde et de beaux esprits ne sont, pour ainsi dire, que des panégyriques à peine mêlés, ça et là, de quelques traits malins enveloppés avec beaucoup de politesse et de grâce; M. de Sourdis est en particulier de la plus fine galanterie dans les portraits qu'on a de lui et qui sont des modèles du style précieux de l'époque. Néanmoins, le témoignage
1. Saint-Simon, Ecrits inédits, loc. cit. — Louis XIV lui témoigna une faveur particulière en 1664, lorsqu'il la plaça lui-même sur la liste de quelques dames qui devaient prendre part à une loterie dont il donnait les lots. (Corresp. de Colbcrt, VI, p. 230.)
2. Ibid. — Mme de Caylus, dans ses Souvenirs, raconte une anecdote qui semble assez suspecte. Mme de Maintenon, à la mort de la reine, eût cherché à faire nommer Mme de Créqui dame d'honneur de la Dauphine, mais le roi lui aurait répondu : « Ah ! madame, changeons au moins de sotte ! » Nous hésitons à croire que Louis XIV eût été si sévère pour Mme de Créqui, à laquelle il montra toujours la plus haute estime et qui certainement ne méritait à aucun degré une aussi rude épithète.
3. Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis, chevalier des ordres du roi, né en 1596, mort en 1666.
4. Galerie des portraits de Mlle de Montpensier, nouvelle édition par M. Edouard de Barthélémy, 1860. Les éditions originales sont de 1659 et 1663. (P. 465 à 468.)
unanime des contemporains étant d'accord avec les éloges qu'il prodigue à la duchesse de Créqui, son petit ouvrage ne saurait être suspect de flatterie excessive et doit être considéré comme une représentation à peu près exacte des traits et des vertus de son aimable modèle. M. de Sourdis y fait allusion à a la grande jeunesse de la duchesse », et en effet le recueil ayant été publié en 1659, le portrait a dû être écrit en 1657 ou 1658, époque où celle-ci devait avoir environ vingt-cinq ou vingt-six ans; il est antérieur de quatre ans à l'ambassade de son mari à Rome.
Elle avait dès lors une réputation bien établie de bonne conduite et de piété et même d'un certain éloignement pour les plaisirs du monde : « Vous êtes, lui dit M. de Sourdis, une des plus belles personnes de votre siècle, une des plus sages et des plus vertueuses,... le modèle dune femme mariée parfaite ». Après ces louanges qui, ajoute-t-il, « vous ont été données plusieurs fois », il passe à la description physique : « votre taille est non seulement de celles qu'on appelle nobles, mais elle a un degré d'éminence entre celles-là. Elle passe un peu la grandeur et la belle taille ordinaire des dames et n'arrive pas à l'excès;... votre bonne mine a su si bien mêler la majesté, la douceur et la modestie ensemble qu'elle imprime le respect à tous ceux qui la voient, qu'elle attire l'affection et la bienveillance d'un chacun et qu'elle ôte le désir à tous. La beauté de votre teint est si bien mêlée de blanc et d'incarnat qu'elle ne peut être comparée ni aux lis ni aux roses : les lis n'ont pas assez de vivacité, ni les roses assez de blancheur, et leur juste mélange s'est rencontré seulement en votre teint pour nous faire voir cette merveille. Votre bouche bordée et petite est bien sans doute de la couleur des roses : elle se pourrait dire sans pareille,... et vos dents qui ont le lustre et la blancheur des perles d'Orient témoignent (pie vous jouissez d'une entière et parfaite santé. Comme ce sont les yeux qui font les grandes complètes, et que vous ne désirez plus rien acquérir, je n'en parlerai
122 L AMBASSADE DU DUC DE CltKQUI.
point non plus que clos autres beautés de votre visage, parce que j'estime (pie celles dont j'ai parlé doivent donner une entière satisfaction à un mari. »
M. de Sourdis revient ensuite aux qualités morales de la duchesse : a Votre piété et votre dévotion sont sans fard et sans ostentation, comme aussi sans superstition et sans bigoterie. Les églises que vous fréquentez ne sont pas
celles où le beau monde s'assemble Notre prudence a
paru si éminemment en votre conduite à la cour et dans votre famille que l'envie même n'y a jamais pu trouver à redire. »
Le portrait est beaucoup plus développé, mais nous eu avons cité assez de passages pour faire voir, tout en tenant compte des galantes exagérations du style, que les grâces et les vertus de Mme de Créqui contribuèrent peut-être à fixer sur son mari le choix du gouvernement. Le roi savait qu'il envoyait à Rome une personne dont le charme, la modestie, la conduite irréprochable et les grandes manières rehausseraient encore l'éclat de l'ambassade. On se préoccupe peu aujourd'hui en général de cette question de l'ambassadrice, et bien à tort, le rôle d'une femme étant d'une importance majeure dans une mission diplomatique. Les événements, il est vrai, ne permirent point à Mme de Créqui de servir utilement les intérêts politiques qui amenaient son mari à Rome, et ses qualités ne purent avoir aucune action sur les incidents imprévus et dramatiques auxquels elle se trouva mêlée, mais son courage et sa dignité furent tout à fait à la hauteur des circonstances : pendant son court séjour à Rome, elle y conquit l'estime et la sympathie universelles, et elle eût singulièrement aidé au succès de l'ambassade si la mission de M. de Créqui n'eût pas été aussi orageuse l.
1. Mine de Créqui avait eu plusieurs enfants morts en bas âge. Elle ne garda qu'une fille, Magdeleine, mariée depuis, en avril 1675, au duc de la Trémouille, prince de Tarentc, et morte en août 1707. Leur fille, Victoirc- Armandc de la Trémouille, née en 1677, épousa, en janvier 1696, Emmanuel de la Tour, duc d'Albret, fils aîné du duc de Bouillon. Magdeleine de
Nous avons dit plus haut (§ Vil) que l'intention première du rai avait été de fixer le départ du due de Créqui au mois de janvier 1662. Mais divers motifs rengagèrent a différer jusqu'au printemps. D'abord il était pour ainsi dire matériellement impossible que l'installation d'un ambassadeur de France telle qu'on la comprenait à cette époque, splendide et dispendieuse en meubles, équipages, aménagements intérieurs de toute nature, compliquée encore par un très grand nombre de domestiques, de pages, de gentilshommes de suite, de gardes et d'officiers divers, pût être faite aussi rapidement avec les moyens de transport du temps dont on connaît les difficultés et les lenteurs. Il fallait d'ailleurs tout organiser puisque, depuis huit ans, le poste était vacant, et M. de Créqui ne pouvait pas compter sur les avantages qu'assurent d'ordinaire à un nouveau titulaire les arrangements de son prédécesseur.
Une question préalable de haute importance devait être résolue avant toute autre, le choix d'un palais. L'abbé Elpidio Benedetti, secrétaire italien de l'ambassade (dont nous aurons à parler plus loin), s'en préoccupait dès la fin de novembre : il citait comme possibles les palais Orsini ou Giordano, un autre situé place Navone,.ou bien celui de Mgr Primoli, auditeur de Rote pour Venise, mais qui exigeait des réparations considérables1. De son coté, M. d'Aubeville avait en vue deux mois plus tard le palais de la duchesse de Céri, où avait habité autrefois M. de Fontenay- Mareuil 2 lorsqu'il était ambassadeur à Rome, et aussi celui du cardinal Acquaviva, lequel, dit-il, « n'était pas r
beau »
,,.,.,.„; était Bée ayant L'ambassade de son père auprès du pape : aucun document n'indique si elle a été emmenée par ses parentsa Rome.
1 s r Rome II, 142. Benedetti à M. de Lionne, 29 octobre 1661, i 156.
•» Le marquis de Fontenay-Mareuil avait été deux lois ambassadeur prè. Le Saint-Siège, d'abord en L643, puis en 1647.
:;. \. i... Rome, III, 144. d'Aubeville a Lionne, 13 février L662, ( <>•!.
Le gouvernement français ne s'arrêta point à ces indications : il souhaitait que M. de Créqui habitat le vaste et magnifique palais des Farnèse, construit sur les plans de Michel-Ange et de San Gallo, et célèbre par les fresques des Carrache et du Dominiquin *. Cet édifice étend sur une grande place sa façade majestueuse, et domine, de l'autre coté, le cours du Tibre en vue des coteaux du Janicule : ses appartements sont immenses , et il était alors rempli dans ses cours et dans ses galeries par des chefs-d'œuvre de sculpture grecque. Le pape Paul III Farnèse avait commencé la construction avec des matériaux enlevés aux thermes de Dioclétien , au forum de Trajan, au théâtre de Marcellus et surtout au Colisée : les cardinaux Alexandre, Ranuccio et Odoardo Farnèse, continuant et achevant l'ouvrage à la fin du xvic et au
début du xviie siècle, en avaient fait la plus somptueuse et la plus artistique demeure et l'avaient laissé à leurs héritiers les ducs de Parme. Il n'était pas habité par ces princes à cette époque, et il est naturel, eu égard aux intimes relations de la cour de France et de la maison Farnèse, que Louis XIV l'ait demandé pour son ambassadeur ou que le duc de Parme l'ait offert. On ne sait au juste de quel coté sont venues les premières ouvertures, mais il est certain qu'en février 1662, un gentilhomme du duc de Créqui, envoyé en maréchal des logis à Rome, s'arrêta à Parme et s'entendit avec le gouvernement ducal pour l'installation de l'ambassadeur de France au palais Farnèse. Je n'ai trouvé nulle part trace d'un contrat de location, et je crois que le duc céda gracieusement le droit d'habitation au représentant de Louis XIV , heureux d'engager ainsi de plus en plus le roi à soutenir ses intérêts auprès du Saint-Siège. Il donna ordre sur-le-champ à ses officiers qui y étaient logés de se transporter dans
1. On me permettra de renvoyer le lecteur, pour la description détaillée du palais Farnèse, cpie j'ai habité deux ans, à mon livre intitulé Rome, carnet d'un, voyageur, Paris, 1890, p. 57 et suiv., Ollcndorf.
une autre maison qui lui appartenait au Transtévère à la Longara, et de tenir le palais Farnèse entièrement libre a la disposition du due de Créqui '. Le bruit de cet arrangement se répandit aussitôt dans Rome, et M d Aubevdle ainsi que l'abbé Benedetti s'empressèrent d en féliciter M de Lionne •.' La Gazette de France, à la date du 9 mars, annonçait officiellement cette nouvelle sous la rubrique de Rome"- « Un gentilhomme naguère arrivé de Paris ayant passé par Plaisance a apporté aux officiers du duc de Parme l'ordre de préparer son palais Farnèse pour le duc de Créqui lequel est attendu en cette Cour en qualité d ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne ■ ». Le nonce en avisait le Saint-Siège par sa dépêche du 10 mars : « J apprends aue le duc de Parme a accordé son palais Farnèse de Rome a" M le duc de Créqui qui, dit-on, doit partir au commencement du mois prochain » '. Rien ne semblait sans doute pins convenable que cet arrangement qui assurait une habitation digne de lui au représentant de Louis XIV auprès du Saint-Père : toutefois, comme la politique se mêle toujours à tout lorsqu'il s'agit de personnages auss, considérables que les ambassadeurs, et même aux choses oui paraissent d'abord indifférentes et secondaires, les ennemis de la France prétendirent donner une apparence suspecte a cet incident. Dès le 25 février, la Feuille des nouvelles de Rome insinuait que l'empressement du duc de Parme à offrir son palais « ne serait pas agréable au Saint-Siège » », et je lis dans un mémoire italien contemporain • «L'habitation de l'ambassadeur au palais Farnèse attestait la protection que le roi donnait au duc de Parme don, les affaires et réclamations étaient à Rome 1 objcl
, i É Rome, III, 14», Feuille de. nouvelle, de Rome, en date du
.,- ,'f,; :„ ..'■;,«. ,, <7. Cet. SU» probablement U *«g*^,
,. A. É.,B , III, 144, dAubeville à t.. », 13 feyr.ee 1662, P 63,
Benedetti à Lionne, 20 févvi :r, P 84.
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10 mars.
:,. \. É., Rome, VI, loc. cit.
126 L AMBASSADE J)i; DUC DE CREQUI.
d'une aversion et dune répugnance particulières » '. On doit donc, sans exagérer La portée de cette décision, constater qu'indépendamment des susceptibilités du nonce, le choix même du palais où résiderait l'ambassadeur donna une mauvaise impression au pape et suscita ses inquiétudes. M. de Créqui devenait en effet l'hôte du duc de Parme, et Ton ne pouvait pas douter de l'empressemenl qu'il apporterait à soutenir la revendication de Castro.
L'affaire du logement se trouvant ainsi réglée, l'ambassadeur eut à se préoccuper des détails de sa représentation extérieure, à savoir le nombre de ses officiers et gens de livrée et de ses équipages. On a peine à se figurer aujourd'hui de quel éclat il était nécessaire alors que la personne de l'ambassadeur fût entourée : il fallait à tout prix qu'il ne fût pas inférieur à ses collègues; le luxe, ainsi que le constate M. de Bourlemont, avait « crû étrangement à Rome depuis quelques années » 2 : les princes romains, les ambassadeurs, les cardinaux, rivalisaient de splendeur, et un envoyé qui fût demeuré au-dessous d'eux, tant pour son train de maison que pour ses carrosses, ne pouvait attendre du peuple « aucun respect ni honneur )>. Il fallait donc à tout prix éblouir par la multitude de ses gens et le faste de sa demeure. En outre, le maréchal de Créqui, grand-père du duc, avait montré à Rome, comme nous l'avons rappelé plus haut (§ VIII), la prodigalité la plus extraordinaire, et son petit-fils ne pouvait pas, « au moins pour tout ce qui parait en public », déployer un moindre appareil : la tradition de famille, les usages, la politique même l'obligeaient de suivre les exemples « que l'on attend de personnes si qualifiées » ; « autrement, ajoutait M. de Bourlemont, on est fort mésestimé et le contre-coup blesse la réputation du maître». M. de Créqui, dit-il encore, « aurait