‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 73 sur 268 · A. E., Rome, 1G62, supplément, n° 149, f · texte numérisé non relu

A. E., Rome, 1G62, supplément, n° 149, f

2. Cette instruction et son annexe sont aux archives des Affaires étrangères, Rome, 149, f° 9. Elles ont été publiées in extenso dans le Recueil des Instructions données aux ambassadeurs, déj. cit., t. VI, p. 98 et suiv.

devoir (aire ec nouveau et dernier pas pour obliger le pape, afin qu'il n'y ait plus, s'il est possible, ni véritable cause ni prétexte » qui empêche le bon accord. Le roi dit encore __ Ce qui est un peu excessif - que, pour lui, il n'a ce guère de grâce en son particulier à attendre de Sa Sainteté qu'il ne lui soit assez indifférent de recevoir, hors les spirituelles », et qu'il a surtout en vue les intérêts généraux de la chrétienté.

' 11 entre ensuite dans les questions de cérémonial dont évidemment la cour de France était préoccupée au plus haut point, et l'on ne saurait méconnaître que ses recommandations à cet égard, fort longues et minutieuses, ont exercé une fâcheuse influence sur les événements. D abord le duc de Créqui n'était que trop enclin, par son caractère hautain et par sa vanité, à se montrer peu conciliant sur les formes, et il était dangereux d'encourager, par des ordres aussi précis, une susceptibilité naturelle qui ne pouvait que lui nuire. En outre, il s'est trouvé, comme on le verra, que plusieurs de ses prétentions, au moins douteuses, n'ont pu être maintenues, et que l'ambassadeur a perdu, dans de vaines discussions où il a dû parfois reculer, quelque peu de son prestige. Des airs de supériorité et une attitude arrogante ne pouvaient qu'indisposer le Samt-Sièg'e déjà fort' ombrageux et que la magnificence, l'appareil et* le bruit dont on affectait d'entourer l'ambassadeur avaient mis en garde contre lui dès avant qu'il le vît

paraître.

En premier lieu, le duc de Créqui est invité à se rendre directement sur les galères du roi de Toulon à Civita Vecchia pour ne point passer par Florence, les grandsducs de Toscane ne voulant pas « donner l'honneur de |a main droite » aux ambassadeurs : refus attentatoire « [{ h, dignité de la Couronne ». On ne prévoyait pas Mors qu'on dut avoir besoin sitôt des bons offices de la Toscane et de passer outre a cette question d'étiquette, et le roi prend assez légèrement son parti « que les

princes d'Italie ne soient plus vus par ses ambassadeurs » l.

En second lieu, et ceci était beaucoup plus sérieux puisqu'on était à peu près certain de mécontenter ainsi Alexandre VII et de le blesser, ainsi que tous les siens, dans leur amour-propre, le roi prescrit au duc de Créqui de ne point visiter les parents séculiers du Saint-Père s'ils n'avaient été à sa rencontre ou bien s'ils ne lui avaient fait visite les premiers, « la raison et l'usage le voulant de la sorte ». Cette raison et cet usage étaient précisément fort discutés à Rome : on ne s'accordait, ni sur la question du droit, ni sur les précédents, avec l'opinion de la cour de France. Cette opinion se fondait uniquement sur un Mémoire de M. de Luzarche , maître de chambre de l'ambassade, que Ton considérait comme fort expert en matière de cérémonial, mais dont les assertions à cet égard étaient au moins très hasardées tant sur les principes eux-mêmes que sur l'historique des missions précédentes. On se croyait cependant à Paris tellement solide sur ce point que, prévoyant des difficultés dont le crédit de l'ambassadeur aurait à souffrir, on l'autorisait à mettre en avant des ordres formels. C'était engager le roi d'une façon bien imprudente, ainsi qu'il parut plus tard lorsque l'incident prit de grandes proportions. Quoi qu'il en soit, le texte officiel était péremptoire : le duc de Créqui ne devait point voir le premier les parents laïques du pape, sauf peut-être donna Bérénice et la princesse Agostino Chigi : mais, en tout cas, l'ambassadrice devait attendre la visite de ces deux dames au palais Farnèse.

L'instruction se maintient avec la même rigueur dans la stricte tradition du cérémonial en ce qui concerne l'ambassadeur de Savoie : M. de Créqui ne lui accordera point « la

1. Voir aussi à ce sujet le Mémoire sur le traitement des ambassadeurs, A. E., fonds français 1 837. « Le grand-duc prend chez lui la main sur les ambassadeurs du roi, ce qui fut cause que S. M. ordonna à M. de Créqui d'éviter de passer par Florence. »

main », dût même le duc de Savoie retirer son ministre de Rome l. Une décision analogue était prise contre le duc de Bracciano, chef de la grande famille des Orsini2; le père et le grand-père de ce seigneur avaient obtenu le privilège de la main : Sa Majesté enjoignait à M. de Créqui de le refuser désormais au représentant de cette maison et de a remettre ainsi les choses au premier état », de peur de favoriser les prétentions des autres barons romains. Il eut ordre également de traiter de même les Colonna, rivaux des Orsini, et d'exiger que la première visite fût faite à l'ambassadrice par la connétable Colonna, laquelle était cette nièce de Mazarin, Marie Mancini, que Louis XIV avait failli placer sur le trône de France 3.

Ces détails d'étiquette étant réglés et malheureusement d'une façon qui ne pouvait qu'aliéner au duc de Créqui, dès son entrée en fonctions, les parents du pape et les chefs des deux plus puissantes maisons de Rome, l'instruction recommande à l'ambassadeur de veiller très attentivement à ce que nul ne rende visite au nouveau représentant de l'Espagne, dont on croyait la venue très prochaine, avant de l'avoir visité lui-même, et de témoigner au besoin « un ressentiment proportionné à l'offense » 4. Le roi

1. La cour de Turin, prévenue de cette mesure, s'empressa de prendre les devants. Son ambassadeur à Rome quitta cette ville sous un prétexte avant l'arrivée de M. de Créqui. (Voir A. E., Rome, IV, 145, d'Aubevillc à Lionne, 1er mai 1002, f° 8.) Il faut dire pour expliquer la résolution de la cour de France à cet égard que l'ambassadeur d'Espagne refusait aussi la main droite à celui de Savoie.

2. D'après une dépêche de M. de Bourlcmont du 8 mai (A. E., ibid., f° 13), les Orsini étaient précisément fort susceptibles sur la question de la main, et l'on doit attribuer au dépit que leur causa le refus de cette faveur, L'attitude que tint plus tard le cardinal envers M. de Créqui et sa conduite dans l'affaire des Corses.

■\. Marie Mancini, née en 1639, avait épousé, en 1661, le prince Colonna, connétable de Naples. On connaît ses différends avec son mari et son divorce. Elle mourut en 171.">.

\. On a rappelé plus haut qu'en ce moment même, l'Espagne venait de reconnaître La préséance de la France à la suite du démêlé de son ambassadeur à Londres avec le comte d'Estrades. Cette concession du cabinet de Madrid était une victoire diplomatique dont le roi tenait essentiellement à ne point <<>inpromcttrc le bénéfice à Home.

aborde ensuite l'examen des relations personnelles de M. de Créqui avec lo Saint-Père.

La première audience du pape étant, selon l'usage, particulière, « secrète, et toute de compliment », ne comportait aucune direction spéciale : mais pour la seconde, publique et solennelle, l'ambassadeur reçoit des ordres développés. Il doit déclarer d'abord que Sa Majesté a toujours eu la pensée d'envoyer au pape une ambassade destinée à lui faire connaître avec éclat sa dévotion au Saint-Siège et sa vénération pour la personne du Souverain-Pontife. 11 lui est prescrit de s'étendre sur ces sentiments et ces protestations (( pour persuader Sa Sainteté de leur sincérité », en lui faisant remarquer le zèle du roi contre le jansénisme et les huguenots, notamment 1 « la démolition de leurs temples, leur exclusion de toutes les charges, et les autres rigueurs qu'il leur tient sur le fait de l'exercice de leur croyance ». Au surplus , M. de Créqui évitera toute doléance dans ce premier entretien, qui aura uniquement pour objet d'affirmer les bonnes dispositions de Sa Majesté.

L'instruction en vient enfin aux questions politiques. Elle écarte tout d'abord l'affaire du cardinal de Retz terminée dans l'intervalle, mais en faisant observer, non sans une certaine malveillance, que le pape n'a point contribué à cette heureuse conclusion, « non pas même par ses exhortations ». Elle effleure la grosse difficulté de la ligué des princes contre les Turcs, qui est traitée dans une instruction particulière dont nous toucherons quelques mots plus loin, et poursuit un rapide exposé des intérêts du duc de

1. Le très érudit éditeur du Recueil des Instructions, M. Gabriel Hanotaux, note ici avec raison deux points importants : d'abord la politique de Louis XIV, qui était de couvrir avec soin par des mesures contre l'bérésie les principes autoritaires de la monarchie dans ses rapports avec le Saint-Siège; ensuite l'exagération des termes de l'instruction. Ce ne fut en effet que plus tard que Louis XIV se montra si rude envers les dissidents : à cette époque, ainsi qu'il le dit dans ses Mémoires, il était d'avis au contraire « de ne les presser par aucune rigueur nouvelle ». Voir Recueil, des Instructions, note de la page 108.

LE DUC DE CltEQUI AMBASSADEUR. 143

Modène à Comacchio et de ceux du duc de Parme à Castro.

Sur ces deux questions, le roi s'en réfère aux directions déjà données à M. d'Aubeville et dont copie avait été remise à M. de Créqui ; elles contenaient en effet toute la discussion de fait et de droit. L'ambassadeur devra s'y appliquer sérieusement, et « interposer son nom, son autorité, son intercession et ses offices », d'une part pour obtenir au duc de Modène soit la restitution de Comacchio, soit « un dédommagement compétent », d'autre part pour faire terminer le différend de Castro et Ronciglione à la satisfaction du duc de Parme *.

Les dernières recommandations consignées dans i'instraction sont de moindre importance. Elles ont trait à la prompte et correcte expédition des induits pour l'Artois et le Roussillon récemment réunis à la couronne 2, à des difficultés très secondaires relatives aux religieux de la Trinité-du-Mont, à la promotion du duc de Mercœur au cardinalat, et à l'expédition des bulles de Reims pour le cardinal Antoine Barberini. Ce n'est qu'une répétition des ordres donnés à M. d'Aubeville. On voit donc que les seuls points nouveaux de cette instruction sont ceux qui concernent l'étiquette : pour tout le reste, M. de Créqui n'avait qu'à se conformer aux instructions adressées par Sa Majesté à l'agent qui l'avait précédé immédiatement à Rome.

1. On doit remarquer ici que la cour d'Espagne, malgré les eng-ag-ements pris par elle au traité des Pyrénées, ne montrait que peu de zèle dans l'affaire de Castro, et que Louis XIV, attendant de plus amples informations sur le concours qu'il en devait espérer, n'insiste pas dans l'instruction avec toute la fermeté qu'il montra plus tard.

2. Cette affaire avait déjà été recommandée au président Colbert et à M. d'Aubeville. Depuis le concordat de 1516, les rois de France avaient le droit de nommer aux bénéfices consistoriaux s;uis avoir besoin de solliciter l'induit ou privilège spécial de la cour de Rome. Il s'agissail de Bavoir m ce droit s'étendait aux deux nouvelles provinces réunies à la couronne. On verra plus loin que le règlement de cette affaire cl aussi de L'induit des Trois-E véclies, qui el.iit de même en suspens, fut extrêmement malaisé à obtenir. (Voir Recueil des Instructions, p. 55, 86, 1 l 'i

el 181.)

Ce fut dans deux Mémoires secrets, remis à l'ambassadeur avec l'instruction officielle, que le cabinet du Louvre développa plus complètement ses vues, ses opinions sur le pape et ses conseillers, et la politique qu'il entendait suivre. Le premier est relatif à l'éventualité d'un conclave, le second à la ligue des princes chrétiens et à diverses affaires particulièrement délicates.

Le conclave futur devait en première ligne préoccuper la Cour du Louvre. Alexandre VII était atteint de la pierre, et bien que sa santé générale ne fût pas encore très altérée, on prévoyait que sa vie ne serait pas longue. On ne pouvait d'ailleurs se faire illusion sur son peu de sympathie pour la France où dominaient les traditions de Mazarin, et il fallait tout préparer pour avoir un pontife bienveillant. Nous avons dit que la faction française se composait alors de six cardinaux : Este, Antoine Barberini, Orsini, Grimaldi, Mancini, Maidalchini; on pouvait y ajouter Retz, qui était rentré en grâce. Bien que peu nombreux, ces princes de l'Église, étant bien unis, devaient être « d'un grand poids dans le conclave ». Il s'agissait donc de maintenir leur bonne entente, et M. de Créqui était chargé d'y mettre tous ses soins, de faire en sorte surtout que les deux principaux de ces personnages, les cardinaux d'Esté et Antoine Barberini, n'aient jamais entre eux « la moindre mésintelligence ». On ne retrouve point ici les réserves que nous avons notées dans l'instruction à M. d'Aubeville sur ses relations avec ces deux cardinaux, soit que le roi jugeât inutile désormais de dissimuler un accord trop bien connu, soit que, écrivant en vue d'un conclave, il regardât qu'il n'y aurait pas lieu de se préoccuper alors des sentiments d'un pape défunt. Quoi qu'il en soit, nous devons ajouter qu'il exprime en matière d'élection pontificale les intentions les plus sages : il veut avant tout « qu'il se

puisse faire une élection désintéressée de toute autre part que du service de Dieu,... que le pape ait les vrais sentiments d'un père commun... et puisse régir et gouverner la Sainte Église avec fruit et à l'édification de tous les fidèles ».

Néanmoins, comme tout en demeurant ferme dans ces principes, il était nécessaire d'user de beaucoup d'art pour que l'élection fût favorable à la France, le duc de Créqui recevait l'ordre de ménager attentivement la faction dite de l'escadron volant et de lui marquer de la sympathie pour s'assurer au besoin de son concours. Il était invité de même à montrer beaucoup de bonne volonté à la faction du cardiual-ucveu, qui disposait environ de trente cardinaux, en lui faisant connaître « qu'il ne tiendrait pas à Sa Majesté que le nouveau pape ne fût élu dans son corps ». Quant au droit d'exclusion, le cabinet du Louvre, instruit par le dernier conclave où le cardinal Chigi avait été élu malgré lui, déclarait ouvertement qu'il n'en userait pas, et développait tous les motifs, excellents d'ailleurs, qui l'engageaient à cette politique.

En revanche, il avait ses préférences et elles sont indiquées dans le Mémoire. En première ligne, Sacchetti, déjà deux fois candidat de France, et que « sa doctrine, sa bonté et sa piété devaient faire préférer à tout autre ». Après lui, Albizzi, qui, par suite de sa liberté de langage et d'allures, n'avait aucune chance de succès. Mais Rospigliosi, secrétaire d'État du pape actuel, était évidemment le favori du e-ouvernement français, bien qu'il ne fut nommé qu'en troisième. Les directions que Louis XIV donne à M. de Créqui sur la conduite à tenir envers ee personnage ont même le caractère d'une entente préalable qui d'ailleurs ne fut point stérile, car le cardinal Rospigliosi fut élu à la raorl d'Alexandre VIL Les autres cardinaux « papables », et qui eussent été agréés par la France, n la rigueur, sont lies sommairement désignés : au fond le roi ne désirait nettemeni qin' Sacchetti ou Rospigliosi, e1 L'ambassadeur m savait assez sur ce [joint.

T. I. lo

146 l'ambassade du duc de créqui.

Le second Mémoire secret est le complément de l'instruction officielle. Le roi y traite d'abord la question (\c la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Dès les premiers mots, le duc de Créqui dut être pleinement édifié sur les vraies intentions de sa Cour. Quel que fut le langage des ministres et du roi lui-même à cet égard, ils ne songeaient à aucun degré à entrer dans cette ligue : les pouvoirs donnés là-dessus à l'ambassadeur ne sont qu'illusoires, et Louis XIV « n'a eu d'autre motif que de complaire en cela à Sa Sainteté, sans dessein de passer plus avant ». On voit par là combien étaient fallacieuses toutes les conversations du roi, de Le Tellier et de M. de Lionne avec le nonce sur cette question, et combien le pape avait raison de n'en être pas dupe. Nous avons fait remarquer plus haut (§ VI), en résumant les instructions de M. d'Aubeville, de combien de réserves étaient enveloppées les protestations de zèle que le gouvernement croyait utile de prodiguer sans que le chargé d'affaires eut à en tenir compte : les directions pour M. de Créqui sont plus catégoriques; le roi ne veut pas se brouiller avec le Sultan et ne laisse entrevoir que l'éventualité de l'envoi d'un corps d'armée auxiliaire à l'Empereur en cas d'urgent péril, « sans en venir à une rupture formelle avec la Porte » ; cette distinction est assez subtile , mais on comprenait alors la possibilité d'adjoindre quelques troupes à celles d'un autre prince sans engager, à proprement parler, le gouvernement dans une guerre. Au surplus, pour ne pas blesser Sa Sainteté par trop de franchise en se détachant ostensiblement d'un projet qu'Elle avait à cœur, M. de Créqui avait ordre de « se ménager, en sorte que personne ne puisse s'apercevoir, ni même, s'il est possible, soupçonner quel est le véritable sentiment de Sa Majesté ». On comptait à Paris, non sans raison, sur la multitude <( de difficultés et d'embarras qui naissent à chaque moment en de pareils traités où il s'agit de faire convenir plusieurs têtes qui ont chacune des intérêts différents »,

et, au besoin, sur les obstacles qu'on aurait soin de faire naître « sans qu'on s'aperçoive des desseins du roi et que ces obstacles puissent lui être imputés ». En un mot, dans l'affaire de la ligue, Louis XIV entend avoir les mains libres, tout en paraissant bien disposé, et se réserve de rejeter sur les circonstances l'inertie où il veut se maintenir.

A ce propos, et dans un ordre d'idées plus général, pour faciliter à l'ambassadeur le manège à suivre en toute occasion avec le pape, le Mémoire secret lui donne des indications intéressantes sur le caractère d'Alexandre VII. Il représente le pontife comme instinctivement hostile envers les princes et toujours enclin à refuser d'accueillir les grâces qu'ils sollicitent de lui. « Si on feint de les mépriser et qu'on proteste de n'en plus demander, c'est ce que le pape désire, et il en est bien aise. Si on brave et menace, le pape ne prend point de peur. » Il eût été bon que M. de Créqui et le cabinet du Louvre eussent mieux médité cette observation confirmée par les avis de la cour de Toscane. S'il y avait moyen de réussir, disait le grandduc, « ce ne pourrait être que par la flatterie, en louant le Saint-Père et admirant tout ce qu'il dit et lui témoignant avec naïveté qu'on le tient encore plus élevé par son esprit sur celui des autres hommes qu'il ne l'est par sa dignité ». Nous avons déjà noté au chapitre précédent la vanité d'Alexandre Vil; le roi était, comme on le voit, pleinement édifié à cet égard : aussi conseille-t-il à M. de Créqui — dont malheureusement ce n'était point l'humeur

de a s'insinuer ainsi dans les bonnes grâces de Sa

Sainteté ». Il cite même quelques exemples à suivre : il est utile de les rappeler pour achever de faire connaît n sinon le vrai caractère du pape, du moins l'opinion qu'on en avait en France : « quelques ministres l'ayant jeté à dessein dans le discours de sa généalogie et lui ayant cité à propos quelques vers latins que Sa Sainteté a laits autrefois, en ont obtenu sur-le-champ ce qu'Elle avait souvent

refusé *; d'autres affectant de témoigner des irrésolutions, comme par inhabileté, et prenant avec respect la liberté de lui demander conseil de ce qu'ils avaient à faire, l'ont fait tomber, sans qu'il s'en soit aperçu, dans la nécessité de leur conseiller ce qu'ils avaient dessein de faire et par cette voie l'ont engagé aux choses qui leur convenaient ». Ce sont là de menus détails de psychologie politique, mais ils n'étaient pas sans quelque valeur, car on obtient souvent davantage, en diplomatie, par ces adresses de langage que par la force du raisonnement.

Le roi traite ensuite rapidement la question des langes bénits que les papes avaient accoutumé d'envoyer aux daU' phins de France et que jusqu'alors Alexandre VII n'avait pas fait remettre à Paris 2. Il insiste en outre sur la nécessité de l'agrément de Sa Majesté dans la nomination ultérieure des nonces, « afin, disait-il, de ne pas courir risque d'avoir dans sa Cour, en la personne publique d'un ministre de Sa Sainteté, un espion secret de ses ennemis ou des jaloux et envieux de sa grandeur ». Cette observation est assez singulière, car il a été d'usage, de tout temps, entre les gouvernements, de se communiquer réciproquement à l'avance les noms des diplomates qu'ils veulent accréditer et de ne les désigner officiellement qu'après une réponse favorable : le Saint-Siège s'était évidemment dispensé depuis quelque temps de cette formalité excellente en ellemême; nous n'avons pu découvrir si la Cour du Louvre l'avait remplie avant de nommer M. de Créqui : en tout cas, elle avait raison d'en rappeler la convenance.

1. La relation de Bassadonna (loc. cit.) indique le même moyen d'action sur l'esprit du pape. L'auteur raconte qu'il en a fréquemment usé : « en célébrant comme miraculeuses toutes les sentences qui lui venaient à la bouche, en intercalant dans mes discours toujours quelque mot, membre de phase, trait ou période de ses écrits, je l'enthousiasmais tellement qu'il ne me pouvait rien refuser ».

2. On s'en occupait cependant depuis longtemps : on avait même parlé de l'abbé Cesarini, frère du duc, pour porter les lang-es, et M. de Lionne se félicite de ce choix dans sa dépèche à M. d'Aubeville du 5 mai (A. E., Rome, IV, 145, f° 11).

L'ambassadeur devait également donner ses soins au bon emploi des 200 000 écus légués par le cardinal Mazarin au Saint-Père « pour être employés à la guerre contre le Turc )>. Le pape les entendait attribuer à l'Empereur, mais la cour de France eût voulu que la république de Venise, toujours en lutte contre la Porte, en eût aussi sa part, et il y avait là-dessus, depuis un an, contestation entre le Saint-Siège et le roi. Ce dernier avait cédé cependant et annoncé au nonce « que l'argent lui serait compté sans plus de délai », mais il chargeait M. de Créqui de veiller d'abord à ce que le pape s'assurât des intentions de l'Empereur pour que cette somme ne servît pas à d'autres guerres, ensuite à ce qu'elle ne fût remise à Vienne que dans le cas où l'Empereur serait « effectivement en guerre ouverte et déclarée » contre le Sultan.

La fin du Mémoire est consacrée aux rapports du duc de Créqui avec plusieurs membres du Sacré Collège. Envers le cardinal Chigi, lequel était particulièrement cher au pape, son oncle, il n'y a égards, témoignages confiants et affectueux, qu'il ne faille lui prodiguer. On tenait, et à bon droit, à s'assurer le concours, et, si l'on pouvait, le dévoûment du jeune ministre, soit en le louant sans cesse auprès de Sa Sainteté, soit en lui donnant toutes les assurances imaginables de bienveillance, soit même en lui laissant entendre qu'il pourrait tirer de grands avantages, publics ou secrets, d'une conduite favorable aux intérêts français. Il y avait lieu d'agir de même avec le vice^doyen du Sacré Collège, qui était alors le cardinal Francesco Barberini, très influent sur les créatures d'Urbain VIII. On connaissait ses tendances espagnoles, Mazarin l'avait mal traité : c'était une faute a réparer, et dans ce but, il importait de lui présenter la perspective de considérables satisfactions politiques ou personnelles. M. de Créqui était invité a former de grandes liaisons avec les cardinaux Sacchctti, Albizzi et d'Esté, à demander leurs avis, à leur montrer la plus haute estime et l'amitié

150 L AMBASSADE DU DUC DE CltEQUl.

la plus sincère. Quant au cardinal Orsini, que le roi avait comblé de bienfaits, à qui il avait accordé récemment une pension de onze mille livres de rente sur l'évèché de Bayeux, en outre de l'abbaye d'Eu, qu'il avait fait charger de la protection du Portugal, laquelle valait six mille écus, la cour du Louvre se méfiait de sa fidélité, et lavait mécontenté en refusant, comme on l'a vu, le privilège de la main au duc de Bracciano, son frère l ; M. de Créqui devait donc avoir l'œil sur sa conduite. En revanche, le roi montrait beaucoup de sollicitude au cardinal Maidalchini, lequel était fidèle, il est vrai, à la cause française, mais ne méritait rien par lui-même, et n'avait jamais cessé d'être un protégé fort embarrassant 2.

Ce Mémoire secret est fort sage dans son ensemble, notamment en ce qui regarde la ligue et les rapports avec le pape et le cardinal Chigi : si ces indications avaient été suivies de plus près par l'ambassadeur, elles lui eussent peutêtre évité bien des difficultés de détail en lui conciliant peu h peu la bienveillance personnelle de Sa Sainteté et de ses entours. Son caractère, malheureusement, s'accommodait peu de ces manèges, et le manque de souplesse, de délicatesse gracieuse dans le langage et les manières, était un défaut capital clans une Cour où les formes avaient une

1. Il y avait quelques difficultés avec l'évêque de Bayeux pour la pension de onze mille livres accordée au cardinal Orsini. M. d'Aubeville les rappelle dans sa dépèche du 1er mai 1662, et il ajoute, ce qui justifie bien l'opinion de la cour de France, que ce cardinal « était très préoccupé des prérogatives que le duc de Bracciano, son frère, prétend de l'ambassadeur ». (A. É., Rome, IV, f° 3.)

2. Nous avons dit au chapitre précédent qui était Maidalchini. M. d'Aubeville le décrit ainsi : « Il n'y a aucune mesure à prendre sur sa conduite. Il veut se régler, il s'échappe; il veut se retirer à la campagne, il demeure à Rome; enfin je vois que sa vie est une irrésolution perpétuelle et il ne paraît avoir de fermeté que pour les dames. » (A. E., Rome, NI, 144, d'Aubeville à Lionne, 9 janvier 1662, f° 11.) M. de Bourlcmont parle de lui dans le même sens : « J'ai toujours ouï dire (et avec beaucoup d'apparence) que la mauvaise conduite de ce cardinal et le dérèglement de ses moeurs étaient les causes pourquoi Sa Sainteté le jugeait incapable des biens ecclésiastiques. » {Ibid., Bourlcment à Lionne, 6 mars 1662, f° 100.) Néanmoins le roi lui avait donné une pension de onze mille livres sur son épargne.

importance majeure, oi. il fallait tourner les obstacles plutôt que se flatter de les écarter de force, et où il convenait avant tout de séduire.

Le duc et la duchesse cl ■ Gréqui, après avoir été admis à Fontainebleau par le roi . i les deux reines en audience de congé ', « et reçu de Leurs Majestés toutes les marques d'une haute estime ,, •, partirent de Paris le 17 avril avec une suite très nombreuse. Une grande partie de leurs équipages était déjà arrivée à Rome ». Le 28, l'ambassadeur écrivit de Lyon une première lettre particulière à M. de Lionne sur 'quelques détails de service et aussi pour lui demander de se servir désormais de la main d'un secrétaire pour sa correspondance. Ce billet est autographe, d'une écriture fort peu lisible, et surtout d'une orthographe barbare '. L'ambassadeur emmenait heureusement avec lui un secrétaire fort distingué, Régnier Des Marais, qui certainement « rédigé en grande partie ses rapports dans un fort bon style. Régnier Des Marais lut plus tard de l'Académie française et écrivit un récit de l'ambassade de M. de Créqui ». On ne voit que trop par les rares

1 \,-,h Val., dép. du nonce du 21 avril 1062. Le nonce paraît penser Je M. de Créqui fut reçu au passage par le roi à M>-U» Ma la Gazette Je ïranee dit formellement que l'ambassadeur partit de Pau» i. 17 après avoir, la veille, été reçu par Leurs Majestés. (Gazette, 1662,

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