Voir Recueil des Instructions, déjà cité, p. 49 et
tions Je Modène que sa nièce, Laure Martinozzi ', avait épousé le duc Alphonse IV en 1655.
L'origine de l'affaire de Comacchio remontait à Taunée 1597 : cette ville et les vallées qui l'entourent dépendaient du duché de Ferrare : lorsque le duc de Modène et de Ferrare Alphonse II, si connu par l'emprisonnement du Tasse, mourut à cette date sans laisser d'héritier légitime, le pape Clément VIII, en qualité de suzerain du Ferrarais, prit possession de ce duché et de Comacchio, sa dépendance. Le fils naturel d'Alphonse II, César Ier d'Esté, n'hérita que de Modène : il ne pouvait réclamer Ferrare, mais il prétendit que Comacchio était une acquisition personnelle de sa famille et devait lui demeurer. Les papes repoussèrent constamment cette demande aussi bien que l'indemnité de quatre millions d'écus dont les ducs de Modène offraient de se contenter à défaut du territoire 2. Depuis soixante ans, cette instance que la Chambre apostolique refusait constamment d'accueillir était avec non moins d'obstination reproduite par la maison d'Esté et appuyée par la diplomatie française. Le mariage de Laure Martinozzi, et aussi l'excellente attitude du cardinal d'Esté, frère du dernier prince, engagèrent de plus en plus Mazarin à soutenir la cause des dues dr Modène, et l'affaire de Comacchio devint ainsi, au même rang que celle de Castro, l'un des principaux éléments de discorde entre la France et le 'Saint-Siège.
Les choses en étaient là lorsqu'on 1(55!) la conclusion du traité des Pyrénées rendit la paix à l'Europe. Cet événement, qui mettait fin à la longue querelle de la France4
1. Laure Martinozzi, nièce de Mazarin, née en 1634, mariée en 16r>;> à Alphonse IV, duc de Modène. qui mourut en 1662. Bile lut alors régente pour son fils François II, âgé de deux ans. et mourut en juillet 1087.
2. Voir, pour les détails <!<• celte affaire, Recueil '/es- Instructions, déjà cité, [>. .">:?. et Relazioni, etc., déjà cité, p. 240.
et de l'Espagne, s;itislit sans cloute les sentiments pacifiques du Saint-Père, mais il fut en même temps pénible pour son amour-propre. Tandis que dans les négociations qui avaient précédé le traité de Westphalie, Innocent X, constamment représenté par son nonce, avait ainsi pris grande part à l'œuvre, Alexandre VII qu'on savait cependant très jaloux de sa réputation de diplomate expert, lut tenu à l'écart des pourparlers qui amenèrent la paix des Pyrénées. 11 reconnut dans ce procédé, peu convenable d'ailleurs, la rancune de Mazarin et il en demeura blessé.
En même temps, dans ce traité entièrement conclu sans son concours, il eut le déplaisir de constater un nouveauté moignage de la partialité de la France en faveur des ducs de Modène et de Parme. Les articles 99 et 100 de l'instrument de paix établissent en effet l'accord des cabinets du Louvre et de l'Escurial dans les affaires de Castro et de Comacchio : les deux souverains s'engagent à « interposer de concert sincèrement et pressamment leurs offices et supplications » auprès du Saint-Père, « jusqu'à ce qu'ils aient pu obtenir de Sa Sainteté, dune part le règlement de la question de Comacchio « par accord ou par justice » ; de L'autre, pour le duc de Parme, « la faculté d'acquitter à divers intervalles convenables de temps la dette qu'il a contractée envers la Chambre apostolique » et de trouver « l'argent nécessaire pour conserver la possession de Castro et de Ronciglione ».
Cette question prenait ainsi un caractère international très inquiétant pour les prétentions du Saint-Siège, et il est certain que les ressentiments d'Alexandre VI I contre Mazarin et la France furent très sensiblement accrus, à double titre, par le traité des Pyrénées.
Néanmoins, avec cette illusion que, dans tous les temps et sous tous les régimes, nous nous faisons toujours sur le degré
de malveillance de nos adversaires et sur le prestige de notre force, la Cour du Louvre, malgré toutes les raisons qu'elle avait de croire à l'inflexibilité du pape, lui voulut envoyer encore, en 1660, un chargé d'affaires pour traiter de Comacchio et de Castro, conformément aux engagements pris de concert avec l'Espagne, et pour insister en même temps sur quelques difficultés secondaires. Il faut reconnaître que le moment était aussi mal choisi que possible, au lendemain de la paix des Pyrénées; mais enfin, on commençait à sentir les inconvénients de l'absence d'un ambassadeur et l'on voulait tàter le terrain; en outre, on avait hâte d'exécuter les articles du traité relatifs à Parme et à Modène, ne fût-ce que pour encourager l'Espagne, plus lente et moins bienveillante, à donner, suivant sa promesse, un concours effectif aux intérêts des deux princes. La mission à Rome étant décidée, on fit choix pour la remplir d'un personnage d'un rang plus élevé que M. Millet, et qui, par sa situation personnelle, et surtout sa parenté avec le plus intime confident du cardinal Mazarin, avait chance d'être mieux écouté. On voulait aussi faire prévoir au pape l'éventualité d'une reprise des relations diplomatiques interrompues. Le roi désigna donc Charles Colbert de Vandières (plus tard secrétaire d'Etat sous le nom de Croissy), frère puîné du grand Colbert ; il était conseiller d'Etat, président du conseil souverain d'Alsace et venait de remplir à Vienne une mission auprès de l'Empereur '. Ses instructions lui prescrivaient de se rendre d'abord
1. Charles Colbert de Vandières, marquis de Croissy, était né en 1629. Après sa mission de Rome, il fut intendant en Tourainc et en Bretagne, puis plénipotentiaire à Aix-la-Chapelle en 1668,'à Nimègue en l<>7(>-7(.) et enfin appelé au poste de scerétaire d'Etat et ministre «les affaires étrangères, où il suecéda à .M. de Pomponne en 1080. 11 garda ce portefeuille jusqu'à sa mort arrivée en 109G et le transmit à sou fils .1.-1!. Colbert, marquis dcTorcv. Ce ministre éminent, qui fut activement mêlé à toutes les grandes négociations du règne, n'était en 1660 qu'au début de sa brillante carrière; il n'avait (pie trente et un ans. — Son buste en marbre par Martin Desjardins est 'm musée du Louvre (sculpture moderne). (Voir, sur Colbert de Croissy, A. Baschet, Histoire du dépôt des Archives des Affaires étrange) es. p. 07 et suiv.)
lï L AMBASSADE DU DUC DE CHEQUI.
à Turin, à Parme et à Modène pour y faire connaître à la cour de Savoie ei aux deux ducs l'objet de son voyage, qui était en première ligne les affaires de Castro et de Comacchio e1 pour les assurer des bons offices de la cour de France. L'historique de ces deux questions fut amplement développe dans ce document de manière à fournir au président Colbert toutes les informations utiles; il lui fut également enjoint de se concerter avec l'ambassadeur d'Espagne dont le zèle était douteux : « il est bien à craindre, dit le texte, que ce dernier ne se veuille ménager, et faire tomber sur le roi tout le chagrin que le pape en concevrait ». L'envoyé français fut chargé en outre de disserter vaguement sur le projet de ligue des princes chrétiens contre les Turcs dont la politique européenne était alors préoccupée, et aussi de préparer des pourparlers ultérieurs à propos des induits de l'Artois et du Roussillon sur lesquels nous aurons à revenir plus tard : mais au fond il devait consacrer presque exclusivement ses soins aux revendications de Modène et de Parme1.
Le président Colbert échoua comme on devait s'y attendre. La décision pontificale était prise d'avance. Pendant un séjour de quelques mois à Rome, il eut plusieurs audiences d'Alexandre VII qui l'écouta avec patience et froideur, maintint les objections précédentes, traîna en longueur, et enfin la Chambre apostolique, espérant couper court à toute revendication de Castro, décida, à l'expiration du délai fixé au duc de Parme, en novembre 1G60, l'incamération de ce territoire, en d'autres termes son annexion définitive à l'Etat de l'Eolise 2. Cet arrêt était
1. Voir Recueil des Instructions, déjà cité. Instruction pour le président Colbert, en date du 11 octobre 1660, p. 41 à 57.
2. Je trouve dans une dépécbe de l'auditeur de Rote pour la France, M. de Bourlcmont, un détail assez intéressant et significatif à ce sujet. Cette dépêche est bien postérieure à l'incamération, étant datée du 6 juillet 1<»63 et adressée à M. de Lionne (A. E., Rome, IX, 155, fol. 125). M. de Bourlcmont y raconte que pendant la mission du président Colbert l'étude de l'affaire de Castro fut soumise au tribunal de la Rote : le Saint-Siège lui ordonna d'en délibérer, de présenter ses vœux, en lui imposant, non seule-
d'autant plus grave que le pape pouvait désormais soutenir qu'il avait les mains liées en vertu dune bulle de saint Pie V qui interdisait toute aliénation du domaine pontifical. On verra plus loin les objections de conscience qu'il ne manqua pas d'opposer aux instances persévérantes du gouvernement français, et quelle influence considérable elles eurent sur sa conduite politique. Le président Colbert revint en France au commencement de 1661, à l'époque même où Mazarin venait de mourir.
On voit combien les relations de la France et du Saint- Siège étaient embarrassées et réciproquement malveillantes au moment où Louis XIV prenait en main les rênes du gouvernement (avril 1661). Le nonce du pape continuait cependant de résider à Paris l, mais sa présence aussi bien que les missions françaises dont nous avons parlé n'avaient servi qu'à renouveler des discussions vaines et inutiles. Les questions de Castro et de Comacchio semblaient écartées parla décision de la Chambre apostolique; la France ne pouvait mener à bien aucune des affaires secondaires dont il lui importait d'activer la solution ; les divers incidents relatifs au cardinal de Retz avaient accentué les antipathies mutuelles; les théories gallicanes s'accréditaient de plus en plus, enfin si le Saint-Siège
ment le secret, mais de ne même pas dire que l'affaire lui eût été présentée. La Rote se soumit, avec grande surprise, à cette procédure insolite; ses vœux furent rédigés par écrit et portés au Pape. M. de Bourlcmont, fidèle au secret, n'en dit pas la teneur, mais il a soin de la laisser deviner eu ajoutant : « l'on peut seulement inférer (pie l'on ne rencontra point le désir de la Chambre apostolique, puisque l'on fit ordonner aux auditeurs de ne garder aucune copie de leurs vœux et on leur redoubla les défenses pour le secret ». Il est donc bien vraisemblable que la oote n'avait pas été favorable à l'incamération.
1. Le nonce était depuis 1659 Mgr Gelio Piccolomini, archevêque de Césarée, cardinal en 1664, mort en 1681. Il avait succédé à Paris à Mgr Bagni, evrr cardinal par Alexandre VII eu 1659 et qui passait pour avoir été très favorable à la France pendant sa nonciature.
pouvait espérer que la mort de M a za ri il atténuerait les rivalités personnelles, en revanche, il demeurait en présence d'un jeune roi particulièrement jaloux de son autorité, respectueux des traditions du tout-puissant ministre, entouré des conseillers que ce dernier avait formés et qui étaient profondément imbus de ses maximes politiques.
La cour de France présentait alors ce séduisant caractère de vigoureuse et intelligente énergie qui n'appartient qu'aux grands pouvoirs à leur aurore. En ces époques privilégiées, qui préparent l'épanouissement des périodes glorieuses, les nations concentrées après de longues épreuves donnent à l'autorité qui les représente toute leur foi et toute leur force. La brillante jeunesse de Louis XIV symbolisait l'union de la France constituée et de la Monarchie triomphante. Il n'existait plus de doutes ni de trouble dans les esprits. L'organisation de la société étant hors de cause et les attributions du pouvoir réglées, la souveraineté absolue était acceptée avec enthousiasme, incarnée dans un prince qu'entouraient l'amour et les espérances de la nation. Une série de victoires et une paix glorieuse, en consolidant l'unité française, avaient attesté l'éclatante faveur de la fortune. Le travail de Richelieu et de Mazarin, après tant de péripéties, aboutissait à la réalisation de leurs rêves : le roi ne connaissait plus d'adversaires au dedans, la maison d'Autriche était abaissée en Allemagne et anémiée en Espagne : la France avait le fier pressentiment d'une ère nouvelle, et Louis XIV l'intuition de sa toute-puissance et de ses hautes destinées. Le pays et le prince s'élançaient l'un et l'autre vers l'avenir avec une confiance juvénile dans leur génie et leur courage : ils se sentaient pleins de sève et de vie, en mesure d'atteindre à des prospérités inconnues, à la veille d'enfanter un siècle. La mort de Mazarin fermait les temps laborieux et agités, l'époque des obscurités et des épreuves : Louis XIV apparaissait dans la clarté comme un dieu m vtho-
logique, souriant et heureux, et devant lui s'étendaient les espaces bleus de l'horizon.
Il avait pris sur-le-champ possession du pouvoir dans sa plénitude, avec la certitude de son droit et de l'assentiment universel, avec une hauteur d'âme irrésistible et sereine : il était le roi et le maître au même titre qu'il était homme : toute la France était de son avis. Dès le premier jour où il avait déclaré gouverner lui-môme, tout le monde, du haut en bas de la société, comprit que cette volonté répondait à l'état des choses, que l'oint du Seigneur résumait en soi l'ordre public et les conséquences de l'histoire. Le dogme mystique de la monarchie avait pris sa forme matérielle : le Roi était l'autorité divine et humaine, l'être surnaturel et visible, celui, comme on disait plus tard, « que nous tenons de la munificence de Dieu ». Cette investiture de la souveraineté fut immédiate et complète. Sur-le-champ, Louis XIV entra dans son rôle avec une assurance tranquille sans en être ému ni ébloui : il commanda comme il respirait, sans la moindre hésitation, ni le moindre effort : la France obéit de même, soumise avec dignité, comme à la justice, et de plus entraînée parle charme de cette jeunesse qu'environnait tant de prestige.
On ne devait pas attendre de la part d'un tel prince dont la fierté native était élevée par l'éducation à la hauteur d'un principe sacré, la moindre faiblesse dans les questions politiques, encore moins dans les affaires où la majesté de la couronne était en jeu. C'était le moment où plutôt que de concéder quoi que ce fût dans les formules de lettrés officielles, il suspendait tout commerce épistolaire avec l'empereur d'Allemagne; où jaloux de s'assurer la prééminence sur tous les souverains et notamment sur la maison d'Autriche-Espagne, il faisait sanctionner par le cabinet de Madrid la prétention du comte d' Estrades, ambassadeur de France à Londres, de prendre le pas sur le baron de Watteville, envoyé de Philippe IV; où il inscrivait partout la fière devise : nec pluribus inipar. Il entendait donc
affirmer plus que jamais son indépendance temporelle visà-vis de la papauté, sa situation d'évêque du dehors, son rang- de fils aîné de l'Eglise, ce qui ne voulait pas dire fils très soumis, mais seulement décidé à maintenir son droit d'aînesse et tous ses privilèges. Il donnait au Saint-Siège le gage de l'orthodoxie, mais en revendiquant les libertés gallicanes, et d'ailleurs prétendait justifier à Rome aussi bien que dans toute l'Europe sa prédominance à force de gloire. C'était le temps où, dans la dédicace d'une de ses premières œuvres, Racine exaltait ce Prince « devant qui Ion peut dire que tous les peuples du monde se taisent, comme l'Écriture l'a dit d'Alexandre », et prévoyait qu'il ajouterait « le titre de conquérant à celui du plus sage roi de la terre » '. Un des ministres de Louis XÏV, qui le connaissait bien, après avoir vanté les qualités d'esprit d'un tel maître, « ferme, inflexible, vigoureux, incessamment appliqué aux affaires », le montrait en même temps « sensible an dernier point aux choses qui touchent à l'honneur,... ne considérant ni Etat, ni vie, ni repos public, ni foi jurée à l'égal de son honneur quand il le croit blessé » 2. De tels sentiments dérivaient naturellement de la situation même du prince dès les premiers jours du règne, et il était aisé de prévoir de quelle arrogance et de quelle ténacité il ferait preuve envers le potentat, quel qu'il fût, qui oserait entrer en lutte avec une autorité imperturbable, sure d'elle-même, fondée sur des droits incontestés, sur l'admiration universelle, et sur les résultats du travail des siècles.
Devant le roi toute volonté s'effaçait sans doute, mais d'heureuses influences pouvaient cependant s'exercer autour