‹ Louis XIV et le Saint-SiègeChapitre 4 sur 16 · LA COUR PONTIFICALE AVANT L*AMBASSADE DE CRÉQUY · texte numérisé non relu

LA COUR PONTIFICALE AVANT L*AMBASSADE DE CRÉQUY

dans toule l'Europe par son Histoire du concile de Trente. L'autre obtenait cet éloge, même d'un agent français : « Il représente non seulement en son visage, mais aussi en ses actions, saint Charles Borromée, son grand oncle (1). »

La simple prélature comptait un grand nombre d'hommes distingués, dont Alexandre VII excellait à découvrir les aptitudes. Je ne citerai ici que le plus utile auxiliaire du pape et du dataire pour la conservation et la réforme des ordres monastiques, FagnanOy dont la réputation n'a rien perdu depuis deux siècles, et auquel étaient spécialement confiées lesàSaires des Réguliers. Celui qui a cet emploi, dit Basadonna (2), peut être sûr de n*avoir pas à s'accuser devant Dieu de passer une vie oisive. Telle est la capacité de Fagnano que le pape veut avoir son avis sur toutes les matières légales, et le fait souvent interroger sur les questions politiques. Cependant il a trouvé encore le loisir de composer d'immenses volumes, admirés pour la profondeur de leur doctrine. Il esl si aveugle qu'il ne distingue pas le jour de la nuit; mais dans son esprit brille constamment un resplendissant soleil qui peut enseigner le bon chemin aux yeux les plus perçants. Il est incomparable pour la probité et pour la pureté des mœurs : enfin, c'est un modèle de parfaite piété (3).

Alexandre VII, ses parents et ses ministres ne joignaient-ils pas du moins à leurs qualités des manières hautaines? Ne provoquaient-ils pas imprudemment l'orgueil des Français? Le trait distinctif d'Alexandre était justement la courtoisie, la grâce qui tempérait Téclat de sa dignité. Quand il s'adresse aux ministres des princes, disent les quatre sénateurs, il ne s'écarte jamais de l'affaire et il en parle bien : l'agrément de son IsLiïgdigeipiacevolezza del suo trattare) et la modération de son esprit laissent ses auditeurs convaincus qu'il cherche uniquement ce que permet l'honnêteté (4). — Il me reçut, dit Cor-

(1) 4661. Rome, 143.

(3) Ibid, u ... Puô a gl* occhi più persplcaci Insegnare la vla;neir integrità non ha pari; tiene incontamiuati tutti li buoni C08tumi, et ë uno speccbio di perfettissima religione. »

raro, avec une extrême bienveillance Le naturel de Si

Béatitude, plein de calme et de douceur Iplacida e soave)m m'a pas ménagé les témoignages de politesse qui séduisent tous ceux qui traitent avec elle (1). — Sa bonté était si grande queBasadonna lui reproche de Tavoir poussée jusqu'à la faiblesse (2). Telle était aussi Topinion de Sagredo, témoin de la patience qu'il avait opposée, en 1660, anx emportements du cardinal d^Este (3), membre de la faction française.

A son exemple, tous ses parents se faisaient aimer pour la facilité de leur commerce. Nous avons dit qnelle était leur popularité parmi leurs compatriotes de Sienne. Le futur cardinal Flavio Cbigi avait toujours montré une modestie et une bonté qui rappelaient celles de son oncle [naturale assaicon' facevole alla modestia e alla bontàdel papa) (4). Il était cardinal padrone depuis sept ans, lorsque Basadonna écrivait de lai : « Il est déférant pour tous, et respectueux pour les princes... Il soutient son haut rang avec tant de modestie qu'il peut servir de modèle, pour la politesse et l'affabilité, même à des personnes d*une condition beaucoup moins élevée (5). »

Les ambassadeurs vénitiens ne s'expriment pas autrement sur don Mario et sur don Agostino. Il n*y a certainement pas dans Rome, ditSagredo (6), une maison où maîtres et serviteurs vivent avec plus de simplicité que les Cbigi; et qui voudrait comparer Tétat présent de la cour avec ce qu'elle a été sous d*autres pontificats, en serait fort édifié. Les femmes sur-

(2) Cosi la hontà naturale scompagnata dai vigore delTanimo^ è deboUxia P. 264.

(4) Les quatre ambassadeurB, p. 172.

(o) « ... Il (liscorto è cliiaro, desinvolto, gratiosOi nelli costuml non so che ci sia da riprendcre, honora tutti, riverisce li principi, fa professione del maggior ossequio verso Vostra Serenitâ, e sostieue quel Bommo grado con taie moderatione che, iieirhumanità ecortcsia, puô dur esempio ad ogo*altro, aDCorche di sfera molto iuferiore. » (P. 265.)

(6) u È certissimo che nou v'è casa in Roma nella quale i padroni e U servitori vivuQo cou maggiore modestia che uella Chigi, etc. >• (P. 236.) — Cf. Chantelauze, p. 80 : « Rome, cutre les mains de ces petits hobereaux, aussi rapaces que hautains, aussi incapables qu'ignorants, fut en proie, peDdani tout ce pontificat, à des abus presque aussi révoltants, etc. » C'est l'excès de la folie ou de la mauvaise foi !

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tout, qui dans d*autres temps ont eu tant de crédit, sont écartées aujourd'hui, je ne dis pas avec tant de réserve, mais avec tant de rigueur, qu'à peine connaît-on leur présence à Rome.

Dès le début, le pape avait prescrit à son frère et à ses neveux de se mettre respectueusement en rapport avec la cour de France, et Mazarin avait reçu d*eux des lettres conçues dans les meilleurs termes (1). Ils exprimaient en toute occasion des sentiments favorables aux Français, et rien n'avait jamais démenti cette attitude des premiers jours (2). Le 18 avril 1662, un confident de Lionne, le commandeur d'Elbëne, lui écrivait encore de Rome : « Ce qui me parait de Sa Sainteté et de tous ses parents, avec qui j'ai quelque habitude, est qu'ils iront au-devant des choses qui seront faisables, et qu'ils croiront qui pourront plaire à Sa Majesté, pourvu qu'on les demande avec modération et sans emportement, et avec le respect que Ton doit au vicaire de Jésus-Christ (3). »

Tels étaient les principaux personnages que l'ambassadeur de France allait rencontrer à la cour pontificale. De son côfé, le duc de Créquy, après le départ de M. d'Aubeville et du cardinal Antoine, devait prendre pour premier conseiller le chef de la faction française, le cardinal d^Este, dont on connaît déjà l'odieux caractère. Louis XIV ordonnait au duc d'établir des

(1) 27 mai 1656. Romey 182.

(2) Thoreau à Mazarin. 22 mai et 24 juillet 1656. Rome, 131. — » V. E. se peu assurer que ce cardinal [Chigi] lui est très affectionné. » (Duneau à Mazarin, 22 décembre 1659. Rome, 138.) — L*ennemi personnel des Chigi, le cardinal d'Esté, écrivait lai-même au ministre Brienne : « Cette Éminence montre toujours un zèle particulier pour la satisfaction de la couronne... H en a usé des bonne grâce que je me sens obligé de vous témoigner que Je désire fort quHl gagne toujoursplus de créditdans les affaires, m'assurantqu'iiremploieraauz occasions qui regarderont la couronne. » (15 septembre 1659. Mémoires du cardinal d^Este, t. T, p. 149 et suiy.) Ces deux petits volumes sont criblés de fautes dMmpression, et la lecture en est rebutante; mais ils sont pleins de documents et de révélations qui éclairent d'une vive lumière les rapports de la France avec le saintsiège. — « Ledit cardinal [Chigi] se doit montrer neutre durant le pontificat de son oncle... Son humeur, aussi bien que celle des Siennois ses compatriotes, semble pencher du côté de la France. » (Notices sur le sacré collège par un Français, 1661. Rome, 143.) — D'Aubeville se loue de la civilité du cardinal Cbigi, de don Mario et de don Agostino. (A Lionne. 18 juillet 1661. Rome, 141.)

(3) Rome, 149.

relations étroites avec ce prélat, qu'il lui signalait comme aussi dévoué à sa couronne que s'il fût né Français (1). Or, l'irritation de Renaud d'Esté contre le pape était devenue plus violente que jamais depuis les scènes sanglantes de 1660. Mazarin, on s'en souvient, avait toléré que la cupidité de ce Modénais arrêtât l'expédition des bulles pour la France. Aussitôt après la mort du premier ministre, le roi mit fin à ce scandale et força le cardinal d'Esté d'obéir au décret d'Alexandre VII. Mais, pour indemniser ce singulier protecteur qui, outre une pension de 36,000 livres et 18 à 20,000 livres de propines, avait déjà les abbayes françaises de Bonnecombe et de Vauluisant, il y ajouta les riches commendes de Saint-Pierre de Moissac et de Saint- Waast d'Arras, avec l'expectative de Gluni, promesse qu'il ne put tenir sans employer la corruption et même la violence (2). Vainement le pape refusa les provisions : le roi mit les trois abbayes en économat et en fit passer les revenus au cardinal étranger. Justement décrié à Rome, Renaud d'Esté sortit de cette ville avec le dessein d'aller en France, où sa vanilé lui faisait rêver de remplacer Mazarin. Hais il fut invité de la part du roi à ne pas quitter Tltalie. Supposant d'abord que l'envoi d'un ambassadeur français à Rome était inspiré par le désir de complaire au pape, il blâma cette résolution. « Il y avait longtemps qu'il rebattait incessamment à M. de Brienne que le pape et ses ministres ne feraient rien que par force et qu'il en fallait venir à quelque ressentiment (3). » Quand il fut mieux éclairé sur les intentions du roi, il s'empressa de retourner à Rome, oix il comptait que ses désirs de vengeance seraient bientôt satisfaits (i).

(1) Recueil des instructions aux ambassadeurs, vol. VI. Rome, 1. 1, p. 144-145.

(2) Cf. nos Recherches sur V Assemblée de 1682, 2« édition, p. 57. — Mémoires du cardinal d*Este, t. I, p. 79 et suiv.

(3) Mémoires du cardinal dEsle, t. I, p. 17 ; t. II, p. 67 à 93.

(4) Depais Tafifaire de 1660, « il ne manquait presque point d'ordinaire >• qu*il ne fît « passer ses plaintes en France », demandant « qu*on en vint à d'autres résolutions qui pussent faire coup en éclatant; ... protestant qu'il n'y avait personne qui s'intéressât avec plus de chaleur et de passion qu'il faisait aux affaires qui regardaient le gloire de la couronne et les volontés atfsoluet de S, M, » {Mémoires, t. I, p. 343 et suiv. ; t. II, p. 54, 95, etc.)

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