AOUT
Instruction ostensible de Créqny : négocier une ligue contre le Turc. Instruction secrète s*y opposer, 13 avril 1662. Objet réel de la mission : tourmenter, intimider le pape ; revendiquer sans relâche Castro et Gomacchio; acheter le cardinal Ghigi. — Réception do Créquy en Avignon; à Gività'Ve'*chia ; à Rome. Inquiétudes causées par sa réputation et par celle des gens de sa suite. Son entrée publique à Rome, 11 juin 1662. Ses premières audiences. Le roi •t Tambaisadeor appliqués à chercher des occasions de querelle. Ordre et contre-ordre du roi snr la visite aux parents séculiers du pape. Irritation de Créquy. Ses prétentions insoutenables snr l'immunité diplomatique. Définition des quartiers et franchises. Le maître d'armes Papillon. Piemitoes rites. Les Français toujours agresseurs ; les Corses et les sbires toujours battus, blessés on tués. Incident du 24 juillet : Papillon et la patrouille. — Explications entre Lionne et le nonce snr la tenue de Créquy dans ses audiences ; sur les excès de ses nationaux. Réponses insultantes à toutes les plaintes du pape : menace de faire mettre Borne iem deisus destoiu. — Pricaotions du pape pour prévenir tout désordre autour de Farnèse. — Accident du 20 août 166S, provoqué par les Français : les Corses dépassent les bornes de la légitime défense. — Le papa fait sur-le-champ la juste part de chacun. Il ordonne au nonce d'offrir une satisfaction honorable; il institue une Congrégation pour en régler les articles; il envoie les cardinaux Chigt et Sacchetti chez Créquy. Conduite du cardinal Chigi, do don Mario, du cardinal Impériale. — Créquy refuse tout rapport avec la cour pontificale : il remplit Farnèse do soldats et de munitions; il se promène dans Rome avec des bandes armées. Blâmé et abandonné par tout le monde, U se retire en Toscane, 1*' septembre. Aveux des Français : Bourlemont, d'Elbène, etc. — En France, le roi et Lionne saisissent un prétexte d'humilier le pape et le saint-siège. Lettres do roi au pape et au sacré collège. Menaces de prendre Avignon ; de mettre à prix les tètes duCrèreet des neveux du pape, etc., etc. Publicité extraordinaire donnée par le roi à d'àtroees calomnies contre le pape. Refus absolu de permettre toute enquête, tout éclaircissement snr les faits du 20 août. Le nonce relégué hors de la cour et de Paris, puis séquestré et chassé dn royaume.
Quelle est la pensée de Louis XIV lorsqu'on 1662 il nomme, pour la première fois, un ambassadeur auprès du pape Alexandre VU, qui règne depuis plus de sept ans ? de quelle mission est chargé M. de Créquy ? Nous ne sommes plus réduits à des conjectures, depuis que nous avons pu lire Yinsiruciian donnée par le roi à son représentant et le mémoire secret pour servir daddition à P instruction [i). Créquy va, comme
(i) Hanotaux, Recueil des Instructions aux ambassadeurs de France, vol. VI. Rome, 1 1, p. 95-148. Ces pièces sont tout eatières de la main de Uonoe.
d'ÂubevilIe, « s'assurer au vrai du fond du cœur de Sa Sainteté. » Le pape ayant « imputé à mépris » la vacance prolongée de l'ambassade, on lui envoie le duc, mais sans exprimer de regret ni présenter d'excuse. Créquy lui dira simplemenl que sa nomination a été retardée par les soins que le roi donnait à son état ! Puis il lui infligera aussitôt un affront personnel et public. Dès les premières lignes de Vinstruclion^ on avoue que ce n'est plus Tusage que les parents séculiers dn pape préviennent la visite d'un ambassadeur ou aillent à sa rencontre; mais « s'il se trouvait des difficultés & obliger les parents d'Alexandre VII de reprendre l'ancien ordre (1), sur quelques mauvaises raisons qu'ils allégueront de sa discontinuation et même d'une possession contraire que toute Rome a vue à l'arrivée du dernier ambassadeur d'Espagne, comme Sa Majesté, qui est le premier des rois, peut bien donner l'exemple aux autres et n*est pas astreinte à suivre le leur, si elle ne veut, elle défend au duc de visiter les parents du pape séculiers, s'ils n'ont été à sa rencontre à son arrivée, ou du moins qu'ils n'aient commencé les premiers dans Rome à le visiter, la raison et l'usage le voulant de la sorte. »
Le duc reçoit le pouvoir ostensible de conclure une ligue avec TEmpereur et d'autres puissances catholiques contre le Turc sous la direction du pape; mais ce pouvoir est annulé par l'injonction qui lui est f<nte en même temps de « se conduire en la manière que Sa Majesté lui a ordonné de vive voix » et par le mémoire secret. Le roi de France veut dissimuler, sous ces conférences de Rome^ les intrigues nouées par lui contre l'Empereur avec divers membres de V Alliance du Rhin. Le duc ne doit pas oublier <c que Sa Majesté n^estime pas du bien de ses affaires et de son service d'entrer présentement dans la ligue, quand elle viendrait à se conclure entre les autres princes, et que la condescendance qu'elle a eue d'envoyer des pouvoirs et d'en donner encore aujourd'hui un nouveau au duc pour la traiter^ n*a eu autre motif que de complaire en cela à Sa Sainteté, sans dessein de passer plus avant. » Elle se réserve de
(1) Louis XIV dira bienlAt que l'usage a toujours été coûtraire et qu'U s*y était lui-même conformé jusque-là.
joindre ses forces à celles de ses alliés dans TEnripire sans déclarer formellement la guerre à la Porte, son intérêt n'étant pas de rendre TEmpereur si supérieur aux infidèles qu'il soit plus libre d'attaquer la France ou de lui résister. Le duc fera en sorte « que personne ne puisse s'apercevoir ni même, s*il est possible^ soupçonner quel est le véritable sentiment de Sa Majesté. »
Si le roi souhaite de rester l'ami du Turc, il ne tient pas à devenir celui du pape. Car le duc a charge expresse de relever et de poursuivre plus vivement que jamais la revendication de Caslro et de Comacchio. Toute l'influence française est mise au service des ducs de Parme et de Modène. Il faut faire entendre au pape « que la mort de feu M. le cardinal, avec qui la maison d'Esté avait pris alliance, n'a point ralenti » le zèle de la France pour les intérêts de ces princes, mais qu'au contraire le roi les défendra plus énergiquement, par reconnaissance pour lamémoire de son défunt ministre. Créquy devra donc obéir aveuglément au cardinal d'Esté que le pape ne voit plus sans horreur, depuis les scènes sanglantes de 1660: il « interposera son nom, son autorité, son intercession et ses offices aussi souvent, et en la manière et aux termes, que M. le cardinal d'EsIe croira lui-même pouvoir être les plus efficaces. . . » Pour Castro, il suivra égalementles instructions qu'avait reçues d'Aubeville.
L'ambassadeur ne se mettra pas en peine de rechercher Taraitié du sacré collège : les cardinaux n'ont pas de soldats comme un duc de Savoie ou de Modène : il importe peu qu'ils soient bien ou mal intentionnés pour la France. Il exigera que le pape n'envoie à Paris que des nonces agréés par le roi, mais refusera tout engagement réciproque : Louis XIV ne veut pas avoir « dans sa cour, en la personne publique d'un ministre de Sa Sainteté^ u?i espion secret de ses ennemis ou des jaloux et envieux de sa grandeur, qui pourrait ne s'occuper, pour leur plaire, qu'à y faire des cabales, ou, par ses fausses relations, étant mal intentionné, ne songerait qu'à déguiser les bons sentiments de Sa Majesté à son maître et à aliéner leur esprit. » En définitive, Créquy devra régler sa conduite sur ce principe que « Sa Majesté n'est pas, Dieu merci, dans la même nécessité qu'ont la plupart des autres princes et rois qui souf-
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frent dans leurs intérêts dos préjudices extrêmes quand ib n*ont pas la cour de Rome favorable. La France peut beaucoup mieux se passer de cette faveur que les papes ne peuvent se passer de Taffection et du respect du roi et de son royaume, lequel en tout temps, mais particulièrement en celui-ci, est sans contredit le pôle principal sur lequel roulent tous les intérêts de la chrétienté et de tous ses princes (1). »
La cour pontificale trouvera pourtant grâce devant Louis XIV, si elle veut se vendre à la France. Le mémoire secret or^ donne au duc d*en proposer le marché au cardinal Chigi. « Sa Majesté a une passion sincère pour tous ses avantages , dont il ne tiendra qu'à lui de tirer des preuves dès à présent, s'il a agréable de se laisser entendre de ce qu*il pourrait désirer, parce que SaMajesté aussitôt lui fera ressentir avec plaisir les effets de sa bienveillancCyCn quelque nature de choses que ce soit, publiquement ou secrètement. » D'ailleurs un document irrécusable nousapprend que rintention de Louis XIV était denegarderque peu de temps un ambassadeur auprès du souverain pontife (2).
M. de Créquy n attend pas d'avoir quitté Paris pour témoigner ses intentions hostiles. L'usage veut qu'il visite le représentant du souverain pontife; mais il exige un cérémonial inaccoutumé. Vainement le nonce Piccolomini propose on expédient qui réserve tous les droits : l'ambassadeur part sans avoir vu ce membre éminent de la prélaturc romaine, qui lui aurait donné les plus utiles informations (3). Avant de s'em-
(1) iDsiruclion du môme jour, 13 avril 1662, en ca«c/ecofic<aoe.(HanotaDX,p.l28.)
(2) 6 janvier 1G62. Projet de lettre que Afm« tambassadrice à Turin [fèmiii« de Servien, ambassadeur, et oncle de Lionne] (fcrira à M^* la duchesse de Parme, Ce projet est de la main de Lionne: «... II se présente une occasion bien favorable à V. A., si elle a ce désir, d'obliger bien sensiblement le roi. C'est M. de Lionne qui m*en a suggéré le moyen par une de ses lettres où il me marque que l'on ne trouve point pour ancune somme d'argent, & Rome, à louer un palais à M. le duc de Créquy que S. M. y envoie en ambassade extraordinaire. Au moins n'y entrouve-t-on point qui soit proporUonnôà Téclat avec lequel fl paraîtra en celte cour-là. Comme S. M. le désire fort, M. de Lionne me marque que le roi avait eu dessein de demauder le palais Farnèse à M. le duc de Parme pour dix-huit ou vingt mois au plus, puisque le sienr duc doit être de retour à la cour à la fin de l'année prochaine pour servir son année de premier gentilhomme do la chambre en 1664. » (Parme, 3.)
(3) Régnier Desmarais, Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome, au sujet de Vaffaire des Corses, 1707, in-4, p. 5.
barquer pour Tltalie, il traverse les terres papales d'Avignon et du Comtat et se loue des honnniages dont il y est entouré (1 ). Il est pourtant difficile à contenter ; bientôt en effet il cherche querelle aux Génois et au grand-duc et le roi réprime sa vanité, quandVlle offense d'autres princes que le pape(2).Bourlenaont, d*Aubeville, Créquy lui-même célèbrent le pompeux accueil qu'on lui fait à Cività-Vecchia (3).
Peu empressé de se présenter devant Alexandre VII, « il envoya, dit d'Aube ville, supplier le pape de trouver bon qu'il difTér&t l'honneur de baiser les pieds de Sa Sainteté, attendu qu'il était fort fatigué (4). » Il était préoccupé avant tout d'exécuter Tordre si offensant pour la famille Chîgi. Vainement le cardinal Antoine Barberini et l'abbé de Bourlemont lui laissèrent voir leurs désapprobations et leurs craintes. L'auditeur de rote lui proposa de chercher des expédients : par exemple, « les parents séculiers de Sa Sainteté pourraient se rencontrer au palais avec le cardinal-neveu, lorsque M. l'ambassadeur ira visiter Son Eminence » (5), mais il se refusa aux négociations et aux tempéraments, etil se félicitaitdes difficultés qu'il allaitsoulever. « Comme cela pourrait bien être, dit-il, un commencement de dégoût à' Sa Sainteté, peut-être dans les premiers temps se montrera-t-elle un peu difficile à m'accorder les choses que je lui demanderai de votre part ; mais Votre Majesté est déjà si accoutumée à ces sortes de refus que cela ne la devra pas surprendre. C'est une chose. Sire, qui est ordinaire au pape d'étendre son chagrin sur les ambassadeurs, qu'il est bien aise de décréditer (6). » Il ne fit son entrée publique que le H juin, et il oublia les honneurs qu'on lui rendit en cette
(1) Le vice-légat m*a fait connaitre « par ses discours et par ses bons traitements le zèle qu*il a pour votre service ». (Créquy au roi, 15 mai. Rome, 145.)
(2) Au roi, 15 juin. — Le roi à Créquy, 30 juin : Vous avez eu tort d'exiger le premier salut à Livourue : cette prétention est contraire à « tous les exemples du passé. » (Romet 145.)
(3) Bourlemont à Lionne, 5 juin : Les officiers du pape ont traité le duc « fort splendidement depuis Cività-Vecchia jusques à Rome. » (Rome, 145.)
(4) A Lionne, 5 juio. Rome, 145.
(5) A Lionne, 29 mai. Rome, 145.
(6) Au roi, 5 juin. Ibid.
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occasion pour remarquer seulement Tabsence très légitime des parents séculiers, déjà instruits de rafTront qu'il leur préparait : il pressa aussitôt le roi d'en témoigner sa colère à Piccolomini. G*est ce même jour qu'il vit le souverain pontife pour la première fois : « Je rendis les devoirs ordinaires à Sa Sainteté, qui me reçut fort favorablement et avec qui je fus près de trois quarts d'heure en conversation. Entre plusieurs choses dont il me parla, après m*avoir premièrement demandé des nouvelles de Votre Majesté et de toute la famUle royale, il se mit sur le chapitre des ambassadeurs, et, tombant sur celai de M. de Béthune, il me dit qu'il avait ouï dire au pape Urbain que jamais il n'en avait reçu aucune mauvaise satisfaction, soit que les affaires qu'il avait à traiter se fissent, soit qu'elles ne se fissent pas. Il ne me fut pas malaisé de connaître ce que Sa Sainteté voulait me faire entendre par là. Je me retirai peu de temps après, et voilà, Sire, comme ma première visite se passa chez le papc(l). »
Dès la première des audiences réglées (20 juin), Alexandre VII fit appel à la loyauté de l'ambassadeur français, et le prit à témoin de tout ce qui se passait à Rome. Sa Sainteté, écrit le duc (2), m'entretint de l'élévation de ses ^rents^ sur l'avis « de tous les cardinaux qui lui avaient répondu que c'était un usage établi depuis longtemps. Elle me fit ensuite un détail du bien qu'elle leur avait donné et de la façon dont il avait profité, et aiïecta enfin de me faire une description si particulière de tout ce qu'ils possèdent, depuis le cardinal Ghigi jusquesà don Sigismoud, qu'on ne peut pas être mieux instruit de toutes leurs facultés que je le suis présentement. Elle me parla après d'une gazette imprimée à Paris du temps de feu M. le cardinal Mazarin, qu'elle attribue à M. de Fréjus (Ondedei) et dont M. de Lionne peut informer Votre Majesté, et continua son discours par m'assurer qu'elle était bien aise que je fusse ici pour être témoin de toutes choses, et pour me dire qu'elle me priait de n'ajouter nulle foi à tout ce qu'on me rapporterait, ni à tout ce que je pouvais voir dans de certaines feuilles écrites
(1) Au roi, 12 juin. lOid.
(2) Au roi, 27 juin 1662. Rome, 145.
à la main (1 ) qui se distribuent dans Rome ; el puis, s'étendant iin peu sur cette matière, elle ajouta qu^elle avait fait mettre en prison plusieurs de ceux qui écrivent ces sortes de gazettes, et que même elle en avait fait châtier quelques-uns plus sévèrement, sans y avoir pu apporter de remède. » Alexandre VU proteste ensuite des soins qu'il s'était donnés pour prévenir ou faire cesser la mésintelligence passée. Il laisse Tentretien s'établir sur Castro et veut bien expliquer comment Tincaméralion de cet État, prononcée d'ailleurs en présence et avec l'approbation même des cardinaux de la faction française, a été rendue nécessaire par la conduite de M. de Parme, dont il avait facilité la libération, ayant prié « M. le grand-duc et MM.de Gènes de lui prêter un million et demi ». De l'audience du pape, Créquy passe à celle du cardinal-neveu, et il est contraint d'avouer que le padrone montre un respect infini pour le roi et le plus vif désir de lui complaire. Mais il faut que chaque courrier porte à Saint-Germain les doléances de sa puérile vanité. L'ancien ambassadeur en Angleterre, qui s'est incliné sous la main de Cromwell tachée d'un sang royal, est mortifié de la place qu'un rituel séculaire lui assigne aux côtés du chef de l'Église. C'était un privilège de sa charge de soutenir le manteau pontifical dans les cérémonies solennelles : les plus grands princes se sont honorés par ces marques de respect données non à la personne, mais au représentant du Roi des rois el au père commun des chrétiens (2). Créquy se plaint à Louis XIV que, pendant une fonction, Alexandre ne se soit pas tourné vers lui. 11 dispute avec les ofKciers du palais, et sous les yeux mêmes du pape, sur le nombre et sur la forme des révérences ! Lorsque le moment arrive d'aborder les affaires (3), quels sont les intérêts de TÉglise gallicane recom-
(1) Un de ces avizzi clandestins, falsifié par Lionne, servit précisément de texte à l'une des calomnies les plus perfides lancée contre la cour ponlificalci pendant Taffaire des Corses.
(2) C'est à ce seul titre qu'Alexandre Vll, comme tous les papes, entendait recevoir ces hommages. Sa modestie personDelle^ ou Ta vu plus haut, était admirée de tous ceux qui rapprochaient : a È il pontefice grandemente amico del rispetto, venerazioae, non diro alla sua persona^ ma al grado che sosteota. » (Sagredo, Relazioni, t. H, p. 243.)
(3) Créquy au roi, 11 juillet 1662. Rome, 145.
mandés par lui au saint-père ? Son premier soin est de requérir la restitution de Comacchio au duc de Modène ! Le souverain pontife décline avec fermeté tout nouvel examen d'une question tranchée par les juges compétents, et qui ne regarde pas la France. — Créquy voulant bien alors lui parler du royaume, Alexandre VII accorde ce qui est juste. Le roi désirait un induit qui étendit le Concordat à TArtois etau Roussillon : mais il avait voulu d^abord l'imposer au saint-siège et non pas le recevoir de sa bienveillance. Il a fini par avouer l'injustice de ses prétentions, et le pape apprend à Créquy qu'une Congrégation prépare un bref conforme à ses premières offres. — Les provisions de Reims ne seront plus retenues si le cardinal Antoine Barberini renonce au camerlingat; mais Louis XIV a défendu à ce prélat de s'en démettre : le refus des bulles est donc justifié. Alexandre VII s^étonne que les faveurs royales soient réservées au cardinal Antoine^ d'un esprit si versatile, et au cardinal Maidalchini, qui, dans le dernier conclave, « avait vendu sa voix pour cinq cents écus » aux Espagnols (1). « Et là dessus^ dit le duc, Sa Sainteté prit soin de me dire, avec une bonté paternelle, qu'elle avait grand déplaisir que Votre Majesté eût si peu de vœux dans le sacré-collège auprès du roi d'Espagne; que^ dans le dernier conclave, vous n'en aviez eu, pour le plus, que trois ou quatre, et que le Roi catholique en avait eu vingt. » Ce qui était rigoureusement vrai. Mais, au lieu d^cntrer dans une pensée si favorable à la France et si digne en effet du chef do l'Eglise, Créquy s'offense sottement des paroles du pape, et lui fait une réponse qui n'aurait pas même été tolérable, si Alexandre VII avait dû la tiare à la faction française : « Sur quoi, assez peu satisfait de ce discours, ajoute-t-il, je lui répliquai que, par l'adhérence du grand-duc, le roi d'Espagne avait effectivement plus de vœux
(1) Peu importait à Créquy Tin dignité de ce prélat : « Encore que le cardinal Maidalchini, disait-il lui-même au roi, ne soil pas peut-élre un sujet des plus propres pour votre service^ il me paraît néanmoins de grande importance que V. M. témoigne à tont le monde quelle nabandonne jamais eeitx qui se sont mis une fois sous sa royale protection. » (27 juin.) — Le roi eoToya sans retard 11,000 livres pour une année de la pension de ce cardinal. (A Gréquyt 21 juillet 1662. Rome, 145.)
que Votre Majesté, mais que Sa Sainteté pourtant savait mieux que personne quel pouvoir vous aviez dans un conclave (1). » — Au cours de la même audience, le pape lui ayant déclaré que sa conscience ne lui permettait pas d'accorder de si fréquentes dispenses d'âge aux bénéficiers^ Gréquy répondit aigrement que, « depuis son assomption au pontificat, le roi n'avait jamais eu aucune grâce de lui. Sur cela, dit-il, Sa Sainteté s'émut considérablement, me répétant plusieurs fois : In nostra fade dicere questo ! et ajoutant que c'était sa disgrâce qu'ayant fait tant de choses pour Votre Majesté, elles ne vous fussent pas connues. — Il me parut pourtant, après plusieurs discours départ et d'autre, que Sa Sainteté s'adoucit fort, et enfin elle promit qu'elle accorderait dorénavant des grâces à Votre Majesté, et je me séparai d'elle avec assez de marques de satisfaction. »
Le grand Louis XIV apprend que le pape a promis une faveur, ou qu'un de ses principaux ministres a témoigné de ses bonnes intentions : voici comment il reçoit ces avances. Je suis étonné, écrit-il à Gréquy, que le pape ait octroyé si vite l'induit du Parlement. « J'en ai tiré la conséquence qu'il a, en ce rencontre, bien moins regardé à la recommandation que vous lui en avez faite de ma part qu'à obliger cette compagnie, pour se la rendre plus favorable, en beaucoup d'occasions, qu'elle n'a accoutumé de Tètre àla cour de Rome, quand elle entreprend quelque chose sur mes droits ou sur les privilèges et les immunités de TÉglise gallicane. Mais si c'a été la visée de Sa Sainteté, je n'aurai pas grand'peine à faire qu'elle
(1) Les paroles maladroites de Gréquy aigrirent profoodémeDt Lionne, qui elles rappelaient le rôle humiliant qu'il avait joué au conclave de 1655* Aussi répondit-il, sous la signature de Louis XIV : « Je suis fort obligé à la bonté du pape du déplaisir qu'il vous a témoigné que je n*aie pas, dans le conclave, autant de vœux à ma disposition qu'en a le roi mon beau-père. Je puis pourtant dire qu'avec le peu que j'en avais au dernier où Sa Sainteté a été élue, si je ne les eusse expressément obligés de concourir à son exaltations, il serait encore cardinal, ce qu'il ne sera pas nécessaire de lui dire, puisque ce que vous lui avez répliqué suffit. » (4 août 1662. Romey 146.) -^ Rien n'est plus contraire à la vérité : on a vu plus haut que Mazarin et Lionne combattirent l'élection d'Alexandre VU jusqu'à la veille du dernier scrutin, et que les cinq cardinaux de la faction française n'eurent la permission de voter pour Chigi qu'au moment où le collège était décidé Â passer outre.
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s*y soit abusée, quand de pareils cas arriveront. » Je suis bien aise que vous soyez coûtent des cardinaux qui ont reçu votre visite. Flattez ceux qui sont les mieux disposés pour mes intérêts. « Il faut surtout que vous cultiviez avec soin l'affection que vous a si particulièrement exprimée le cardinal dataire, ce qui est plus à estimer de lui qui est tenu pour un homme sévère et difficile : dont j'ai tiré la conséquence qu'il doit être fort embarqué à la prétention du pontificat, en quoi vous pourrez le flatter. » Or, le cardinal Gorradi était digne de la tiare, mais il n*y aspira jamais. Je n'ai pas lu une seule ligne qui autorise le soupçon de Louis XIV (i).
Un jour, Créquy sollicitant le chapeau pour le duc de Uercœur (2), Alexandre YII lui fait sentir que le roi pourrait mieux choisir ses candidats. Il demande si cette promotion est vraiment désirée : on change souvent d'avis, en France. N'availon pas présenté récemment, puis abandonné, le prince de Conli» frère de Gondé, et l'abbé de la Rivière, favori de Gaston? N'avait-on pas sollicité, puis regretté la nomination de Retz? « Pour ce dernier, dit Sa Sainteté, elle avait conseillé au pape Innocent X de le retenir m pectore^... l'assurant que, dans peu, on le remercierait de ne Tavoir pas fait : le temps avait justifié qu^elIe avait prophétisé. » Si le roi insiste, elio avi* sera. — ce Je trouve, écrit l'ambassadeur, que, vu sa façon ordinaire d'agir, c'est beaucoup que, pour la première fois, elle ne m^ait pas formellement refusé la chose, et je crois qu'il y a lieu d'en tirer bon augure. » Gréquy réclame les bulles d'Orange pour l'abbé Fabri, agent mal famé de Mazarin et présenté depuis longtemps pour cette église. Le papis répond que cet abbé ne passe pas pour avoir les qualités nécessaires, et s'étonne que tant de bénéfices français soient conférés à des étrangers : cependant il s'informera encore. — Qui donc oserait bl&mer ces ajournements ou ces refus, accompagnés de conseils si sensés ? Le duc lui-même était tenté parfois de rendre justice au souverain pontife, et il écrivait : « Je puis dire à Votre Majesté que généralement, dans toute cette au-
(1)11 août 1662. i?ome, 146.
(2) Créquy au roi» 2 août. Rome, 146.
AFFAIRE DKS CORSES 293
dience, je remarquai en Sa Sainteté une manière plus ouverte que de coutume et plus de disposition, à mon avis, à faire les choses, quoique néanmoins elle fasse toujours bien voir qu'elle a grand'peine à se retirer do la négative. » Je lui ai montré une « extrême satisfaction de traiter avec M. le cardi* nol Chigi et de lui trouver tant de lumières et tant de bons sentiments pour la France. » Il me répondit que son neveu avait toujours eu ces mêmes sentiments et qu'il ne s*en dépar* tirait jamais.
Lorsque le pape et son neveu témoignaient cette bienveillance à l'ambassadeur, il refusait encore de visiter leurs parents, et même il triomphait de l'humiliation qu'il croyait leur infliger. Il venait d'informer le roi que, pour lui obéir, il n'avait admis aucun tempérament : « Votre Majesté, disait-il (1), ne saurait croire avec quelle joie tout Rome a vu que je n'allais pas visiter les parents séculiers du pape, et avec quel applaudissement on a loué la conduite que Votre Majesté m'avait ordonné d'observer en ce rencontre. » On peut juger de sa déception quand le roi révoqua tout à coup un ordre qu'il aurait dû, a dit Regnier-Desmarais (2), « ou ne jamais donner ou ne jamais rétracter ». Louis XIV rejeta sans dignité la faute sur un officier subalterne : « Lu:^arches (3), dit-il, est allé bien vite à assurer des faits qui ne se trouvent pas véritables et qui ont été néanmoins le principal fondement dos ordres, que je vous ai donnés, de ne pas visiter les parents séculiers de Sa Sainteté qu'ils ne vous eussent ou rencontré eux-mêmes, à votre entrée dans Rome, ou visité les premiers après votre arrivée. » Le maréchal d'Estrées, que j'ai fait consulter, m'a envoyé le registre de ses dépêches où j'ai vu qu'il les a visités le premier. Il « y a ajouté qu'il n'hésita pas un moment à le faire, ayant su que les ambassadeurs qui l'avaient devancé... en avaient usé de même. »... Pour vous en laisser le mérite, j'ai informé le nonce que, mieux éclairé, je vous rends votre liberté et
(1) 2S jaillet. Rome, 145.
(2) Membre de l'Académie française, secrétaire particulier de Créquy pendant son ambassade, et auteur de VHisloire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome au sujet de l'a/faire des Corses, ilOl, in-4o, p. 10.
(3) Maître de cbauibre des ambassadeurs du roi ù Rome.
que, ic aimant et considérant beaucoup toute la famille, et ayant toute la disposition qu'ils peuvent désirer eux-mêmes de les favoriser et non pas de les maltraiter, ... je vous ai établi comme juge et non pas la partie. » Puis le roi dresse le plan d'une comédie qui ne trompera personne : « Vous pourrez, dit-il,... envoyer prier les maîtres des cérémonies du pape de vous venir voir et leur dire que celte affaire vous a d'abord donné tant de déplaisir par la limitation de vos ordres, poar la mauvaise satisfaction qu'en pourrait avoir Sa Sainteté, que, dès que vous fûtes arrivé à Rome, vous-même m'écrivîtes favorablement pour les raisons des parents de Sa Sainteté et m'avez demandé la permission de vous rel&cher de ce qui était contenu dans votre instruction ; que vous aviez aussi fait en même temps certaines autres diligences on France pour être bien éclairci si tout ce qu'avait avancé Luzarches, par un bon zèle, était bien véritable... » Dites que vous vous rendez à leurs raisons « principalement par le motif de complaire à Sa Sainteté. » Vous pouvez « leur l&cher le mot que vous prenez le parti de visiter ses parents, en quoi vous avez plus de satisfaction qu'eux, n*ayant reçu qu'avec quelque déplaisir l'ordre qui vous liait les mains là-dessus ». Je ne vous oblige pas à prendre cette voie plutôt qu'une autre qui vous paraîtrait « plus de ma dignité et de votre avantage. » Ce}>endant V vous remarquerez... que ce que vous aurez à faire doit être fait promptement et à peu près sur les prétextes que j'ai dits ; autrement, il ne saurait quasi plus être exécuté avec bonne gr&ce et bienséance, et vous en perdriez la moitié du mérite (1). » Le roi, ne négligeant aucune occasion d'attiser le feu, écrivit bientôt à son ambassadeur: a J'ai eu un avis, à n'en pouvoir douter, qu'on a résolu au palais de vous refuser généralement, sous divers prétextes^ tout ce que vous demanderez de ma part, et de me faire dire, par d'autres voies, que le pape est disposé à m'accorder pourvu que je veuille bien vous retirer de Rome. Vous me connaissez assez pour juger si c'est là un bon moyen de venir à bout d'une pareille chose, quand même mes plus grands intérêts seraient dans la cour de Rome.
(1) 14 juUlel 1662. Borne, 145.
Comme je n'y en ai aucun qui ne soit de fort médiocre considération^ ou dans lequel je ne me puisse passer de la faveur du pape sans en recevoir aucun préjudice, aussi puis-je dire que, dans la permission que je vous donnai par ma précédente dépèche de vous relâcher et de contenter le pape, si vous le jugez à propos, sur la visite des parents, je n'ai eu autre motif ni objet que celui que je me propose en toute sorte d'aiïaires, de faire la justice et de mettre la raison de mon côté; après quoi, si le pape continuait de tenir avec vous la même conduite, je vous donnerais bientôt ordre, sans songer à votre rappel, de toucher de certaines cordes à Sa Sainteté qui lui feraient connaître qu*onne me maltraite pas impunément, et que j'ai plus de moyens en main d'inquiéter le grand repos dont il veut jouir, qu'il n'en a de vous mortifier ; mais, comme j'ai dit, il faut toujours commencer par mettre la raison de son côté, afin d'avoir dans la suite Tapprobation du public (1). »
L'ambassadeur visita les parents; mais sa réponse au roi révèle combien il en coûtait à son orgueil (2) : « Je ne saurais, dit-il (3), dissimuler à Votre Majesté que je n'aie été surpris au dernier point de voir qu'elle ait si tôt changé de sentiments sur le sujet des parents séculiers de Sa Sainteté. » Si je n'avais pas discerné votre volonté, je n'aurais pas cédé. J'aurais du moins différé, si vous n'aviez pas dit au nonce que vous vous en ètesremis à moi. J'aurais voulu vous représenter « le peu de fondement que les neveux avaient dans leurs prétentions, même du côté de l'usage (4),... et... le décréditement » que
(1) 21 juUlet 1662. Rome, 145.
(2) Nous apprenons d'Elpidio Benedetti que, dans sa colère, Gréquy n'épargnait pas même Lionne : « E, adirla a Voslra Eccellenza in somma confidenza, parmiehe non restiy in guesto rincontro, intieramenle soddisfatto delV Eccellenza
Vostra, » (A Lionne, 8 août 1662. Rome, 146.)
(3} 8 août 1662. Rome, 146.
(4) Sous le pontificat suivant, Lionne avoua encore une fois, que les premières instructions données à Gréquy n'étaient pas fondées sur l'usage : il écrivit le 29 juiUet 1667 uu duc de Chaulnes : « Quant à la visite des parents de S. S., je serais très fâché que vous vous fussiez mis en prétention de la recevoir le premier et que vous n'eussiez pas au contraire fait la chose de bonne grâce; car ilest indubitable que, puisque S. M. a bien voulu que MM. ses ambassadeurs fissent cet honneur aux parents du feu pape, elle ne voudrait pas que ceux de S. S. fussent moins bien traités. » Et il appuie son opioion de raisons et d'exemples. {Rome, 183.)
296 CHAPtTHE SEPTIÈME
je subirai, « après tant de démonstrations que j'avais fisdtes au contraire. » Mais j*ai obéi.
L'abbé de Bourlemont, plus intelligent que Créquy, et témoin de Taccueil cordial fait au duc^ avait récemment renda hommage aux intentions d'un pape « si saint, si juste et si connaissant de Testime qu'on doit faire ici d'un ambassadeur du premier roi de la chrétienté (1). » Il s'empressa donc de féliciter Lionne de l'impression favorable produite dans le public par ces nouveaux ordres (2). La conduite des parents montra qu'ils étaient dignes de cette courtoisie, et qu'ils ne conservaient aucun dépit d'un trop long refus. Don Mario et don Agostino ont témoigné, dit Créquy, « une extrême reconnaissance de l'honneur que Votre Majesté leur faisait, don Mario principalement... Départ et d'autre; la chose s'est passée avec beaucoup d'honnêteté.» Le lendemain, les deux princesses visitèrent l'ambassadrice. Leurs maris sont venus ensuite chez elle et chez moi. « Tout cela s'est toujours passé de c6té et d'autre avec de grandes civilités, don Mario m'ayant encore répété du mieux qu'il a pu les assurances qu'il m'avait déjà données chez lui du ressentiment qu'il aurait toute sa vie de l'honneur que Votre Majesté lui avait fait. Le contentement que le pape a eu de toute cette affaire ne lui laissant plus aucun sujet (le se plaindre, il n'est point de doute, qu'après ce passe-droit^ il ne soit obligé de donner désormais toute sorte de témoignages de satisfaction et de reconnaissance (3). »
Telles étaient en elVet les dispositions de la cour pontificale ; mais l'animosité de Lionne et du roi était sans cesse ravivée par les rapports de Créquy. Le cardinal d'Esté et d'autres correspondants dugouvernementfrançais écrivaient aussi qu'on avait tort de « se relâcher avec des gens de qui ils savaient bien qu'on n'aurait rien par cette sorte de complaisance (4). » Dès son entrée à Rome, l'ambassadeur avait réveillé d'autres prétentions qui étaient une cause permanente de conflits entre lui et les Romains. En amenant de France une suite nombreuse,
(1) A Lioune, 3 juillet 1662. iiome, 143.
(2) 7 août 1662. Rome, 146.
(3) 8 et 15 août 1662. Home, 146.
(4) Mémoires du cardinal d'Esté, t. U, p. 102.
son principal but était de s'assurer la jouissance du quartier^ privilège odieux et lucratif, réclamé par les ministres de certains princes, contrairement aux droit des gens et aux décrets répétés des papes.
Nous aurons si souvent à parler des quartiers ei franchises qu'il convient de définir exactement ces abus, d'après des autorités non suspectes. Le quartier se disait de l'inviolabilité exigée, non seulement pour la demeure personnelle de l'ambassadeur, mais pour tout l'espace auquel il lui plaisait d'étendre cette immunité, autour de son palais. Les franchises s'entendaient plus spécialement des exemptions fiscales ou personnelles que les ambassadeurs demandaient pour les approvisonnements de leur maison ; pour toutes les marchandises portant leur sceau ou leur nom ; pour toutes les maisons de la ville surmontées deâ armes de France, et pour tous les Français étrangers habitant ces maisons, ou seulement munis de lettres et brevets délivrés par l'ambassadeur. On comprend souvent ces deux sortes de prétentions sous le nom de franchises. Les premières querelles de Créquy ne regardant que le quartier, nous ne parlerons ici que de cet abus. En voici une description tirée d'un mémoire rédigé vers 1686 par un Français qui avait étudié les faits à Rome même, sous le pontificat d'Innocent XI (1) :
c< Un quartier d'ambassadeur, terme inconnu au souverain
(1) Rome, 337. La seule copie de cette relation que j'aie trouvée porte les mots: Par M. de C/iam/ay, au-dessus desquels le papier a été coupé. L'auteur de ce mémoire serait-il le marquis de Chamlay, maréchal des logis général des camps et armées du roi? On sait que Chamlay fut souvent employé à des missions secrètes et de nature très diverse. En 1679, par exemple, il fut chargé d*aller observer, à Munich, les traits et la taille de la princesse destinée au daaphin. De là, il passa en Italie et se rendit à Rome « pour satisrairesa seule curiosité «, dit une lettre de recommandation du ministre, que j*ai lue aux archives des Affaires étrangères. On comprend alors que le roi lui ait demandé un rapport sur les franchises et quartiers, et Ton s'explique mieux le choix fkit dosa personne pour sa célèbre mission de 1688 auprès d'Innocent XI, lorsque la querelle des quartiers fut portée à son plus grand éclat. Divers passages de cet écrit semblent indiquer qu'il fut rédigé entre le mois de septembre 1686 et la fin de janvier 1687. — Autre exemple : « Le 28 décembre (1691) Chamlay partit de la cour par ordre du roi, sans qu'on pût savoir où il allait; mais, comme il était employé aux affaires secrètes, on ne douta nullement qu'il n*eût marché pour quelque entreprise importante ou pour quelque grande négociation. » {Mémoires du marquis de Sourches, t. 111, p. 492.)
et à la JQStice, est regardé, à Rome, comme une citadelle sans remparts, sans murailles, sans portes, au milieu d'une ville, où les filous au jeu, les gens accablés de dettes, ceux qui ne vivent que d'industrie sans s'occuper d'aucune profession, les blasphémateurs, les adultères, les faux monnayeurs, les faiseurs d'avis secrets, les femmes de joie, les voleurs reconnus et les assassins même à gages, évitent non seulement la rigueur des lois, mais les bravent publiquement, à la honte de la majesté du prince, au désavantage de l'État et de la police, au scandale du peuple et des étrangers, et au préjudice de la sûreté publique et de la religion, contre laquelle on y commet journellement mille abus. Les officiers des ambassadeurs, qu'on appelle capitaines du quartier, ont intérêt de les déguiser à leurs maîtres, parce qu'ils n'ont pour appointements que ce qu'ils tirent des réfugiés. Les majordomes des mêmes ambassadeurs, auxquels ces officiers sont subordonnés, y exercent la justice et s'érigent en maîtres d'un grand nombre de rues à l'entour du palais ; ils y terminent les procès more belli; ils ordonnent un jugement sur-le-champ sans instruction, ou ils le diffèrent, à leur choix. Ils font sortir un homme de sa maison avant le terme de son louage ; le propriétaire même ne peut rester dans la sienne, quand il leur platt de le faire déloger. D'honnêtes gens et d'honnêtes femmes en sont souvent chassés, et leurs meubles jetés par les fenêtres, sur l'accusation de gens décrédités, qui occupent ainsi l'habitation dont ils ont exclu des gens de bien : enfin, ils exercent publiquement leur autorité absolue, sans exemple et insupportable au souverain. Les ambassadeurs avaient donné à cet usage une extension encore plus fâcheuse ; leurs armes sur la porte d'une maison, même hors de leurs quartiers, la mettaient en sûreté contre les recherches de la justice, et une feuille de papier qui déclarait un homme familier ou domestique, sans qu'il le fût, le mettait en liberté de se promener par la ville, d'y faire toute sorte d'excès, et d'aller même dans les prisons voir ses amis, sans qu'on osât seulement le regarder, bien que condamné au bannissement ou à la mort même. Tout cela se faisait à force d'argent, et la permission de mettre les armes sur sa porte, aussi bien que ces titres de domesticité, se payait au major-
dome ou au capitaine de quartier, ou aux ambassadeurs mêmes, quelques-uns, et de diverses nations, dont on ne veut pas attaquer la mémoire, en ayant tiré des sommes considérables. » Créquy avait choisi pour raccompagner à Rome des hommes du même caractère que lui. Voltaire rendait fidèlement les discours des vieillards qu'il avait interrogés dans sa jeunesse, quand il écrivait que le duc « révolta les Romains par sa hauteur », et qu'il ajoutait : « Ses domestiques, gens qui poussent toujours à l'extrême les défauts de leurmallre, commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris^ qui se faisait honneur d'attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville (1). » Les Mémoires du cardinal d'Esté nous apprennent que l'ambassadeur avait la réputation d'être « un homme hautain» un emporté, un fier, venu à Rome avec du monde qui ne demandait qu'à mener les mains (2). » L'abbé de Bourlemont était inquiet de « ce grand train » annoncé par Créquy, et de cette « famille grande et nombreuse, composée de gens qui avaient suivi la guerre (3). » Un autre Français^ Bonaventure d^Argonne, contemporain et ami de Regnier-Desmarais, a raconté dans ses Mémoires (4), des faits dont les correspondances diplomatiques attestent l'exactitude : a M. le duc de Créquy, dit-il» étant nommé du roi pour être son ambassadeur auprès de Sa Sainteté, Papillon, déterminé bretteur, assez connu par la méchante figure que ses frères avaient faite en certain canton de la ville (5), demanda permission à ce seigneur de le suivre à Rome. Il lui en accorda la gr&ce, dont il eut sujet de se repentir dans la suite . Car, dès son arrivée à Lyon, Papillon appela en duel un maître en fait d'armes et le tua sur-le-champ. Étant à Rome, tout son exercice était de chercher à se battre. Il allait régulièrement tous les jours se promener sur le pont du Tibre (6) et faisait
(1) Siècle de Louis XIV, chap. vu.
(3) A Lionne, 5 juin. Rome, 145.
(i) Publiés 80U8 le pseudonyme de Vigneul Marville : édition de i700, t. Il, p. 422.
(5) La place de Grève, lieu des cxécutious.
(6) he ponte Sisto, précisément le lieu où, le 20 août, les Corses furent pro- Toqaét une première fois par les Français.
querelle d'Allemand au premier venu » el surtout aux miliciens corses. Ceux-ci « voulant se venger, bien appuyés des puissances, en vinrent aux excès que tout le monde sait. Mais c'est làj comme je le sais (T original^ la véritable cause de ce terrible mouvement qui a commis, avec tant d^éclat, la France avec Rome(l). »
C'est avec un pareil cortège 'que le duc de Créquy vint prendre pour demeure le palais Farnèse, situé dans le voisi* nage du ponte Sisto, sur la rive gauche du Tibre, et qui a sa façade d'honneur sur la grande place Famèse, tandis que la porte des écuries et arrière-cours ouvre sur la rue Giulia. Il n'assignait à son quartier d'autres limites que celles de son bon plaisir, et il défendit aux officiers du pape de passer à la vue de son palais. Depuis quelques mois la police de la ville était plus vigilante» parce qu'on y attendait Christine, reine de Suède, qui devait habiter, avec une suite mal disciplinée» le palais Riario aujourd'hui Corsini(2), dans la Longara. Ces hôtes peu commodes venaient accrottrele mouvementetles embarras dans deux régions de Rome, séparées seulement par le fleuve, déjà très peuplées, couvertes de palais, de prisons, de casernes et d'autres établissements publics, et ne communiquant entre elles que par le ponte Sisto. On renforça donc les corps de garde, comme l'annoncent ces avtW clandestins dont quelques feuilles ont été citées avec tant d'affectation par Louis XIY et par ses ministres. Le soin de la sécurité publique fut confié à des soldats d'élite : sur les huit cents Corses répandus dans les diverses provinces de TÉtat ecclésiastique, on en manda deux cents à Rome, pris parmi les meilleurs sujets [de'più megliori) de chaque garnison (3). Cependant, dès les premiers jours,
(1) Papllloo est nommé en toutes lettres dans les pièces autheotiqaes qui coQceraeot l'affaire des Corses. Il joua le principal rôle dans le grave incident du 24 Juillet, dont il sera parlé ci-après et qui fut le prélude du 20 août: « Un nommé Papillon, tireur alarmes, et un valet... étant à boire dans un cabaret, à deux heures après minuit, etc. m (Réponse aux informaiion» faUet par le cardinal Impériale, etc., etc. Rome, 148.)
(2) On montre encore la chambre où elle y mourut, en 1689.
(3) « Si è ordinato che delli 800 soldat! Corel, che si trovano distribuiti in varii iuogbi dello Stato ecclesiasttco, ne venghiuo quà al numéro di 200 * e questo numéro si deve compire conlevarne 12 o 13 perluogo de* più megliori^ e a questi se li dara quartiere poco lonlano dall' altro corpo di guardia dell«
^ Créquy s'offense de ce qu'on fait passer une chaîne de galériens V en vue de son palais. Vainement on lui représente que c*est i Tusage et qu'il n'y a pas de chemin plus direct pour aller au earceri nuove de la rue Giulia(i). Le lendemain il se plaint d'une perquisition judiciaire, pratiquée aux environs de Farnëse : on lui remontre inutilement qu'aucun Français n'habite la maison où ont paru les magistrats, et qu'on a choisi une heure où les gens de lambassade sont éloignés. Rome et la cour de France retentissent de ses clameurs auxquels le roi fait écho. A l'époque où furent écrites les dépèches suivantes, Tambassadeur n*avait pas encore reçu Tordre de visiter le premier les parents du pape. Si Créquy et Lionne éprouvent déjà une pareille fureur et menacent dès lors de mettre Rome sans dessus dessous, on peut prévoir à quels excès ils se porteront un jour. « J*ai fait, dit le duc(2)^ toutes les démonstrations possibles de mauvaise satisfaction et, dans la visite que jai rendue aux cardinaux Ghigi, Rospigiiosi et Corradi, je m'en suis plaint hautement, leur protestant à tous trois que, si paireille chose arrivait, je ne le souffrirais plus et que je me lavais les mains des accidents qu'elle pourrait causer. C'a été par ordre du cardinal Impériale que cela s'est fait(3). Je voulais étendre mon
medesima oatione che sta alla Trinité dl ponte Sisto, a segno che si discorre cbe TuDO e Taltro saranno viciai al palazzo FarnesiaDo ; auzi vi ë chi soggiunge che cio si fa per evttare qualcfie improvisa accidente che gia mai potesse succédera dalla numeroaa corte del nuovo ambasciatore francese che habitara io detto palazzo. » (Avizzi du 25 mars 1662.) — « Sono digia comparsi quà 130 soldaU Corsi, eogui giorno ne giungono delfaltri, e sin oranon si forma altro eorpo di guardia, ma se gli da allogio con gl' altri slargandosl il qnartiere délia Regola alla Trinità dl ponte Sisto, accio resti dominato quelle convicine strade ; aozi si diceTa si farebbero li carcelU sopra U ponti, massime in occasione délia venuta délia Regina perche habitara alla Longara, ove si fanno gran preparamenti per S. M. » {Avizzi du 15 avril 1662. Rome, 144.) — « Mette gia qualobe apprenzione la proêsima venuta det signore duca di Créquy e si è veduto qualcbe segno di applicatione a rinforzi di soldatesche. >i (Elpidio Benedetti à Lionne, 17 avril 1662. Rome, 144.)
(1) Ces prisons, construites sous Innocent X, existent encore et portent le même nom. Dans sa lettre du 28 juillet citée plus loin, Lionne dit bien que la chaîne avait passé derrièi^ Farnèse, c'cst-Â-^ire rue Giulia, venant des earceri nuove ou y allant.
(2) Au roi, 4 juillet. Rome, 145. — L'ordre de visiter les parents ne partit de Saint-Germain que le 14 juillet 1662.
(3) Le cardinal était gouverneur de Rome.
resseatimont plus loin ; mais des gens plus sages que moi oÉi estimé que cette première marque de mécontentement sot fisait. Elle a été assez expresse, et j*ose assurer Votre Mi* jcsté que mon sentiment était d'en donner encore une plos grande au cardinal Impériale même, en ne le voyant point el ne m'arrêtant point quand je le rencontrerais par la ville. 11 n y a pas d*apparence qu*il ait fait la chose sans ordre dupalais, et Votre Majesté jugera par là que les témoignages de respect et de soumission que j'ai donnés de votre part à Si Sainteté n'ont pas servi de grand'chose, étant le propre des gens pleins de vaine gloire de s'imaginer que les déférences qu'on rend de bon gré sont des effets du devoir et de l'obligation, opinion dont à l'avenir je détromperai Sa Sainteté même, si par d'autres manières je ne vois une sincère correspondance aux pieux sentiments de Votre Majesté. Il m'a paru, à la visite que je fis hier à M. le cardinal Chigi, avoir découvert le fond du cœur de Sa Sainteté. Certainement elle n'aime point Votre Majesté. Il me répondit avec une telle froideur sur tout ce que je lui dis de sa part que cela justifie bien ce que je mandai sur ce sujet à Votre Majesté par ma dernière, que ce n'était pas assez de simples paroles. J'estime pourtant qu'on pourrait remédier à cela. Comme il est fort attaché à son intérêt, si Votre Majesté m'envoyait un brevet de quelque abbaye considérable pour lui offrir de votre part, peut-être cela le ferait-il changer de sentiment : il pourrait en inspirer d'autres au pape. » Et il ajoutait, dans une lettre particulière au pieux Lionne : « Je vous réponds que, s'ils ne changent de style sur la voie de fait, vous en entendrez parler {{). »
Le souverain pontife avait signalé au roi le danger des prétentions de Créquy cl s'était appliqué à prévenir toute querelle. Lionne écrivit au duc (2) : Le nonce est venu me voir et nous avons discuté pendant une heure l'accident des sbires. « £n premier lieu, il n'est pas tombé d'accord de cette non nécessite [de la perquisition], que je lui établissais, et dont je lirais conséquence que c'a été un strapazzo volontaire (3). Il dit
(1) 4 juillet. Home, 145.
(2) 28 jaillct. Ibid.
(3) Outrage.
affaire: des corses 303
qu'elle a été faite pour prendre un faux monnayeur qui s'est trouvé hors du logis, et que, pour cette raison, il n^a point paru de capture; mais quon a trouvé les instruments, non pas, à la vérité, de faux monnayeur, comme on avait cru, mais des fourneaux d'un souffleur (1). Après cela, nous avons traité les questions de droit et de fait. Sur la première, il a dit que le roi ne voudrait pas dire, pour ne se pas faire de préjudice à lui-même, que le pape n'eût pas une pleine autorité de faire exercer la justice dans Rome indistinctement en tous lieux; qu'il n'y a nulles bulles ni lois qui donnent aucune franchise qu'aux palais mêmes des ambassadeurs ; qu'un pape qui demeurerait d'accord de cette exemption à toutes les maisons des environsse priverait du moyende pouvoir faire lajustice sur plus de six cents familles de Rome, voire sur tous les malfaiteurs à qui il serait facile de s'y réfugier et de les habiter. Sur la question de fait, il m'a cité tant d'exemples dont il était venu bien préparé^ qu'on aurait pu croire que toute l'application de tous les papes n'a jamais été autre que d'envoyer faire des captures autour du palais des ambassadeurs : disant que don Louis Ponce de Léon, en dernier lieu, en a souvent vu faire dans la place d'Espagne, sans qu'il ait pu ou voulu l'empêcher. J'ai paré à tout cela par les reparties de l'usage et de la tradition de bienséance, qui avait fait en tout temps que l'on avait considéré le voisinage des ambassadeurs pour être presque aussi sacré que leur propre palais, et que tous les exemples qu'il m'alléguait n'étaient que des cas où les papes, élant d'ailleurs mal satisfaits des ambassadeurs, avaient pris à tâche de leur donner cette mortification qui, le plus souvent, n'était pas demeurée sans ressentiment par voie de fait; que, si Sa Sainteté était en cette disposition (2) envers le roi ou envers vous, jen*avais rien à dire, sachant bien, comme il disait, qu'il n'y avait point de loi écrite pour cette franchise, mais que je vous croyais résolu de ne pas souffrir ces attaques impunément pour ceux qui les feraient (3); que M. le cardinal Impériale
(1) Alchimiste, tirear d'horoscope, escroc, etc..
(2) La démarche seule du uooce prouve la droiture des ioteotions da pape et la mauvaise Toi de la cour de France.
(3) \\ ne pouvait pas exciter plus expressément Créquy à engager une lutte ouverte et violente avec le gouvernement pontifical.
qui avait déjà, une autre fois, fait passer derrière votre palais une chaîne de galériens, y devait mieux penser; que quand on lui aura fait un affront à lui-même y il faudrait qvUil le but, que peu s'en fallut celle fois même qui ne Tait déjà reçu ; qut les rois ont les mains longues et que leur puissance ne finit point avec leur vie; que pareilles insultes et petites finesses romanesques peuvent gâter de grandes affaires et faire entrer dans des engagements de part et d'autre, où le pape ne peut gagner que des chagrins, ce qui n est pas le compte de ses parents ; que le roi est le prince du monde le plus sensible et le plus délicat et qu'il est le plus dangereux d'offenser; et enfin je lui ai insinué que ion pourrait, en un besoin^ mettre Rome sens dessus dessous, parce qu'il est certain que tous les ambassadeurs se joindront à nous, et nous à cux(i), en des cas qui peuvent être communs aux uns et aux autres, et que, par toules rai* sons^ ce chemin-là ne valait rien pour ceux qui semblaient y vouloir marcher. Sur la chaîne des galériens, il a répondu qu'il fallait donc faire changer le lieu des prisons de Corte Savella; que, si on était allé chercher ce chemio-là exprès, on pourrait croire qu'il y a eu du dessein, mais que c'est /'ordinaire et le seul par où Ton puisse aller sans chercher de grands détours, ce qui ne se peut pratiquer avec l'honneur du pape; et à Tinsinualion de la jonction des ambassadeurs il a témoigné que le pape demeurerait toujours msdtre et n'avait peur de personne dans Rome. La conclusion a élé que nous écririons tous deux sincèrement et fortement pour faire éviter de semblables inconvénients, lui demeurant néanmoins toujours dans la protestation que le pape avait droit et voulait faire exercer son autorité dans Rome indistinctement en tous lieux. ))
Le même jour, Lionne rédigea, sous le nom du roi, une dépêche à Créquy, aussi peu noble de style et plus menaçante que la première (2) : On a fait cela, dit Louis XIV, « probablement par le seul motif devons choquer et devons aigrir. » Comme un simple cardinal doit craindre de m'offenser, « on
0) Dans TafTaire des Corses, Créquy oe trouve pas un seul ambassadeur pour se joindre à lui.
(2) 28 JuiUet 1662. Rome, 14S.
ne peut presque douter » que le cardinal Impériale n'ait « reçu un ordre secret de ceux qui lui peuvent commander, ou qu'au moins ils ne lui aient fait connaître qu'il leur fera plaisir de vous chicaner. » On dira sans doute qu'aucune loi écrite ne détermine l'étendue de la franchise, et que le pape veut exercer partout sa justice ; mais on peut répondre par Tusage, qui met dans la franchise tout ce qui peut être vu des fenêtres. On ne peut imputer « cette petite et basse supercherie quau maltalent qu'ont les parents du pape que vous ne les ayez point visités... Ce jeu néanmoins, s'il avait à continuer, ;?ow/T«t7 devenir à la fin un jeu dangereux pour eux et pour t instrument qu'ils emploient; car vous savez que, naturellement, /e ne suis pas endurant, et que j'ai de quoi me faire respecter et par eux et par de plus puissants qu'eux... » Si les parents, après votre visite, « au lieu de ressentir comme ils y seront obligés, abusaient de leur pouvoir dans Rome et du crédit qu'ils ont auprès du pape, pour vous traiter autrement qu'ils ne doivent, comme je tirerais de là une conséquence infaillible que Sa Sainteté n'a aucune bonne volonté pour moi, je trouverais bien facilement les moyens, sans manquer au respect que je veux toujours rendre au saint-siège, de distinguer la personne du pape davec la chaire où il est présentement assis ; mais je veux croire que je ne serai pas obligé d'en venir là. » Il n'est pas possible que le nonce ait écrit que j'ajusterai tout et que je ne voudrai jamais faire de peine au pape ; car on ne lui dit ici rien de pareil, « et vous pourrez, aux rencontres, pour détruire cette impression, vous, laisser hautement entendre qu'il est vrai que j'ai beaucoup de zèle pour notre religion et beaucoup de respect pour le saint-siège, mais que, pour la personne du pape et celle de tout autre qui occupera sa place, je réglerai toujours ma conduite sur celle qu'on tiendra à mon égard. » Concertez-vous avec les ministres d'Espagne, afin d'intimider le palais. Communiquez cet ordre au cardinal d'Aragon, pour qu'il en écrive à Madrid. « Je suis certain que Ton n'osera vous attaquer ni l'un ni l'autre, ou que, si on le fait, ce ne sera qu'à la confusion de ceux qui l'entreprendront, les partis de France et d'Espagne, lorsqu'ils seront joints dans Rome, pouvant être facilement supérieurs à celui de la personne du
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pape, qui n'a qu'une puissance passagère, laquelle linit avec sa vie: ce que je ne suggère pourtant que dans les cas d'une absolue et extrême nécessité, vous recommandant au reste d'éviter toutes pareilles occasions, autant qu'il sera en votre pouvoir sans commettre ou préjudicier à ma dignité et à votre honneur, et surtout que vous ayez toujours la raison pour vous. »
De son côté, la turbulente famiylia de l'ambassadeur cherchait sans cesse querelle aux sbires, aux Corses et aux autres soldats placés sous les ordres du cardinal-gouverneur. Une des scènes qui causa le plus d'émotion dans la ville précéda le 20 août de quelques semaines seulement. Dans la nuit du 23 au 24 juillet, une patrouille de quarante fantassins, armée de mousquets, était au cours de sa ronde accoutumée lorsqu'elle fit halte au Campo di fiori, pendant que quatre de ses hommes allaient demander à boire dans un cabaret de la place Farnèse ; ils y trouvèrent le spadassin Papillon etd'autres Français, gnis de peu et sans aveu, qui avaient déjà la tête échauffée de vin et que le voisinage du palais de C ambassadeur rendait insolents (1). Ceux-ci insultèrent les soldats, les attaquèrent Tépée à la main, en blessèrent deux et leur enlevèrent quatre mousquets et deux épées. Le gros de la patrouille s'en aperçut trop tard et laissa les agresseurs rentrer au palais avec les armes dont ils s'étaient emparés. Les correspondants de Louis XIY et de Lionne les tenaient au courant de toutes ces rencontres. L'affaire de la patrouille, défigurée à plaisir, excita les moqueries de Louis XIV, qui écrivit à son ambassadeur (2) : « Le sieur de Lionne m'a dit ce qu'on mande dans diverses lettres de la prudence qu'ont témoignée les quarante soldats du pape qui ont abandonné les quatre mousquets et deux épées à un Français tout seul (3) qu'ils avaient entre-
(1) Ces mots sout de Ktiguier-Dediuaraid, p. 8.
(2) 18 août. Rome, 146.
(3) Le roi dési;^ue aiusi le maître d'escrime français Papillon, chef de ees gens de peu et sam aveu dout il était toujours suivi. Les relations françaises varient sur le nouil)re de ses compagnons dans celte nuit. Régnier dit guatfe Français (p. 8); Créquy, deux (18 août. Rome, 146); les Mémoiretàxi cardinal d'Ëste s'expriment aiusi : « ... Un maître d'escrime, qui fréquentait arec les gens de M. Tambassadeur, buvant un soir dans uu cabaret auprto la place
pris de maltraiter, des qu'ils ont vu quil n'était pas d'humeur de le souffrir. Cet incident fera peut-être connaître au cardinal Impériale qu'il ne gagnera rien à harceler la nation avec les braves gens qu'il a sous son commandement. Recommande2 surtout aux vôtres qu'ils aient en toutes rencontres la raison pour eux et qu'ils se contentent de résister aux violences saiifl en commettre. »
Le duc de Créquy ne modérait même pas sa colère en présence d* Alexandre VIL Le îionce Piccolomini en ayant fait des plainteSi Louis XIV écrivit à son ambassadeur : Le nonce prétend, au nom de Sa Sainteté, « que vous vous êtes emporté à la braver. On a tâché de lui faire connaître que le pape ne pouvait avec raison se plaindre que de lui-même, de Taversion comme inviticible qu'il a, ou qu'il témoigne, à m'accorder les choses que je lui demande, et que ce n'était nullement manquer au respect qui lui est dû, de lui déclarer que vous seriez obligé de me faire savoir qu'il avait refusé, selon sa coutume, toutes les instances que vous lui aviez faites de ma part. » — « Le nonce m'a vu, disait à son tour Lionne ; la substance de sou discours se réduit que, de la manière que vous parlez au pape, si vous la continuez, vous ne tirerez jamais aucune grÀce de lui. Je l'ai soutenu comme je devais, et lui ai dit que^ d'une façon ou d'une autre, nous n'en attendrons gnhte davantage. Il prétend que vous ayez fait une protestation à Sa Sainteté^ quand vous lui avez dit que vous ne voyiez pas de moyen d'établir l'union etlabonne correspondance entre elle et Sa Majesté. » — Le pape vous a dit qu'il m'avait fait une grâce qui en vaut cent. Il n'a pas voulu parler du bref de minorité pour mon fils le chevalier, mais de la dispense d'âge pour mon abbé, qui avait neuf ans : sans doute elle peut compter pour deux; « mais de la multiplier jusques à cent, il faut la regarder avec des lunettes de Galilée, et se souvenir peu qu'en lui faisant lever l'exclusion par un courrier exprès
Faroèse, prit querelle avec ceux de la patrouille, les désarma et les fit fuir, ce que M. l'ambassadeur ayant eu, il Tenvoya hors de Rome et fit rendre les «raies îivec protestation qu'il n'approuvait en aucune façon nue telle action» (t. H, p. 105). Le procès-verbal de la police romaine dit quinze. (Régnier, Ptkeea juaiificatives^ p. 24.)
308 CHAPITKK SbiPTIÈUE:
que je dépêchai à la cour durant le conclave, si jen*eusse fait cette diligence, et que je ne r eusse appuyé autant que Je /fc(l), il en serait sorti cardinal (2). »
L^ambassadeur recevait toujours au palais un bienveillant accueil. Le 18 août, Alexandre VII, quoique malade, tient à lui donner Taudience accoutumée du vendredi. Créquy fut seulement prié d'éviter tout sujet pénible ; mais il n'eut aucun égard à cet avis. Il parla aussitôt de la visite des parents, et trouva mauvais que le pape tournât court. Sa Sainteté était dans son lit, écrit-il au roi, et me montra dabord « un visage assez riant... Je commençai par lui témoigner que j'avais eu une extrême joie de ce que vous m'aviez permis de voir ses parents, ajoutant que, comme c'était une chose dont vous eussiez pu vous dispenser, si vous eussiez voulu la disputer par le droit et par la coutume, il me semblait que, de la manière dont elle s'était passée, il était bien plus avantageux à Sa Sainteté que vous vous fussiez relâché à sa considération particulière, que si vous n'eussiez fait que suivre un usage que vous eussiez trouvé établi et qui eût été sans contestation. Elle me répondit à cela qu'elle avait toujours bien espéré que Votre Majesté ajusterait cet incident, et passa ainsi légèrement sur cette atfaire, dont je fus assez surpris... » Le cardinal Chigi, que je vis ensuite, me « parut entièrement ouvert et me dit que ses parents et lui n'oublieraient jamais Thonneur qu'il avait plu à Votre Majesté de leur faire. . . », et je reçus do lui de bonnes promesses (3).
Deux jours après (4), le dimanche 20 août, vers vingt-trois heures de Rome (o), trois soldats corses se promenaient dans le Trastevere(6), se dirigeant vers la porta Settimania, lors-
(1) Mensonge d'une audace inouïe. U surfit de renvoyer aux nombreuse» lettres de Lionne, citées dans notre récit du conclave.
(2) 4 et 11 août. Rome, 146.
(3) C'est la preniiùre dépôche datée du 21 aoiU : elle était écrite d'avance, on attendant le départ «lu prochain courrier. Il y en a une seconde, de la môme date, racontant l'événement du 20 août.
(4) Voir la Dissertation publiée en appendice à la un du volume.
(•>) Sept heures environ du soir à Paris, dont le soleil traverse le méridien 45 minutes après avoir passé à celui de Home. (ti) Le lecteur est prié de suivre ce récit sur un plan de Rome. La rue
que, auprès de Téglise de Sainte-Dorothée^ trois Français les apostrophèrent grossièrement. Après un échange de paroles fort vives, les Français reprirent leur marche pour passer sur la rive gauche du Tibre : ils n'étaient pas encore au ponte Sisto qu'ils revinrent sur les Corses : ceux-ci se retournèrent et firent face à leurs agresseurs. La foule sépara les deux groupes avant qu'ils en vinssent aux coups, et les trois Corses poursuivirent leur chemin. Les Français, qui avaient déjà Tépée hors du fourreau, traversèrent le pont et rencontrèrent d*autres soldats qu'ils traitèrent de : b... do Corses ! espions du pape ! Ils frappèrent même l'un d'entre eux; ses compagnons, allant à son aide, repoussèrent les assaillants jusqu'à larueGiulia, devant une porte qui mène aux écuries et au jardin du palais Farnèse, puis ils rentrèrent à leur caserne, située auprès de la Trinità de' Pellegrini. Les trois Français appelèrent les palefreniers et valets de l'ambassade, qui sortirent en grand nombre, munis d'épées, de bâtons et de fourches. Cette troupe descendit la rue Giulia et marcha vers le pont, où elle espérait retrouver les premiers soldats. Ne les apercevant pas, elle erra çà et là et se jeta sur deux autres Corses, qui n'avaient eu aucune part aux scènes précédentes : l'un d'eux fut grièvement blessé avant même d'avoir pu se mettre en garde, et l'autre échappa, non sans peine, aux mêmes violences. La nouvelle do ces attaques répétées parvint de proche en proche à la caserne de la Trinité, où elle causa beaucoup d'émotion. Vainement le capitano présent défendit à ses hommes de prendre les armes et de sortir; la plupart des soldats se mutinèrent et, après une délibération tumultuaire, décidèrent d'aller au secours de leurs camarades ou de les venger : les plus sages ayant fermé la porte, les autres escaladèrent les grilles et les murs, marchèrent en confusion vers
Ginlia, arrivant ou coin de Farnèse le plus rapproché du ponte Sisto, rencontre une foutaiue qui jette son eau par un juoscherone, d'où fut nommée Ja rue qui monte de la rue Giulia à la place Farnèse, Il y a quelques années encore, la rue Giulia quittait son nom, nu môme endroit, pour prendre celui del FoQtanone, d'une autre fontaine qu'on a déplacée provisoirement pour endiguer le Tibre aux abords du pont. Une plaque posée récemment sur le mur porte les mots : « Via Giulia, giààe] Fontnnone. » J'écris rela sur le Heu même, en 1886.
le quartier des Français, se répandirent autour du palais de Tambassadeur et tirèrent au hasard. Trois passants, un Italien, un Français et un inconnu, furent tués; d'autres furent blessés. Le duc de Créquy, rentrant alors chez lui sans cortège(l), monta sur la terrasse pour se rendre compte de ce qui arrivait, et des balles, dit-on, sifflèrent à ses oreilles : la nuit tombait ou même était tombée tout à fait, et il n'avait pas été aperçu. L'ambassadrice, qui avait quitté Farnèse de bonne heure (2) pour visiter plusieurs églises, revenait avec deux carrosses seulement et sans être précédée de torches. Elle sortait de Saint-Charles ai Catinari et s'engageait déjà dans la rue des Guibbonari, lorsque des soldats corses, arrêtés à un carrefour et entendant le bruit dos chevaux, sans distinguer les objets ni les personnes, crièrent : Qui va là? Arrière! et firent une décharge qui blessa mortellement un page de la duchesse. M"® de Créquy rebroussa chemin et se réfugia chez le cardinal d'Esté, à son palais du monte Giordano ; mais, grâce aux mesures prises par le gouvernement pontifical, le désordre fut bientôt apaisé, et la duchesse put rentrer chez elle, en traversant la grande place Farnèse, au milieu des témoignages du plus grand respect.
Le cardinal Impériale, gouverneur de Rome^ et don Mario Chigi, chef des armes, avertis par la clameur publique^ n'avaient pas perdu un moment pour arrêter le désordre : on pouvait craindre que les soldats mutins ne trouvassent des auxiliaires dans quelques sbires souvent maltraités par les Français, et même parmi les malfaiteurs et gens de mauvaise vie qui, à l'approche de la nuit, venaient chercher leur refuge accoutumé dans le quartier de France. Les chevau-légers, dirigés par le frère du pape, cernèrent le lieu du tumulte, et la sécurité fut bien vite rétablie autour de Farnèse, commedans Romo tout entière. Ces soins ayant réclamé la présence de don
(1) « Il rentrait chez lui avec peu de suite, parce que, au sortir d'une visilo de cérémouie qu'il avait faite à la princesse Borghèse, il avait congédié tout son cortège. » (Régnier, p. 13.) — Et Créquy lui-même ; « La plupart demen gentilshommes étaient avec M. le duc Cesarini, qui les avait prié» à souper, n (Dépftcbe du 21 août 1602.)
{'2) Hegnier, p. 13.
Mario au milieu des soldats, il avait fait porter sans retard au duc ses excuses et ses regrets : son gentilhomme ne put pénétrer jusqu'à Créquy et se retira, non sans avoir entendu discuter sérieusement si on ne lejetteraitpas par la fenêtre (1). Les Français avaient été les agresseurs ce jour-là, comme dans toutes \es rixes précédentes; mais un petit nombre des soldats corses avaient excédé les droits de la légitime défense. C'est ce qu'Alexandre VII reconnut aussitôt, et son langage ne varia jamais, ni dans ses brefs à la cour de France, ni dans ses allocutions au consistoire. Après avoir constaté que les Caorses vaientété provoqués, Cor si plus semel convicits et insultatîonibus provocati, il n'hésilait ni à déplorer, ni à condamner leur tantum scehis; et la vérité tout entière est dans ce passage de Tun de ses brefs ; Vix expnmere possumus Majestati Tuse quem gravent animi dolorem perceperimus ex successu tîirbarum qiiœ^ ortœ ab injuriis et aggressionibus quorumdam exfamilia diicis Creqiiii adversiis milites corsos^ eorum furorem ita concitârunt ut sans fines naturalis justdeque defensionis plurimtim excessejnnt. Aussi un courrier porta sans délai au nonce Piccolomini l'ordre d'offrir à Louis XIV les réparations qu'exigeait la dignité de sa couronne, et neuf cardinaux furent chargés sur-lo-champ de préparer les articles dont on pourrait convenir avec le roi : cette congrégation extraordinaire compta parmi ses membres Rospigliosi et Azzolino, si notoirement favorables aux Français, et le pape en confia la présidence à Sacchetti, l'ancien ami de Mazarin, le candidat préféré de-la France dans les conclaves de 1644 et de 4655. Dès la première heure, le duc et la duchesse avaient reçu de tous côtés les marques d'une juste sympathie. La reine de Suède notamment, qui était alors en relations étroites avec eux, offrit à Créquy ses offices pour obtenir satisfaction ; mais, connaissant trop bien le caractère de Tambassadeur, elle lui recommanda « de n'écouter pas ses premiers ressentiments en cette occasion, ni ceux [le cardinal d'Esté] qui vondraient lui aigrir l esprit à la vengeance ^)^ et l'adjura « d'user de toutes les précautions qui sont nécessaires à ne s' embarquer
f\) Mémoires du cardioal d'Esté, t II, p. 110.
pas dans une affaire qui pourrait avoir de mauvaises suites ( 1 ). » Voici comment le duc se conforma aux conseils de la reine. Un consistoire devait se tenir le 21 août pour l'expédition des affaires courantes de l'Église. Créquy défendit à la faction française d'y paraître : un seul cardinal, Orsino, désobéit et brava le courroux royal, qui ne larda pas à le frapper(2). Le même jour, l'ambassadeur délibéra s'il ne ferait pas attaquer les Corses par ses gens ; mais il fut arrêté par cette considération que « quand, par une furie française, on pourrait venir à bout de poignarder tout le corps de garde des Corses », on aurait devant soi la garnison entière et qu'on risquerait « un saccagement général (3). » Le cardinal Chigi^ ayant demandé deux fois l'ambassadrice, qui recevait publiquement toutes les visites, se vit refuser sa porte, sur Tordre exprès de l'ambassadeur (4). Avant de se faire annoncer chez le duc luimême, ne voulant pas s'exposer à un affront qui eût tout aggravé, il le fit pressentir par la reine de Suède : Créquy « ne donna aucune parole, lui étant indifférent de le rassurer de ses craintes (o). » Cependant, sur le désir du pape, le cardinal se
(1) Régnier, Preuvca.p. 3.
'2) « Le cardinal Orsino ayant, par de mauvaises raisons, méprisé rinstaDce que lui avait faite le sieur ambassadeur de n'aller point au consistoire qui 8*est tenu le lendemain de cet assassinat, comme déjà, en plusieurs autres occasions, il n'a tenu compte de ce f[U*ont désiré les ministres de S. M., elle désire que le sieur de Bourlemont... aille dire de sa part au sieur cardinal qu'il ait à ôter à l'instant môme de dessus la porte de son palais les armée de France et qu'il lui remette le brevet de la Comproteclion de cette couronne pour le renvoyer ù S. M., laquelle ne veut pas plus longtemps avoir dans son parti une personne qui, dans les occasions qui s'offrent de son service, a accoutumé de montrer qu'il ne lui est gu^reà cœur... » {Mémoire du roi au sieur de Bourlemonty 30 août 1662.)
(3) Régnier, p. 19 et suiv. — Créquy au roi, 21 et 22 août 1662.
(4) « Le cardinal Cbigi envoya deux fois bier demander audience à ma femme, mais je la lui fis refuser. Pour moi, s'il me veut venir voir, je le verrai. » (Créquy au roi, 22 août.)
(o) Régnier, p. 23. — « La reine de Suède me demanda si je recevrais le cardinal Cbigi en cas qu'il désir.^tde me voir : je demeurai dans les termes de lui dire que je ferais ce que je jufferai.s à propos pour votive service^ ne voulant pas ni'o a vrir davantage atin de n'ontriT en parole de rien. Elle me pressa ensuite de lui dire si, lorsqu'il viendrait cbezmoi, je ne lui ferais pas quelque affront, ajoutant qu'il apprébeudait de se commettre sur cette incertitude. Je lui répondis que je ne prétendais point donner aucune parole à S. M. ; quMi m^était
rendit sans condilion chez le duc et lui exprima, dans les meilleurs termes, sa douleur de ce qui s'était passé : « Je lui dois celte justice, dit Créquy, qu'il me parla comme un homme touché et presque la larme à Tceil; mais, après tout, ne s'étant point mis en devoir d'autre chose que de me faire des excuses dans une aiïaire où les réparations les plus grandes ne le peuvent être assez, j'ai cru avoir sujet d'être plutôt scandalisé que satisfait d'une telle visite (4). » Les excuses présentées à l'ambassadeur par le neveu du pape en personne étaient la première et la plus éclatante des réparations, et Créquy ne devait imputer qu'à lui-même de ne l'avoir pas reçue plus tôt. La Congrégation d'État délibérait sur les autres satisfactions, et l'accommodement, qu'il était facile de conclure en quelques jours, ne fut rendu impossible que par la conduite odieuse de l'ambassadeur et de sa cour.
L'ordre à peine rétabli dans Rome fut troublé de nouveau par les Français. Le duc feignit de croire qu'on voulait prendre Farnèse d'assaut, s'emparer de sa personne, et il renouvela les scènes dont le cardinal d'Esté avait donné l'exemple en 1660(2). Il amassa ostensiblement dans son palais des muni-
indifférent ce que le cardinal Cbigi pût craindre ou penser do moi, » etc. (Créquy au roi, 28 août.)
(1) 28 août. — Régnier, p. 24.
(2) « Il fallait encore seconder^ le génie de M. le duc de Créquy Us [le
cardinal d*Este et Tambassadcnr] furent doue d*avis de voir venir les autres [le pape et ses mluistres], et cependant de mettre quelques geus dans le palais Furnëse plutôt pour mettre Va/paire en réputation et faire connaître au pape qu*OQ avait sujet de se déiiev de ses déportemetits que pour faire aucune entreprise. En effet, lorsqu'on vit M. Vamhassadeur marcher armé et plus accompagné qu^ à C ordinaire y \q pape lui ayant fait demauder à quel sujet, S. Exe. lui fit dire qu'il n'avait pas occasion d'être en sûreté en suite de ce qui s'était passé et que, quand S. S. pourrait justifier de n'avoir ni lui ni ses parents aucune pari à faction et quand on lui aurait donné toutes les paroles du monde, elle ne devait pas pour cela user de moins de précaution puisque, quand on en serait assuré du côté du papi^ on ne l'étnit pas pour cela du côté de ses soldats. » (Mémoires du cardinal d'Esté , t. Il, p. 114.) Mais le rétlacteur de ces mémoires ne cite pas uu seul fait postérieur au 20 août, et justifie ainsi les plaintes portées par le cardinal Cbigi contre Créquy, dans ses deux lettres à IJonne du 30 août et du 1^' septembre : « II signorc ambasciatorc, poco dopo il giorno del successo, uscî incognito con poca comitiva, e fu stimato communemente atto degno dcilasua prudenza. non havcndo di che timere. Mapoi d'improviso, senxa sapersene roccasione. [le génie de l'ambassadeur était alors «econcfé
lions de guerre et des approvisionnements de toute espèce, comme à la veille d'un siège, appela auprès de lui tous les avenluriers et parcourut la ville entouré d'un grand nombre d hommes armés : « Je suis sorti trois fois depuis cette belle affaire, dit-il : la première, avec peu de monde, et, les deux autres, /br^ bien accompagné, ce qui est vu fort mal volontiers de Sa Sainteté; mais, s'il ne fait sortir les Corses et s'il ne donne sa parole au cardinal d* Aragon (1) qu'il y aura sûreté pour moi et pour ma femme, je continuerai toujours d*aller avec la même comitive (2). Il a prié MM. les évéques de France (3) de me dire qu'il y avait toute sûreté, mais je n'ai point voulu l'accepter, voulant que ce soit un ministre public qui me la donne, ce qui est, ce me semble, assez extraordinaire, sur quoi j'insiste fort(4). » Quand le cardinal d'Aragon
par le cardinal d'Esté], ammassô Ji luoltagcnte, fece trasportar armi nel suo palazzo e uscî coq graa comitiva d'armali a cavallo e a piedi coa pistole e carabine, e cou carozze dielro pieue d'altr* anni da fuoco. Nel buo palazso si fà levalu publica di gento, si è po:i>ta iosietne gran quantità di muoiziooi d'ogni porti^ arnii in hasta, moschetti, e fino si sono per sua parte o de Buoi partiggiani cercate délie granate a bombardier!, uscendo del contiauo dal suo palazzo voci c minaccie d' attiicchi e d'attuntati. » (30 août.) — Voici ce que le cardinal d'Esté cl Créquy (Miiendaieot par quelqueft gens appelés à Farnëse : tt Dentro il palazzo di S. E^c. ç^Vi huomini erano al numéro di seicento senza ia sua famiglia^ che è di dugent huomini. Si parlava di fare uoa compania di civalli, e S. Eco. e i suoi adherenti ne havevano ben taoli, da poterli far montare in un tratto... E ben che il signorc cardinale d'Esté neir appareuxa affetta3se di andar con pochi staffieri e di non muoversi, era ben noto cbe non lasciava cosa intentata allô stesso fine, e per la mano e autorité sua, vi era giusta cagione di sospettare ancora più di quello che pote^a vedersi... m (!«' septembre.) — On voit que la cour pontificale était bien informée et n'exagérait rien. — (Rognier, Preuves, p. 17 et 48.)
(1) Chargé des aiT.iires d'Espagne à Rom*».
(2) Cornitiva, cortège.
t^3) Les évoques du Piiy et de Soissons, qui poursuivaient alors, à Rome, la béatification de Franeois de Sales.
(4) Ces provooalious causèrent un grand scmdale, que la cour de France voulut plus tar 1 liissiniuler ou justifier : Créquy éluda longtemps les explications qu'elle lui demandait, il avait tourné en dérision les feintes alarme» du pape, à propos de cinquante ou soixante pauvres Français, poursuivis et outroffés' par tout Home et rrfwjii^s à Fm^nèse, (pii naturellement était le véritable asile de tous ceux de ia nation : c'est ainsi qu'il désignait les gens de sac et de corde qui remplissaient «on quartier et dont il fit déguiser plusieurs en pèlerins l Pressé de questions, il avoua (demeurant encore bien loin de la vérité] qu'il avait, outre sa famille « assez nombreuse », non plas seulement dn-
lui demande, au nom d'Alexandro, les motif:^ do rolto conduite, il répond que sa vie est en danjror el que tii,r-srpf f\)r>r.v ont ordrede le tuer {{), Le cardinal Sacchetti viiMU Tinfonnor que les Corses seront désormais casernes àrauUvhoul de la ville: il déclare qu'il peut passer aussi par là et que celle pi*i^caution ne suffit pas. On presse le proct'^s el on mel A prix la tête des plus coupables : Créquy prétend que u ceux don! len Corses ont suivi les ordres » ont procuré leur évasion ; (|ue « len informations ne vont à rien », et que c'est ajouter « lu nnlh»rie à rinjure »> (2). La reine de Suède et Ijinihassadeiir de Venii*i» sUnterposent, mais il rejette une médiation, si opportune enpendant en une affaire que les ressentiments porsonneU n(« manqueront pas d'aigrir. Le gouverneur de Ilomn défetid avec raison aux habitants de concourir aux enrôlements, nnx autroH préparatifs de guerre que font les Français, et qui sont une injure et une menace contre le pape : Oéquy s'enolfenHe. On in^lruit le procès de Cesarini, sujet du pape et mtitw. f/onfalonirr du peuple romain, qui s'est vendu depuisloni^tempsà l;i Prancf^f.l), qui participe aux armements du palais Farn^se, qui f^xcite la populace contre le gouvernement pontifical et qni fiffrira Wioutôt à Louis XIV de lui livrer une partie de TKlal fccl/î^ias tique(4) : Créquy le déclare protégé de la France er le «»Oîi%f rait
quanle oa iO{iaiitiî,iBai4 < troU e«aU Fr%nç%îs,,,, Ufm Hr(n*in pnr lui d^t hr>n* moasqnetoiiff, oa 4e fuHls et de moasquetii », ti dont ii menait pur U ville une cemiaîme, xwêc œaat^anx de iea livrées. (Au roi, 2 iieptembre et 2 /w totire; à LioanCr 29 septembre If^^â. ftom^, liT,, On pent renwiMffi'^r d^tillenr^ Il rHktmndé ramb(u«a>ieur, qoi parle jieal'>,fn^nt d4 ^^ fomiil*. «^t <U4 Fna çaU amitaiw, ea vt tai^aat :4iir \*.% ^\f\t\2*.t\ x**\f^\\A^ \^. Uv^a ■V»t^.ii pHi* U> eardinal dXtfe et par liii-ai«^m>>.
(1; As ra«r ^ ^-)At.
{i] Bcfiri«r. pw iS.
3) « II iofBk. Ce«arxna tn'ent 7i»n»i tronv»»r jK/'ir m^. «lir-î OFiirt '1fln<< :♦» 1»»fl'*»»m goll • CffBihrTWiir antre parti, lymt ^uj^.t -le <»r'»i^», t i*^ W. :« 'Mr-lina. \atoin*. ^K a *ja -illîiire entrai l»»s main^. n»» liii *a<. pa^ fA-^vriai»^. ■ i •,^IH»», !•» leon fflSrsiutft ptt*7oaaeiH. * w. nit^ priait l^'i^rT» i V. R. •lu'n wihJn^»». •■•••^ pttJÂMi <fe K voir bmatùc «tn •*ti* î«» 'ioir'>!r ^^^.x'-i'.c ,4 i«fin«v 'wnim*'! .1 >p >iiK't'Je'fiiir*t'ti>^Ciiut mn p«)nvo!p. • ï! ii»m;iiiii,». \w^. .nii»»innitf .>oii<* Ihh »h>ïi»'îiu,-
les ss&wncteim tu .*^i i«ir .»» nin»rni» \\->\ iiii» ,**^ •»**iijir'iip« ."'iniJniiH. .i«*'*'<r.' du 3fi;}ft.. 'Le ^. Qimi»aii iMns.irn i' ,riiri»»r '»i.';') /?ow*» ;r
^i Tiiâsi «ieiis .ie ^m in m tir ^m •«ha »»î;i'»a t ;» «.,iir |.. .•?'in^-*i ' »'ii "'»ny' (|ii4iii<9K <infti*'ipiniatreté ie va ji'n-^-'a •- oh**»* 'i)»"/*» ^ Vf » jii«F,,y,if im.-
à la justice (1), avec d'autres barons romains qui ont imité» conduite.
Sans attendre les instructions de sa cour, l'ambassadeur, pressé par le cardinal d'Esté, annonçait rintcnlion de quitter Rome et m(>me les États de 1 Église (2). Il fut retenu quelque temps par l'abbé de Bourlemont, qui lui disait : Si des ministres étrangers sont jamais sortis de Rome sans ordres, c'était pour des actes ou des déclarations du gouvernement pontifical contre le prince ou son représentant; « mais^ lorsque le nom du prince ne paraît point, et qu'il n'y a d'autres craintes que des insultes de gens sans aveu et sans commandement des puissances, M. l'ambassadeur est assez fort pour les bieo battre avec sa seule famille et se garantir de toutes choses, jusquesàce que le pape, par sa sage conduite et prudence, donne les ordres nécessaires pour empêcher de telles entreprises, ainsi qu'a commencé à faire Sa Sainteté (3). » Ces discours ne prévalurent pas sur les instances du cardinal modénais, dont les conseils réglaient toutes les actions de l'ambassadeur (4). Voici ce qu'avoue le secrétaire français de ce prélat, rédacteur de ses Mémoires (3) : « M. le cardinal d'Esté et M. le duc de Créquy étaient continuellement en conférence. Je ne dis pas ce que le premier aurait fait, si c'avait
armi'ie «lans Tltalie, un dos plus prouipts moyens de les mettre & la raison serait <io conduirr par mer cinq ou si.r. mille hommes en un lieu qui mappartient, cifjpe/t' Ardea,,,. et 01/ l* on pourrait facifement dé ff arquer la soldatesque.* (A Lionne, 20 avril 1003. Rome, i")i.) — n Si I«.'S cliosea allaient à iioc nipture oiivorto, po?p«'Mlaut la cliargo de grand gonfahnier du peuple romain et me sorvanl du niécontontcment dans lequel il est, à cause de la tyraDnie aTec laquelle il est traité, je pourrais fotjfir/er à une sou/cvation et me rendre maître dans HomCf en cas que S. M. apréAt de me donner deux oa trois mille chevaux et de bons cliffs pour les commander et faire paraître quelques vaisseaux en mer du coté de Cività-Vecchia. » (Au môme, 2 mai 1663. Rome, 155.)
■I) Régnier, p. 28. — « lu qucsto stato di cose il popolo iotimorito chiedera l'armi, o d' esser difeso; e nndavano i capi de' rioui a farne in Campidogtio istanze al Senatore. I haroni Irattavano di armare, ulcuni per difesa propria : allri erano in sospetto di ccrctir sotto queato pretesto ancora quello che mena doverano. » (Le cardinal Chiixi à Lionne, 1er septembre 1662 )
[-2) Dès le 22 août, BourltMiiont écrivait à Lionne : « Certaines personnes • portent l'ambassacleur à ipiitler Rome.
(.S) A L'onno. 22 août. Home, 140.
1 i) Au roi, 21 août.
(5^ T. II, p. 113 etsuiv.
été son différend et de ce que j'enlendis là-dessus de lui ; et on ^ peut juger de ses résolutions en celte rencontre par ce qu'il ^ avait fait dans son dernier démêlé (i)... Les persuasions [de ' la reine de Suède] firent quelque coup sur Tesprit de M. Tam- "' bassadeur et déjà il commençait à ne paraître plus accompa- *• gné de gens armés. Mais M. le cardinal d'Esté , qui voyait où cela allait, en eut un sensible déplaisir. Il savait qu'à la cour de Rome on a la maxime d'Archimède : Da locum iibipedem figam etterram movebo; que, si on se relâche dans un point avec eux, tout est dépêché; que Sa Sainteté et ses parents feraient entendre à tout le monde et surtout en France, que M. de Créquy lui-môme aurait connu et avoué, en désarmant, qu'il n'avait rien à craindre à Rome, et que, par conséquent, ce qui s'était passé avait été une pure disgrâce, où le gouvernement n'avait aucune part; qu'il lui en viendrait à lui-même du désavantage, comme ayant été l'auteur d'une résolution où il n'y avait pas du fondement. Nonobstant ces considérations M. le cardinal était presque résolu de laisser aller les choses, et m'en parla même en ce sentiment. Je vis bien où allait le discours qu'il me tint, c'est-à-dire qu'en se déclarant à moi : Lasciero fare^ il voulait que je fisse passer à M. de Créquy ses réflexions. J'en profilai bien, et, sans attendre autre ordre sur sa déclaration, je fis pénétrer à M. l'ambassadeur toutes les suites et dépendances du conseil qui lui venait d'ailleurs et les sentiments de M. le cardinal là-dessus. Son Excellence ouvrit les yeux et s'unit plus que jamais à Son Altesse. »
Grâce aux mesures énergiques du cardinal Impériale, l'am*^ bassadeur français put braver le pape pendant dix jours, sans que personne relevât ses défis, sans que le duc ni le moindre de ses valets eussent à se plaindre d'une voie de fait ou d'une parole (2). Mais le rôle qu'il s'était donné ne pouvait être
(1) Oq a va plus haut les exécrables violences, commises pat* ses ordres en
(2) Le gouverneur et le chef des armes répétèrent les mouvements de troupe qui leur avaient si bien réussi pour arrêter le désordre dans la nuit du 20 au 21 août, lis firent occuper tous les points stratégiques qui commandaient le quartier de Tambassade, afin d'étouffer dans sa naissance toute tentative d'agitation, de quelque côté qu'elle vînt. C'est ce que Créquy raconte lui-même avec dépit, et en donnant un nouvel exemple des travestissements que «a
longtemps souLenu. BieulôL tout le monde s'écarla de lui. en condamnrint ses extravagances. Il confessa lui-même au roi qoe le seul approbateur de sa conduite était le prince modénais, dont il suivait aveuglément les avis intéressés : « Quoique le procédé, dit il, de M. le cardinal d'Aragon avec M. Tambassadeur de Venise, dans ta conjoncture présente, ait été honnête, je ne laisse pas de voir que Tun et Tautre agissent fort froidement, de sorte qu'à bien parler, je ne puis compter ici que sur M. le cardinal d'Este(l). » Quelques jours après, nouvelles doléances sur son abandon : « M. le cardinal d*Aragon et l'ambassadeur de Venise en usaient fort mal dans ce rencontre, étant étrange que ni Tun ni Tautre n'aient jamais demandé une audience au pape (2). » Le duc et son conseiller se décidèrent à passer sur les terres de Toscane, et leur retraite' est ainsi racontée par le secrétaire du prélat : a Ils prirent donc, un beau soir, la résolution de sortir de grand matin, sans que personne sut où ils allaient, sinon quelques-uns des plus confi-
plume fait ^ubir à la viTiti^ : « V. M. saura, dit-il, que, toute TappUcatiOD de la cour (!•' Uoinc ayant ôVi <ie soutenir avec violence ce qui avait été vioiemment entrepris, elle avait faitv<Miir des troupKâ de tous côtés; qu'il était entré dans la ville quatre à ciii(( mille hommes de guerre, tant cavalerie qa'inlaatt;rie; que je m'étais vu cbatjue jour investi d*uu nouveau corps de garde. qu'où t'n avait mis huit ou dix autour de mon palais, qui ^'étaient retranchés avec di>s râteaux (rastelli, palissades) dans toutes les rues qui y aboutissent; qu'on en avait posé deux devant le logis de M. le cardinal d'Esté; qu'on ea avait onr'ore mis deux autres, Tun devant le logis de M. le cardinal Antoine, l'autre devant eeiui de M. le duc Cesarini avec de pareilles barricades. » (CM' quy au roi, 2 septt^mhie 1^)0:2. ^ — Voici la vérité ourles légitimes prëeantloDS du ^gouvernement ponliflca! : '< Ce n'est que trois jours après le départ de i'iim!)'issad(Mir que les sold.its sont entr«;s dans les nouveaux postes. Il est p.irli au moment où on commençait à poser les rasleili, et il avait été préalablement averti f{ue cette mesure était pnse pour sa propre s ftreté, pour prévenir toute lutte avec la populace; que d'ailleurs, s'il voulait désarmer, on ne
serait pas réduit à ces précautions Les nouveaux postes ont été posés, l'an
près de la prison de la rue (jiulia, et l'autre à Saiut-Aadrea délia Valle, et on ne les voyait p-is du palais Karucse... Quant aux cinq ou six mille soldats que le pape aurait fait entrer à Rome, ce sont seulcmeut cinq cents bommes de milice venus de Viterbe et de Velletri pour fiarder les portes de la ville contre les étraujLTers et ;^'ens sans aveu signalés par les autorités provinciales, comme se dirigeant sur Rome, beaucoup eu habits de pèlerins, etc.. » (Mémoire des ministres du pa;ie, envoyé par la voie du nonce de Turin et accompagnant la bref du pape au roi, du 22 octobre 1C62. [Eu italieuj.;
(1) 28 août.
(2) 2 septembre.
AFFAIHK DKS CORSES 349
dents : ce qu'ils firent le premier jour de septembre (1). » Le 4, Alexandre VII annonça en ces termes au consistoire le départ de l'ambassadeur : « En quelle confusion, en quel péril et en quel trouble il jetait nos sujets et la tranquillité publique par des amas d'armes et des levées de soldats, chacun de vous le sait. Dès qu'il fit entendre qu'il désarmerait pourvu qu'il eût parole de nous qu'il serait en sûreté, nous la lui donnâmes, lui faisant dire que ce que nous avions de troupes dans la ville suffisait pour ce sujet, mais que, s'il fallait, nous en ferions encore venir d'autres, et que toutes combattraient pour sa garde et pour son service. Il prétendit encore, après cela, n'être pas en sûreté, à cause du voisinage des Corses, et, quoique nous ne dussions pas avoir la même indulgence là-dessus, parce que tous les coupables ou étaient aux fers ou étaient cherchés pour y être mis, et que le lieu où étaient les Corses était Tancien quartier où ils avaient été établis pour la sûreté du Mont-de-Piété et pour celle des prisons publiques (2), nous nous laissâmes toutefois aller au sentiment de ceux qui nous conseillaient de retirer les Corses et nous mimes d'autres soldats en leur place. Il témoigna encore qu'il ne pouvait souffrir qu'il y eût des Corses dans la ville, en quelque endroit que ce fût : on lui offrit qu'on pourrait les en faire sortir, en les remplaçant par d'autres troupes. Mais cela ne servit de rien. Et. comme les levées qu'il faisait augmentaient de jour en jour, en sorte que nos sujets commençaient à ne se croire plus en sûreté et appréhendaient à tout moment de se voir exposés au meurtre et au pillage, 7iow.v avons été obligés de faire entrer de non ve lies forces dans la ville et de les distribuer en différents postes de côté et d autre, afin (|ue, s'il survenait quelque chose, ellespussent y apporter un prompt remède. Cependant notre très chère fille la reine de Suède... donna parole elle-même à l'ambassadeur qu'il serait dans une
(1) Mémoires du cardinal d'Esté, t. II, p. 122. — Régnier lui-môme déclare expressément qufl rambassadeur ne faisait rien sans la participation et le conseil du cardinal d'Esté (p. 20).
(2) Rien n'est changé dans cette partie de la ville. Le Mont-de-Piélé, avec la même destination, est inscrit dans un triangle quia pour sommets Farnëse> la Trinità de' Pellegrioi et San-Carlo a' Catinari.
entière sûreté;... elle essaya en même temps de lui faire prendre de meilleurs sentiments et de le porter à la tranquillité et à la paix. Tout ce qu'il y a (T ambassadeurs à Rome ont essayé aussi la même chose ^ et tous se sont acquittés admirablement bien de leur devoir^ mais tous inutilement (1), »
Au nombre de ces ambassadeurs était celui de Malte, le commandeur d'Elbènc, Français, ami particulier de Lionne, dont les lettres citées plus haut attestent les bonnes intentions du pape pour la France. Aussitôt après le départ de Créquy, Alexandre VII le manda au palais avec les autres ministres étrangers (2) pour leur confier sa douleur et son inquiétude, et la relation que d'Elbène fit à Lionne de son audience prouve avec quelle sincérité le pape cherchait un accommodemcDl honorable pour le roi. Quinze jours se sont écoulés depuis le 20 août : les actes les plus récents du gouvernement pontifical semblent à d'Elbène si peu offensants pour Créquy et pour la nation, qu'il regrette de s'être exprimé lui-même avec trop de colère dans une première dépèche (3). Quand je me suis plaint, écrit-il, qu'on fut << trop lent au châtiment d'un tel attentat, je confesse que j'étais en colère et outré de douleur, ce qui me fit écrire si chaudement. Il est constant que les ministres du pape donnèrent ordre à ces Corses que, si les Français ou les (jens de la famille de M. l'ambassadeur les allaient attaquer, de se défendre et d'empêcher qu'il ne leur arrivât pas le même qu'à la patrouille^ comme vous aurez su, quelques jours auparavant; ce n'est que la brutalité do cette canaille, qui n'ont pas su faire le discernement, qui leur a fait tirer sur des personnes à qui Ton doit toute sorte do respect. C'est pourquoi yV' voulais quà la chaude on en pendit quelques-uns et qu ensuite l'on vint à des excuses, comme Ton fait à présent. Vous connaissez mieux que moi le style de cette cour qui ne
(1) Rcgnicr, p. 31-33.
(2} D'Elbène fut reçu séparément par Âlexaoïire VII, un accès de goutte rayant empêché de se rendre au palais en même temps que ses collëgaes. (A Lionne, 4 septembre. Rome^ li6.)
(3) Du 2i aoî^t. D'Elbène n'avait cependant reproché aux ministres du pape que « d'avoir donné des commandemenis si absolus à des gcos brutaux et incapables de faire le discernement du bien et du mal et sur qui il fallait tirer », et d'avoir été lents à punir. [Rome, 146 )
fait les choses que lentement... » Le pape, m*ayant appelé au palais, « me parla, dans des termes extrêmes de douleur et de déplaisir, du malheur qui était arrivé; qiiil voulait donner toute sorte de satisfaction au roi et que, pour cet effet, il avait dépêché deux courriers en France; qu'il était très fâché que M. Tambassadeur fût parti d'ici, après lui avoir fait assurerqu'il y étaitentoute sorte de sûreté; qu'il avait fait venir des troupes ici pour la sûreté de la ville, pour empêcher les désordres qui y pouvaient arriver ; enfin^ qu'il ne serait pas en repos ni content quil n'eût donné satisfaction au roi. Il me fit ensuite de grandes plaintes contre M. le duc de Créquy, de sa façon d'agir dans ses premières audiences^ et du peu de respect qu'il lui avait porté, ne se voulant pas même mettre à genoux, si le maître des cérémonies ne F eût quasi comme forcé,.. Il faudrait faire un volume des plaintes qu'il me fit et des reproches que lui avait faits l'ambassadeur, si je voulais tout dire. Le pape me pria ensuite d'écrire à mes amis en France les véritables sentiments dans lesquels il est de donner entière satisfaction au roi, à quoi je l'exhortai beaucoup, puisque tout le tort est de son côté y arrivé par la brutalité des Corses. Il me dit qu'il s'en trouvait trente-trois ou environ de coupables qui avaient fui sur l'heure, et qu'il avait mis leurs têtes à prix, et qu'il ferait toute la diligence possible pour en pouvoir avoir entre ses mains quelques-uns. Je connus, par le discours du pape me disant d'écrire à mes amis, que cela voulait dire à vous et à M. de Souvré... M. le cardinal-patron me fit le même discours que le pape et me pria d'écrire à la décharge de Sa Sainteté sur ce sujet. Je lui dis que je le ferais^ mais qu'il fallait songer à opérer promptement et non pas à tant écrire ni faire de congrégations ; que, si F on eût pendu quelques Corses, selon l'avis de M. l'ambassadeur de Venise et le mien, les affaires seraient à présent bien avancées. Il me répondit que, sur la chaude, ils n'étaient pas maîtres de trois cents Corses armés, et n'avaient pas le pouvoir d'en prendre sans grand désordre (1). »
Mais le duc de Créquy avait eu raison de supposer qu'en
(1) 4 septembre 1662. Rome, 146.
LOUIS ZIV ET LB SAUIT-SIÈOE. — I. 21
France on ne se bornerait pas à réclamer une réparation légitime, et qu'on saisirait avec joie cette occasion d'humilier le pape et le saint-siège. Toutes ses dépêches avaient été concertées avec le cardinal d'Esté en vue d'enflammer le courroux de Louis XIV. La première débute ainsi : a Sire, je demande vengeance à Votre Majesté de l'assassinat qui fut commis hier tant en ma personne qu'en celle de ma femme.. ., » el il accuse directement le pape et sa famille : « Les précautions les plus sages, dit-il, ne servent de rien contre des geos qui veulent querelle à quelque prix que ce soit, et toutes les civilités que je leur ai faites, depuis votre ordre, n'ont fait que les rendre plus orgueilleux et plus hardis, au lieu de les faire devenir plus traitables... » Le lendemain^ il écrit encore : «... Il n'y a aucun doute que Fenlreprise d'avanthi(.»r liait été faite par le mouvement de cette cour et par son ordre... {[). » La nouvelle du 20 août fit éclater autour du jeune Louis XIV des sentiments dont s'alarmèrent les sincères amis de l'Eglise el de la monarchie. Lionne allait enfin venger ses mécomptes de 1635 : quoiqu^il n'eût pas encore le titre de secrétaire d'Éiat, c'est lui qui dirigea toute l'affaire depuis le premier moment jusqu'au traité de Pise. Toutes les pièces, sans aucune exception, sont de sa main : leur longueur est démesurée, inusitée même pour ce ministre dont la prolixité est célèbre, et elles sont rédigées avec une fougue, une furia telle qu'après plus de deux siècles le lecteur ne se défend pas sans peine contre la passion communicative de l'écrivain. Quand on parcourt ces monuments du passé, on est frappé, ce n'est pas assez dire, on est confondu de la témérité avec laquelle un prince catholique engagea cette lutte brutale el impie contre le chef de l'Église, sans aucun souci des dangers qu'un tel scandale faisait courir à la foi des peuples. Le courrier de Créquy avait gagné douze heures sur celui du pape (2). xVcceptaut aveuglément le récit de son ambassadeur, sans attendre aucune communication du nonce, Louis XIV répond sur-le-champ : « Le forfait de la milice du
(1) 21 et 22 août.
(2) Le roi à Créquy, 30 août.
pape contre voire personne, contre la personne de ma cousine, la duchesse de Créquy, et son carrosse, contre tous vos domestiques et tous les Français qui ont été rencontrés dans les rues, a des circonstances si atroces et si cruelles qu'il sera à jamais détesté par les nations même les plus barbares. » Supposant que <( ceux qui ont donné les ordres à cette canaille de commettre une si méchante action auront assez de crédit sur l'esprit de Sa Sainteté pour la détourner d'en faire un châtimei^t exemplaire, il lui ordonne de quitter une ville où Ton assassine les ambassadeurs et les ambassadrices, où Ton investit leur palais et où Ton tâche de faire main basse sur toute une nation qui a souvent tiré Tépée pour mettre les papes dans leur siège ». Il informe, en même temps, le duc qu il a déjà défendu au nonce de paraître à la cour et dans Paris, sous prétexte qu'il n'y serait pas « en sùrefé du ressentiment de ses peuples. » Piccolomini, ayant reçu ses dépêches, se rendit aussitôt à Saint-Germain, et, ne pouvant approcher LouisXlV, força brusquement la porte de Lionne, à minuit. Sa première parole fut « qu*il n apportait pas des justifications, mais des satisfactions y et qu'avant d'entrer dans aucun détail du fait, il voulait l'assurer que l'action des Corses avait déplu au pape autant qu'au roi; qu'il l'avait trouvée si brutale, particulièrement à l'égard de la duchesse de Créquy, que Sa Sainteté en était dans une colère dont il ne pouvait exprimer la grandeur; qu'il les châtierait sévèrement et que déjà, quand le courrier était parti, il y en avait neuf d'emprisonnés et qu'on continuerait encore d'autres captures. » Lionne osa prendre sur lui de déclarer que la rupture était consommée, et Louis XIV ratifia ce discours en écrivant le lendemain à l'ambassadeur : Lionne a répondu au nonce « que le premier pas que faisait le pape était bien de m'assurer qu'il voulait me satisfaire ; mais que, comme le cas était si atroce qu'on ne pouvait savoir si, quand il serait question de venir au détail de cette satisfaction, Sa Sainteté voudrait la faire telle qu'il convient et que je le prétendrais, il ne croyait pas, les choses demeurant dans cette incertitude, que je voulusse rien changer aux résolutions que j'avais prises, entendant parier de celle de la retraite du nonce à Meaux, qu'il aurait fait instance
de faire révoquer, sur ce qu'on savait, disait-il, la bonne intention du pape de me contenter. Lionne m'a rendu compte» ce matin, do tout ce que dessus; et en effet il a bien jugé de mon sentiment, car je n'ai rien changé à ma première résolution, et le sieur Le Tellier, que le nonce a aussi depuis demandé à voir, la lui a confirmée de ma part, nonobstant tout ce qu'il m'avait fait représenter. » Le roi écrivit sur-le-champ au pape une lettre ce pleine de ressentiment (1), dans laquelle Sa Majesté,... sans demander autrement réparation de l'attentat, insinuait qu'elle pourrait bien se faire raison; et, se plaignant de la conduite du pape par le passé, elle lui disait qu*il pensât mieux qu'il n'avait fait jusqu'à présent à lui donner sujet de prier Dieu qu'il le conservât pour son Église : c'était la conclusion (2). » Une circulaire menaçante aux cardinaux était destinée à les frapper de terreur et à semer la division entre le sacré collège et le souverain pontife. L'abbé de Bourlemonl, auditeur de rote, laissé à Rome par Créquy, était chargé de rendre ces lettres; et, en informant Alexandre lui-même des premiers actes du roi, il devait, de vive voixy en donner pour motif que, « sous le gouvernement de ses ministres, Rome était devenue un lieu où Von assassinait de giiet-apens les ambassadeurs et les ambassadrices et toute une nation par la seule haine de son nom^ quoiqu'elle eût de tout temps assez mérité du saint-siège... » Enfin Lionne dressait aussitôt une liste des satisfactions préliminaires que le duc de Créquy, le cardinal d'Esté et Bourlemont devaient exiger de la cour pontificale : envoi d'un nonce extraordinaire en France pour faire des excuses à Sa Majesté de ce qui s'était passé et lui témoigner le déplaisir du pape; compliments au duc et à la duchesse de Créquy par bon nombre de cardinaux, dans lesquels serait le cardinal Chigi; création d'un cardinal à la recommandation du roi et hors tour; induit des Trois-Évéchés; pendaison de vingt Corses au moins et de leurs officiers devant le palais Farnèse, et condamnation d'un même nombre aux galè-
(1) Mémoires du cardinal d'Esté, t. II, p. 133.
(2) « ... Souhaitant que les résolutions de V. S. ^oi^ui telles qu^elles nous obligent à contiDuer de prier Dieu qu'il conserve, très Saint-Père, V. S. an régime de notre mère sainte Église. » (30 août.)
res (1), etc. Mais ce papier où Ton avait jeté « ce qui était d'abord tombé dans Tesprit » devait être bientôt et singulièrement amplifié.
D'autres dépêches (2), datées du même jour et emportées à Rome par le même courrier, révèlent la passion de Lionne et du roi et leurs plans machiavéliques : c'est d'abord une réponse particulière de ce ministre au cardinal Âlbizzi, l'ancien ami et pensionnaire de Mazarin, qui avait, un des premiers, écrit à Saint-Germain sur l'accident du 20 août. Le roi, disait Lionne, vous sait gré de votre lettre ; mais vous auriez dû faire connaître « vos sentiments particuliers sur la qualité de la satisfaction que Sa Majesté doit prétendre et sur les moyens qui se peuvent pratiquer pour obliger les auteurs de l'offense à la faire réparer... J'ai ouï dire ici, en ce rencontre, à un évéque que, pour de moindres occasions, on avait fait un schisme. Cela n'est pas. Dieu merci, à craindre ni de la piété de Sa Majesté, ni de la prudence du pape, qui a fait dire par son nonce qu'il ferait un châtiment égal au crime. Je doute pourtant que, quand on viendra à l'application de cette réparation, vous autres. Messieurs de Rome, qui êtes glorieux et qui croyez être à couvert de tout sous le bouclier de la religion, ne vouliez trop chicaner. C'est pourquoi on n'a pas fait grand compte de ce qu'a dit le nonce, jusqu'à ce qu'on en voie les effets; et, comme un bouclier ne saurait en même temps couvrir tout le corps, quelque adresse qu'ail aux mains celui qui s'en sert pour sa défense, assurez- vous. Monseigneur, que^ s'il en faut venir aux extrémités pour avoir satisfaction, on saura bien porter des coups qui feront suer et jeter des lar^ mes de sang aux auteurs de cet assassinats qui a renversé et foulé aux pieds tout droit des gens, sans jamais toucher à cet endroit de la religion et de la révérence qui est due et qu'on veut rendre au saint- siège. En mon particulier, j'aurai beaucoup de déplaisir que Ton réduise Sa Majesté à se faire raison
(1) 0 Mémoire du roi au sieur de Bourlemont, » 30 août; — « Mémoire des satisfactions, etc. >i
(2) Publiées par oous pour la première fois. V. nos articles dans la Revue des Questions historiques : V Affaire des Corses (juillet 1871), et V Ambassade de Créquy Quillet 1880).
elle-même; car je la vois si aigrie, et elle a d'ailleurs tant de puissance et de différents moyens en main de se venger, que nous serions pour voir et ouïr des choses qui ne se sont jamais vues ni ouïes; car il ne s'est jamais vu ni ouï une barbarie pareille à ce qui vient d'arriver à Rome (1). n — A cette pièce était jointe une lettre du comle de Ganaples au duc de Créquy, son frère, lettre dont la minute est écrite par Lionne luimême (2) : « N. [Lionne] m'a dit de vous mander qu'il sera bon que, pour intimider les gens à qui vous avez affaire et que vous en puissiez tirer une plus grande satisfaction, vous fassiez semer sous main divers bruits dans Rome par les Français, Tun disant une chose et Tautre une autre, comme s'ils en avaient reçu lettres de la cour de quelques-uns de leurs amis. Ces bruits-là pourraient être que si l'affaire ne s'accommode, le roi armera M. de Parme pour aller reprendre son État de Castro et cependant le mettra en possession d^ Avignon afin qu'il lui soit sûrement restitué; que Con parle déjà d envoyer M. de Beaufort à Toulon^ ou M, le comte dBarcourt^ et dy armer bon nombre de vaisseaux pour aller faire une descente dans rÉtat ecclésiastique^ pour brûler toute la principauté Farnèse et toutes les terres appartenant au neveu du pape; que l'on ôtera toutes les annates des bénéfices ; qu'on défendra à tous les Français d'expédier plus aucunes bulles et d'envoyer de l'argent à Rome, qu'on fait état de dépêches exprès en Espagne pour demander la parole du Roi catholique qu'en aucun temps, ni avant ni après la mort du pape, il ne recevra sous sa protection les parents de ce pape-ci et les abandon-
(1) C*était un déshonueur pour ce cardinal de 8*ètre attiré une pareUle lettre. Voici dans quels termes il était alors avec la cour de France. LonisXIV avait écrit à Créquy, /e 18 août 16G2 : « Le cardinal Albizzi, k qui vous avez remis les 2,000 écus de cette monnaie que je vous avais fait mettre en main pour lui à votre départ, en a écrit ici un mot à an de ses amis comme s*étonnant qu'on lui eût retranché quelque chose de ce que j'avais accoutumé de lui donner, qui étaient GOO pistolcs effectives. Comme ce n*a pas été mon intention, que c'est un sujet de grand mérite, qui u besoin de tout, jusqu'à avoir beaucoup de peine à soutenir sa dignité, je désire que vous lui payiez, i la première occasion, ce petit supplément, dont je ferai rembourser ici aussitôt vos gens d'affaires. » (Aome, 14G.)
(2) En tête, de la main de Lionne : LeUre qu'on a fait écrire par M, de Canaples à M, de Crégwj, {Rome, 14G.)
nera au ressentiment de Sa Majesté; que le roi a déjà chargé M. Talon de faire recherche de tous les abus et torts faits, à la cour de Rome etendaterie, aux Français, pour y remédier; que Ton a fait informer tous les parlements et premiers présidents de ce qui s'est passé à Rome, afin qu'ils concourent en ce qu'ils pourront, quand il sera besoin, aux ressentiments du roi ; que Ton mettra une taille de cent mille écus sur chacune des trois têtes du frère et des deux neveux séculiers du pape (i), et toutes autres choses semblables dont vous vous aviserez et qui vous tomberont dans Tesprit. »
La comédie d'indignation, montée par Lionne, avait donc un plein succès, et il s'en réjouissait cyniquement avec le duc de Créquy : « La dépêche quoji a dictée à monsieur votre frère^ lui écrivait-il (2), vous fera voir si on songe à tout, quand il est Guestion de vous servir... Toute la cour a fait son devoir à votre égard. M. le maréchal de Villeroi jette feu et flamme. Un autre que vous saurez a opiné d'envoyer le nonce à Vincennes. La cabale des bigots murmure, mais elle est et sera impuissante,,. J'ai proposé et fait la circulaire aux cardinaux, sachant que rien ne touche davantage dans le vif les papes que quand on s'adresse à eux... (3). »
Le nonce ne fut pas conduit au donjon de Vincennes, mais on le soumit à des traitements non moins injurieux, qu'il souffrit avec dignité. A l'injonction de se retirer à Meaux, pour fuir les vengeances populaires, Piccolomini répondit sur-lechamp qu'il ne pouvait recevoir du roi une relégation comme une grâce, que c'était faire tort à Sa Majesté de croire qu'un innocent, un nonce du pape, fût en danger dans son royaume.
(i) n ne faut pas croire qu'il s'agit seulemeut d'une taxe à payer par le frère et par les neveux du pape. Mettre une taille, laglia, sur la tête de quelqu'un, voulait dire mettre sa tête à prix. C'était l'usage en Italie à Fégard des grauds criminels placés hors la loi, des bandits fugitifs, etc. Lionne, qui connaissait les mœurs italiennes, l'entendait bien ainsi. Cette idée lui était chère, et nous verrons qu'il y revint plus d'une fois.
(2) Créquy triomphait de ces manjues de la faveur royale : « Nous n'aurons jamais, écrivait-il à Louis XiV, de plus forte passion, mon frère de Canaples et moi, que d'essayer de mériter par nos services la bonté qu'il plaît à V. M. de me témoigner pour lui. » (14 septembre 1662. Rome^ 146.)
^3) 31 août. Rome, 146.
qu'il n'obéirait qu'à la force ou à l'ordre de son maître (1). II vit alors paraître autour de lui trente mousquetaires qui ne le quittèrent plus et dont le chef répondait dérisoirement à ses questions qu'il était un ami s'intéressant à sa sûreté, tandis que les ministres opposaient les mêmes moqueries à ses plaintes (2). L'ambassadeur d'Espagne s'étant présenté pour l'entretenir fut arrêté à sa porte par le garde, et ne put entrer qu'après avoir menacé d'un éclat. Deux mousquetaires assistèrent à l'entrevue et^ ne sachant ni l'italien ni Tespagnol, prétendirent forcer le nonce et l'ambassadeur à parler français (3). Telle fut la fermeté du ministre pontifical qu'ayant reçu de Rome un second courrier (7 septembre), et des iiformations plus précises, il obtint que Lionne eût avec lui une nouvelle entrevue (9 septembre) : c'est ce qu'on nonma V abouchement de Suresnes^ dont la relation, composée par Lionne, fut répandue dans le public et n'y eut pas le succès souhaité par la cour (4). A supposer même que le récit de Lionne soit exact, sa monotone raillerie ne supporte pas la comparaison avec le sang-froid de l'archevêque, la vigueur de son raisonnement, la loyauté de sa discussion. Les contemporains furent frappés du contraste, et Régnier laisse voir, sous son langage de commande, que le ministre français, a d'un
(1) V. sa lettre à Le Tellier, da 30 août 1662, dans Régnier, p. 39.
(2) « 11 se pourra faire que le nonce écrive de delà qn*on a mis auprès de lui des cavaliers qui ne le perdent poiot de vue, l'accompagpiaDt partout où il va, ce qu'il interprétera peut-Otre qu^'il est comme arrêté et qa*on lu: a donné des gardes. Je vous dirai à vous confidemment la vérité du fiait. Ayant TU que le nonce ne tenait compte de ce que je lui avais envoyé dire de se rstirer à Meauz, abusant de Topinion qu'il a que je ne lui ferai point de violence, j*ai donné charge à Cazaux [oFÛcier des mousquetaires] de s*aller loger sans lui rien dire, avec trente cavaliers, au lieu où il est, d'observer soigneusement ce qu'il fera, quelles personnes iront lui parler, de le suivre de la même sorte en quelque lieu qu'il puisse aller. Cette escorte, à ce que j'apprends, lui est un peu fAcheuse et importune. Si on vous en parle, vous pourres dire la même chose qu'a répondue Cazaux au maître d'hôtel du nonce : qu*U ftiut que ce soit quelque gentilhomme qui lui a obligation ou au pape, lequel a appréhendé qu'il ne lui arrivât quelque inconvénient du ressentiment des peuples et qui se donnera à connaître quand l'occasion sera cessée de lui rendre ce petit service. » (Le roi à Créquy, 11 septembre. Cf. Régnier, p. 43.)
(3) Relation du nonce, lue au consistoire par le pape. (Régnier, Preuves, p. 75.)
(4) Elle est tout entière dans Régnier. {Preuves^ p. 30.) — L'original est de a main de Lionne.
affaire: des corses 329
génie vif, aisé, souple, pénétrant et rompu dans les affaires, et ayant, outre cela, acquis par une longue pratique une connaissance particulière des esprits de la cour de Rome », n'avait pas eu l'avantage sur un rival « habile, hardi et toujours ouvert en apparence, possédant admirablement bien cette partie de Tart de persuader, qui consiste à parler avec confiance et à faire croire qu'on est convaincu des choses qu'on dit (1). » Mais Lionne était décidé à écarter tout éclaircissement sincère, qui pût réfuter les calomnies déjà répandues par la cour de Saint-Germain contre le gouvernement pontifical, dans le royaume et dans toute l'Europe.
En effet, les dénonciations de Créquy avaient été communiquées à tous les États catholiques (2), et les gouvernements de toutes les provinces de France avaient donné la plus grande publicité à des relations du 20 août, rédigées, par ordre du roi, et vouant le souverain pontife à l'exécration des peuples (3).
On ne peut pas même supposer que Louis XIV et ses conseillers aient été un seul instant de bonne foi. On a déjà lu la dépêche du commandeur d'Elbène; d'autres avis, également sûrs, leur parvenaient de tous côtés : mais ils s'offensaient des vérités qui ne flattaient pas leur haine contre Rome. Des lettres de la reine Christine portèrent au plus haut degré une colère qu'elles auraient dû apaiser sur-le-champ. Christine en effet avait tout d'abord offert son concours le plus actif à l'ambassadeur, qui en avait rendu compte au roi (4). Ses préventions la rangeaient dans le parti français. Oubliant les
(1) Régnier, p. 49.
(2) « ... J*ai donné part en Espagne, en Allemagne et généralement à tous les princes catholiques de Tofifense qu'on m'a faite à Rome en votre personne. » (Le roi à Créqny, 8 septembre.)
(3) «< ... Vous devez savoir que j'ai ordonné aux secrétaires d'État d'envoyer une lettre circulaire de moi à tous les gouverneurs des provinces de mon royaume, avec une relation de ce qui est arrivé, les chargeant d'en faire part à tous mes sujets de leur gouvernement, n (Le roi à Créquy, 8 septembre, Rome, 147.) Cf. la lettre adressée au gouverneur de Paris, le maréchal d'Aumont. (Bibl. nat., Recueil Thoisy.)
(4) «... La reine de Suède, aussitôt qu'elle eut nouvelle de cette affaire, m'envoya ici m'assurer de tout ce qui dépendait d'elle. » (Créquy au roi, 21 août.) — Christine appelle sur-le-champ l'abbé de Bourlemont et offre aux Français ses offices les plus sympathiques. (Bourlemont à Lionne, 22 août. jRome, 146.)
bienfaits d'Alexandre VII, et ulcérée do la rigueur qu'elle trouvait en lui depuis le meurtre de Monaldeschi (1), elle ne •devait qu'aux bons offices de Louis XIV, élroiiement lié avec la cour de Stockholm, la jouissance paisible des biens qu'elle s'était réservés dans son ancien royaume. Les Mémoires du cardinal d'Esté nous apprennent que les intérêts propres de Sa Majesté rengageaient en ceux de la couronne de France (2), et Régnier avoue que, le mécontentement du roi contre elle ayant duréj trois ans, les intérêts de celte princesse reçurent quelque préjudice de cette espèce de rupture (3). D'un autre côté, Alexandre VII lui avait imposé, comme surintendant de ses affaires et pour régler sa conduite, un des membres les plus distingués du sacré collège, le cardinal Azzolino, si bien intentionné pour la France que, cinq jours
(1) Après le crime de la galerie des Cerfs, dit M™* de Motteville, « eUe s'en rctouroa à],Romc (1658), où Tactioa qu'elle avait faite en France De la fit pas estimer, u (T. IV, p. *02, édit.l89i). — Elle demanda audience, mais « le pape la reunt à un autre jour, lequel étant arrivé, il la remit encore À un autre; ce qu'il lit tant de fois qu'il était aisé de connaître que ses intentions n^allaientà autre but que de lui donner mille dégoûts, pour lui faire quitter le séjoar de Rome. 11 ajouta à tous ces refus le bannissement de Sentinelll le père, un ordre à son fils, frère de celui qtii avait tué, à Fontainebleau, Monalde»rhi, de ne mettre jamais le pied dans son palais, soit avec la reine, soit sans la reine, et Tcnlèvcment de la duchesse de Ceri qu'il fit mettre dans un couvent, sous le prétexte qu'elle était amoureuse de Sentineili... Elle nous parlait quelquefois du pape et tournait en ridicule, avec un esprit incroyable^ tout ce qu*ii faisait contre elle. Elle fut depuis le 29 mai... jusque bien avant dans le mois de juin, sans pouvoir obtenir audience. Mais enfin elle l'eut: tous les FrançaisVaccompa^nèrent et servirent fort a grossir son cortège. » {Mémoires de Coulanges, édit. 1820, p. 38 a 41.) Coulanges était bien informé : le 28 janvier 1639, le P. Duneau écrivait à Mazarin : ^ La reine de Suède ayant fait demander Taudience au pape, on lui fit réponse que S. S., se trouvant un peu indisposée, ne lui pouvait donner pour lors, mais qu'on lui ferait savoir qnançl cela se pourrait. Depuis, le cardinal Cbigi dit au cardinal Azzolino qae, si la reine envoyait demander audience^ on lui donnerait, mais qu'on la priait de ne point parler daffaires^ ce qu'elle a trouvé fort mauvais, disant qu'on ne traiterait pas de cette sorte le moindre agent d'un petit prince... Le pape se plaint d'elle, disant qu'elle protège Sentineili contre lui; qu'il a vu des billets écrits départ et d'autre pour enlever la duchesse de Ceri, et que dans trois jours eUe devait être tirée du monastère, s'il ne l'eût fait transférer au château Saint- Ange. » Ajirès sa première et très courte audience, elle atfecta de « montrer visage gai et riant lorsqu'elle passa par Tantichambre » ; mais elle était « vivement piquée de cet alTront. » {Rome, 137.)
seulement avant le 20 août, Créquy Tavait signalé au roi comme prêt à entrer publiquement dans sa faction (1). Or, le 29 août, Christine avait écrit à Lionne : « ... Il est constant que ceux de la maison de M. de Créquy ont vécu dans cette ville d'une manière si extraordinaire et se sont émancipés à des libertés et à des insolences qui n'auraient jamais été souffertes à Rome, à moins que Ton n'eût porté un extrême respect à l'ambassadeur de France... Abusant de mille façons de Tindulgence que le gouvernement avait pour eux, outrageant non seulement les particuliers de la ville, mais les gardes et soldats du pape dans leur poste, et particulièrement les Corses qui, après une longue patience, se sont laissés à la fin emporter à la fureur de la vengeance, laquelle ils ont tirée si barbare, comme vous aurez appris. Il est aussi très certain que l'action des Corses n'a pas été ni commandée, ni approuvée d'en haut; au contraire, je puis vous assurer qu'elle a été détestée comme elle le méritait.... Il faut donc que je vous assure et que je rende ce témoignage à la vérité que Tunique source de ce fâcheux accident est la mauvaise conduite des domestiques de l'ambassadeur, qui se sont attiré la haine et la rage des Corses; et, quoi que Ton vous puisse dire, cet accident n'a ni suite, ni conséquences, sinon celles que lui donnent ceux [le cardinal d'Esté] qui sont ennemis du repos de Rome^ et peut-être même de la
(1) « Je vois, avait répondu Louis XIV, dans votre lettre du 15«, ia disposition où est M. le cardinal Azzolino de se mettre sous ma protection. Comme c*est UD sujet de mérite et capable de me servir utilement, je délire que vous cultiviez la chose du lieu même où vous vous serez retiré, et que vous l'assuriez que j'ai beaucoup d esâme et d'affection pour sa personne, et que je lui en donnerai des preuves avec plaisir, s'il prend la résolution de se déclarer de mon parti. » (Â Créquy, 8 septembre 1662.) — Sans la moindre apparence de raison, un écrivain moderne représente Christine comme nécessairement parUaJe pour Alexandre, dont elle recevait une pension. J'ai lu^ sur le séjour de cette reine à Rome, une infinité de pièces originales, dont voici la conclusion indiscutable. Comblée de bontés par quatre papes, elle fut ingrate envers tous et leur causa mille ennuis. Dans sa dépêche du 2 septembre, Créquy, se plaignant que Christine se fût « relâchée de sa première chaleur », avouait la prévention favorable de cette princesse pour les Français. Louis XIV attestait le même fait, dans sa lettre à la reine du 16 septembre : « J'ai reçu les deux lettres de V. M., du 29 de l'autre mois et du 1*^ du courant. J'avoue que j'ai été un peu surpris de les trouver si différentes... de celle qu'elle m'écrivit le lendemain de faction des Corses, et des offres qu'elle fit alors au fieur de Bourlemont,,. dont je me tins très obligé. » (Régnier, Preuves, p. 53,
332 CHAPITRE SEPTIÈlfE
gloire du roi, et qui veulent en cette occasion sacrifier son service à leur intérêt... C'est un conseil à donner à un ambassadeur en cette cour de se défier éternellement de ceux de la faction, qui fort souvent ont leur intérêt à part, et ne se servent du nom et de Tautorité du roi que pour leur intérêt et pour satisfaire leurs passions. » Et, aussitôt que la reine de Suède avait vu partir le duc de Créquy, elle avait écrit au roi : « Je ne sais quelles raisons ont obligé Tambassadeur de Votre Majesté de quitter cette cour, puisqu^il a trouvé à propos de me le cacher et que je ne veux pas pénétrer des mystères qui passent peut-être ma capacité; mais je puis assurer Votre Majesté que, depuis le malheur qui lui est arrivé, il n'a eu nul nouveau sujet de se plaindre. C'est un malheur pour cette cour de voir que toutes les démonstrations qu'on a voulu faire pour le contenter ont été inutiles et qu'à la fin il en est parti, ôtant toute espérance de le fléchir. Je suis témoin de plusieurs projets que Ton a faits pour le satisfaire et pour Tassurer de toute sorte de soupçons qu'on lui avait inspirés; mais le malheur de Rome a voulu qu^on lui ait préoccupé l'esprit d'une si forte manière qu*il a toujours compté pour rien tout ce que l'on a fait pour l'adoucir. Votre Majesté voit donc que l'unique espérance qui reste à Sa Sainteté est en votre bonté et générosité, qui se rendra sans doute plus équitable et n'exigera pas de Sa Sainteté des satisfactions impossibles. Si Votre Majesté a la bonté de n'épouser pas les passions ni les intérêts de ses ministres, on ne désespère pas de pouvoir vous satisfaire selon Tardent désir que l'on en a... »
Passé maître dans l'art des pamphlétaires, qui avait atteint sous la Fronde la plus haute perfection. Lionne rédigea, sous le nom du roi et sous le sien, deux réponses à la reine de Suède. Les lettres de cette princesse étaient secrètes; celles de Louis XIV et de Lionne furent bientôt publiées, en français et en italien (1). Ce sont deux philippiques ardentes contre Alexandre VII, contre la cour et contre Christine, représentant les parents du pape et le cardinal Impériale comme les
(1) RegDier, qui a soin de ne pas reproduire les quatre lettres de Christine au roi et à Lionne, des 29 août et !«' septembre, donne m extenso celles de Lionne et de Louis XIV. {Preuves, p. 53.)
auteurs et les instigateurs de Taction des Corses. Lionne et son maître employaient là des armes qu'ils savaient bien n'être pas à Tusage du pontife ; ils avaient froidement calculé leur coup, et Louis XIV disait à son ambassadeur (1) : « Comme ma lettre à la reine de Suède et celle de Lionne contiennent une déclaration ouverte que je fais contre les parents de Sa Sainteté, à la personne desquels je témoigne me vouloir prendre de l'offense qui m'a été faite, et que cette déclaration, qui pput avoir de très grandes suites, étant une fois faite, ne se peut plus révoquer », vous les rendrez à cette princesse, à moins que le pape ne se soumette aux conditions qui seront arrêtées par le cardinal d'Esté et par vous !
Ne se peut plus révoquer! ainsi, quelque lumière qu'on répande sur les événements du 20 août, les conseillers du roi étoufferont la vérité, et proclameront que la cour pontificale est un repaire d'assassins I La postérité ne les avait pas crus sur parole : la calomnie ne pesait plus que sur la mémoire de ses auteurs, et l'équitable histoire reconnaissait que Louis XIV avait commis contre Alexandre VII un outrage dépassant de bien haut celui que son ambassadeur avait reçu d'une soldatesque irritée. Mais un auteur moderne a interverti de nouveau les rôles (2), et, selon lui, Alexandre VII, ses parents et ses ministres ont été les auteurs d'un horrible guet-apeîis, de nouvelles Vêpres siciliennes^ dont le cardinal Chigi a donné V ordre écrit au cardinal Impériale 1
L'attentat, dit-on, éiBÎi prémédité : rien ne s' est fait sans ordre ou sans connivence {3). Et l'on cite comme preuve principale et presque unique, un de ces avizzi manuscrits, rédigés par des libellistes inconnus , colportés sous le manteau , et qu'Alexandre VII avait, dès la première audience, désignés aux défiances de Créquy (4). Voici ce qu'on y lisait, sous la
(1) 15 et 16 septembre 1662.
(2) Chantelauze : Le Cardinal de Retz et ses Missions diplomatiques à Rome, p. 91, 95, 132 et passim; et le VII® volume des Œuvres du cardinal de Rets, dans la collection des Grands Écrivains de la France.
(3) Chantelauze, p. 96 et 97.
(4) Les autears de ces avizzi, traqués avec tant de raison par la police pontificale, trouvaient des refuges dans les quartiers des ambassadeurs. On se rappelle la relation peu suspecte émanée d'un agent français et citée plus
date du 5 août, dix jours après rincident de la patrouille : A catfsa del scritto disordine che segtii tra li Francesi e la pattuçlia, sono stati dati varii ordini secreti alli capi di questa e concessa Ucenza diaparare conirodetti Francesiper qualsivoglia miyiima occasiojie che li succéda, e ogni sera, prima di marchiare^ il comandante di essa fa la visita a ciascun soldato per vedere s' esta proviso di monitioni e altre case necessarie. Cette gazette à la main n*a aucune autorité; elle est hostile au gouvernement et à la police de Rome, et il n'y a pas d'autre indice de CCS prétendus ordres secrets! Mais prenons-la pour un Journal'Of/îciel. Il faut convenir d'abord que le cardinal Impériale et don Mario étaient des conspirateurs peu habiles, puisque leurs ordres secrets étaient aussitôt divulgués que donnés. En tout cas, ces ordres, vrais ou controuvés, secrets ou publics, ne concernent, d'après Técrivain anonyme, que la patrouille de quarante soldats parcourant chaque nuit la ville de Rome, sous le commandement d'un officier : c'est à elle seulement et à ses chefs, alli capi di questa, qu'il est désormais permis de repousser la force par la force ; elle pourra se défendre même contre les Français dans les moindres occasions qui s'offriront à elle, che li succéda^ et c'est Tofficier de service, il comandajite di essa, qui surveillera son armement. 11 s'agirait donc tout au plus d'une consigne destinée à proléger le guet contre toute agression, même des Français. Il semble étrange qu'on ait besoin d'un ordre pour faire ce qui est le droit naturel et le devoir le plus impérieux de tout militaire sous les armes; mais le gouvernement pontifical était si débonnaire que les archers et soldats du guet, quoique porteurs d'armes à feu, n'avaient pas la permission de s'en servir, et cela résulte même des relations françaises : « Les sbires ou sergents, dit l'une d'elles, ont toujours eu xxhq dé fense générale de tirer, sur de très rigouj^euses peines,,, » (1) Régnier rap-
haut. Elle Domme expressément, parmi les différentes catégories des malfaiteurs que les ambassadeurs mirent tant d'orgaeil À protéger : « les filous au jeu ,... les blasphèmateurâ, les ailultères, les faux monnayeurs, les faiseurs d'avis secrets, les femmes de joie, les voleurs reconnus et les assassins, » etc. (1) Bibl. nat., Recueil Thoisy. C'est la relation même envoyée par k roi à tous les gouverneurs dts provinces.
porte que les agents de la force publique ont ordre de ne jamais tirer, en aucune occasion (1). Ainsi, le 24 juillet, les soldats de la patrouille portaient leurs mousquets sur t épaule, mèche allumée, et ne s'en étaient pas servi contre leurs agresseurs. C'est cette consigne qui aurait été changée, selon les avizzi^ pour mettre fin aux excès de nos nationaux. Or, voici comment le texte irréprochable des aoizzi a été traduit par Lionne pour accréditer l'opinion que chaque soldat du pape, fùt-il ou non en service commandé, avait reçu l'ordre de faire mainbasse sur tous les Français, sous le plus frivole prétexte : «A cause du désordre arrivé ces jours passés à la patrouille... on a donné une licence générale à la soldatesque de tirer contre tous les Français à la moindre petite occasion qui lui en arrivera; et, tous les soirs, lesofficiers font une exacte visite à chaque soldat pour reconnaître s'il est bien pourvu de munitions et de toutes les autres choses nécessaires pour la fin qxCon se propose {^). » L'addition de ces notes équivoques était calculée pour faire croire à un complot ténébreux dont les faits du 20 août auraient été l'exécution. Les détracteurs de la maison Chigi citent encore un propos qui aurait été recueilli, à Florence, de la bouche de Corses fugitifs : ces soldats auraient raconté qu'un peu de temps après l'incident de la patrouille, don Mario les rencontrant, accidentalmente y les aurait appelés à la portière de son carrosse, et là, en pleine rue, leur aurait dit : Canaglia^ non sape te piii adoprare le carabine? Fate che più non ne andiate con lapeggio, perche vi faro andare in una galera. Ma quando segua più casa alcuna, ammazzate
(1) Régnier, p. 14. Cette coDOance et cette douceur excessives ont été la caractère particaiier et permanent du gouvernement des papes. Treize ans plus tard, dans un temps oi\, sans aucune raison, Louis XIV menaçait de rompre avec le pape Clément X, un agent, fixé à Rome, conseillait au roi comme moyen d'intimidation et de vengeance, de provoquer des émeutes et des pillages dans l'État ecclésiastique, en y faisant introduire des bandits recrutés dans les Deux-Siciles; et il montrait combien il serait facile de pénétrer jusque dans Rome, « parce qu'il n'y a, disait-il, nuUe garde aux portes de la ville; qu'elles restent ouvertes dans la nuit^ et que le château Saiut-Ange n'oserait tirer pour ne pas détruire la ville inutilement... >* (Mémoires de l'abbé Servien, du 19 juin 1675, envoyés à la cour avec une lettre confidentielle du 22. Rome, 239.)
(2) Régnier, p. 57, et Preuves, p. 40.
e fate quello che bisogna. Cette anecdote fût-elle véritable, il n'y a qu'une chose à en retenir, c'est que Taffaire de la patrouille avait été précédée d'autres querelles toujours provoquées par les Français et que^ dans toutes ces rencontres, comme Régnier Tavoue, les Corses avaient eu le dessous, la peggio. Mais ce récit n'offre aucune garantie d'authenticité. Il est attribué à un abbé Strozzi, agent du roi à Florence, qui aurait appris le fait, non pas de Corses présents à Rome le 20 août, mais de gens du même pays, altri Corsi loro paesani. Et quels étaient ces paesafii? C'étaient, d'après une dépêche de Louis XI Y lui-même, des déserteurs de l'armée pontificale qui, en 1660^ quand le cardinal d'Esté s'était mis en rébellion ouverte contre les officiers du pape, l'avaient assisté avec un grand nombre d'aventuriers, et qui, depuis cette époque, étaient demeurés en Toscane (1). Voilà les hommes chargés par Strozzi d'intendere destramente les fugitifs du 20 aoûtl Louis XI Y feignit d'abord de croire qu'il avait dans cette pièce une preuve de quelque importance à l'appui de ses accusations contre la cour pontificale : « Elle ne laissera plus lieu au monde, écrivait-il à Créquy, de douter de ce que je savais déjà certainement que les parents du pape et le cardinal Impériale ont été les auteurs et les instigateurs de l'action des Corses, sirion en toute son étendue^ du moins à avoir lâché entièrement la bride à ces brutaux, jusques à les menacer de les envoyer aux galères s'ils ne se servaient mieux à Tavenir de leurs carabines pour tuer les Français. On a pu voir aussi, par Yvigénue déclaration que les trois Corses qui s'étaient retirés à Florence ont faite à leurs compagnons^ la cause pour laquelle les plus coupables d'entre eux ont trouvé tant de facilité à s'évader, et je ne doute pas que si, dans le temps que vous avez écrit aux ministres étrangers qui sont à Rome, vous eussiez déjà reçu la lettre de l'abbé Strozzi (2), vous n'eussiez pris l'occasion d'y insérer tout ce qu'il vous mande, sans le nommer, parce que les circonstances dont il vous a donné avis^ aggravant notablement la faute des parents du pape et
(1) Le roi à Créquy, 2' lettre du 13 octobre, in fine,
(2) Ce qu*on appelle aujourd'hui uoe révélation, (Ghantelaaxe, p. 97.)
du cardinal Impériale, auraient encore mieux justifié dans le monde ce que vous avez dit sur leur sujet dans la lettre que vous avez écrite au cardinal d'Aragon et autres (1). » Mais précisément, le 6 septembre, date de la circulaire aux ministres étrangers (2), Créquy avait entre les mains la lettre de Strozzi, partie de Florence le 29 août : c'est le même jour qu'il en expédiait un extrait en France (3). Après réflexion, Louis XIV et Lionne comprirent que leur argument n'était pas soutenable, et ils en cherchèrent de meilleurs, qu'ils ne trouvèrent jamais. Strozzi, auquel ils avaient d'abord envoyé une gratification de 1,500 livres (4), reçut bientôt de durs reproches. Lionne lui écrivit (3) : « Je ne dois pas vous celer que le roi a trouvé à dire que vous n'ayez fait aucune diligence pour avoir, en forme authentique et prouvante, les dépositions de ces Corses qui ont passé à Florence et n'ont fait aucune difficulté de s'expliquer comment toutes les choses se sont passées le 20 août, et par quels moyens ils ont pu s'évader. Sa Majesté a dit que les ministres d'Espagne, en pareille occasion, se seraient remués plus utilement que les siens et n'auraient pas négligé, comme on a fait, le passage desdits Corses (6). »
Louis XIV et ses ministres refusaient de se prêter à une information contradictoire sur le lieu même de Taclion, et cherchaient à suborner des témoins contre la cour pontificale, à Florence, à Gênes, à Venise et dans tous les Etats italiens. Les procédures étaient ouvertes à Rome depuis le 21 août sous la surveillance d'une commission de prélats, où Alexandre avait placé M. Antaldi, auditeur du cardinal Antoine, afin
(1) 16 septembre.
(2) Régnier, PreuveSy p. 7, et la correspondaDce authentique de Créquy.
(3) 6 septembre. Rome, i52.
(4) «... S. M. a ordonné à M. Colbert en ma présence, de lui faire payer une année de ce qu'on a quelquefois accoutumé de lui donner, que je pense être 500 écus. » (Lionne à Créquy, 19 septembre. Rome^ 151.)
(3) 27 octobre. Rome, 151.
(6) Créquy vint au secours de Strozzi, son protégé. Ses excuses prouvent qu'il s'agissait seulement de propos recueillis au vol, de rumeurs qui échappaient à toute vérification : « Ce quU a manqué à faire à l'égard des Corses vient plutôt de ce que leur passage inopiné et leur prompte retraite ne lui en a pas laissé le temps, que de défaut de zèle ou d'iuteliigeuce. >< (A Lionne, 14 novembre 1662. Rome, i48 et 152.)
LOUIS XI V BT LB SAINT-SIÈOE. — L 22
que rien n'échappât à la connaissance des serviteurs du roi(l). Un certain nombre de Corses avaient été aussitôt arrêtés par les ordres de don Mario. Le cardinal Impériale faisait proposer à l'ambassadeur, par l'agent du roi, Elpidio Benedetli, que les officiers de justice pénétrassent jusqu'au palais Farnèsc pour visiter les morts et les blessés et vérifier les faits. Créquy s'y était refusé et avait répondu que les assassins étaient sons le coînmaîidement du gouverneur, Bourlemont qui rapporte Tincident ajoutait : « Je veux croire que le pape, qui est très juste et très saint, lorsqu'il sera informé d'un pareil excès, en fera faire une punition grande et exemplaire, et telle que requiert un crime, le plus noir et le plus énorme, qui est sans exemple, même parmi les Turcs. — Hier (21 août), don Mario, comme chef des armes, a envoyé dire, sur le soir, à M. l'ambassadeur que, cette nuit, il ferait conduire dans les prisons les soldats qui étaient arrêtés dans leur corps de garde (2). )> Des courriers pontificaux avaient été expédiés sans retard dans TÉtat ecclésiastique et dans les cours italiennes pour réclamer l'arrestation des soldats qui s'étaient évadés dans la première nuit. Le duc de Créquy luimême écrivait : « Don Mario m'a envoyé plusieurs fois ici son maître de chambre pour me faire des compliments et des excuses et me témoigner qu'il voulait punir exemplairement les Corses. J'ai tout écouté toujours fort paisiblement; mais, la dernière fois, m'étant venu dire de sa part que, comme la justice ne pouvait pas se faire s'il ne paraissait des preuves du crime, il me priait de souffrir qu'un caponotaro vînt chez moi pour voir les marques de coups qui avaient été tirés aux fenêtres, je ne pus m'empêcher de traiter cette proposition
(1) « Inter quos, disait le pape, prslatum ctiam posuimus, qui clientels tuse chaructcreru habet. » (Bref au roi du 28 août). — « ... Ude congregazione di prclali di valore e dottrina, fra quali ha posto aoco moQsigDore Antaldi, auditore del signor cardinale Antonio... Coutro i fugiti si è spedito Bubito gente per liavergli iu mano, ed insieme ordiue a tuUi 1 oiinistri dello Stato ecclediastico per fargli arrestare... Ai principi, negli stati de* quali pos&ono essere ricoverati «i ë fatta strestissima istanza per mczzo di loro ambasciatori e miuislri che qui risedouo, per che sieno couBeguati. . . » (Le cardinal Chigi à Lionne, 30 août. Régnier, Preuves^ p. 12 et suiv.).
(2) A Lionne, 21 el 22 août. Rome, 146.
AFFAIRE DES CORSES 33d
de ridicule el de lui dire que ce n*étaii pas par des formes de chicane qu'on réparait une offense de la nature de celle qui avait été faite (1). » Six semaines plus tard, l'ambassadeur écrivait encore : « L'abbé Rospigliosi me dit que, si je voulais, on laisserait même faire à M. de Bourlemont des informations du fait. Je traitai cette proposition de ridicule (2). )> Les instructions adressées par Louis XIV à ses agents en Italie prouvent qu'il n'avait pas un indice sérieux à produire contre la cour pontilicale; il écrivait à Créquy : « Le grand-duc m'a fait avertir qu'il avait, sur les instances du pape (3), fait arrêter dans son État quatre Corses qui s*y étaient retirés. Ce serait
(i) 28 août. Rome, 146.
(2) 7 octobre.
(3) J*ai tenu & voir, aux Archives du Vatican, les dépêches attestant les diligences de la cour pontificale. En voici quelques-unes adressées par le secrétair«^ d*État an nonce en Toscane, où Ton supposait avec raison que 8*étaient cachés les fugiUfs. Rome, 26 août 1662 : « Si manda a V. S. con sigillo volante Taggiunta littera per il Serenissimo Gran duca, acciô V. S. la presenti a S. Alt. unitamente con il foglio de* nomi, cognomi e coutrosigni de* soldati coTsi, circa quali désira sommamente N. Sigaore che si nsi in coteste parti esatta diligenza per haverii nelle mani a effetto di farli consegnare alla San- Uta Sna. Dovra pertanto V. S. accompagnar tal istanza con ogai maggior efOcacia. » — Rome, 5 septembre : » ... Con quanto godimento si sia udito Tav- ▼iso dell' arresto costa seguito d*uno de' Corsi fuggitivi di Roma, pud V. S. comprenderlo dalla premura che si ha iu questo affare, oud'ella uel rendimeuto di gratia che dovra passarne col Serenissimo Gran duca. Si content! ancora di pregar S. Alt. per la consegna deir istesso Corso e d'intendersi circa il di lui trasporto nello Stato ecclesiastico con mon^ignore governatore di Perugia, il quale ha ordine di farlo ricevere nel luogo che sara convenutocoo esso lui... » — Rome, 8 septembre: » ... L'arresto seguito in Livorno degl' altri tre Corsi fuggitivl di qaà s'ë udito con summo piacere, onde V. S., nel renderoe nuove e vivissime gratie al Serenissimo Gran duca, si contenu di sapplicarlo délia consegha di essi, e d'intendersi pur, per il ricevimento de' medesimi Corsi nello Stato ecclesiastico, con monsignore govematore di Perugia, al qaale sono state inviate sopra ciô le commissioni necessarie. » — Même jour, ordre semblable pour nn autre Corse arrêté à Pistoie. (Sunziatura di Firenze, vol. 130.) — Au surplus, ce que Ton voulait en France, c'était, quoi que fit le pape, n'être conteut de rien, crier, faire du scandale, soulever l'opinion publique contre le saint-siège, comme le Grandduc et l'abbé Strozzi lui-même le confiaient au nonce. Le nonce à Florence au secrétaire d'État, 24 septembre 1662 : u Scrivo tutlo quello che io so. Sono perô noUtie che io potrei dire vere, perche le cavo dalla ôocca di questi principi el delC abbale Strozzi, minislro del re di Francia. 11 signore ambasciatore si duole che, havendo Nostro Signore desiderato che fossero da S. Eccellcnza visitati prima i signori principi don Mario e don AgosUno, non no mostrasse
un grand bonheur si, dans ce nombre, il y en avait quelqu'un des trois qui eurent démêlé sur le pont Sixte avec les Français et qui furent ensuite parler au cardinal Impériale, et m bien plus grand coup si, en ce cas-là, on pouvait* par promesse diînpunité et même de récompense^ l'obliger à dire la vérité de ce que lui dit le cardinal, à quoi même d'ailleurs U aurait intér/lt pour sa déckarge, » — « Vous ne devez épargner ni soins ni dépenses [en vue] d'avoir d'autres dépositions des Corses mêmes qui se sont retirés en divers endroits d'Italie pour savoir d*eux, en forme prouvante et authentique, comme s'est passée Taclion du 20 août et toutes les circonstances de leur évasion. Vous en voyez la conséquence aussi bien que moi, etcombien pareils actes peuvent servir, et présentement et en un autre pontiricat, pour faire faire le procès au cardinal Impériale et à don Mario. J'apprends que la plupart des Corses les plus coupables se sont réfugiés dans TÉtat do la République (l). » — M. de Bonsy, évêque de Béziers, nommé récemment ambassadeur à Venise, s'était arrêté à Turin. Lionne lui écrivit aussitôt : « Ce serait un bon coup à faire que vous puissiez les engager à vous fournir des dépositions authentiques de Faction du 20 août, et par quels ordres ils commirent un si grand attentat (2). » — Le duc de Créquy ne tenait pas à ce qu'on vérifiât avec tant de soins l'exactitude de ses récits ; il avait écrit dès l'origine (3) : « Comme j'ai déjà mandé à Votre Majesté plusieurs circonstances qui font assez
s. Beatitudine cou S. Eccelleoza un minimo gradimento con una, benche almplice, parola cortese doppo otteauto rintento. Il re ha scritto al signore am« basciatore che non suffrayheranno a S, Beatitudine tutte le offerte di rieom^ pensa ancora ritjiiardevole e obiigarsi i ministri a mitigare lo tdegno di Sua Maeslà per Caccidente occorso^ volendo solamente la M, S. maneggian gue$C affare per haver le satisfationi che desidera. » {Xunziature di Venexia, Torino e Firenze, vol. 98, anno i662.)
(1) Louis XIV à Créquy, io septembre et 7 octobre 1662. Rome^ 147.
(2) 13 octobre 1662. Savoie, 56. — M. de Bousy, arrivé à Venise, répond aussitôt à Liouue : « J*ai mis dos geus en campagne pour trouver dea Coraes, et, si j*eu puis avoir des nouvelle?, je ferai ce que vous m^ordoonez. » (4 novembre. Venise, 82.) A Gênes, c'est un pensionnaire du roi, le marqnia Giostiniani, qui ost chargé par Créquy de trouver des témoins complaiaants. (Créquy au roi, 23 octobre.)
(3) 13 septembre 4662.
clairement connaître que tout ce qui s'est passé à Rome le 20 août a été une affaire de concert entre don Mario et le cardinal Impériale et ordonnée par eux, je n'alléguerai rien ici davantage que la seule voix publique pour réfuter tout ce que peut dire M. le nonce... La cour de Rome a eu la honte de ne trouver aucune créance dans toutes celles d'Italie... » Lionne lui-même n'était pas si téméraire, et le roi reprocha plus d'une fois à son ambassadeur de dissimuler la vérité sur les incidents les plus graves : « Le nonce a dit ici que le cardinal Chigi vous avait vu chez vous, et qu'il y était allé sans conditions et sans que vous eussiez voulu vous expliquer, ni rien promettre sur la manière dont vous le recevriez. Je n'en trouve rien dans aucune de vos dépêches. Je n'y vois pas non plus le véritable nombre d'hommes que vous aviez assemblés, ni la quantité d'armes dont vous vous étiez pourvu, ni ce qu'avait fait le duc Cesarini par le moyen de ses terres et de ses sujets. Il importe que je sache jusqucs aux moindres circonstances : autrement^ on ne sait que répondre^ et on ne peut pas bien prendre ses résolutions (i)... » — Mais toutes les recherches, les menaces et les tentatives de corruption furent vaines, et jamais le roi ne recueillit l'apparence d'une preuve contre les parents du pape ou contre le cardinal Impériale.
Sans savoir seulement si cette consigne nouvelle, et d'ailleurs très légitime, avait été donnée, les Français affectaient de dire qu'elle était uniquement dirigée contre eux, par haine de la nation. Puisque l'on invoque les avizzi du 5 août, pourquoi ne pas citer la feuille précédente, où l'on voit que le renfort projeté de certains postes est motivé non seulement par la venue d'un ambassadeur de France, mais encore par le service des prisons voisines du ponte Sisto et par la prochaine installation de lareine Christine danslaLongara(2)?Ne devraiton pas rappeler que, dans la feuille du 22 juillet, le libelliste reproche au gouvernement romain la rigueur avec laquelle une ronde de soldats a traité les gens des cardinaux Charles Barberini et Sforza, tous deux de la faction espagnole^ et ajoute
(1) i6 septembre 1662.
(2)Voy. p. 301.
que tous les corps employés à la garde de la ville ont reçu du palais Tordre de se faire respecter par tout le monde sam exception : Il genio di palazzo è che tutte le gtiardie di quaU sivoglia sorte si faccino stiinare senza riguardo alcuno contro chi si sia (i)? — Admettons des instructions secrètes, transmises aux chefs, aux capi délia pattuglia; révénement même du 20 août prouve qu*elles n'autorisaient rien de ce que firent îes Corses; car précisément les capi de cette milice ne prirent aucune part au désordre. Les officiers qui étaient de service à la caserne, au moment où plusieurs soldats vinrent y chercher du secours, avaient défendu de sortir, et fermé les portes; mais leurs hommes mutinés^ s'échappantma/Tf^eux, se portèrent sans eux vers Farnëse, et aucune relation française ne signala un seul officier corse parmi les assaillants (2).
On s'étonne de la supposition que les Corses n'eussent pas reconnu Tambassadrice : « Rien n'est moins exact, dit-on(3), puisque Taltaque sur le palais Farnèse avait eu lieu à six heures du soir, qu'il était encore grand jour, et que le cardinal d'Esté avait pu recevoir sans lumière la duchesse à la des* cente de son carrosse. » Déjà Régnier avait dit : « Il n'était pas encore vingt-deux heures dltalie ou six heures de France, » quand les Corses commencèrent à tirer sur la place Farnèse. Mais la page 47, où cet atli s'exprime ainsi, est inconciliable avec la page 13, où il place précisément à la même heure, vers les vingt-deux heures dltalie, la première rencontre de Français et de Corses auprès de Sainte-Dorothée. Il ne peut pas s'élre écoulé moins d'une heure entre les premières scènes du Trastevere et le tumulte de Farnèse : querelle en face de
^église de Sainte-Dorothée; rixe auprès du ponte Sisto, sur
(i) Rome, 145.
(2) « ... Assai ben chiaro parla il fatto da per se» assai vedono gli occhl non velati dalla passionc. Se gli ordini si fussero dati, certo non altri gli haverthbonQ haxuti che gli officiait : e pur questi^ Gn dal priocipio del fatlo senia harer ordiui uuovi, e fino c<)n l'aventurarse stes^ia fischio délia vitafra guetta mottiludine infierita, non f'ecero altro che trallenere net quartiere i soldati, che vl erano, c ritirarvi, ben che con grande stento, quel cho n'erano nsciti in questa rissa. Per questo fu battuta la cassa, ed è notoa tutta lacittà e al signore ambasciatore stesao che il capilano dei Corsi fecele sue parti ottimamenle con Bao pericolo. » (Le cardinal Chigi à Lionne, 3U août 1G62. — Régnier, Prrtfotf, p. 15.)
(3; Cliantelauze, p. 102.
la rive droite, interrompue par des passants; première rixe sur la rive gauche ; les Français poursuivis] usqu'à la rue Giulia ; assemblée et sortie des palefreniers et autres valets de Tambassade, qui, après avoir pris le temps de s'armer, parcourent les rues voisines jusqu'au pont; autre rixe, dans laquelle un Corse est grièvement blessé ; communication de ces nouvelles à la caserne de la Trinité; délibération des soldats; résistance des officiers; prise d*armes^ escalade des grilles et trajet jusqu'à la place Farnèse. Or, les Mémoires du cardinal d'Esté, si hostiles à la famille Chigi, marquent le début des querelles dans le Trastevere sur les vingt-trois à vingt-quatre heures, c'est-à-dire entre six et sept heures : la relation romaine (1), critiquée par Chantelauze, porte simplement verso le 23 hore incirca^ et une autre relation, envoyée au roi avec les premières dépêches de Créquy, commence ainsi : « ...Aile 23 ore sonate (2)... » Cela est confirmé par le récit primitif de l'ambassadeur, qui n'avait pas encore songé à combiner les circonstances les plus propres à charger les Corses : il se borne à dire que les premières injures ont été échangées vers le soir ^ ce qui exclut/^ grand jour. D'un autre côté, Créquy ajoute qu'à ce moment même la plupart de ses gentilshommes étaient avec le duc Cesarini qui les avait priés à souper. Sa femme, dit-il, était sortie pour aller à Saint-Bernard : elle revenait, disent les Mémoires d'Ëste, de la dévotion de Saint-Bernard. C'est le 20 août, en effet, que se célèbre cette fête, et sa rencontre avec un dimanche ne diminuait rien de sa solennité ni de la durée des cérémonies (3). L'église de Saint-Bernard,
(1) Régnier, Preuves, p. 20.
(2) Rome, 146. — On sait d'ailleurs qu'à Rome des étrangers, comme Créquy, Regnier-Desmarais, etc., peuvent varier facilement et de bonne foi sur l'heure précise d'un événement. Dans leur manière de compter les heures, les Romains se règlent encore sur VAve Maria qui est toujours à 24 heures, mais qui avance ou retarde plusieurs fois par mois. Il faut, pour s'y retrouver, consulter la tabella nel suono delf Ave Maria a tempo medio astronomico, et ne pas oublier que : « dal 1° gennalo fino a tutto maggio la mutazione succède ogni tredeci giorni; neil' agosto, ogni dieci; nel settembre, ogni otto, e neU' ottobre ogni nove giorni. »
(3) Le diario romano de 1884 porte encore pour le 20 août : S. Bernardo... festa alla sua chiesa con panegyrico a 22 ore; In S. Croce in Gerusalemme ed al S. Nome di Maria.
OÙ la duchesse s'était rendue, est précisément à rextrémité opposée de la ville, à la place de' Termini, auprès des Thermes de Dioclétien. Créquy dit qu'elle revenait des églises: suivant l'usage de Rome, elle en avait visité plusieurs, et c'est en sortant de Saint-Charles ai Catinari qu'elle rencontra les Corses. Il ne faut pas oublier qu'au 20 août les jours décroissent déjà depuis deux mois. L'obscurité s'étendait sur la ville lorsque les Corses parurent devant Farnèse, et la nuit était tout à fait tombée quand la duchesse quitta Saint-Charles. Créquy prétendit plus tard qu'il n'était pas vraisemblable qae sa fcmme^ une ambassadrice, marchât la nuit senza torcia : mais il oubliait alors qu'il avait, dès le premier jour, expliqué ce fait si simple. Le duc et la duchesse étaient sortis, chacan do son côté, de bonne heures et leurs gens n'avaient pas dû se munir de flambeaux. Les Mémoires du cardinal d'Esté ne disent nullement qu'il fît encore jour lorsque l'ambassadrice arriva chez ce prélat : ils laissent entendre, au contraire, que l'heure était fort avancée. Le cardinal avait appris déjà ce qui se passait devant le palais do France et correspondu avec le cardinal Chigi. Pendant que la duchesse était chez lui, il renvoya aux nouvelles, et son messager revint lui annoncer que les avenues de Farnèse étaient occupées, non plus par les Corses, mais par toute la sbirerie^ c'est-à-dire que Tordre élait déjà rétabli (1). Voici le texte entier : « M. le cardinal d'Esté avait déjà eu le bruit de ce qui se passait, en ayant envoyé dire au cardinal Chigi que, s'il arrivait un sac dans Rome, c'était à lui d'y penser. 11 était donc prêt de se faire porter au palais Farnèse, lorsque Madame l'ambassadrice avecsa suite entra dans le palais demi-morte. Son Altesse la reçut et
(i) C'est ce que le nonce avait fait conuaitre au roi, dès Torigine, avec les pièccR «^ Tappui : « Il n'a pas désavoué, écrivait Louis XIV à Créquy, qa'Us ne tirassent iodistinctemcnl dans vos fenêtres et dans le balcon^ [mais seulement après une décharge qu'on fit sur eux des mêmes fenêtres. V., dans Régnier, Vabouchement de Suresnes, Preitves, p. 31], sans que la relation qu*on lui enYoie dise que votre personne y fût; mais il a nié quMs aient marché tambour battant avec Tétendard, et a dit que le tambour ne battit que par l'ordre de don Mario t quand il y arriva avec /es chevau-'i^fjers^ et que ce fut à dessein de les assembler et faire retirer^ à quoi il prétend qu'il n'eut pas de peioe... » (2* dépêche du 30 août 1662.)
la rassura, et en même temps envoya reconnaître en quel état étaient les choses à Farnèse. On lui rapporta que toute la sbirerîe en gardait les avenues et le tenait comme investi. Le cardinal-gouverneur voulut faire entendre, depuis, qu'il les avait envoyés là pour arrêter les Corses, etc.... (1) » Or il avait fallu avertir Je cardinal Impériale et don Mario ; délibérer sur une occurence si extraordinaire; rassembler, avec la garde du pape, Jes corps les plus sûrs de la police et les diriger sur Farnèse; disperser les Corses et les forcer à la retraite; poster soldats et sbires à toutes les avenues, et la centaine de /lambeaux qui éclairèrent le retour de la duchesse avaient été pris chez le cardinal d'Esté ou apportés par les gens de Tambassadeur, qui, à la nouvelle du danger couru par sa femme, envoya toute sa maison au-devant d'elle, comme l'atteste Régnier (2).
Mais toutes ces réflexions eussent été importunes à la cour de France qui, depuis Vabouchement de Suresnes, se dérobait à toute discussion, et laissait sans réponse les lettres du pape et du cardinal Chigi(3). Le nonce étant réduit au silence, il n'y avait personne dans le royaume qui pût élever la voix en faveur du pape. Les ordres donnés par le roi aux évêques du Puy et de Soissons, qui s'étaient trouvés à Rome le 20 août montrent à quel point il redoutait toute communication pouvant éclairer l'opinion publique. Il ne leur permit ni de rester
(2) P. 15. — « HaQQo ancora voluto far apprehendere che si era assediato il palazzo : e pur, dalla parte di Strada Giuliadove ha moite larghissime yenute non vi parve uomo. La corte accorse solo dove era il conflilto, e per dividere e impedire il concorso délie parti fu Decessario che si mettesse nel medio. Ma stetle lontana: non ci si trateone che quanto bisogao per fare ritirare i Corsi, e cid seguito, subito si parti. » (Le cardioal Chigi àLionae, 30 août 1662. Régnier, Preuves^ p. 16.) — Chanlelauze, chargé de compléter la publication des Œuvres de Retz, a inséré au tome Vil les pièces que contenait son volume sur les prétendues missions diplomatiques de ce cardinal, et y a raconté de nouveau X Affaire de la garde corse (p. vi à xiii et 1 à 22). Les graves erreurs que nous avions signalées n'y sont pas rétractées.
(3) «1 On ne répondit point aux lettres du cardinal Chigi, les ministres du roi ayant jugé que, dans la situation où étaient les choses, il fallait absolument rompre tout commerce de lettres avec Rome. La même résolution fut prise À l'égard des brefs du pape et le roi les laissa pareillement sans réponse. » (Régnier, p. 70.)
à Rome ni de rentrer en France ci les força de rejoindre le duc de Créquy en Toscane. Lionne écrivit à l'ambassadeur: « Touchant les deux évêques, le roi leur ordonne de demeurer près de vous, parce qu'on a jugé que, de la manière qu'ils se sont conduits et ayant même été voir le pape depuis le cas du 20 août (1), il ne serait peut-être pas bon qu*il vinssent de deçi débiter ce que Sa Sainteté peut leur avoir dit; car tous ces messieurs les prêtres oàt toujours grande propension, pour leurs intérêts particuliers, de complaire à la cour de Rome (2).»
(1) Des évêques français aller voir le pape ! Les libertés gallictnet no peuTeDt tolérer cela.
(2) A Créquy, 16 septembre 1662. Rome, 147. — V. VAppendic9 à la fin do volume.
SUITE DE L*AFFAmE DES CORSES. — RBTRAITE DE CRÉQUY EN TOS- CANE. — CONFÉRENCES DE SAN QUIRICO. — CAMPAGNE DIPLOMA- TIQUE DE LOUIS XIV POUR ENLEVER AU PAPE L'APPUI DES ÉTATS CATHOLIQUES (SEPTEMBRE 1662 A MAI 1663).
Premiers ordres donnés pour la levée d'une armée contre le pape : d'Aubeville renvoyé en Ilalie pour préparer le passage des Français. Mission du cbc> aiier de busca pour provoquer la révolte d'Avigoon et du Comtat Venaissiu. Septembre IGGii. — Le roircfusc les brefsdu pape et ne veut pas de médiation. Alternative imposée au pape; conditions des deuv partis. — Créquy et Tabbé Rospigliosi. — Couféreuces de San Quirico entre Créquy et l'abbé Rasponi. Créquy exige la mise en jugement du cardinal Impériale, gouverneur du Rome : eiamende la conduite de ce prélat. Consistoire du 30 octobre. Colère de la cour de France. Appui que le roi trouve cbcx des évéques français : Grimaldi, Ondcdci, Retz, Bousy, la Féuillade. Conseil extraordinaire du 6 novembre : le roi y appelle les archevêques d'Auch et du Paris. Dépêches violentes du roi et de Lionne à Créquy. Menace de mettre à prix la tète d'Impériale. Rupture des conféi*euces; eflorts du pape pour les faire reprendre. Lettres du sacré collège au roi, à la reinemère, à Créquy. Le roi exige un décret d'exil ou de relégalion contre Impériale : le pape refuse absolument ; consistoire du il décembre. Créquy s'embarque pour la France.— Négociations ouvertes par Louis XIV pour isoler lu pape : i" à Madrid : reproches sévères que lui font Piiilippc IV et le duc de Medinu, mais ils su SDumettcut pur peur; 2* à Venise : embarras, duplicité et faiblesse de la Seigneurie ; 3* en Suisse : la cause pontilicale fermement soutenue par les cantons catholiques : échecs de l'ambussadeur français la Barde; A" à Gênes : dureté de Louis XIV ; il force cette république de bauuir Impériale et sa famille ; 5* à Florence : le grand-duc promet de laisser passer les Français. — lutervculiuu do Grimani, ambassadeui* de Venise, et d'iturielta, ministre d'Lspagne, eu faveur du pupe : ctforts de Louis XiV pour los suborner : secret du pape trahi. — Projet de conférences qui se tiendront à Lyon.
Arrivé sur les terres du grand-duc, l'ambassadeur français indiqua, dans une lellre circulaire aux minisires étrangers qui résidaient à Rome, les préliminaires du traité qu'il entendait imposer au souverain pontife (1). Il débutait par un aveu qui, rapproché des démarches du nonce à Saint-Germain, constate Tempressement d'Alexandre VII à désintéresser l'honneur de la couronne. « Il est vrai, disait-il, que M. le cardinal Chigi m'est venu voir une fois; que M. le cardinal Sachetti (2) y est
(1) 6 septembre. Reguier, Preuves, p. 7.
(2) Préftideot de la CoD^régatioa spéciale.
348 CHAPITRE HUITtfeBffE
venu deux; et que l'un et Tautre m'ont dit que le pape avait envie de donner toute sorte de contentement au roi« mon maître. » Mais il continuait en ces termes : « ... Si les intentions du pape sont telles qu'on le veut faire croire, et s'il veut s'appliquer sérieusement à satisfaire Sa Majesté, il faut^ poar faire répondre les effets aux paroles : Qu'il ôte le chapeau ao cardinal Impériale comme auteur de t attentai. ..\ — Qu'il remette incessamment don Mario entre les mains de Sa Majesté, 'pour en faire ce qii il lui plaira^ étant très facile de prouver qiiil a eu part à cet attentat et qu'il y a agi de concert avec le cardinal Impériale ; — Qu'on fasse pendre, dans la place Farnëse, le capitaine, le lieutenant et l'enseigne corse avec cinquante de leurs soldats... ; — Que pareillement on fasse pendre, dans la place Navonc^ le bariyel de Rome avec cmquante sbires; — Qu'outre cela, le pape assure qu'il enverra un légat en France... pour faire excuse,... et pour déclarer publiquement que Sa Sainteté n'a jamais eu de part à l'outrage fait à Sa Majesté dans cette rencontre, et n'a vu qu^avec un extrême regret que ses ministres en aient été les auteurs. Quand on aura commencé par là, alors on pourra croire que le pape veut tout de bon se mettre en état de satisfaire le roi... »
Aussitôt que Louis XIV eut appris la retraite de son ambassadeur, le nonce pontifical, déjà chassé de Saint-Germain et de Paris, et gardé à vue dans les environs de celte dernière ville, fut reconduit ignominieusement jusqu'à la frontière. Piccolomini écrivit à sa cour : « Le dernier gentilhomme envoyé par le duc de Créquy démontra en termes si violents la prétendue nécessité pour Son Excellence de quitter les États du pape, et irrita les esprits à tel point qu'on n'hésita plus à donner cours aux mesures de rigueur depuis longtemps préméditées contre moi. Je ne doute pas que la peur conçue dans cette cour de me voir publier toute la suite des événements et particulièrement lesbrefs de Sa Sainteté, ses saintes intentions de donner au roi une satisfaction proportionnée, ce qui aurait prouvé à tous l'inanité des accusations portées contre Sa Sainteté, n'ait inspiré l'ordre de ne me laisser communiquer avec personne. Ils m'ont conduit sur la route de Lyon, mais je suis forcé d'aller où ils veulent et de marcher du train qu'il leur