I.OLIS \IV lil SUN SliiCLi:. l/lô
diable voulez-vous faire de ce joujou , monsieur'.' lui demanda son Éminence. — J'en demande pardon à monseigneur, reprit d'IIocquincourt , je ne regarde pas le cordon bleu comme un joujou , mais comme Tune des premières dignités de l'Étal. — Belle dignité, ma loi! dit le cardinal. — C'est cependant celle-là, reprit d'ilocquincourt impatienté, qui a lait votre père chevalier.
Cet orgueil de naissance le menait parfois trop loin. Un jour le grand-prieur de La Porte se trouvait chez le cardinal, lorsque ceUii-ci, soit par mégarde, soit par orgueil, passa devant le prince de Piémont, qui fut depuis duc de Savoie. — Qui eût jamais cru, dit tout haut le grand-prieur blessé de cet oubli des convenances, que le petit-fils de l'avocat Laporte eût passé devant le petit-fils de Charlcs-Quinl?
Les satires qu'on imprimait contre lui à Bruxelles, lui rendaient la vie extrêmement amère , et la Milliade fut la véritable cause de sa déclaration de guerre à l'Espagne.
Ses familiers étaient un genlilhomme deTouraine nommé La Folloue , Rossignol son déchill'reur, le père Mulot son aumônier et Bois-Robert son favori de campagne, comme l'appelait le cardinal lui-même.
La Follone était une espèce de gardien (pie le cardinal s'était fait donner par le roi, avant qu'il eût un maître de chambre et des gardes. H avait pour mission d'empêcher cpi'on dérangeât le cardinal pour choses de peu d'importance. Ce La Follone était le plus beau mangeur de la cour, et son grand appétit réjouissait fort Richelieu , qui souvent le faisait dîner à sa table. Le cardinal s'était aperçu qu'après chaque repas son convive marmotait ((uelques paroles avec une grande dévotion.
— La Follone , lui dit-il un jour, quelle est donc cette prière que vous adressez si dévotement au Seigneur?
— La voici, monseigneur, répondit celui-ci. Mon Dieu! faitesmoi la grâce de bien digérer ce que j'ai si bien mangé.
Le cardinal trouva ces sortes de grâces si singulières, que toutes les fois que La Follone dînait chez lui , il exigeait qu'il fit sa prière tout haut, et La l'ollone accomplissait cet acte avec tout le sérieux qui convenait à une si grave circonstance.
Ce Rossignol, que nous avons nommé, était un pauvre garçon d'Alby, qui avait une aptitude toute particulière à lire les lettres en
l/lG LOUIS XIV ET S0.\' SIÈCLE.
chiffres. Au siège de La Rochelle , M. le Prince en parla au cardinal. On le fit venir en poste. Une lettre venait justement d'être saisie; Rossignol la déchiffra, comme on dit, à livre ouvert. C'était une dépèche de Buckingham qui promettait un secours aux assiégés.
A Hcsdin , Rossignol eut encore une bonne fortune de ce genre.
Le cardinal intercepta une lettre par laquelle les assiégés demandaient du secours. Rossignol répondit avec les mêmes signes , au nom du cardinal infant à qui cette lettre était adressée , qu'il ne pouvait les secourir et qu'il les invitait à traiter. Les assiégés ne se doutèrent point de la supercherie et se rendirent. Ce Rossignol fit fortune , devint maître des comptes à Poitiers ,• et bâtit , à Juvisy, une belle maison où Louis XIV l'alla voir.
Quant au père Mulot, l'aumônier du cardinal, c'était le partner de La Follone, avec cette différence que l'un mangeait et que l'autre buvait. Le digne aumônier avait gagné à cet exercice, un nez qui, comme celui deBardolph, le joyeux compagnon d'Henri V (1), eût pu servir le soir de lanterne. Aussi , un jour que Richelieu , qui n'était encore qu'évêque de Luçon , essayait avec Bois-Robert des chapeaux de castor, et que le digne aumônier les regardait se livrer à cet exercice : — Bois-Robert , dit Richelieu , celui-ci me sied-il bien? — Oui, Yotre Grandeur, répondit Bois-Robert ; mais il vous irait encore mieux s'il était de la couleur du nez de votre aumônier.
Le père Mulot ne trouva rien à dire sur le moment ; mais il en voulut toute sa vie à Bois-Robert de cette méchante plaisanterie.
Mulot fut plus heureux avec le pauvre Cinq-Mars. Un jour que le conseil du roi était à Charenton , l'aumônier du cardinal pria le grand-écuyer de l'y mener avec lui; ce à quoi d'Effiat consentit avec plaisir. Mulot allait demander je ne sais quelle faveur qui lui fut nettement refusée ; ce qui le mit de mauvaise humeur d'abord, et lui inspira, puisqu'il était expédié, le vif désir de s'en revenir dîner. 11 pressait donc Cinq-Mars de le reconduire comme il l'avait amené ; mais le grand-écuyer était moins pressé de revenir. Aussi lui répondit-il qu'il n'avait point fait encore.
— Mais, dit Mulot désespéré, vous voulez donc me laisser revenir à pied?
(1) Voir Shakespeare, tragédie A' Henri IV,
— Non pas , mons de Mulot , répondit d'EITiat , mais ayez patience. I^'aumônier grommela entre ses dents.
— Ah ! mons de Mulot ! mons de Mulot ! dit Cinq-Mars.
— Ah ! mons Fiat! mons Fiat! répondit l'aumônier.
— Connnent, mons Fiat? s'écria Cinq-Mars ; ne savez-vons pas comment on m'appelle?
— Si fait, répondit l'aumônier, mais quiconque m'allongera mon nom , je lui raccourcirai le sien.
Et , tout en colère , il revint à Paris à pied.
Mulot avait rendu autrefois un important service au cardinal, lorsque celui-ci fut relégué à Avignon. Mulot vendit tout ce qu'il possédait et lui porta trois ou quatre mille écus dont il avait grand besoin. Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se gènait-il pour qui que ce fût. C'était surtout à l'endroit du mauvais vin qu'il était intraitable. Un jour qu'il dînait chez M. Dalaincourt, et qu'il était mécontent de celui qu'on lui servait, il fit venir le laquais qui le lui avait versé, et le prenant par l'oreille :
— Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne pas avertir votre maitre qui, peut-être, ne s'y connaissant point, croit nous donner du vin et nous sert de la piquette.
Le digne aumônier ne traitait pas mieux le cardinal que les an-
iros, el il avait force occasion de se fâcher contre son Éminence, car il n'y avait pas de tours que le cardinal ne lui jouât. Un jour (|u'ils devaient aller cnsend)le faire une promenade à cheval, le cardinal fit mettre des épines sous la selle de la monture de son aumônier. A peine le bon chanoine fut-il à cheval , que la selle pressant les épines et les épines piquant le coursier, celui-ci se mit à regimber de telle façon que l'aumônier n'eut que le temps de sauter à terre. En voyant le cardinal sourire malignement, Mulot se douta que c'était de lui que venait le tour, et comme il avait failli se casser le cou , il courut à lui tout furieux :
— Ah! décidément, s'écria-t-il , vous êtes un méchant homme.
— Chut! ditréminenlissime, chut! mon cher Mulot, ou je vous ferai pendre.
— Comment cela?
— Oui, vous révélez ma confession.
Ce n'était pas la première fois que le ])on chanoine tombait dans cette faute. Un jour que le cardinal disputait avec lui à table, et le poussait à bout pour s'en amuser comme de coutume :
— Tenez , lui dit Mulot exaspéré , vous ne croyez à rien , pas même en Dieu,
— Comment! je ne crois pas en Dieu? s'écria le cardinal.
— Allons , n'allez-vous pas dire aujourd'hui que vous y croyez, reprit l'aumônier furieux, quand hier, à confesse, vous m'avez avoué vous-même que vous n'y croyiez pas.
Tallemant des Réaux, qui cite l'anecdote, ne dit pas comment son Éminence prit cette plaisanterie, un peu plus forte que les autres.
Après le père Mulot , celui qui était en plus grande familiarité avec le cardinal, était François-Metel de Bois-Robert, que le cardinal, dans ses moments de bonne humeur, appelait le Bois tout court, à cause d'un certain droit que M. de Chàteauneuf lui avait accordé sur le bois venant de Normandie. Cependant , tout d'abord Bois-Robert lui avait déplu; son humilité le désarma. Un jour que son Éminence grondait ses gens pour ne pas l'avoir défait de Bois- Robert , celui-ci , qui n'était pas encore sorti, entendit l'algarade. Rentrant alors : — Eh ! monsieur, dit-il au cardinal , vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table ; dites-moi, est-ce que je ne vaux pas un chien?
r.OL'IS XIV ET SON SII-Cl.lî. \ !i9
Depuis ce moment, ils furent si bien ensemble , que Bois-Robert disait en mourant : — Je me contenterais d'être aussi bien avec notre seigneur Jésus-Christ que j'ai été avec monseigneur le. cardinal de Richelieu.
Le secret de cette familiarité, c'est que Bois-Robert avait toujours à débiter cent contes qui récréaient fort son Éminence ; Racan surtout faisait les frais des récits dnMatiques du favori de campagne de son Éminence. C'est qu'aussi Racan était miraculeux de bonhomie et de distraction. Le jour qu'il fut reçu à l'Académie, tout Paris étant réuni pour entendre son discours de réception, il monta à la tribune, et tirant de sa poche uu papier tout déchiré : — Messieurs, dit-il, je comptais vous lire ma harangue, mais ma grande levrette l'a tonte mâchonnée; la voilà, tirez-en ce que vous pourrez, car je ne la sais ])oint par crtir, et je n'en ai point de copie.
VA il fallut que les auditeurs se contentassent de cette allocution qui fut tout le discours de Racan. Voilà jwur la bonhomie.
Maintenant veut-on connaître quelques-unes de ces distractions qui, racontées par Bois-Robert, faisaient la joie du cardinal ? Nous en citerons deux ou trois.
Un jour que Racan allait voir un de ses amis à la campagne , seul et sur un grand cheval, il laissa tomber son fouet et fut obligé de descendre. Mais ce n'était pas le tout que de descendre, il fallait remonter, et l'étrier ne paraissant pas à Racan, qui n'était qu'apprenti écuyer, un appui assez solide, il 'chercha une borne. Or, dans tonte la route, il n'en trouva point, de sorte qu'il fit le voyage à pied. Mais arrivé à la porte de son ami, il aperçut un banc: — Ah ! dit-il, ce n'est pas tout à fait cela que je cherchais, mais n'importe ; et avec l'aide de ce banc il remonta sur son cheval et s'en revint tout droit sans avoir même l'idée d'entrer chez son ami, quoiqu'il eût fait trois lieues pour venir le voir.
In autre jour qu'il avait couché avec Ivrande et Malherbe dans une même chambre, s'étant levé le premier, il prit les chausses d' Ivrande pour son caleçon , les passa sans s'apercevoir de la méprise, et mit les siennes par-dessus; puis il acheva sa toilette et sortit. Cinq minutes après, Ivrande voulut se lever et ne trouva plus ses chausses. — Mort Dieu ! dit-il à Malherbe, il faut que ce soit ce malavisé de Racan qui les ait prises.
Et, sur ce, passant les chausses de Malherbe qui était encore
150 lOL'IS XIV ET SON SIKCFE.
couché, il sort tout courant, malgré les cris de celui-ci, pour rejoindre Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux l'ois plus gros qu'il n'était convenable. iVrande le rejoint et réclame son bien. Racan regarde : — Ma foi ! oui, dit-il, tu as raison.
Et sans plus de façon , il s'assied sur une borne , ôte d'abord les chausses de dessus, puis celles de dessous, les rend à Ivrande, repasse les siennes avec la même tranquillité que s'il était dans sa chambre, et continue son chemin.
Une après-midi qu'il avait beaucoup plu et que Racan venait de patauger dans la bouc, il renti'e chez M. de Bellegarde oii il logeait, et, se trompant d'étage, s'en va droit à la chambre de M"" de Bellegarde, qu'il prend pour la sienne. M"" de Bellegarde et M"'" de Loges étaient chacune à un coin du feu, ne disant mot et curieuses de voir ce qu'allait faire ce maître disirait. Celui-ci , ne les apercevant pas, s'assied, sonne un laquais, et se fait débotter. Cette opération finie : — Ya nettoyer mes bottes, dit-il , moi, je me charge de faire sécher mes bas. Et ce disant , il se déchausse et s'en vient poser proprement un de ses bas sur la tête de M"" de Bellegarde, et l'autre sur la tête de M'"" de Loges , qui éclatent de rire.
— Oh! pardon, mesdames, s'écrie alors le pauvre Racan tout ébahi, je vous prenais pour deu\ chenets.
Ces histoires, racontées par Bois-Robert, qui imitait l'accent de Racan, devenaient de la plus haute bouffonnerie, et amusaient fort le cardinal. Aussi Bois-Robert n'en laissait point manquer son Éminence, et tous les jours il lui en racontait de nouvelles.
La suivante eut son tour et ne fut pas de celles qui amusèrent le moins son Éminence.
•11 y avait, à Paris, une vieille fille nommée Marie Le Jars, demoiselle de Gournay, qui était née en 1565, et qui, par conséquent, pouvait, vers cette époque, avoir soixante-dix ans. Elle racontait elle-même , dans une courte notice qu'elle fit sur sa vie , (pi'à l'âge de dix-neuf ans, ayant lu les essais do Montaigne, elle fut prise du plus vif désir d'en connaître l'auteur. Aussi , lorsque Montaigne vint à Paris, l'envoya-t-elle saluer aussitôt, lui faisant déclarer l'estime dans laquelle elle le tenait, lui et son livre. Montaigne, le même jour, la vint voir et remercier, et, depuis lors, il s'établit entre eux une telle afiection qu'elle avait commencé de l'appeler mon père, et que lui l'appelait ma fille.
LOUIS XIV El S0.\' SIÙCLK. 151
Celte demoiselle de Gournay s'était faite auteur, et avait publié un livre dans le style de l'époque, et qui surpassait, en pathos, tout ce qui avait été écrit jusqucs là ; ce livre était intitulé : VOmbre de la demoiselle de Gournay.
Or, quoique devenue auteur elle-même , comme on le voit , la demoiselle de Gournay n'en avait pas moins conservé une liante admiration pour tous les grands poètes de l'époque , excepté pour Malherbe qu'elle détestait , parce qu'il s'était permis de critiquer son livre. En conséquence, lorsque .w« 0/«6/p parut, elle l'envoya , selon l'usage déjà en vogue à cette époque , à plusieurs grands génies du temps, et, entre autres, à Racan.
Lorsque Racan reçut ce gracieux envoi de la demoiselle de (iournay, le chevalier de Rueil et Ivrande, les inséparables, étaient chez lui. Or, Racan, llalté de ce souvenir, déclara, devant eux, que le lendemain, sur les trois heures, il irait remercier M"' de Gournay. Cette déclaration ne fut pas perdue pour le chevalier ni pour Ivrande, ([ni résolurent aussitôt de jouer un tour à Racan.
En effet , le lendemain , à une heure , le chevalier de Bueil se présente et heurte à la porte de la demoiselle de Gournay. Une dame de compagnie, qu'avait avec elle la vieille bonne fille, vint ouvrir. De Bueil lui expose son désir de voir sa maîtresse. M"' Jamin , c'est ainsi que se nommait la fille de compagnie , entra aussitôt dans le cabinet de M"" de Gournay qui faisait des vers, et lui annonça que quehiu'un demandait à lui parler.
— Mais quel est ce quelqu" un ?s'informa la demoisellede Gournay.
— Il ne veut dire son nom qu'à madame.
— Quelle tournure a-t-il ?
— Mais, répondit M"' Jamin, c'est un bel homme de trente à trente-cinq ans et (|ui a fout à fait l'air d'être do bon lien.
— Faites entrer, dit la demoiselle de (iournay; la pensée que j'allais trouver était belle, mais elle pourra me revenir, tandis que peut-être ce cavalier ne reviendrait pas.
Comme elle achevait son monologue le cavalier parut.
— Monsieur, dit-elle, je vous ai fait entrer sans vous demander qui vous étiez, sur le rapport que .lamin m'a fait de votre ])onne mine, mais maintenant que vous voilà, j'espère que vous voudrez bien nie dire votre nom.
\Ô2 I.Ol IS MV Kl SUN siixi.i;.
— Mademoiselle , dit le clievalier de Bueil , je nie iioninie Racaii. La denioiselle de Gouriiay, qui ne connaissait Racan que de
nom, lui fit mille civilités, le remerciant de ce qu'étant jeune et bien lait, il consentait à se déranger pour une pauvre vieille comme elle; sur quoi le chevalier, qui était liomine d'esprit, lui fit mille contes, qui l'attaclièrent tellement, qu'elle appela Jainin pour qu'elle Ht taire sa chatte qui miaulait dans la pièce voisine. Malheureusement les instants du chevalier de Bueil étaient comptés. Au bout de trois quarts d'heure d'une conversation que la demoiselle de Gournay déclara être des plus agréables qu'elle eût entendues de sa vie , il se retira , emportant force compliments sur sa courtoisie et laissant la bonne fille enthousiaste de lui.
C'était une heureuse disposition pour retrouver la pensée au milieu de laquelle elle avait été interrompue et qui avait fui effarouchée. Elle se remit donc à l'étude ; mais à peine y était-elle qu'Ivrande, qui guettait ce moment, se glissa dans l'appartement ; puis, pénétrant jusqu'au sanctuaire où se tenait M"' de Gournay, il ouvrit la seconde porte, et voyant la vieille fille au travail, lui dit :
— J'entre bien librement, mademoiselle, mais l'illustre auteur de Y Ombre ne doit pas être traité comme le commun.
— Voilà un compliment qui nie plaît, dit la vieille fille frappée et se retournant vers Ivrande; je l'iuscrirai sur mes tablettes, et maintenant, monsieur, continua-t-elle , quel motif me procure l'honneur de vous voir?
— Mademoiselle , dit Ivrande, je viens vous remercier de l'honneur que vous m'avez fait de me donner votre livre.
— Moi ! monsieur, reprit-elle, je ne vous l'ai pas envoyé et j'ai eu tort; certes, j'aurais dû le faire. Jamin! une Ombre pour ce gentilhomme.
— Mais j'ai eu l'honneur de vous dire que j'en avais une, mademoiselle , reprit Ivrande, et la preuve c'est que dans tel chapitre il y a telle chose , et dans tel autre chapitre , telle autre chose.
— Ah! mais cela me flatte infiniment, monsieur; vous êtes donc auteur que vous vous occupez ainsi des livres qui paraissent?
— Oui, mademoiselle, et voici quelques vers de ma façon que je serais heureux de vous offrir en échange de votre livre.
— Mais, dit la vieille demoiselle, ces vers sont de M. Racan I
LOUIS XIV liT SON SIKCLK. 153
— Aussi suis-je M. Racan lui-mèrae et bien votre serviteur, dit Ivrande en se levant.
— Monsieur, vous vous moquez de moi , dit la pauvre fille tout étonnée.
— Moi, mademoiselle, s'écria Ivrande, moi me moquer de la fdlc du grand Montaigne , de cette héroïne poétique dont Lipse a dit : videamus qnid sitparitura ista virgo (1), et le jeune Heinsius : A usa virgo concurrere vins scandit supra viros (2).
— Bien ! bien ! dit la demoiselle de Gournay, touchée au-delà de toute expression de cette avalanche d'éloges-; alors celui qui vient de sortir a voulu se moquer de moi , ou peut-être est-ce vousmême qui voulez vous en moquer. Mais n'importe : la jeunesse a toujours ri de la vieillesse , et je suis, en tout cas, bien aise d'avoir vu deux gentilshommes si bien faits et si spirituels.
Ce n'était pas l'inlention d' Ivrande de laisser croire que sa visite était une plaisanterie ; aussi fit-il si bien pendant les trois quarts d'heure qu'il passa à son tour avec M"" de Gournay qu'en la quittant, il la laissa entièrement persuadée que, pour cette fois, elle avait eu afi'aire au véritable auteur des Bergeries.
Mais à peine Ivrande était-il sorti que le vrai Racan arriva à sou tour. La clé était à la porte. Comme il était un peu asthmatique, il entra tout essoufflé, et, eu entrant, il tomba sur un fauteuil. Au bruit qu'il fit. M"' de Cournay , qui cherchait toujours à rattraper cette belle pensée qui avait fui devant le chevalier de Bueil, se retourna et vit avec étonncment une espèce de gros fermier qui , sans dire un mot, soufflait et s'essuyait le front.
— Jamin , dit-elle , Jamin , venez ici bien vite. La dame de compagnie accourut.
— Oh ! voyez donc la ridicule figure, s'écria M"' de Gournay ne pouvant détacher ses yeux de Racan et éclatant de rire.
— Mademoiselle, dit Racan, qui, on se le rappelle, ne pouvait prononcer ni les R ni les C; dans un qualt d'heule je vous dilai poulquoi je suis venu iti; mais aupalavant laissez-moi leplendle mon haleine. Où diable êtes-vous venue loger si haut? Ah ! qu'il y a haut! qu'il y a haut, mademoiselle !
(1) Voyons ce (|iic produira celte nuise.
(2) La femme qui ose luUer avec les hommes s'élève au-dessus d'eux.
iôk LOL'IS XIV HT SON SIÈCr.H.
On comprend que si la fignre et la tournure de Racan avaient réjoui M"° de Gournay, ce fut bien autre chose lorsqu'elle entendit le baragouin dont nous avons essayé de donner une idée ; mais enfin on se lasse de tout, même de rire, et lorsqu'à son tour elle eut repris haleine :
— Mais, monsieur, dit-elle, au bout de ce quart d'heure que vous nrc demandez, me dircz-vous au moins ce que vous venez faire chez moi?
— Mademoiselle , dit Racan , je vous lends glace de votle plésent.
— De quel présent?
— Mais de voile Omble.
— De mon Ombre! dit M"° de Gournay qui conunençait à comprendre la langue que lui parlait Racan ; de mon Ombre?
— Oui lertainemcnt, de votle Omble.
— Jamin, dit M"" de Gournay, désabusez ce pauvre homme, je vous prie, je n'ai envoyé mon livre qu'à M. de Alaliierbc, qui m'en a récompensée assez mal pour que je m'en souvieime , et à M. Racan qui sort d'ici.
— Tomnient qui soit d'ici ! s'écria Racan ; mais t'est moi qui suis La tan.
— Comment, vous êtes Latan ?
— Je ne vous dis pas Latan, je dis Latan.
Et le pauvre poète faisait des efforts infinis pour dire son nom qui, contenant malheureusement sur cinq lettres les deux qu'il ne pouvait ])as prononcer, demeurait si étrangement défiguré que M"" de Gournay faisait d'inutiles eflbi-ts pour le comprendre ; enfin impalientée :
— Monsieur, dit-elle, savcz-vous écrire?
— Tomment! si je sais étlile! donnez-moi une plume et vous vêliez.
— Jamin, donnez une plume à monsieur.
Jamin obéit, donna une plume au malencontreux visiteur qui, de son écriture la plus lisible et en grosse moyenne, écrivit son nom de RAC4N.
— Racan! s'écria Jamin.
— Racan! reprit M"" de Gournay, vous êtes M. Racan?
— Mais oui, répliqua Racan enchanté d'être compris, et croyant (|iie l'accueil allail changer, mais oui.
1,01 is Mv i:r SON siixi.i;. lo.i
— Oh ! voyez, Jamiii, le joli personnage pour prendre un pareil nomi s'écria M"" de Goiirnay liineuse; au moins les donv autres étaient-ils aimables et plaisants, tandis que celui-ci n'est qu'un misérable bouiron.
— Mademoiselle, mademoiselle, dit Racan, que signifie te que vous dites là, je vous plie?
— Cela signifie que vous êtes le troisième d'aujourd'hui qui vous présentez sous ce nom.
— Je n'en sais lien , mademoiselle, mais te que je sais t'est que je suis le vlai Latan.
— Je ne sais pas qui vous êtes, reprit IVl"" de Gournay, mais ce que je sais à mon tour, c'est que vous êtes le plus sot des trois. Merdieu! ie ne soulTrirai pas qu'on me raille, entendez-vous?
Et sur ce juron , arrangé par elle à sa manière et pour son usage, Al"" de Gournay se leva en faisant de la main un geste d'impératrice, geste par lequel elle linvilait à sortir.
A cette invitation, Racan ne sachant plus que faire, sauta sur un livre de ses œuvres, et le présentant à M"' de Gournay :
— Mademoiselle, dit-il, je suis si bien le vlai Latan (pie, si vous voulez plendie le livle, je vous dilai d'un bout à lautlc tous les vels qui s'y tlouvent.
— Alors, monsieur, dit la demoiselle de Gournay, c'est que vous les avez volés , comme vous avez volé le nom de M. Racan , et je vous déclare que si vous ne sortez pas d'ici à l'instant même, j'apijcllc au secours.
— Mais, mademoiselle...
— Jamin , crie au voleur, je t'en prie.
Racan n'atlondil pas le résultat de cette dénionslration ; il se pendit à la corde de l'escalier, et , tout asthmatique qu'il était, descendit rapide comme une (lèche.
Le jour même M"" de Gournay apprit toute l'histoire. On juge de son désespoir quand elle sut ([u'ellc avait mis à la porte le seul ■ des trois Racan qui lût le vrai. Elle emprunta un carosse et courut dès le lendemain chez M. de Bellegardc où logeait Racan. 11 était encore au lit et dormait; mais la pauvre fille avait tellement hâte de faire ses excuses à un homme pour lequel elle professait une si haute estime, que, sans écouter ce que lui disait le valet de cliaiiibre, elle entra loiit couraiil. alla droil au lit et tira les rideaux.
Racan se réveilla en sursaut, et se trouvant en face de la pauvre demoiselle, il crut qu'elle le poursuivait encore ; se jetant aussitôt en bas de son lit , il se sauva en chemise dans son cabinet de toilette ; une fois là Cl retranché à triple renfort de serrure et de verroux , il écouta. Au bout d'un instant les choses s'éclaircirent. Il apprit que ce n'étaient plus des reproches , mais des excuses qu'on venait lui faire, et, rassuré enfin sur les intentions de la demoiselle de Gournay, il consentit à sortir. De ce jour, au reste , Racan et elle furent les meilleurs amis du monde.
Bois-Robert jouait admirablement cette scène , et souvent il la joua devant Racan lui-même dont il imitait le bégaiement , et qui se renversait sur sa chaise en riant jusqu'aux larmes et en criant : T'est vlai, t'est vlai, lien n'est plus vlaH...
Le cardinal , qui connaissait le héros de cette histoire , eut aussi l'occasion d'en connaître l'héroïne.
Lu jour Bois-Robert lui montra un portrait de Jeanne-d'Arc, au-dessous duquel étaient ces quatre vers écrits à la main :
— Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie , La douceur de tes yeux et ce glaive iriité ?
— La douceur de mes yeux caresse ma pairie. Et ce glaive en fureur lui rend la liberté.
— Est-ce de toi ces vers. Le Bois? demanda le cardinal.
— Non , monseigneur, dit celui-ci , ils sont de M"" de Gournay.
— N'est-ce pas l'auteur de l'Ombre? (1) dit le cardinal.
— Justement, répondit Bois-Robert.
— Eh bien ! amène-la moi.
Bois-Robert n'y manqua point, et le lendemain il amena M"' de Gournay, qui avait alors près de soixante-dix ans, chez le cardinal. Richelieu , qui s'était préparé à cette visite , lui fit un compliiuent tout en vieux mots , tirés de son livre. Aussi vit-elle bien que le cardinal voulait s'amuser ; mais , sans se déconcerter le moins du monde :
— Vous riez de la pauvre vieille , monseigneur, dit-elle ; mais riez , riez , grand génie , il ffuit que tout le monde contribue à votre divertissement.
(1) L'Ombre, ou les Présents el les avis de la deinoiselle de Gournay. — Paris, 1635.
Le cardinal , surpris de la présence d'esprit de la vieille fille et du bon goût de son compliment , lui fit aussitôt ses excuses, et se retournant vers Bois-Robert :
— Le Bois , dit-il , il nous faut faire quelque chose pour M"" de Gonrnay ; je lui donne deux cents écus de pension.
— Mais, dit Bois-Robert , je ferai observer à monseigneur qu'elle a une domestique.
— Et comment s'appelle la domestique ?
— M"° Jamin, bâtarde d'Amadis Jamin , le page de Ronsard.
— C'est bien, dit le cardinal, je donne cinquante livres par an à M"' Jamin.
— Mais, monseigneur, outre sa domestique, M"" de Gonrnay a encore une chatte.
— Et comment s'appelle la chatte?
— Ma mie Piaillon , répondit Bois-Robert.
— Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon , ajouta son Éminence.
— Mais, monseigneur, reprit Bois-Robert, voyant que le cardinal était en veine de magnificence, ma mie Piaillon vient de chatouner.
— Et combien de chatons a-t-elle faits? demanda le cardinal.
— Quatre, répondit encore Bois-Roberl.
— Allons ! j'ajoute une pistole pour les chatons.
C'était cependant le même homme qui faisait tomber les tètes de Chalais, de Rnutoville, de Montmorency, de Marillac et de Cinq-Mars.
Bois-Robert fit encore donner une pension de cent livres à un pauvre diable de poète nommé Maillet. Celui-ci étant venu le trouver pour qu'il sollicitât un secours en sa faveur, Bois-Robert lui dit de lui adresser une demande et qu'il s'en chargerait. Maillet prit alors une feuille de papier et improvisa les quatre vers suivants :
Plaise au roi, me donner cent livres Pour des livres et pour des vivres ; Des livres je me passerais , Mais des vivres je ne saurais.
Richelieu trouva le quatrain bouffon et accorda la demande.
Cependant le cardinal n'était pas généreux, et c'était surtout dans ses amours que son avarice éclatait.
JvC cardinal eut plusieurs maîtresses. La célèbre Marion Delornie en fut une. Elle vint le voir deux fois : la première, déguisée en page, car il fallait garder les convenances. Richelieu la reçut en habit de
satin gris brodé d'or et d'argent, tout botté et avec un chapeau à plume. La seconde fois Marion vint en courrier. Pour ces deux visites le cardinal lui envoya cent pisloles par Des Bournais , son valet de chambre. Marion haussa les épaules et donna les cent pisloles au valet.
M"" de Chaulnes fut aussi, pendant quelque temps, dans les bonnes grâces du cardinal ; mais il pensa lui en coûter cher. Un soir qu'elle revenait de Saint-Denis, six oiliciers du régiment de la marine, qui étaient à cheval, voulurent lui casser deux bouteilles d'encre sur le visage. C'était une manière de défigurer fort en vogue à cette époque, et que le vitriol a remplacée depuis. Le verre coupe, l'encre pénètre dans les coupures, et tout est dit. Mais M"" de Chaulnes fit si bien de ses mains que les bouteilles se brisèrent sur l'appui de la portière , et que ses robes et le carosse seuls en furent tachés. On accusa M"'° d'Aiguillon de ce guet-apens.
LOUIS XIV ET SON SIÈCLIi. 159
IM"" d'Aiguillon était la nièce du cardinal et passait pour être sa maîtresse. Elle avait été mariée, en 1620, à Antoine Dubours de Coinbalet, qui était fort mal bâti et tout couperosé. Aussi le prit-elle en aversion au point qu'elle tomba dans une profonde mélancolie. 11 en résulta que, lorsqu'il fut tué dans la guerre contre les huguenots, craignant que , par quelque raison d'État , on ne la sacrifiât encore , elle fit vœu de ne plus se marier jamais, et de prendre ibabit de carmélite. Elle s'Iiabilla alors aussi modestement qu'une dévote de cinquante ans , quoiqu'elle en eût vingt-six à peine ; elle portait une robe d'étamine et ne levait jamais les yeux. Elle était (lame d'atours de la reine-mère, et faisait son service dans cet étrange costume, qui ne parvenait pas à l'enlaidir, car elle était une des plus belles femmes de France , et dans toute la fleur de sa beauté. Cependant le cardinal, son oncle, devenant de plus en plus puissant , elle commença à laisser passer quehiues boucles de cbeveux, mit des rubans à sa robe, et. sans en changer encore la couleur, commença à en changer l'étofle et à substituer la soie à l'étaminc. Enfin, Richelieu ayant été nommé premier ministre, les prétendants se présentèrent pour épouser la belle veuve ; mais tous furent refusés, quoi<jue, parmi ces prélendauls on comptât M. de Rrézé, M. de Béthune et le comte de Sault, qui fut depuis M. de Lesdiguières. Il est vrai qu'on assurait que c'était le cardinal qui , par jalousie, ne permettait pas qu'elle se remariât. Cependant elle fut bien près d'épouser le comte de Soissons, et si son premier mari n'eût pas été de si petite condition, probablement la chose se serait faite. On fit même courir le bruit que son mariage avec M. de Combalct n'avait jamais été consommé, et un clierchenr d'anagrammes trouva dans son nom la preuve de cette non consommation. EnelFel. le nom de famille de M"" de Coinbalet était Marie fie Viyuerot, dans lequel on trouve lettres pour lettres : vierge de ton mari. Malgré celte anagramme, Marie de Vignerot resta veuve.
Mais, s'il faut en croire la chronique scandaleuse du temps , ce veuvage ne lui était pas difficile à porter, et M"" de Coinbalet aurait eu quatre enfants du cardinal. C'était M. de Brézé qu'elle n'avait pas voulu aimer et dont elle avait refusé de devenir la femme, qui faùsait courir ce méchant bruit, il disait toutes les circonstances delà naissance et de l'éducation de ces quatre Richelieux. Aussi, un auteur anonyme fit-il l'épigramme suivante, dont nous ne sa-
cliions pas qu'il ait jamais réclamé le prix au cardinal, si amateur de vers que fût son Éminence.
Pliilis , pour soulager sa peine ,
nier se plaignait à la reine
Que Bi'(?z6 (lisait hautement
Qu'elle avait quatre fils d'Armand,
Mais la reine , d'un air fort doux ,
Lui dit : — Pliilis , consolez-vous ; Chacun sait que Brézé ne se plaît qu'à médire ;
Ceux qui pour vous ont le moins d'amitié , Lui feront trop d'honneur de tout ce qu'il peut dire ,
De ne croire que la moitié.
Tous ces bruits revenaient aux oreilles du cardinal , mais il ne s'en inquiétait guère. A toutes les heures du jour et même de la soirée M'"" de Combalet avait ses entrées chez lui; et comme il aimait beaucoup les fleurs, et qu'elle avait fini par quitter sa robe de sole noire, de nit'me qu'elle avait quitté sa robe d'étamine, elle portait toujours, quand elle allait chez son oncle, à son corsage, qui était fort décolleté, un bouquet qu'elle n'avait plus jamais en'sortant. Un soir même que le cardinal se retirait assez tard de chez M"" de Chevrcuse , et que celle-ci voulait le retenir plus longtemps encore : — Je n'ai garde de rester, dit-il, car que dirait ma nièce si elle ue me voyait pas ce soir?
En 1638, le cardinal acheta pour elle le duché d'Aiguillon. Ce fut alors seulement qu'elle quitta son nom de Combalet. Nous l'avons vue assister son oncle à son lit de mort.
Le cardinal avait, en outre, fort aimé dans sa jeunesse M"'Vde Boutillier, dont le mari était secrétaire d'état aux finances , et le bruit public voulait qu'il en eût eu un fils, qui n'était autre que le secrétaire d'état Chavigny, dont nous avons déjà prononcé le nom plus d'une fois dans cette histoire. En effet, Chavigny fut toujours particulièrement protégé par le cardinal , et il comptait si bien sur cette protection , que souvent, dans ses relations avec Louis XIII, il menaçait le roi de la colère de Richelieu , menace sous laquelle le roi ne manquait jamais de plier.
Le cardinal était grand travailleur, et comme il dormait mal , il avait toujours, dans la chambre attenante à la sienne, un secrétaire qui se tenait prêt à écrire. 11 avait donné cette charge, fort recherchée à cause de l'iulluencc qu'elle permettait de prendre siu- lui ,
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LOUIS \IV F.T S()\ SIÈCLK. 161
à uu pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou , nommé Cliéret. Ce garçon , qui était discret et assidu , plut fort au ministre qui le combla de biens ; mais au bout de cinq ou six années qu'il était près de son Éminence, il arriva qu'un certain homme ayant été mis à la Bastille, M. de Laflemas, commis pour l'interroger, trouva dans ses papiers quatre lettres de Cliéret , dans l'une desquelles il écrivait : « Je ne puis aller vous trouver, car nous vivons ici dans la » plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus » grand tyran qui fût jamais. » I.affcmas, qui était l'âme damnée du cardinal, lui envoya aussitôt ces lettres. Cliéret, comme d'habitude, était dans la chambre à côté. Le cardinal l'appela.
— Cliéret, lui dit-il , qu'aviez-vous quand vous êtes entré à mon service?
— Rien, monseigneur, répondit Cliéret.
— Écrivez cela , dit le cardinal.
Chéret obéit.
— Qu'avez-vous maintenant? continua Richelieu.
— Monseigneur, dit le pauvre garçon assez étonné de la question , avant de répondre à votre Eminence, il faudrait que je songeasse un peu.
Quelques secondes s'écoulèrent en silence.
— Avez-vous songé? reprit le cardinal.
— Oui , monseigneur.
— Eh bien ! qu'avez-vous? dites.
Chéret fit tous ses calculs. Le cardinal les lui faisait écrire à mesure qu'il les détaillait.
— Vous oubliez une partie de cinquante mille livres, dit le cardinal.
— Monseigneur, répondit Chéret, je ne les ai point encore touchées, car il y a de grandes didicultés, et je ne sais si je les toucherai jamais.
— Je vous les ferai toucher, dit le cardinal ; c'est iioi qui vous ai procuré cette affaire, et il est juste, puisque je l'ai commencée, que je l'achève. Maintenant calculez ce que vous possédez en tout.
Chéret calcula , et il se trouva que ce garçon , qui était entré au service du cardinal sans un sou, possédait, au bout de six ans, cent vingt mille livres.
iii'2 I.OCIS XIV UT SON SlîiCJ.K.
Alors le cardinal lui montra ses lettres. — Tenez, lui dit-il, celte écriture est-elle bien la vôtre?
— Oui, monseigneur, répondit en tremblant Chéret.
— Alors lisez.
Chéret , pâle comme la mort , parcourut des yeux les quatre épîtresque M. de LalTemas avait renvoyées au cardinal.
— Avez- vous lu? dit celui-ci.
— Oui, monseigneur, balbutia Chérel.
— Eh bien ! vous êtes un coquin , allez-vous-en . et (lue je ne vous revoie jamais.
Le lendemain , M "" d'Aiguillon demandait sa grâce , et le cardinal l'accordait. Chéret est mort maître des comptes.
Bois-Robert, une fois brouillé avec lui , eut plus de peine à se remettre en faveur. Il est vrai que l'oflense de Bois-Robert était grave.
A la répétition de Miramc (nous avons vu (pielle impoilance le cardinal attachait à la représentation de ce chef-d'œuvre) , à la répélillon de Mirame , disons-nous, Bois-Robert avait reçu commission de faire entrer quelques comédiens et ((uelques comédiennes pour que le cardinal pût juger des impressions que produirait sa pièce sur les gens du métier. Bois-Robert s'acquitta de sa charge d'introducteur en conscience; il fit entrer toute la Comédie, et, parmi les membres de la Comédie, une certaine mignonne nommée Saint-Amour Frelulot , qui avait été longtemps de la troupe de Mondori. Or, comme on allait commencer, M. le duc d'Orléans frappa à l'entrée du théâtre. 11 n'était pas convié, c'est vrai; mais le moyen de refuser au premier prince du sang la porte qui venait de s'ouvrir pour une douzaine de comédiens et de comédiennes, M. le duc d'Orléans fut donc introduit.
C'était une bonne fortune pour toutes ces dames que de se trouver en petit comité avec le prince. Aussi chacune fit-elle de son mieux pour attirer ses regards, minaudant de l'œil, risquant les signes, levant sa coiffe, si bien que la répétition se passa en manèges de coquetterie , et que n'ayant pu entendre, chacun fut bien eiupêché de donner son avis. On sait l'irritabilité d'un auteur en pareille occasion. Le cardinal n'avait rien perdu de cet impudent manège ; mais il n'avait osé souffler le mot à cause du duc qui
s'en était diverti à ce point, qu'on l'avait vu sortir, disait-on, avec la petite Saint-Amour.
Le cardinal renferma donc sa colère en lui-même , et Ton sait ce qu'étaient les colères rentrées du cardinal.
Le grand jour de la représentation arriva. Bois-Robert et le chevalier Des Roches avaient été chargés des invitations. Les noms «les personnes invitées étaient sur une liste. Elles se présentaient avec leurs billets ; on comparait les noms des billets aux noms portés sur les listes et on laissait entrer.
Nous avons raconté ailleurs la représentation et l'effet qu'elle produisit. Quelques jours après, le roi, le duc d'Orléans et le cardinal se trouvant ensemble:
— A propos, cardinal, dit le roi, qui aimait fort à liarpigner (1) son Éniinence, il y avait bien du gibier l'autre soir à votre comédie.
— Conunent cela, sire? demanda le cardinal. Toutes mes précautions ont pourtant été prises pour qu'on n'entrât qu'avec des invitations écrites. Deux gentilshommes gardaient les portes et conduisaient les personnes qui se présentaient au président Viguier et à M. l'archevêque de Reims.
— Eh bien, cardinal, dit (laston , votre président et votre archevêque ont laissé entrer bon nombre de coquines; mais aussi, peut-être ces dames étaient-elles de leur suite.
— Pourriez-vous m'en nommer une? demanda le cardinal en pinçant ses lèvres minces.
— Eh pardieu! répondit Gaston, je vous nommerai la petite Saint-Amour.
— Celle avec laquelle Votre Altesse a quitté la répétition l'autre jour? dit le cardinal.
— La même justement, reprit Gaston.
— Voilà comme on est servi! s'écria le cardinal.
— Il n'en est pas moins vrai , objecta le roi , que la reine s'est trouvée dans la même salle qu'une baladine , et qu'en sortant dans les corridors , il aurait pu arriver qu'elle la coudoyât.
— Je saurai quel est le coupable , sire , continua le cardinal , et je promets à Votre Majesté que justice sera faite.
(i) Nous ignorons si ce mol du Icinps est aniorisO par \e Dirtionnaire de l'Académie , mais nous le trouvons expressif tl nous l'employons.
On parla d'autre chose ; puis , dix minutes après , le cardinal salua et se retira.
En rentrant chez lui , son premier soin fut de se faire apporter tous les billets qu'on avait conservés , pour savoir lequel de Bois- Robert ou du chevalier Des Roches avait commis la faute.
Le billet de la marquise de Saint-Amour était signé Bois-Robert.
Le cardinal fit venir le coupable et lui ordonna de se retirer à son abbaye de Châtillon ou à Rouen. Bois-Robert voulut s'excuser;
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mais un froncement de sourcil du cardinal lui indiqua que c'était inutile, et que ce qu'il avait de mieux à faire était d'obéir. Bois- Robert, qui pleurait à volonté, s'éloigna avec force larmes. Mais le cardinal ne voulut pas plus voir les larmes qu'il n'avait voulu entendre les prières. C'était une disgrâce complète.
Bois-Robert se retira donc à Rouen , et ce fut de là qu'il adressa au cardinal cette ode , la meilleure peut-être qu'il eût faite de sa vie ;