‹ Louis XIV et son siècle (volume 2)Chapitre 14 sur 37 · A LA VIERGE · texte numérisé non relu

A LA VIERGE

Par vous de ceue mer j'évite les orages. De ce port, plein d'écueils et fameux en naufr^es , Vous m'avez fait trouver un asile en ce lieu. Trop heureux si jamais, dans ma sainte retraite. Je pouvais oublier la perte que j'ai faite En perdant Richelieu.

Cet esprit sans pareil, ce grand et digne maître, M'a donné tout l'éclat où l'on m'a vu paraître ; 11 m'a d'heur et de gloire au monde environné. C'étaient biens passagers et sujets à l'envie; Mais quand il m'a donné l'exemple de sa vie, M'a-t-il pas tout donné ?

C'est lui seul que je pleure en cetle solitude . Oii je vivrais sans peine et sans inquiétude , Si je n'avais point vu ce visage si doux. Puisque l'on m'a privé de cet honneur insigne. Vierge, mon seul refuge, enfin rendez-moi digne De le revoir en vous.

Mais tout en ti'oiivanl les vers fort beaux , le cardinal laissa l'auteur en exil. Ce n'est pas que les amis de Rois-Robert, contre l'habitude , n'eussent fait ce qu'ils pouvaient pour le servir. Citois, le médecin du cardinal, surtout, n'avait pas oublié son ancien ami, qui faisait si fort rire son Éminencc en lui racontant les historiettes du bonhomme Racau et de M"° de Goiu-nay. Une fois entre autres, celait à l'époque où M. le cardinal était si malade à Narbonne , que, malgré son courage, il se plaignait sans cesse, ne pouvant roj)rendre un instant de bonne humeur :

— Ma foi , monseigneur, lui dit Citois, ma science est à bout, et je ne sais plus que vous donner, si ce n'est une chose qui vous faisait tant de bien autrefois.

— Laquelle? demanda le cardinal.

— Trois ou quatre grains de Rois-Robert après votre repas.

— Chut ! Monsieur Citois , dit sévèrement le cardinal , ce n'est pas encore le temps.

Cependant, à son retour à Paris, lout le inonde parla au cardinal pour le pauvre Rois-Robert qui manquait réellement à la cour; et, quoique Richelieu tint bon, Mazarin , qui commençait d'être en grande faveur, écrivit à l'exilé :

— Venez me demander tel jour, et fiissé-je dans la chambre de son Éminencc, venez me trouver.

Rois-Robert ne se le fit pas dire deux fois et accourut. Alors Mazarin, prévenu qu'on le demandait, sortit et rentra tenant par la main Rois-Robert qui se courbait jusqu'à terre. Mais, contre l'attente de ceux qui se trouvaient là et qui s'attendaient à une grande colère de la part du cardinal , celui-ci ne l'eut pas plus tôt vu , qu'il

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lui tendit les bras en éclatant en sanglots; car le cardinal aimait fort ceux dont il croyait êlre aimé.

A ce spectacle de son ancien maître pleurant de joie de le revoir, Bois-Robert fut tellement étourdi , que , malgré la puissance qu'il avait sur sa glande lacrymale , il ne put trouver une larme. Mais, comme il était excellent comédien , il s'en tira en faisant le saisi.

— Voyez , monseigneur, s'écria alors Mazarin , qui le voulait servir, voyez le pauvre homme , il étouffe !

Et comme la bouffonnerie italienne lui soufflait en ce moment à l'oreille de pousser la plaisanterie jusqu'au bout : — Et vite, continua-t-il, il s'en vamourir d'apoplexie, un chirurgien! un chirurgien!

Citois accourut. 11 n'y avait plus à reculer. 11 fallut que le pauvre Bois-Robert , sous prétexte qu'il était suffoqué par son émotion , se laissât tirer trois palettes de sang; ce qui fut exécuté, quoiqu'il se portât le mieux du monde, au grand attendrissement du cardinal, qui mourut dix-neuf jours après.

Mais Bois-Robert ne pouvait pardonner à Mazarin ces palettes de sang qu'il lui avait fait tirer. — Je n'ai pu obtenir de lui aucune autre chose, disait-il, et cette saignée est le seul bien que le ladre ait jamais eu l'intention de me faire.

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