CHAPITRE Vlll
Eidri-e de Mazaiiii au conseil. — Faveur de 5f. Des Noyers. — bassompicrre sort de la liaslille. — Les restes de la reine-mère. — Maladie du roi. — Déclaration relative à la régence. — Uaptcine du Dauphin. — Derniers moments de Louis MIL — Son rôve prophétique. - Sa mort. — Jugement sur ce roi. — Son avarice , sa cruauté , sa futilité.
i.s (|tto If oai'diiial fitl mort . a la grande satisHu-tioii du roi, celuici , pour tenir à la fois la parole qu'il avait donnée au mourant et celle qu'il s'était donnée à luimême, rendit à Tréville, à Des Essarts, à Lassalle et à Tilladet, leui's brevets de capitaines des gardes et des mousquetaires , en môme temps qu'il faisait entrer Mazarin au conseil et plaçait toute sa confiance en M. Des Noyers , de telle façon que , quand on lui parlait de travailler, sans ce dernier ministre. — Non, non, disaitil , attendons le petit bonhomme ; nous ne ferions rien de bien en son absence.
Quelques jours après, le maréchal de Vitry, le comte de Cramail et le maréchal de Bassompierre sortirent de la Bastille.
Bassompierre y était depuis douze ans; aussi trouva-t-il que de grands changements s'étaient faits dans la mode dont il avait été
un des plus illustres favoris, et dans ce Paris où son nom avait été si populaire. 11 disait, en rentrant au Louvre, que ce qui l'avait le plus étonné , c'est qu'il aurait pu revenir de la Bastille au palais sur les impériales des voitures , tant il y avait de carosses dans les rues ; quant aux hommes et aux chevaux , il déclarait ne les avoir pas reconnus, les hommes n'ayant plus de barbe et les chevaux plus de crins. D'ailleurs , il était demeuré , ce qu'il avait été toute sa vie , loyal , spirituel et railleur ; niais l'esprit allait bientôt changer en France , comme avaient changé les rues et les visages.
Un autre retour se préparait encore, c'était celui des restes de la reine Marie de Médicis , victime de la haine du cardinal , qui avait eu sur Louis XIII cette puissance d'empêcher un fils d'envoyer des secours à sa mère. Elle était morte à Cologne, dans la maison de son peintre Rubens , sans autres soins que ceux d'une pauvre gouvernante, sans autre argent que celui que, par pitié, lui donnait l'Électeur. Or, elle avait demandé d'être transportée après sa mort dans la sépulture royale de Saint-Uenis. Mais il n'en avait été rien Tait , tant que Richelieu avait vécu , et l'on avait laissé pourrir son corps dans la chambre oii elle était morte. Le roi se rappelant alors ce qu'il avait si longtemps oublié, c'est-àdire qu'il avait une mère, envoya un de ses gentilshommes pour ramener ces pauvres restes qui demandaient la patrie adoplive et le tombeau souverain. Un service leur fut fait à Cologne avant qu'ils ne quittassent la ville hospitalière : quatre mille pauvres y assistèrent; puis le corbillard de velours noir se mit en route pour la France, s'arrêtant de ville en ville et recevant à chaque station les prières du clergé , mais cela sans entrer dans aucune église , car le cérémonial voulait que le cercueil touchât seulement à la dernière demeure des rois; enfin, après vingt jours de marche, le cercueil entra à Saint -Denis.
Cependant on faisait de grands préparatifs pour une campagne nouvelle , mais personne n'y croyait, tant la santé du roi était chancelante. 11 semblait que le ministre souverain qui , toute sa vie , avait pesé sur lui , l'attirait à soi dans la mort. Déjà, vers la fin de février, le roi était tombé sérieusement malade, selon toute probabilité, d'une gastro-entérite dont il avait paru d'abord se rétablir, en sorte que le premier jour d'avril, après un mois tout entier de souffrance , il s'était levé et avait passé la journée à peindre des
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caricatures, ce qui était devenu , dans le dernier temps de sa vie , un de ses divertissements les plus ordinaires.
Le 2 avril , il s'était levé et amusé comme la veille.
Enfin , le 3, il se leva encore, et voulut faire un tour de galerie; Souvré , son premier gentiliionime, et Charost, son second capitaine des gardes par quartier, l'aidaient à marcher en le soutenant par dessous les bras, tandis que Dubois, son valet de chambre, portait derrière lui un siège sur lequel , de dix pas en dix pas , il s'asseyait. Ce fut la dernière promenade du roi. 11 se leva bien encore de temps à autre, mais il ne s'habilla plus, et alla toujours souffrant et s'affaiblissant jusqu'au dimanciie, 19 avril, où après avoir passé une mauvaise nuit, il dit à ceux qui l'entouraient :
— Je me sens mal , et vois mes forces qui commencent à diminuer. J'ai demandé à Dieu, cette nuit, que, si c'était sa volonté de disposer de moi, je suppliais sa divine majesté d'abréger la longueur de ma maladie ; et alors s'adressant à Bouvard, son médecin , que nous avons déjà vu au chevet de mort du cardinal : — Bouvard , lui dil-il, vous savez qu'il y a longtemps que j'ai mauvaise
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opinion de cette maladie , et que je vous ai prié et même pressé de me dire votre sentiment.
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— C'est vrai, répondit Bouvard.
— Et comme vous n'avez pas voulu me répondre, reprit le roi, j'en ai auguré que mon mal n'avait pas de remède ; je vois donc bien qu'il me faut mourir et j'ai fait ce matin demander à M. de Meaux , mon aumônier, et à mon confesseur, les sacrements qu'ils m'ont refusés jusque aujourd'hui.
Sur les deux heures , le roi voulut cependant se lever, il se fit porter sur sa chaise longue et commanda d'ouvrir ses fenêtres afin qu'il pût voir, disait-il , sa dernière demeure. Or, cette dernière demeure c'était Saint-Denis que l'on découvrait parfaitement du château neuf de Saint-Germain , où le roi se trouvait alors.
Tous les soirs, d'habitude, il se faisait lire la vie des saints ou quelque autre livre de dévotion, par M. Lucas, secrétaire du cabinet, et quelquefois même par Chicot, son médecin. Ce soir-là, il demanda les Méditations de la Mort, qui étaient dans un petit livre du Nouveau Testament, et voyant que Lucas ne les trouvait pas assez vite , il lui prit le livre des mains , l'ouvrit, et du premier coup, tomba sur le chapitre qu'il cherchait. La lecture dura jusqu'à minuit.
Le lundi , 20 avril , il déclara la reine régente , en présence de M. le duc d'Orléans et de M. le prince de Condé, et de tout ce qu'il y avait de grands à la cour. La reine était au pied du lit du roi, et, pendant tout le discours qu'il prononça , elle ne cessa de pleurer.
Le 21 , le roi avait passé la nuit encore plus mal qu'à l'ordinaire. Plusieurs gentilshommes étaient là qui venaient demander de ses nouvelles , et comme Dubois , son valet de chambre , avait tiré les rideaux du lit pour le changer de linge , il se regarda lui-même avec une espèce de terreur, et ne put s'empêcher de s'écrier : Jésus, mon Dieu! que je suis maigre! Puis ouvrant le rideau et étendant la main vers M. de Ponlis : — Tiens, Pontis, lui dit-il, voilà cependant la main qui a tenu le sceptre, voilà le bras d'un roi de France ; ne dirait-on pas la main et le bras de la mort ellemême !
Le même jour, une grande solennité s'apprêtait : c'était le baptême du dauphin , âgé de quatre ans et demi. Le roi avait demandé qu'il se nommât Louis, et avait désigné pour ses parrain et marraine le cardinal de Mazarin et M"" la princesse Charlotte-Marguerite de Montmorency , mère du grand Condé. La cérémonie eut lieu dans
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la chapelle du vieux château de Saint-Germain , en présence de la reine ; le jeune prince était vêtu des habits magnifiques que lui avait envoyés Sa Sainteté le pape Urbain. Quand on apporta le petit dauphin, après la cérémonie, le roi, tout faible qu'il était, voulut le prendre sur son lit , et là , pour s'assurer si ses instructions étaient suivies :
— Comment t'appelles-tu, mon enfant? lui demanda-t-il.
— Louis XIV, répondit le dauphin.
— Pas encore, mon fils, pas encore, dit Louis XIII; mais prie Dieu que cela soit bientôt.
Le lendemain , le roi se trouva plus mal encore, et les médecins jugèrent à propos qu'il communiât. On avertit la reine afin qu'elle assistât à la cérémonie et qu'elle amenât ses enfants pour qu'ils reçussent la bénédiction du roi.
La cérémonie achevée , le roi demanda à Bouvard s'il croyait que ce serait pour la nuit suivante. Mais Bouvard répondit qu'à moins d'accidents sa conviction était que Sa Majesté devait vivre plus longtemps.
Le lendemain il reçut l'extrème-onction , et , comme après la cérémonie le soleil entrait dans sa chambre, M. de Pontis se plaça par mégarde devant la fenêtre :
— Eh 1 Pontis, lui dit le roi, ne m'ôte donc pas ce que lu ne saurais me donner.
M. de Pontis ne savait pas ce que voulait dire le roi ; aussi demeurait-il toujours à la même place. Mais M. de Tresmes lui fit comprendre que c'était un de ses derniers soleils que le roi réclamait.
Le lendemain il alla mieux et commanda à M. de Nyert, son premier valet de garde-robe , d'aller prendre son luth et de l'accompagner. Alors il chanta avec Savi, Martin , Campfort et Fordonanf, des airs qu'il avait composés sur des paraphrases de David, par M. Godeau. La reine fut fort surprise d'entendre toute cette musique; elle accourut et, comme tout le monde, parut ravie de voir que le roi se portait mieux.
Les jours suivants se passèrent en alternatives de bien et de mal. Enfin , le mercredi G mai , le roi retomba tout à fait , et le 7 il se trouva si bas , qu'il dit à Chicot :
— Quand me donnera-t-on celte bonne nouvelle , qu'il me faut partir pour aller à Dieu ?
Le 8 et le 9 la maladie empira encore; le 9 surtout, le roi fut pris d'un assoupissement qui inquiéta si fort les médecins, qu'ils firent grand bruit pour l'éveiller; mais, n'en pouvant venir à bout, et craignant que cet assoupissement ne conduisît le roi à la mort , ils chargèrent le père Diuet , son confesseur, de le réveiller. Alors celui-ci s'approcha de son oreille , et lui cria par trois fois :
— Sire , Votre Majesté m'entend-elle bien ? Qu'elle se réveille , s'il lui plaît , car il y a si longtemps qu'elle n'a pris d'aliment, qu'on craint que ce grand sommeil ne l'alfaiblisse trop.
Le roi se réveilla, et, d'un esprit fort présent :
— Je vous entends bien, mon père, lui dit-il, et ne trouve point mauvais ce que vous faites ; mais ceux qui vous le font faire savent que je ne repose point les nuits , et maintenant que j'ai un peu de repos , ils me réveillent.
Alors, se retournant vers son premier médecin :
— Auriez-vous voulu voir, par hasard, Monsieur, lui dit-il, si c'est que j'appréhende la mort? Ne le croyez pas , car, s'il me faut partir à cette heure , je suis prêt.
Puis , se retournant vers son confesseur : *
— Est-ce qu'il me faut m'en aller? lui dit-il. En ce cas, confessez-moi , et recommandez mon âme à Dieu.
Le lendemain, 10, le roi se trouva plus mal encore, et comme on voulait lui faire prendre , malgré lui , un peu de gelée fondue pour le soutenir : — Eh ! messieurs , dit-il ; faites-moi donc la grâce de me laisser mourir en paix.
Le même jour, vers les quatre heures, M. le Dauphin vint pour voir son père; mais le roi dormait : les rideaux du lit étaient tirés et l'on pouvait remarquer que, pendant sou sommeil, le mourant avait le visage déjà défiguré. Alors Dubois, l'un des valets de chambre , s'approcha du jeune prince et lui dit :
— Monseigneur, regardez bien comme le roi dort, afin qu'il vous souvienne de votre père quand vous serez plus grand.
Puis, quand le dauphin eut, avec des yeux bien effrayés, regardé le roi , Dubois le remit à M"" de Lansac , sa gouvernante ,
qui l'éloigna; mais, au bout d'un instant, Dubois demanda à l'enfant :
— Avez-vous bien vu votre père , Monseigneur, et vous en spuviendrez-vous ?
— Oui, répondit l'enfant; il avait la boudie ouverte et les yeux tout tournés.
— Monseigneur, voudriez-vous bien être roi ? demanda alors Dubois.
— Oh ! non, certainement , répondit le dauphin.
— Et si cependant votre papa mourait ?
— Si papa mourait, je me jetterais dans le fossé.
— Ne lui parlez plus de cela , Dubois, dit M"" de Lansac ; car voilà deux fois déjà qu'il répond la même chose, et si le malheur que nous prévoyons arrivait . il faudrait fort veiller sur lui et ne pas quitter ses lisières.
Vers les six heures du soir, le roi, qui sommeillait, s'éveilla en sursaut :
— Ah ! monsieur, dit-il en s'écriant à M. le prince , qui se tenait dans la ruelle de son lit , je viens de faire un beau rêve.
— Lequel, Sire? demanda Henri de Bourbon
— Je rêvais que votre fils, M. le duc d'Enghien, en était venu aux mains avec les ennemis; que l'aflaire avait été longue et opiniâtre , et que la victoire avait longtemps balancé ; mais qu'après un rude combat elle était demeurée aux nôtres qui sont restés maîtres du champ de bataille.
Et c'était un rêve prophétique, car, quelques jours après, M. le duc d'Enghien triomphait à Rocroy.
Le lundi 11, le roi fut dans un état désespéré; il sentait de grandes douleurs et ne pouvait rien prendre, 11 passa le jour à se plaindre et les assistants à pleurer.
Le mercredi, 13, fut très mauvais. Pressé par ceux qui étaient auprès de lui de prendre son petit lait , il s'en défendit un instant , disant qu'il était si mal que, s'il faisait le moindre effort, il s'en allait mourir. Cependant on insista : deux valets de chambre le prirent sous les bras pour le soulever ; mais , comme il l'avait prédit , il était trop faible pour supporter cette fatigue , et , perdant haleine, il pensa expirer. On le reposa alors promptcment sur ses
oreillers , où il fut longtemps sans pouvoir parler ; puis enfin il dit : — S'ils ne m'eussent remis à l'instant même , tout était fini.
Alors il appela ses médecins et leur demanda s'ils croyaient qu'il pût aller jusqu'au lendemain , leur disant que le vendredi lui avait toujours été heureux; qu'il avait triomphé dans toutes les attaques, et gagné toutes les batailles qu'il avait entreprises ce jour-là ; qu'il avait, en conséquence, toujours désiré mourir un vendredi, convaincu qu'il ferait une meilleure mort, mourant le jour où était trépassé Notre-Seigneur.
Les médecins, après l'avoir considéré et touché, lui annoncèrent qu'ils ne croyaient pas qu'il pût aller jusqu'au lendemain.
— Dieu soit loué ! dit alors le roi, je crois qu'il est temps de faire mes adieux.
Il commença par la reine qu'il embrassa tendrement, et à laquelle il dit beaucoup de choses qu'elle seule put entendre; puis il passa à M. le dauphin, puis à son frère le duc d'Orléans, les embrassant tous deux à plusieurs reprises. Alors les évèques de
Meaux et de Lisieux, et les pères Ventadour, Dinet et Vincent, entrèrent dans la ruelle du lit , qu'ils ne quittèrent plus. Bientôt le roi appela Bouvard :
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— Tàtez-moi, dit-il, et dites-moi votre sentiment.
— Sire, répondit celui-ci, je crois que Dieu vous délivrera bientôt , car je ne sens plus le pouls.
Le roi leva les yeux au ciel et dit tout haut :
— Mon Dieu ! recevez-moi dans votre miséricorde. Puis s'adrcssant aux assistants : Prions Dieu, messieurs, ajoula-t-il ; et regardant l'évèque de Meaux : Vous verrez bien, n'est-ce pas, quand il faudra lire les prières de l'agonie; d'ailleurs, je les ai toutes marquées d'avance.
An bout d'un instant le roi entrait dans l'agonie et M. de Meaux lisait les prières. Le roi ne parlait plus , n'entendait plus ; peu à peu les esprits de la vie semblaient se retirer de lui, toutes les parties de son corps mouraient les unes après les autres. Ce furent d'abord les pieds, puis les jambes, puis les bras ; ensuite le râle lui-même devint intermittent, de sorte que, de temps à autre, on le croyait mort ; enfin il jeta le dernier soupir à deux heures trois quarts de l'après-midi, le 14 mai 1663, jour de l'Ascension, au bout de trente-trois ans de règne, à une heure près.
Plus facile à mettre à sa place réelle que ne l'avait été le cardinal , il n'y eut pas deux opinions sur Louis XIII , et le jugement de la postérité n'est pas venu détruire celui des contemporains.
Louis Xlll, qu'on appela Louis-le-Juste , non point à cause de son équité, mais, suivant les uns, parce qu'il était né sous le signe de la balance, et, suivant les autres, parce que, atteint d'un défaut dans la prononciation, le cardinal craignait qu'on ne l'appelât Louis-le-Bègue ; Louis Xlll était, ainsi qu'on a pu le voir, un assez pauvre prince et un assez médiocre souverain , quoique , comme tous les Bourbons , il eût le courage du moment et l'esprit de la répartie ; mais aussi , comme tous les Bourbons , il avait au plus haut degré ce vice privé dont la politique a fait une vertu royale : l'ingratitude.
11 était, en outre, avare, cruel et futile.
On se rappelle qu'il refusa la dédicace de Polyeucte , de peur qu'il n'y eût quelque chose à donner à Corneille.
Après la mort de Richelieu il raya toutes les pensions des gens de lettres , même celles des académiciens , en disant : — Voici M. le cardinal trépassé; nous n'avons plus besoin de tous ces gens-là qui n'étaient bons qu'à chanter ses louanges.
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Un jour, à Saint-Germain, il voulut voir l'état de sa maison, et retranclia de sa royale main un potage au lait que la générale Coquet mangeait tous les matins ; puis , comme il vit que M. de la Vrillière , qui cependant était en grande faveur, s'était fait servir particulièrement des biscuits : — Ah ! ah ! La Vrillière , dit-il lorsqu'il le revit pour la première fois, vous aimez fort les biscuits, à ce qu'il paraît.
Et il supprima les biscuits de La Vrillière comme il avait supprimé le potage de la générale Coquet.
11 est vrai qu'un autre jour il donna un grand exemple de générosité. Comme on venait d'enterrer un de ses valets de chambre qu'il aimait beaucoup , et qu'il revoyait lui-même , selon son habitude, les comptes de dépense, pour savoir au juste ce que la maladie avait coûté, il vit : un pot de gelée pour un tel. — Ah! s'ccria-t-il , je voudrais qu'il en eût mangé six et qu'il ne fût pas mort.
Voilà pour l'avarice. Nous avons dit aussi qu'il était cruel.
Son début dans ce genre fut l'assassinat du maréchal d'Ancre et l'exécution de Galigaï. Plus tard , au siège de Montauban , il avait sous les yeux, étant logé au château, une vingtaine de huguenots grièvement blessés qui venaient d'être déposés dans les fossés secs, en attendant un chirurgien qu'on avait oublié de leur envoyer. Les pauvres gens moui'aient de soif et étaient littéralement rongés par les mouches. Aussi la douleur leur arrachait-elle force cris et contorsions. Louis XII 1 ne leur fil donucr aucun secours et empêcha même qu'on leur en portât. Il regardait leur agonie, au contraire , avec grand plaisir, et appelant M. de la Roche-Guyon pour venir jouir de ce spectacle : — Comte , lui dit-il , venez donc voir les grimaces de ces braves gens.
Plus tard, M. de la Rochc-Guyon étant à l'extrémité, Louis XI 11 lui fit demander comment il allait.
— Mal , répondit le comte , et même dites au roi que s'il veut en avoir le divertissement, il faut qu'il se presse , car je vais commencer mes grimaces.
On sait combien et probablement de quelle façon il aimait Cinq- Mars. Non seulement il ne songea point un instant à lui faire grâce, mais encore, le jour de sa mort, comme l'heure de l'exécution
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sonnail, le roi leva les yeux sur la pendule, tira sa montre pour voir si toutes deux s'accordaient, et dit : — A cette heure, M. Le Grand doit faire une vilaine grimace.
Ce fut là toute l'oraison funèbre qu'obtint de son roi ce malheureux jeune homme , que peu de temps auparavant il paraissait cependant chérir avec une passion, dont les démonstrations, comme nous l'avons vu, furent quelquefois poussées jusqu'au ridicule.
Voilà pour la cruauté. Nous avons dit encore qu'il était futile. Le roi, en eflet, n'avait qu'un plaisir réel : c'était la chasse. Mais comme il ne pouvait chasser, ni tous les jours, ni toute la journée, il fallait bien faire autre chose. Or, avec son caractère froid , mélancolique et ennuyé , la distraction n'était pas facile ; aussi l'on ne saurait compter tous les métiers qu'il entreprit successivement: il faisait des filets, il fondait des canons, sculptait des arbalètes, forgeait des arquebuses, faisait de la monnaie. M. d'Angoulême, pctit-fils de Charles IX, qui partageait ce dernier goût avec le roi, disait à Louis XIII : — Sire, nous devrions nous associer ensemble , je vous empêcherais de vous ruiner, en vous montrant comment on remplace l'or et l'argent, et vous, vous m'empêcheriez d'être pendu.
Il était , en outre , bon jardinier, et il parvint à faire venir, bien avant le temps, des pois verts qu'il envoya vendre au marché. Un de ses courtisans, nommé Montauron, ignorant que les pois venaient de lui, les acheta fort cher et lui en fit don, de sorte qu'il eut les pois et l'argent.
Ce n'était pas le tout que d'apprendre à faire venir des pois, il fallait encore savoir les assaisonner. Louis XIII , après s'être fait jardinier se fit cuisinier. Il eut surtout, pendant quelque temps, la passion de larder, et se servait de lardoires de vermeil que lui apportait son écuyer Georges.
Un jour, il lui prit la manie de raser. Il rassembla tous ses officiers, leur coupa la barbe et ne leur laissa qu'un petit toupet au menton , qu'on appela depuis une royale.
Son dernier métier fut de faire des châssis avec M. Des Noyers; il passait à cette occupation des heures entières, pendant lesquelles on croyait que le roi et le ministre travaillaient au bonheur de la France.
Outre cela il était musicien et même assez habile. Lorsque le cardinal fut mort , il demanda à Miron , son maître des comptes , des vers sur cet événement. Miron lui apporta le rondeau suivant :
Il est passé , il a plié bagage Le cardinal, doiii c'est bien grand dommage Pour sa maison ; c'est comme je l'entends , Car pour aiitriiy, maints hommes sont contents. En bonne foi , de n'en voir que l'image. Il fut soigneux d'enrichir son lignage Par dons, par vols, par fraude et mariage; Mais aujourd'hui ce n'en est plus le temps : Il est passé.
Or parlerons sans crainte d'être en cage ; Il est en plomb l'émincnt personnage Qui de nos maux a ri plus de vingt ans. Le roi de bronze en eut le passe-temps. Quand sur le pont, avec son attelage.
Il est passé.
Le roi trouva le rondeau galant et en fil la musique.
Celle fois c'était de la futilité doublée de cruaulé et d'ingralilude.
On composa sur lui une épilaplic qui finissait par ces deux vers :
Il eut cent vertus de valet Et pas une vertu de maître.