CHAPITRE X
Le duc d'Eiighieii. — M. le Prince. — Charlotte de Monimorency. — Le ballet et Henri IV. — Dernier amour <lu Béarnais. — Le roi postillon. — Gassion. — Laferié-Senectère. — Don Francesco de Mello. —Bataille de Rocrov.
OIS ces grands chaiigeinenls, si importants qu'ils lussent, prirent cinq jours à peine, l.e sixième on apprit la victoire de Rocroy, prédite sur son lit de mort par Louis XIll , à qui une vision l'avait révélée.
Qu'on nous permette un mol sur le jeune vainqueur qui va jouer un si grand rôle dans le»
aflaires publiques et privées de la régence.
Le duc d'Engliien, qui sera bientôt le grand Condé, était iils d'Henri de Bourbon, prince de Condé, qu'on appelait seulement Monsieur le Prince, personnage médiocre, et connu surtout potir s'être fait acheter cinq ou six fois sa soumission , sous la régence d'Anne d'Autriche. On lui repiochait deux choses : la première d'être fort avare, la seconde d'être peu brave. A ces deux accusations, il répondait (|ue le marquis de Hostaing était pltis avare et le duc de Vendôme plus poltron (pie lui. C'est la sotilc excuse qu'il ait jamais cherchée à sa poltronnerie et à son avarice.
M. le prince élail acctiséd'tin vice assez commun à celle époque;
et au bout de dix ans de mariage avec la belle Charlotte de Monlraorency , il n'en avait pas encore d'enfants , lorsque , heureusement pour la France, il fut mis à Vincennes. Nous avons déjà raconté comment sa femme alla s'y enfermer avec lui, et comment, pendant cette réclusion , naquirent la duchesse de Longueville et le duc d'Enghieu.
Charlotte de Montmorency était, à l'âge de quinze ans, d'une beauté si ravissante qu'Henri IV l'avait aimée jusqu'à la folie, el l'on prétendait môme que la guerre qu'il allait faire en Flandre , lorsqu'il fut assassiné, avait lieu à son occasion.
Bassompierre aussi en était fort amoureux. 11 dit , en parlant d'elle dans ses mémoires : « Sous le ciel il n'y avait alors rien de si beau que M"' de Montmorency, ni de meilleure grâce , ni de plus parfait. » Et il allait l'épouser, lorsqu'Henri IV le pria de renoncer à ce mariage. Le pauvre roi , qui comptait alors onze lustres , en était amoureux comme s'il n'avait eu que vingt ans. Voici comment cette passion lui était venue.
C'était vers le commencement de l'année 1609. La reine Marie de Médicis avait projeté un ballet auquel elle avait engagé les plus belles personnes de la cour et dont, par conséquent se trouvait M"' de Montmorency, qui pouvait alors avoir treize ou quatorze ans au plus. Mais à propos de ce ballet de graves démêlés s'étaient élevés entre elle et le roi. Henri IV désirait que M"" de Moret (1) en fût, et la reine ne le voulait pas; d'un autre côté, la reine voulait ([ue M"" de Verderonne y figurât, et le roi s'y opposait absolument. Chacun avait tort en ce qu'il voulait et raison eu ce qu'il ne voulait pas. Mais , persistante dans ses désirs , absolue dans ses volontés, Marie de Médicis finit par l'emporter. Henri IV vaincu se vengeait en boudant , et avait déclaré qu'on pouvait faire ce qu'on voudrait, qu'il n'assisterait à aucune répétition de ce malencontreux ballet. Les répétitions n'en continuèrent pas moins: et comme pour s'y rendre on passait devant le cabinet du roi, il en laisait fermer sévèrement la porte afin de ne pas même voir les futurs acteurs de cette fête.
(1) Jacqueline de Biieil, comtesse de Boiiibon- Moret, qu'Henri IV avait achetée 00,000 écus, qu'il avait mariée à M. de Cesy, el dont il avait eu un (ils, Antoine de Bourbon, comte de Moret, qui, né à Fontainebleau en 1607, fut tué au combat de Castelnaudary.
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In jour qu'on avait oublié de prendre cette précaution habituelle et que la porte du roi était toute grande ouverte, il entendit du bruit dans le corridor, et, fidèle à sa rancune, courut à la porte pour la fermer. Malheureusement pour le cœur si inflammable du Béarnais , c'était M"" de Montmorency qui s'avançait par le corridor. Henri IV demeura stupéfait à l'aspect d'une si parfaite beauté, et, oubliant le serment quil avait fait, comme il en avait déjà oublié bon nombre d'autres bien plus importants . non seulement il ne ferma pas la porte , mais après un moment d'hésitation il se lança sur les traces de M"" de Montmorency et courut à la répétition.
Or, pendant ce moment d'hésitation, les belles actrices , qui répétaient en costume , avaient pris leurs places ; elles étaient vêtues en nymphes et dansaient, un javelot doré à la main. Au moment où Henri IV parut sur la porte. M"' de Montmorency se trouvait par hasard en face de lui , et , par hasard aussi , levait son
javelot, mais cela avec un geste si gracieux et un si charmant sourire, que, quoique le javelot ne quittât point la main de la belle nymphe, Henri IV en fut frappé au cœur.
Depuis ce temps, l'huissier ne Xcrma plus la porte, ol le roi, qui tenait moins à ce que M"" de Moret assistât au ballet, laissa T. I, 25
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faire à la reine selon son plaisir. Ce lut alors aussi qu'Henri IV pria Bassompierre de renoncer à son mariage avec la belle Charlotte, et qu'il pensa à lui donner pour époux M, le Prince , donl il connaissait les goùls et dont il espérait avoir bon marché.
Le mariage se fit avec d'autant plus de facilité que M. le Prince ne possédait alors en biens fonds qu'une dizaine de mille livres de rentes. Or, le connétable de Montmorency, pour qui c'était un grand honneur que de s'allier à un prince du sang, donna cenl niille écus à sa fille, et le roi, de son côté, fit don aux jeunes époux des biens qui avaient été confisqués au duc de Montmorency. Ce fut cette magnifique dot qui fit entrer dans la maison de Condé les terres de Chantilly, de Montmorency, d'Écoucn et de Valéry.
Cependant, contre l'attente du roi, M. le Prince s'avisa d'être jaloux; il renferma sa femme , que l'amoureux Béarnais n'eut plus la |)ossibilité de voir, tant son mari faisait bonne garde. Toutefois, il obtint d'elle, à force de la supplier par lettres, qu'elle se montrât un soir" à sa fenêtre , les cheveux pendants et entre deux flambeaux. Elle y consentit, et elle était si belle , ainsi échevelée , que le roi, disent les chroniques, pensa se trouver mal de plaisir en la voyant, et qu'elle ne put s'empêcher de s'écrier : — Jésus! le pauvre roi serait-il donc devenu foui...
Ce ne fut pas tout; 11 voulut avoir son portrait, et chargea l'erdinand, un des meilleurs peintres de l'époque, de le faire. Bassompierre , qui était devenu le coufident du roi depuis qu'il n'en était plus le rival, attendait que le portrait fût fini, et, dès qu'il le vit achevé, il l'emporta en si grande hâte, que, de peur qu'il ne s'effaçât, on fut forcé, à défaut de vernis, de le frotter de beurre frais. Ce portrait était d'iuie grande ressemblance, et Henri IV fit mille folies en le recevant.
Mais un malheur inattendu menaçait les amours tardives du vieux roi. Un jour on lui dit que M. le Prince, dans un redoublement de jalousie, avait emmené sa femme dans son château de Muret , situé près de Soissons. Ce fut un profond désespoir : dès lors, il fit épier M"" la Princesse pour connaître toutes ses démarches et essayer de la voir à la dérobée. Un malin , il apprend que M. de Traigny, voisin de campagne de M. de Condé, a invité le ))rince et la princesse sa femme à venir dîner chez lui. Aussitôt ,
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Henri se déguise en poslillon , se met un emplâtre sur l'œil , et arrive à franc étrier sur le chemin, juste à temps pour la voir passer. M. le Prince ne fit pas attention à ce manant ; mais la belle Charlotte reconnut parfaitement ce prétendu postillon pour le roi.
Cependant Al. le Prince apprit cette nouvelle équipée du monarque et redoubla de surveillance. Mais alors M'"" la Princesse, poussée par ses parents et surtout par son père le connétable, se laissa entraîner à signer une requête par laquelle elle demandait le divorce. Dès que M. le Prince connut cette démarche, comme il se souciait peu de rendre la dot reçue , il se sauva à Bruxelles , emmenant sa femme avec lui.
Alors, le marquis de Cœuvres, ambassadeur dans les Pays- Bas, reçut l'ordre d'enlever la belle Charlotte: mais, prévenu à temps, M. le Prince passa avec elle à Milan.
On sait comment, sur le point d'entrer en campagne, Henri IV fut assassiné. Le roi mort, M. le Prince revint à Paris, où, lasse de ses révoltes successives , Marie de Médicis le fit arrêter un beau matin par M. de ïhemines et envoyer au donjon de Vincennes. Il y resta trois ans, et M"" la Princesse alla, au grand étonnement de tout le monde, s'enfermer avec lui. C'était à cette union , si toiu-mentée dans ses commencements, que M. le duc d'Enghien devait la naissance.
Ce jeune prince était brave autant que son père l'était peu, et quoique âgé de vingt-deux ans à peine, lorsque arriva le jour de Uocroy, il avait déjà une grande réputation dans l'armée.
Sous ses ordres servaient les sieurs de Gassion , de La Ferlé- Senectère, de L'Hôpital, d'Kspenan et Sirot.
Cassion , qui* fut depuis maréchal de France et qui mourut célibataire sous le prétexte (|uc la vie ne valait pas qu'on la donnât à un autre, était un des plus braves ofiiciers de fortune qu'il y eùl. Aussi le cardinal de Bichelieu ne l'appelait-il jamais que /« Guerre.- Le général don l'rancesco de Mello l'appelait plus poétiquement /(' Lion (le la France.
La Ferté-Senectère était petit-fils de ce même François de Saint- Nectaire qui défendait Metz tandis que Charles-Ouinl l'attaquait . et sur qui le duc de Cuise, enfenné avec lui dans cette ville, fit le couplet suivant :
Seiieclcie
l''iit en guerre, Kl porta l'épée à Mel/ ;
Mais Il ne la tira jamais.
Le maréchal de L'Hôpital était ce iiiènie Du Hallier, frère de M. de Vilry, qui avait tué le luaréchal d'Ancre, et dont Lauzières, cadet de Theiuines, disait tout haut : « Ne nie donnera-t-on donc jamais quelqu'un à assassiner traîtreusement pour me faire ensuite maréchal de France, comme on a fait de Vilry? »
D'Espenan et Sirot étaient de hraves soldats qiti avaient fait leurs preuves.
L'armée ennemie , connnandée par don Francesco de Mello , qui avait sous ses ordres le général Beck et le comte de Fuentes , était forte de vingt-huit mille hommes.
Le duc d'Enghien n'avait sous ses ordres que quinze mille hommes d'infanterie et sept mille chevaux. Aussi , deux jours avant la bataille , avait-il reçu , en même temps que la nouvelle de la mort du roi , l'ordre de ne livrer aucune alfaire décisive. Mais le jeune général se souciait peu de cet ordre. Francesco de \Jello avait dit qu'il allait prendre Rocroy en trois jours, et que huit jours après il serait sous les murs de Paris. Le duc d'Enghien accourut pour lui barrer la route.
Rocroy est situé au milieu d'une plaine environnée de bois et de marais , à laquelle on ne peut aborder qu'à travers des défilés longs et diflTiciles, excepté du côté de la Champagne, où il n'y a guère à franchir que l'espace d'un quart de lieue en bois et en bruyères. Cette plaine, coupée par un ruisseau, peut contenir deux armées de vingt-cinq à trente mille hommes chacune ; mais il fallait arriver à cette plaine , et lYancesco de Mello non seulemeiit en gardait les meilleures positions . mais encore était maître de tous les défilés (|ui y conduisaient.
La surveille de la bataille, il y eut un conseil de guerre. Le maréchal de L'Hôpital, qu'on avait donné au jeune prince coimne un mentor, était d'avis, ainsi que La Ferté-Seuectère etd'Espenan. de se contenter de jeter un renfort dans la place ; mais Jean de Gassion et Sirot opinaient pour qu'on fit lever le siège , et le jeune prince, en se rangeant à leur opinion, la fit prévaloir. H l'ut décidé tpi'on forcerait le défilé qui s'ouvrait sur la Champagne.