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Le 18 mai, le duc d'Eiigliicn divisa ses troupes en deux lignes précédées d'une avant-garde et soutenues d'une réserve ; il prit le commandement de la première ligue, coulia la seconde au maréchal de l'Hôpital, donna l'avant-garde à Gassion et la réserve à Sirot.
A la pointe du jour l'armée française se présenta à l'entrée du défdé que Gassion trouva mal gardé, don Franccsco de Mello ne s'attendant point à une pareille hardiesse. Le passage l'ut donc emporté après une résistance moins vive qu'on ne l'avait pensé , et les Français débouchèrent dans la plaine, où le duc d'Enghien les l'orma aussitôt en bataille sur une colline, appuyant sa droite a des bois, sa gauche à un marais , et laissant derrière lui le défilé qu'il venait de traverser. En face était l'armée espagnole déployée pareillement sur un monticule et séparée seulement de la nôtre par un vallon qui naturellement donnait le désavantage à celle des deux armées qui attaquerait.
En apercevant les Français, don Francesco de Mello envoya l'ordre au général Beck , qui commandait un corps de 6,000 hommes, détaché à une joiu'née du camp, de venir le rejoindre sans |)erdre une seconde.
Le général espagnol rangea son armée dans le même ordre que la nôtre, prenant le commandement de la droite , donnant celui de la gauche au duc d'Albuquerque, et mettant sous les ordres du comte de Fuenles. son vieux général, cette vieille infanterie es- |)agnole dont la réputation était européenne et dont il faisait sa réserve. Le comte de Fuentes, octogénaire et goutteux, ne pouvant plus se tenir à cheval , se faisait porter en litière sur le devant de cette réserve.
A six heures du soir l'armée française achevait son mouvement. Aussitôt une vive canonnade s'engagea tout à notre désavantage . l'artillerie ennemie étant plus nombreuse et mieux postée que la nôtre. Le duc d'Enghien ordonna alors d'aborder la ligne espagnole; mais au moment où l'on allait se mettre eu mouvement, un incident inattendu le força de porter son attention d'un autre côté.
La Ferté-Seneclère , qui commandait l'aile gauche sous les ordres du maréchal de l'Hôpital , voyant que l'alfaire allait s'engager, voulut profiter de l'absence de celui-ci, qui avait été appelé près du prince et qui recevait ses ordres, pour avoir la gloire de déli-
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vrer à lui loiit seul la \ille de Rocroy, en lace de laquelle il se trouvait. Au lieu donc de rester à son poste et d'attendre les commandements supérieurs, il se mit à la tête de sa cavalerie et de cinq bataillons d'infanterie , traversa le marais et fit une pointe sur la ville, dégarnissant ainsi l'aile gauche, et exposant le reste de l'armée à être tourné par l'ennemi. Don Francesco de ]\Iello était trop habile général pour ne pas profiter d'une pareille faute: il fit avancer toute sa ligne pour séparer La Ferté-Senectère et sa cavalerie du reste de l'armée. Mais le duc d'Enghien avait tout vu et tout jugé d'un coup d'œil ; il avait déjà couvert l'espace vide,* et le général espagnol vint se heurter contre lui. Aussitôt il arrêta ses colonnes.
En même temps J.a l'erté-Senectère recevait l'ordre de venii' reprendre le poste qu'il avait si imprudemment quitté. La Ferté méritait une punition sévère; mais connue le mal n'était point si grand qu'il aurait pu l'être, il eu fut quitte pour une rude remontrance, et après avoir reconnu sa faute et avoué le motif qui la lui avait fait commettre, il jura de la réparer le lendemain, fùl-ce aux dépens de sa vie.
La journée, sans avoir été meurtrière, avait été fatigante; les deux armées restèrent dans la position qu'elles avaient prise afin d'être toutes prêtes à combattre le jour suivant. Chacun dormit près de ses armes, et le lendemain matin on trouva le duc d'Enghien, qui sans doute avait veillé fort tard, pris d'un sonuueil si profond qu'on eut peine à le réveiller.
C'est aussi ce que Plularque raconte d'Alexandre. Le vainqueur d'Arbelles et celui de Rocroy étaient du même âge , le pins âgé (les deux n'avait pas vingt-cinq ans, et à vingt-cinq ans le premier besoin est le sommeil.
Le prince monta à cheval. Aucun changement ne s'était opéré dans les positions de la veille. Seulement on vint lui dire que, pendant la nuit, don Francesco de Mello avait fait embus(|uer dans un bois qu'on voyait s'étendre jusqu'au vallon qui séparait les deux années, un corps de mille mousquetaires. Le prince comprit qu'ils étaient là pour le prendre en flanc lorsqu'il chargerait lui-même. 11 résolut de les détruire sans retard.
11 fondit sur le bois et tout fut dit. Dispersés, taillés en pièces, prisonniers ou morts, en un instant tous ces mousquetaires avaient
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disparu. Alors il ordonna à (lassion de traverser le bois à la têlc de l'infanterie de l'aile droite, tandis qu'à la tète de sa cavalerie, tout échauflée de cette première victoire, il attaquerait de front ceux que Gassion prendrait en liane.
C'était, comme nous l'avons dit, le duc d'Albuquerque qui commandait cette aile, et qui , i^n'orant la destruction de ses mousquetaires, attendait tranquillement leur attaque. Son étonnemeut fui donc grand, lorsqu'il vil venir à lui. sans être inquiétée, toute cette cavalerie commandée par le duc d'Engliien;eten même temps (fue le prince l'attaquait de front, il remarqua qu'il allait être pris en flanc par Gassion. 11 détacha aussitôt huit escadrons pour faire face à ce dernier, et attendit de pied ferme le prince avec le reste de ses troupes; mais ce double choc fut si violent que d'un côté son infanterie fut enfoncée par la cavalerie du duc, tandis que, de de l'autre, sa cavalerie était repoussée par linfanterie de Gassion. Leduc d'Albuquerque fit tout ce qui était au pouvoir d'un homme pour rallier ses soldats; mais ses encouragements et son exemple furent inutiles : les Espagnols prirent la fuite, hachés par la cavalerie du prince, fusillés par l'infanterie de Gassion.
A l'aile droite la victoire était décisive ; mais il n'en était pas de même à l'aile gauche oii le succès des Espagnols, au contraire, égalait presque le nôtre. Le maréchal de l'Hôpital avait mené sa cavalerie au galop, de sorte qu'au moment de charger l'ennemi elle se trouva hors d'haleine et tout en désordre. Aussi Mello n'eutil qu'à faire un pas en avant pour la repousser. La cavalerie, ramenée vigoureusement, se rejeta sur l'infanterie de La l'erté- .Senectère dans les rangs de laquelle elle porta le désordre. Mello profita de ce moment pour ordonner de la charger à son tour, et cette charge, conduite par lui-même, fut si profonde et si meurtrière, que La Ferté, frappé de deux blessures, fut pris avec toute son artillerie. En ce moment, le maréchal de l'Hôpital, en ralliant sa cavalerie, fut blessé lui-même dune balle qui lui cassa le bras: dès lors les ofliciers, qui ignoraient le succès du duc d'Enghien. regardèrent la bataille comme perdue, et dans cette persiuision , invitèrent Sirol à se mettre en retraite.
Mais celui-ci se contenta de répoudre : — Vous vous trompez, messieurs, la bataille n'est pas perdue, puisque l'ennemi n'a point encore eu affaire à Sirot et à ses compagnons.
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Aiissilôt, au lieu de battre en retraite, il ordonna la charge a son tour, et vint heurter, avec sa réserve , Mello qui se croyait déjà vainqueur, et qui tout à coup, à sou grand étonnement, se vit arrêté par un mur d'airain.
En même temps, le prince, qui avait appris le désastre de l'aile gauche, était accouru avec sa cavalerie, et , aux cris de France! France \ chargeait Mello ])ar derrière.
Le général espagnol , serré entre deux feux, était victime de sa propre victoire. Attaqué de Iront par Sirot, qui avait repris l'oflensive , en queue par le prince , qui tombait sur lui comme la foudre , on ilanc par Gassion qui, voyant l'aile gauche espagnole entièrement dispersée, venait aider à détruire l'aile droite, il fut forcé, non seulement d'abandonner nos prisonniers et notre artillerie, mais encore de laisser entre nos mains une partie de la sienne. Ses troupes s'enfuirent parles intervalles laissés entre cette triple attaque, et lui-même fut forcé de suivre les fuyards.
Restait la réserve espagnole, cette vieille et teirible infanterie qni s'ouvrait pour laisser passer le feu de ses canons et se refermait sur eux. Il y avait là six mille hommes pressés en un seul bloc, et dix-huit pièces de canon réunies en une seule batterie. Il fallait détruire celte réserve avant qu'Albuquerque ne ralliât l'aile droite , Mello l'aile gauche , et surtout avant que le général Beck n'arrivât avec son corps d'armée. Aussi, le prince, au lieu de poursuivre les fuyards, réunit-il tous ses eiïorls contre cette infanterie, qui, immobile, morne, et comme iine redoute vivante , n'avait pris encore aucune part au combat.
Gassion fut envoyé , avec une partie de la cavalerie , pour empêcher Beck d'arriver sur le champ de bataille. Puis, avec tout le reste de l'armée , l'épée à la main , marchant à la première ligne , le prince se rua sur l'infanterie espagnole.
Le général Fuentes laissa approcher le prince et sa troupe jusqu'à la distance de cinquanic pas. Alors, à son ordre , cette masse inuiiobile s'ouvrit : dix-huit pièces de canon tonnèrent à la fois . faisant une effroyable trouée dans nos rangs , qui reculèrent en désordre. Mais, en un instant , sous le commandement du duc, à la vue de son sang-froid, la colonne d'attaque fut reformée de nouveau et s'avança une seconde fois, pour être repoussée encore par cet ouragan de mitraille: trois fois elle recula comme une marée ,
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et trois fois revint à la cliarge. A la troisième fois, le combat corps à corps s'engagea ; mais alors , réduite à sa propre force , privée du secours de son artillerie , attaquée de tous côtés , enveloppée sur toutes ses faces , celte masse , compacte jusque-là, commença de se disjoindre ; bientôt elle fut entamée , puis on la vil se fendre , s'écarleler, se dissoudre, laissant deux mille morts sur le champ de bataille, et au milieu d'eux le vieux comte de Fuentes, qui, précipité de sa litière, avait été criblé de blessures.
En ce moment, Gassion reparut. Le général Beck ne l'avait pas attendu et s'était mis en retraite avec le reste de l'armée. Il revenait , à grande course de cheval et à la tète de sa cavalerie , demander au prince s'il n'y avait plus rien à faire.
11 n'y avait plus qu'à compter les morls et à réunir les prisonniers. La victoire était aussi complète que possible. Le prince embrassa (iassion, qui l'avait si bien secondé, et lui promit le bâton de maréchal.
L'ennemi laissait sur le champ de bataille neuf mille, morts , et entre nos mains sept mille prisonniers, vingt-quatre pièces de canon et trente drapeaux. Don Francesco de Melio lui-même avait été pris, mais il était parvenu à se sauver, eu abandonnant aux mains de ceux (|ui le poursuivaient son bâton de connnaudemeni.
lecpiel , apporté au duc d'Kngliien . lui fut remis au moment oii ,
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(lu liant de son cheval el le cliapcaii à la inaiii , il regardait le cadavre du vieux comte de Fueiites. percé de onze blessures.
Après un instant de muette contemplation : — Si je n'avais pas vaincu, dit le prince, je voudrais être mort aussi honorablement que celui qui est couché là.
Le lendemain le duc d'Enghien entra dans Rocroy.
Le bruit de ce succès inattendu se répandit bientôt dans Paris : cette victoire . prédite cinq jours auparavant par le roi sur son lit de mort et qui avait lieu le jour même où l'on descendait Louis XIll an tombeau . parut providentielle aux Parisiens. Aussi , tout le royaume, saluant l'aurore du nouveau règne, était-il à la joie et à lorgueil. La reine, dont on connaissait les souffrances passées et dont chacun espérait le bonheur à venir, était saluée des acclamations de la foule partout oîi elle se montrait , et le cardinal de Retz, cet éternel mécontent, se rapprochant d'elle, disait « qu'il n'était point séant, en ce temps là. à un honnête homme, d"être mal avec la cour. » Les princes seuls éprouvaient quelque mécontentement de voir Mazarin dans la haute position où nous l'avons laissé près de la régente.