CHAPITRE XI
IG'iS.— 1G41.
f^ilualion d'Anne d'Autriche. — fietour de ses r lëatnres. — Conduite de M"* de Chc- Tieuse. — l.a princesse de CondO. - Générositt5 de Mazarin envere M"' de Chevreuse. — M"' d'Hatitefort. — Le mêcontenlcnient srossii. — Le roi des Halles.
— Le parti des Importants. — Les deux lettres. — Querelle enire M** de Montbazon et la princesse de Coiidé. —La réparation. —Disgi-àce de M"'deClievrcuse.
— Conspirations contre Mazarin. — Arrestation du duc de Beauforl. — Fuite de M"* de Chcvreuse. — M" d'Hautcfort et la reine. — Fin de la cabale des Tinportanis.
roiQiE succédant naturellemont au pouvoir, la reine
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tout opprimé dont Toppression cesse subitement poujfaire place à une autorité presque illimitée. Ceux qui avaient souffert pour elle, et le nombre en était grand, croyaient, après avoir partagé sa disgrâce, avoir le droit de partager sa puissance. Mais ce retour entier vers des amis exigeants ne put se faire sans jeter une grande perturbation dans la politique journalière, qui ne change pas avec les individus. La machine gouvernementale, montée par Richelieu, avait continué de marcher sous T-ouis XlIT dans la même voie
qu'elle avait suivie sous le cardinal et allait marcher sous Anue d'Autriche comme elle avait lait sous Louis XIII.
C'est une loi générale et commune que ceux qui arrivent par un parti, doivent d'abord, tant ses exigences sont grandes, se brouiller avec ce parti. Témoins Octave , Henri IV et Louis-l'hilippe. Voilà ce qui a l'ait de l'ingraliludc une vertu royale.
La position d'Anne d'Autriche n'était cependant pas précisément celle de ces grands fondateurs de dynastie : Octave fondait une monarchie, Henri IV remplaçait une race éteinte, Louis-Philippe se substituait à une Jjranche vieillie, desséchée, mais vivante. Anne d'Autriche succédait tout simplement au pouvoir; elle n'avait fait aucun effort pour arriver oii elle était , et personne n'en avait fait pour l'y porter. C'étaient donc purement et simplement des dévoùments privés et non des services publics qu'elle avait à récompenser.
M'"° d'Hautefort, exilée par le cardinal, fut rappelée près de la reine et rétablie dans son poste de dame d'atours. La marquise de Senecey, exilée comme M'"" d'Hautefort, fut rappelée comme elle et rétablie dans sa cliarge de dame d'honneur. Laporte, son portemanteau, qui avait été mis en prison pour elle et qui en étant sorti sur sa demande , le jour où elle fit annoncer sa grossesse au roi par Chavigny, était demeuré exilé à Saumur, fut rappelé et nommé premier valet de chambre du roi. Enfin, M"'" de Chevreuse, à qui la déclaration de Louis Xlll fermait le royaume pendant toute la durée de la guerre et même après la paix, reçut avis que cette interdiction était levée, et qu'elle pouvait revenir en France.
Seul, le marquis de Châteauneuf parut plus maltraité que les autres. Depuis dix ans il était prisonnier à Angoulème, pour avoir pris part aux cabales de la reine et du duc d'Orléans, et l'on croyait à une réparation éclatante à son égard, lorsqu'on apprit qu'au lieu du retour triomphal qu'il devait espérer, il avait simplement reçu la permission de se retirer dans telle de ses maisons des champs qu'il lui plairait. Les hommes à vue courte s'étonnèrent de ce demi-retour ; mais les autres se souvinrent que M. de Châteauneuf présidait la commission qui avait jugé ÎMontmorency à mort, et que Montmorency était beau-frère de M. le Prince, et oncle de M. le duc d'Enghien. Or, ce n'était pas au moment oii M. le Piince abandonnait ses droits à la reine , et où le duc
d'Eiighieii venait de sauver la France à Rocroy, qu'on pouvait les mettre en l'ace de riioainie qui avait contribué à laire tomber la tète de leur parent sur un écliafaud.
11 y a toujours, aux grandes injustices, une petite raison qui, si petite qu'elle soit, est sulTisante pour les Itiire excuser. Il y eut donc, comme à tous les commencements de règne, un moment oîi tout le monde fut content à peu près, et où les plus avisés attendirent avant de se prononcer sur l'avenir. Ce qui devait surtout forcer la reine à se dessiner, c'était l'arrivée de M""' de Chevreuse.
On attendait de jour en jour la favorite. Depuis vingt ans elle était l'amie de la reine; depuis dix ans elle était persécutée pour elle : exilée, proscrite, chassée de France, menacée de la prison, elle avait fui, déguisée sous des vêtements d'homme, costume qu'elle portait, au reste, aussi élégamment que celui de femme [i), et, de même qu'Annibal allait partout cherchant des ennemis au peuple romain, elle avait, dans tous les royaumes de l'Europe, cherché des ennemis au cardinal.
Comme tout ce qu'entreprenait M" de Chèvreuse, son retour faisait grand bruit ; elle était sortie de Bruxelles avec vingt carosses et rentrait en France avec un train de reine. Sans doute, en se rappelant son ancienne iniluence sur Anne d'Autriche, au temps de ses amours et de ses malheurs, elle se croyait la seule et véritable régente, et dans cette persuasion, accourait toute joyeuse. Mais,
(1) Elle était retirée a Tours. Richelieu lui envoya un exempt qui devait l'arrêter et la mener à la lour de Loches. File reçut l'exempt à merveille, lui lit faire bonne chère et lui dit (|u'lls partiraient le lendemain; mais pendant la nuit elle passa des habits (l'homme qu'elle tenait prêts à tout hasard , et se sauva avec une demoiselle de compagnie, dégnisi'e en honune comme elle. Cet habit lui allait si bien , qu'on avait fait à ce propos le couplet suivant, qui se chantait sur l'air de la belle Piémontaise.
La Boissière, dis-moi:
Suis-je pas bien en lionimc ?
Vous chevaiicliez, ma foi!
Mieux que lant que nous sommes.
Parmi les hallebanlcs
Elle est
Au rfgiincnt des gardes
Comme un Cadet.
Pendant cette fuite, il lui arriva luie plaisante aventure que nous n'oserions pas raconter ici : nous la citerons seulement dans l'appendice (Voyez note F.)
200 I.OLIS XIV KT SON SIÈCI.K.
à trois journces de Paris, clic rencontra le prince de Marcillac qui allait au devant d'elle, dans le but de la ])révenir de l'état dos choses. — La reine, lui dit-il, devenue sérieuse et dévote, n'est plus telle que vous l'avez laissée ; songez donc à régler votre conduite sur cet avis, car je suis venu tout exprès pour vous le donner. — C'est bien , répondit M"" de Chevreuse en souriant comme uue lonime siire d'elle-même ; et elle poursuivit sa roule sans s'arrêter, prit son mari en passant à Senlis et arriva au Louvre.
La l'eine la reçut aussitôt et parut même avoir grand plaisir à la revoir; mais il y avait cependant loin de cet accueil, dans lequel perçait un certain cérémonial, à celui auquel M""= de Chevreuse s'attendait : c'est qu'outre que la reine était devenue , comme l'avait dit le prince de Marcillac, sérieuse et dévote, Anne d'Autriche avait près d'elle M'"' la Princesse, celte belle Charlotte de Montmorency, l'ancienne rivale de M"" de Chevreuse , que ses cinquante ans plus qu'accomplis ne rendaient pas indulgente, et qui d'avance avait prévenu Sa Majesté contre son ancienne amie, « laquelle , dit M'"" de Motteville , était demeurée dans les mêmes sentiments de galanterie et de vanité , qui sont de mauvais accompagnements à l'âge de quarante-cinq ans. »
Puis, comme tous les exilés. M"'" de Chevreuse n'avait point senti marcher le temps, et croyait retrouver toutes choses en l'rance comme elle les avait laissées. Or, non seulement les sentiments privés de la reine avaient changé, mais encore ses senlimenls politiques , les premiers subissant l'influence des hommes, les autres celle des événements. M'"" de Chevreuse connaissait l'amour, peut-être un peu intéressé, de la reine pour son frère , et sa grande sympathie pour l'Espagne, à laquelle, plus d'une fois. elle avait été près de sacrifier la France. Mais Anne d'Autriche n'était plus la femme stérile et persécutée, alliée aux complots du duc d'Orléans; c'était la mère du roi , la régente de la France. Or. pour être bonne sœur, il fallait qu'elle fût mauvaise mère , et, pour continuer d'être bonne Espagnole , il fallait qu'elle devînt mauvaise Française.
M""= de Chevreuse ne comprit point tout cela, et se relira médiocrement satisfaite de. l'accueil qu'elle venait de recevoir, ne l'emarquant pas que , par ses liaisons flamandes , lorraines et espagnoles, elle était devenue, à son tour, une ennemie de l'Etat.
LOUIS XIV ET SON SIliCLE.
Mais, si M"" de Clievrcuse menait toute sa pblitique à découvorl et à grand bruit, elle avait alTaire à un homme de principes bien opposés. Le même jour qu'elle avait été reçue par la reine et deux heures après qu'elle l'eut quittée, on vint lui annoncer que le cardinal de Mazarin était là, sollicitant d'elle la faveur d'un entrelien. Cette nouvelle rendit à M'"" de Chevrcuse tout son courage ; si le ministre faisait les premières avances vis-à-vis d'elle , c'est qu'elle n'avait rien perdu de sa puissance ; s'il venait la trouver, c'est qu'il avait besoin de son appui, M"'° de Chevreuse prit donc ses airs de reine pour recevoir l'ancien domestique du cardinal Benlivoglio,
Celui-ci se présenta, respectueux , alfable , souriant et la parole plus soyeuse que jamais. II avait appris l'arrivée de M"'° de Chevreuse et il venait accomplir un devoir en accourant tout aussitôt lui rendre ses hommages. De plus, comme il savait que les assignations de l'épargne venaient lentement, et qu'il ne doutait l)oint qu'après un si long et si coûteux voyage M"" de Chevreuse
n'eût besoin dargenl, il lui apportait cinquante mille écusen or, qu'il la priait d'accepter à titre do prêt.
Une plus habile (|uc M'" de Chevreuse se fût laissé prendre à tant d'humilité : elle se crut donc une puissance en se voyant
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coiirliséc ainsi par Mazarin , et, faisant signe à une suivante qui était restée dans la salle de se retirer, elle posa ses conditions pour reconnaître jusqu'où allait son crédit. Le rusé Italien la laissa faire , sûr de l'arrêter toujours quand il le voudrait. M""= de Chevreuse demanda que l'on contentât M. de Vendôme en lui rendant son gouvernement de Bretagne.
Mazarin répondit qu'on ne pouvait l'ôter des mains de M. le maréchal de La Meilleraye, à qui le cardinal de Richelieu l'avait remis; mais, en échange, il lui offrait l'amirauté, que tenait M. de Brézé , qu'il était moins dangereux de mécontenter que le maréchal de La Meilleraye.
Le ministre faisait preuve de bonne volonté ; il n'y avait donc rien à dire. M"'° de Chevreuse inclina la tète en signe de satisfaction. Alors elle demanda qu'on rendît au duc d'Épernon sa charge de colonel général d'infanterie et son gouvernement de la Guyenne.
La charge était à la disposition de Mazarin ; il la rendit aussitôt. Ouant au gouvernement de la Guyenne, il avait été donné au comte d'IIarcourt , et le ministre promitqu'il ferait tout au monde auprès de ce seigneur pour qu'il s'en démît.
Encouragée par ces deux premières concessions, elle aborda la grande affaire , qui était d'ôter les sceaux au chancelier Séguier pour les rendre au marquis de Chateauneuf. Mais là s'arrêta la bonne volonté de Mazarin. Nous avons dit quelle puissance s'opposait à la rentrée du marquis de Chateauneuf à la cour. J.e prélat ne promit pas moins à M"'° de Chevreuse de faire tout ce qu'il pourrait auprès de la reine pour qu'elle lui accordât ce dernier point , comme il lui avait accordé lui-même les deux premiers. Mais , à partir de cette heure , il considéra M"" de Chevreuse comme devant un jour devenir son ennemie ; ce n'était plus qu'une affaire de chronologie.
Pendant quelque temps, M"'" de Chevreuse put croire encore à la bonne foi du ministre; mais comme, dans son ignorance de l'intimité où vivait Mazarin avec la reine, elle ne manquait jamais , chaque fois qu'elle voyait celle-ci, de mêlera la conversation quelque trait piquant contre le cardinal , ce qui faisait que la reine se refroidissait de plus en plus pour elle; comme , d'un autre côté, le duc de Vendôme demandait vainement qu'on laissât à l'amirauté, qu'on lui rendait, le droit d'ancrage, qu'on eu avait séparé ; comme.
ensuite, M. le comte d'Harcourt ne voulait pas se défaire, eu faveui' du duc d'Épernon, de son gouvernement de Guyenne ; comme, enliu , le ministre avait fini par lui dire tout net que ce qu'elle demandait pour le marquis de Chàteauneuf était impossible. M"" de Chevreuse se lassa de toutes ces vaines promesses ; elle commença par s'assurer l'appui de M. le duc de Beaulort, et lorsque celui-ci lui eut protesté qu'il demeurerait invai'iablement attaché à ses intérêts, elle se crut assez puissante pour se faire chef de parti, et commença à se déclarer hautement contre Mazarin.
De son côté , M°" d'Hautefort, celle de ses favorites que la reine avait le plus aimée après M'"° de Chevreuse , et à qui, le jour même qu'elle avait été nommée régente, elle avait écrit de sa propre main : « Venez , ma chère amie , je meurs d'impatience de vous embrasser; » M"" d'Hautefort, disons-nous, n'était pas plus favorisée que M"" de Chevreuse. Elle s'était imaginé qu'elle ne pouvait jamais perdre la faveur d'Anne d'Autriche, faveur qu'elle avait acquise par la perle des bonnes grâces du roi. Elle eut donc assez de confiance ou de présomption pour ne point craindre de se heurter à cet écueil oii devaient se briser tant de fortunes; et, blâmant le choix que la reine avait fait, elle dit tout haut ce qu'elle pensait de Mazarin. La régente alors la fit prévenir par Beringhen, son valet de chambre, et par M"' de Beaumonl , qui avait été autrefois à la reine d'Angleterre , qu'elle eût à cesser les méchants propos qu'elle tenait sur le cardinal, attendu que mal parler du ministre, c'était mal parler d'elle-même , qui l'avait choisi.
Sur ces entrefaites, arriva à la cour un homme qui croyait avoir droH aussi d'y réclamer quelque faveur par les dangers qu'autrefois il avait courus; c'était l'ami de Cincf-Mars, ce même Fontrailles qui avait pris la fuite sous le prétexte qu'il tenait à sa tête, non pas pour sa tête elle-même , mais parce qu'en tombant elle permettrait qu'on vît, en le regardant par devant, sa bosse, que, grâce à sa tête, on ne voyait encore qu'en le regardant par derrière. Mais, contre son attente, Fontrailles n'obtint rien qu'un froid accueil, la reine se souvenant, un peu tard peut-être, (|iie c'était lui qui avait été faire signer à Madrid le traité qui livrait la France à l'Espagne. Il avait compté sur l'influence de M. le duc d'Orléans; mais M. le duc d'Orléans, tout meurtri encore de ses luttes contre le cardinal de Richelieu, se tenait à l'écart avec rabix'' T. [. 27
de La Rivière, son nouveau favori, et paraissait, mouientanénicnt du moins, avoir renoncé à tout projet politique.
D'un autre côté, deux hommes qui avaient joué un grand r(')le sous le règne précédent, et à qui les obligations que leur avait le cardinal Mazarin semblaient assurer leurs places , tombaient dans une disgrâce imprévue. Ces hommes étaient M. de Chavigny et M. de Boutillier.
On se souvient de cette soirée où Beringhen avait été annoncer au cardinal Mazarin, qui jouait avec Chavigny chez le commandeur de Souvré , que la reine avait jeté les yeux sur lui pour le faire premier ministre. Mazarin , malgré ses engagements avec Chavigny, avait accepté, comme on l'a vu, sans réserver aucunement les droits de son collègue. Chavigny reprocha au cardinal cet oubli de leur convention , et le ministre se défendit assez mal , de sorte qu'un grand froid s'était glissé entre eux. Bientôt Chavigny apprit encore que, loin de revenir à lui et à sa famille, Mazarin venait de permettre que la charge de M. de Boutillier, son père, qui était surintendant des finances, fût partagée entre MM. Bailleuil et d'Avai^; alors il ne voulut pas rester plus longtemps sous l'iniluence d'un homme aussi oublieux de leur ancienne amitié , et offrit la démission de sa charge , démission qui fut acceptée. En conséquence, il la vendit, avec l'autorisation de la régente, à M. de Briennc, (|ui lui succéda immédiatement dans le conseil comme secrétaire d'État.
Tous ces mécontents se groupaient naturellement autour du duc de Beaufort, qui , le jour oii la reine l'avait proclamé le plus honnête homme de France et lui avait confié la garde de Louis.Xl V et de son frère , avait rêvé dans l'avenir une influence et une position qui lui étaient échappées au profit de M. le prince de Coudé. De plus , M. le duc de Beaufort était l'amant de M"" de Montbazon, belle-mère de M"" de Chevreuse, beaucoup plus jeune, au reste , et beaucoup plus belle que sa belle-fille ; et l'on se rappelle qu'il avait promis à M"" de Chevreuse de ne pas séparer ses intérêts des siens.
Nous dirons un mot sur ce chef de parti , qui joua un si grand rôle dans la Fronde , et qui atteignit à une si grande popularité , que l'histoire lui a conservé le surnom de Roi des Halles , que lui avait donné le peuple de Paris.
François de Vendôme, duc de Beanfort, second fds de César, duc de Vendôme, fils naturel d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, était alors un beau jeune homme à la mine efféminée qui, avec ses cheveux blonds et droits , ressemblait bien plus à un anglais qu'à un français. Brave au delà de toute expression, toujours prêt, aux entreprises hasardeuses, mais sans éducation et sans courtoisie dans ses paroles, il avait toutes les qualités et tous les défauts contraires de Gaston d'Orléans, qui, fort instruit et parlant avec élégance, n'agissait jamais ou agissait lâchement; aussi fit-on sur ces deux princes les couplets suivants :
Beaufort dans la bataille tpiinc ; On le redoute avec raison ; Mais à la façon qu'il raisonne, On le prendrait pour un oison.
Beaufort de grande renommée , Qui sut ravitailler Paris , Doit toujours tirer son épée Sans jamais dire son avis.
S'il veut servir toute la France , Ou il n'approche pas du liancau ; Qu'il rengaine sou éloquence Et liie le fer du fourreau.
Gaston , pour faire une harangue , Eprouve bien moins d'eml)arras ; Pourquoi Beaufort n'a-t-illa langue'.' Pourquoi Gaston n'a-t-il le bras?
Il y a plus, souvent même, dans la conversation, le duc de Beaufort prenait un mot pour un autre ; ce qui changeait quelquefois entièrement le sens de sa piirase et l'intention de sa pensée. Il disait d'un homme qu'il avait reçu une. confusion , en voulant dire qu'il avait reçu une contusion. In jour il dit de M"" d(î Grignan qu'il avait rencontrée en deuil : « J'ai vu aujourd'hui M"" de Grignan, elle avait l'air fort lubrique.... » 11 voulait dire fort lugubre. Aussi, disait-elle de son côté en désignant un seigneur allemand : — Il ressemble comme deux gouttes d'eau au duc de Beaufort, si ce n'est qu'il parle mieux français.
Chaque jour le parti qui reconnaissait lacilement AI. de Beaufort pour chef et qui se composai! , dit le cardinal de Betz, de quatre ou cinq mélancoliques qui (iraient la mine de penser creux ,
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prenait ou essayait de prendre plus de consistance. Le duc de Beaufort ne négligeait rien pour faire croire (m'il était un profond niachinateur de complots.. Qn tenait cabinet mal àprojws, dit toujours le cardinal de Retz; on donnait des rendez-vous san§ sujet; les chasses mêmes étaient mystérieuses. Aussi le peuple, presque toujours exact dans ses appréciations, avait-il appelé cette faction le parti des importants. Il ne fallait qu'une occasion à ce parti pour se déclarer. Cette occasion , un hasard inattendu la fit naître.
Un jour que W" de Montbazon , femme d'Hercule de Rohan , duc de Montbazon, avait grand cercle chez elle, et avait reçu les principales personnes de la cour, une suivante trouva dans le salon deux lettres qu'elle porta à sa maîtresse : ces lettres étaient des billets amoureux , mais sans signature. Les voici telles que les donne M"" de Montpensier dans ses mémoires.
1' J'aurais beaucoup plus de regrets du cliaugement de voire couduiie, si je croyais moins mériter la continuation de votre alVeclion. Je vous. avoue que tant que je l'ai crue véritable et violente, la mienne vous a donné tous les avantages que vous pouviez souhaiter; maintenant n'espérez pas autre chose de moi que l'estime que je dois à votre discrétion ; j'ai trop de gloire pour partager la passion que vous m'avez, si souvent jurée, et je ne veux plus vous donner d'autre punition de votre négligence à me voir, que de vous en priver tout à fait. Je vous prie de ne plus venir chez moi parce que je n'ai plus le pouvoir de vous le commander. »
" De quoi vous avisez-vous apiès un si long silence. Ne savez-vous pas bien que la même gloire qui m'a rendu sensible à votre allection passée, me défend de souffrir les fausses apparences de sa coniinuaiion ? Vous dites que mes soupçons et mes inégalités vous rendent la plus malheureuse personne du monde. Je vous assure que je n'en crois rien, bien que je ne puisse nier que vous m'ayez parfaitement aimée comme vous devez avouer que mon estime vous a dignement récompensé. En cela nous nous sommes rendu justice, et ne veux pas avoir dans la suite moins de bonté, si votre conduite répond à mes intentions. Vous les trouverez moins déraisonnables si vous avez plus de passion , et les dillicultés de me voir ne feraient que l'augmenter au lieu de lu diminuer. Je souffre pour n'aimer pas assez et vous pour aimer trop. Si je vous dois croire, changeons d'humeur. Je trouverai du repos à faire mon devoir et vous devez y manquer pour vous mettre en liberté. Je n'aperçois pas que j'oublie la façon dont vous avez passé avec moi l'hiver, et que je vous parle aussi franchement (juej'ai fait autrefois. J'espère que vous en serez aussi bien, et que je n'aurai pas le regret d'être vaincue dans la résolution que j'avais faite de n'y plus retourner. Je garderai le logis trois ou quatre jours de suite et l'on ne m'y verra que le soir; vous en savez la raison. »
Ces deux lettres ne laissaient aucun doute sur la nature des