‹ Louis XIV et son siècle (volume 2)Chapitre 21 sur 37 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Ui4ô.— liiU.

netour du duc d'Enghien à Paris. — Le duc Guise. — L'archevêque de vingt ans. — Ses folies. — Son orgueil. — Ses niuitrcsscs. — La visite pastorale. — L'abbesse d'Aveiiav. — L'arcbevcque en exil. — Il devient soldat. — Ses mariages. — Son combat avec Coligny. — Fureui' du duel à cette époque.

/' iii ces eiUreraitcs, le vainqueur (le Rocroy arriva à Paris.

Le cardinal avait jugé son amitié si ini portante que ce fut en déguisant ses propres ressentiments sous la nécessité de conserver celte amitié, qu'il avait obtenu successivement de la reine les ré- 5> parations publiques de M'"" de Montbazon à M"" la Princesse, puis l'arrestation du duc de Beaul'orl, puis l'exil de M. le duc, de M"'" la ducbesse de Vendôme et du duc de Mercœur, puis la disgrâce de M"" de Chevreuse, puis le renvoi de M"" dllaiiteforl; puis enfin la démission du comte de La Chaire, colonel-général des Suisses.

Le duc d'Enghien, selon totilc probabilité j avait trouvé que la réparation de M"" de Montbazon n'était pas égale à l'olTense faite à sa suMir. Mais sachant que le duc de Beauforl était de moitié dans cette oifense. il venait lui en demander raison. MalhenreiLse-

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nient pour ses projets, il trouva en arrivant à Paris le duc de Beaufort arrêté. Aucun euneini ne restait donc avec lequel un premier prince du sang pût tirer lépée, el Ion résolut de remettre la querelle à des cliampions secondaires.

On se rappelle que le nom du comte de Coligny, petit-fils de l'amiral Coligny, lue à la Saint-Barlliélemy, avait été mêlé dans toute cette alFaire. On avait dit que c'était de sa poche qu'étaient tombées les lettres attribuées à M"" de Longueville. Aussi, lorsqu'il sut que le duc d'Engliien, faute de champion digne de lui, renonçait à une vengeance personnelle, Coligny, poussé par la duchesse de Longueville, vint lui demander la permission de faire appeler en duel le duc de Guise qui avait pris hautement le parti de M"" de Monlbazon , et que le bruit public désignait comme ayant remplacé M. de Beaufort dans ses bonnes grâces.

Ce duc de Cuise, dont nous prononçons pour la seconde fois le nom , était , de son côté , pelil-fils du grand Henri de Cuise , comme le comte de Coligny, était pelit-fds du grand Coligny ; c'était un des seigneurs les plus braves, et surtout, si le mot pouvait être de mise pour cette époque, nous dirions les plus crcenlriqnes de la cour. Aussi demanderons-nous à nos lecteurs la permission de les entretenir de lui (pielques instants, avant de liulroduire sur cette scène oîi il sera appelé à jouer un rôle si bizarre.

Henri de Lorraine, duc de Guise , comte d'En , prince de Joinville, pair et grand chambellan de France, était né à Blois, le h avril IGl/i; ainsi, à l'époque oii nous sommes arrivés, il était âgé de vingt-neuf ans.

Destiné, dès l'enfance , à être d'église, le jeune prince avait reçu au berceau quatre des ])remières abbayes de l'rance, et à quinze ans il était archevêque de Reims. Mais la possession de tant de richesses et l'espérance de tant de grandeurs ne tournaient que bien dllficilement son esprit vers les idées religieuses. Tout jeune, il courait déjà les rues de Paris en cavalier, et l'abbé de Condy disait, en le rencontrant un jour sans tonsure, avec le manteau court et l'épée au côté : — Voici un petit prélat qui est d'une église bien militante.

En effet, M. de Reims, comme on l'appelait alors, était un chaimant cavalier avec le nez un peu aquilin et un peu saillant, le front bien fait, un regard qui prenait loules les expressions, et une

dhci^f,

auce î^e J.oiii>â xiv.

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tournure vrainienl princière. 11 fallait que cela lût ainsi, puisque l'austère M"" de Motteville, qui blâmait fort ses amours désordonnées, ne pouvait s'empêcher de dire : — On croirait volontiers que cette famille descend de Charleraagne , car celui que nous voyons aujourd'hui a quelque chose qui sent particulièrement le paladin et le héros de chevalerie.

Ce qui contrariait les plaisirs du jeune prince, c'est que le cardinal (le Richelieu, qui ne perdait pas de vue les rejetons des grandes familles, avait les yeux sur lui, et, toutes les fois qu'il venait à Paris, l'appelait avec tant d'affectation M. de Reims, lui demandait avec tant d'insistance des nouvelles de son archevêché, que le pauvre prélat, si bonne envie qu'il eût de demeurer à la cour, était toujours forcé de retourner à sa résidence. 11 est vrai qu'il se consolait de cet exil avec M°" de Joyeuse , dont le mari , Robert de Joyeuse, seigneur de Saint-Lambert, était lieutenant de roi au gouvernement de Champagne. Ce Joyeuse, qui appartenait à la grande maison de ce nom, était, au reste, un mari de la vieille roche, prenant les choses comme on les prenait sous Henri IV, et se faisant faire par les amants de sa femme des pensions qu'il mangeait publiquement de son côté avec les courtisanes.

Les amours de l'archevèciue et de M"" de Joyeuse étaient si publiques, qu'un jour une suivante de la daoïc lui ayant demandé pour son frère une prébende de Reims, le prince la lui accorda, mais à la condition que , puisque c'était à elle qu'il avait donné la chanoiuie, ce serait elle qui porterait Ihabit de chanoine. Ce qui fut fait enectivement , et pendant près de trois mois l'archevêché put être édifié par la vue de son archevêque, promenant dans ses carosses non seulement sa maîtresse, mais encore la suivante de sa maîtresse en costume de chanoine.

Malheureusement pour les maîtresses de M. de Reims, il était d'un cœur fort intlammable, mais aussi fort changeant. Tout en jurant à M"" de Joyeuse qu'il l'adorait, il faisait de temps en temps

et pour chercher aventure, des voyages à Paris. Or, M de Joyeuse

le vit un jour revenir dans son archevêché avec des bas jaunes. Comme ce n'était pas la couleur ordinaire des bas des archevêques, et que celui-ci continuait à se chausser ainsi, elle s'informa des causes de cette singularité et a|)|)rit que , pendant son dernicivoyage de Paris, il avait vu à l'hùtcl de Bourgogne une célèbre

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actrice du temps, nommée La Villiers, laquelle jouait les grands rôles tragiques, et qu'eu étant devenu fort amoureux il lui avait l'ait demander quelle était la couleur qu'elle préférait. A quoi elle lui avait répondu \g jaune. Le jeune archevêque s'était alors déclaré son chevalier, et lui avait promis de prendre ses couleurs. Comme on l'a vu, il lui tenait parole.

Au milieu de toutes ces folies, il portait haut, quoique cadet, l'orgueil de sa naissance. A son lever, il se faisait donner la chemise par les plus nobles prélats. Huit ou dix évèques se soumirent, pour ne pas lui déplaire , à ce cérémonial princier ', mais un jour qu'on présentait la chemise à l'abbé de Retz, celui-ci , sous prétexte de la chauffer, la laissa tomber dans le feu et elle fut brûlée. On en alla chercher une autre, mais quand on la rapporta l'abbé de Retz était parti , de sorte qu'il fallut que ce jour là le noble archevêque se contentât d'une chemise passée par son valet de chambre.

11 y avait alors, en France, trois princesses, filles de Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue. L'aînée, Louise-Marie de Gonzague, avait été élevée chez M"'" de Longueville; on l'appelait la princesse Marie. Monsieur (Gaston d'Orléans) l'avait aimée et avait voulu l'épouser ; mais la reine-mère s'était opposée formellement à ce mariage. C'était la même qui devait être aimée plus tard du pauvre Cinq-Mars et finir par épouser, connne nous le verrons bientôt, Uladislas VII, roi de Pologue.

La seconde était Anne de Gonzague de Clèves, qu'on appela depuis la priucesse palatine.

Et enfin, la troisième, Bénédicte de Gonzague de Clèves, qu'on appelait M'"" d'Avenay, parce qu'elle était supérieure de l'abbaye d'Avenay, en Champagne.

Or, M. de Reims devint amoureux de cette dernière sur la seule réputation de ses belles mains.

C'était chose facile, pour nu prélat de son rang, que de pénétrer dans les couvents; c'était même un droit de sa haute position. 11 annonça donc que plusieurs abus lui ayant été signalés, il allait faire une tournée dans son archevêché. Cette tournée n'avait d'autre but pour le prince que de se rapprocher, sans que personne s'en doutât, de M"" d'Avenay, et de s'assurer si effectivement l'abbcsse avait les mains aussi parfaites que le disait sa réputation.

M. de Reims, avant de se présenter à Avenay, était vemi dans

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deux on trois attires couvents , et avait étonné les grands vicaires qui l'accompagnaient par la rigidité des règles qu'il avait prescrites et l'éloquente indignation avec laquelle il avait tonné contre les abus. 11 s'avançait donc vers le couvent d'Avenay, précédé d'une formidable réputation de rigorisme. Aussi, ce fut en tremblant que

les religieuses lui ouviireiil leurs portes cl (|iie labbcsse vint au devant de lui. Mais en voyant ce bel archevêque de dix-huit ans, elles furent instinctivement rassurées.

M. de Reims cominençasa visite avec une sévérité qui ne démentait en rien celle qu'il avait déployée dans ses visites aux antres couvents ; il s'informa de tout , des heures des olTiccs, de leur durée, des pénitences qui étaient imposées dans les dilTérentes infractions aux règles de l'abbaye; puis, comme il avait, disait-il. quelques questions plus graves à adressera l'abbesse , il l'invita à le conduire dans un endroit où il pût lui parler sans témoins. La pauvre abbesse, qui avait peut-être quelques petites infractions mondaines à se reprocher, le conduisit à sa chambre. Aussitôt le bol archevêque referma la porte avec soin , et s'approcha de la jeune épouse du seigneur.

— Mon Dieu! que me voulez-vous donc? demanda l'abbesse.

— Regardez-moi, madame, dit rarchevê(|ue.

^l'iH I.OLIS XIV ET SON SIÈCLE.

L'abbessc le regarda avec des yeux tout effarés»

— Voilà d'admirables yeux , dit le prélat , on m'en avait bien prévenu.

— Mais, monseigneur, qu'ont à faire mes yeux?...

— Montrez vos mains, continua l'archevêque. L'abbessc étendit vers lui ses mains toutes tremblantes.

— Voilà d'adorables mains, s'écria-t-il, et l'on ne m'en avait pas trop dit.

— Mais, monseigneur, qu'ont à faire mes mains? T.e prélat saisit une de ces deux mains et la baisa.

— Monseigneur, reprit l'abbessc souriante, que veut dire ceci ?

— Ne comprenez-vous pas, ma chère sœur, dit M. de Reims, que sur la réputation de votre beauté, je suis devenu amoureux de vous , que j'ai quitté mon archevêché pour venir vous le dire ; qu'à l'aide d'une petite ruse je me suis ménagé cette entrevue ; que cette entrevue n'a fait qu'augmenter ma passion, et que je vous aime comme un fou?...

Et à ces mots il se jeta aux pieds de l'abbesse qui , un instant auparavant , était prête à tomber aux siens.

Quoique la jeune abbessc, qui n'avait elle-même que dix-neuf ans, ne s'attendît pas à cette déclaration, il parait qu'elle en fut moins effrayée que de l'interrogatoire dont elle avait été menacée ; aussi, séance tenante, fut-il convenu, pour ne pas exciter de soupçons, qu'on ne prolongerait pas davantage la conférence; mais que dès le lendemain elle sortirait du couvent par une porte dérobée et déguisée eu laitière; de son côté l'archevêque devait l'attendre avec un costume de paysan.

Ainsi fut-il fait, et, durant quinze jours, tous les matins, les deux amants continuèrent de se voir de la même façon.

Pendant le séjour de M. de Reims dans les environs de l'abbaye d'Avenay, il fit la connaissance d'Anne de Gonzague de Clèves, (|ui venait voir M'"" d'Avenay, sa sœur aînée, plus âgée qu'elle de deux ans seulement. M. de Guise ne l'eut pas plus tôt vue, que, malgré ses nouvelles et romanesques amours , il entra en galanterie avec elle.

Malheureusement, vers ce temps, son père, le duc Charles de Lorraine, s'étant joint aux partisans de Marie de Médicis, qui venait de sortir du royaume, et ayant inulilemenl essayé de soido-

ver la Provence, fut forcé de se retirer en Italie, où il appela ses trois fils : de Joinville, de Joyeuse et notre archevêque, qui, comme son grand-père le Balafré, s'appelait Henri de Lorraine.

Ce fut pendant son séjour en Italie qu'il prit l'habitude des mœurs et de la langue italienne , habitude qui lui fut si utile par la suite , lors de sa conquête du royaume de Naples.

Mais bientôt le jeune prélat se lassa de la vie monotone et triste de l'exil. Après deux ou trois ans de séjour en Toscane , il passa en Allemagne, s'engagea dans les troupes de l'empereur, et s'y distingua par une bravoure si téméraire et surtout si chevaleresque, que des chevaliers de Alalte , natifs de Provence, s'étant mis en tête de conquérir l'île de Saint-Domingue, choisirent Henri de Lorraine pour leur chef. Le dessein en était pris; mais le jeune prince ne voulut pas suivre une pareille affaire, tout exilé (pi'il était, sans l'agrément du cardinal de Richelieu, à qui il fui demandé et qui le refusa.

Cependant les deux frères aînés d'Henri de Lorraine étant morts, le jeune prince sollicita et obtint la permission de revenir à la cour. Il y reparut bien décidé, maintenant qu'il était seul héritier du nom de Guise, à faire tant de folies que le cardinal lui enlevât son archevêché.

Ce n'était pas chose ditlicile à exécuter qu'un pareil projet, et nous avons vu qu'avant son départ il était déjà en bon train: il n'avait donc qu'à le reprendre là oii il l'avait laissé. Le hasard le servit à merveille, car il retrouva la princesse Anne plus belle, s'il était possible, qu'avant son départ et tout aussi disposée à l'aimer. Sa sœur, la pauvre abbesse d'Avenay, était morte depuis deux ans.

« Alors, dit M"' de Montpensier, les deux jeunes gens firent l'amour comme dans les romans. M. de Reims, tout archevèqiu' qu'il était, fit accroire à la princesse Anne qu'il avait, sans doute en vertu de dispenses particulières, la faculté de se marier; la princesse le crut ou fit semblant de le croire, et un chanoine de Reims leur dit la messe matrimoniale dans la chapelle de l'hôtel de Nevers. »

Huelque temps après, comme on contestait à la princesse Anne la validité de cette singulière union : — N'est-ce pas, Monsieur, dit-elle au chanoine, que monsieur de Guise est mon mari?

— Ma foi, Madame, répondit le bonhomme, je n'en saurais

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jurer; mais ce dont je puis répondre, c'est que les choses se sont passées comme s'il l'était.

Vint la conspiration du comte de Soissons. Notre archevêque était trop turbulent pour ne pas saisir cette occasion de ch(ycher de nouvelles aventures ; mais après la bataille de Marfée , où le vainqueur succomba d'une façon si mystérieuse au milieu même de sa victoire, Henri de Lorraine se retira à Sedan, et de Sedan passa en Flandre, oii il prit une seconde fois du service dans les troupes de l'empereur.

T.a princesse Anne se déguisa aussitôt en homme et partit pour rejoindre son amant; mais, en arrivant à la frontière, elle apprit que notre archevêque avait contracté un second mariage et venait d'épouser Honorée de (Uimes, fdie de (îeolfroy, comte de Grimberg, veuve d'Albert-Maximilien de Hennin, comte de Bossut.

La princesse Anne revint aussitôt à Paris.

Quant au nouveau marié, déclaré criminel de lèse-majesté en 1641, il attendit tranquillement la mort du cardinal de Richelieu et celle du roi. Alors la reine ordonna la réhabilitation du duc de Guise et le fit prévenir qu'il pouvait rentrer en France. Henri de Lorraine ne se le fit pas dire deux fois ; seulement il garda pour lui cette bonne nouvelle, et, sans prévenir davantage la comtesse de Bossut qu'il n'avait prévenu la princesse Anne , il partit un beau matin de Bruxelles, ayant eu cependant l'attention de laisser une lettre par laquelle il disait à sa femme « qu'il avait voulu lui épargner des adieux pénibles, mais qu'aussitôt qu'il aurait établi à Paris une maison digne d'elle, il lui écrirait de le venir rejoindre )>. Peu après, au lieu de la lettre qu'elle attendait. M"" de Bossut en reçut une par laquelle Henri de Lorraine lui disait qu'il était bien vrai qu'il avait cru lui-même l'avoir épousée, mais que, depuis son retour en France, tant de docteurs des plus savants lui avaient assuré qu'elle n'était pas sa femme, qu'il avait bien été forcé de les croire.

M. de Guise arriva à Paris juste au moment où venait d'avoir lieu la querelle de M"" de IVlontbazon avec M""^ de Longueville, et prit parti, comme nous l'avons vu, pour M""^ de Montbazon , dont il fut bientôt l'amant. Ce fut alors que le duc d'Eughien permit au comte Maurice de Coligny de l'appeler en duel.

Goligny prit pour second d'Estrade, le nu>me qui fut depuis

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inaréchal de France , et le chargea d'aller porter la proposition au duc de Guise.

— Mais, lui dit celui-ci qui était son parent et qui avait regret de le voir se battre au moment où il relevait d'une longue maladie , le duc de Guise n'est pour rien dans l'insulte qu'a faite M"" de Montbazon à M"" de Longueville , et, s'il m'en fait l'observation, jo regarde que vous devez vous tenir comme satisfait.

— 11 n'est pas question de cela, répondit Coligny, j'ai engagé ma parole à M"" de Longueville ; va donc dire au duc que je veux me battre contre lui à la place Royale.

Le duc de Guise accepta , et la rencontre eut lieu quelques jours après. M"" de Longueville était cachée chez la vieille duchesse de Rolian, dont les croisées donnaient sur cette place, et regardait derrière une fenêtre.

Les quatre adversaires se rencontrèrent sur le milieu de la place Royale , venant deux d'un côté, deux de l'autre ; Coligny assisté de d'Estrade, Rridieu servant de second au duc de Guise.

— Monsieur, dit le duc de Guise à Coligny en l'abordant, nous allons décider aujourd'hui les vieilles querelles de nos deux maisons, et montrer quelle différence il y a entre le sang des Ciuise et celui des Coligny.

A ces mots, ils mirent l'épée à l^main. Au bout de deux ou trois passes, Coligny, blessé à l'épaule et à la poitrine du même coup, tomba. Le duc de Guise lui mit aussitôt l'épée à la gorge et le somma de se rendre. Coligny tendit son épée. Pendant ce temps, de sou côté, d'Estrade mettait Bridieu hors de combat. Au bout de quelques mois, après un mieux (pii ne se soutint pas, Colign\ mourut des suites de sa blessure. Il était écrit que cette maison des Guise devait être éternellemenl fatale aux Coligny.

Par cette défaite de son champion. M'" de Longueville perdit tous les avantages de la victoire (ju'elle avait remportée d'abord sur M"" de Montbazon, et l'on fit sur elle ce cou|)let qu'avant de retourner à l'armée, son frère, le duc d'Enghien, put entendre chanter dans les rues de Paris.

Essuyez vos beaux yeux , Mudaine de Longueville.

Kssuyo/. vos Ix'auv yein :

Coligny se porte inicnx.

S'il a (iemandé la vie , • ^

Ne Tcn blâmez nullemeiu.

Car c'est pour être voire amaiil Qu'il veut vivre éternelienieiit.

Celait au même lieu et pour une caiise aussi futile que, quinze ans auparavant, Bouteville, Des Chapelles et La Berlhe s'étaient battus contre Beuvron, Bussy-d'Amboise et Choquet; mais, on se le rappelle, Bouteville et Des Chapelles payèrent de leur tête cette inlVaclion aux édits du cardinal.

Quant au duc de Guise, il ne fut pas même inquiété, et cette impunité devint le signal de la reprise des duels étouffés par la main de fer du ministre de Louis Xlli.

Richelieu avait appuyé sa rigueur d'un calcul fait en mars 1607 par M. de Lomenie , lequel avait trouvé que , depuis l'avènement au trône d'Henri IV, en 1589, quatre mille gentilshommes avaient été tués en duel , ce qui faisait une moyenne de deux cent vingt par an.

i^XP.

i.uLis \iv i;t son siKci.i;,

CIIAI'ITKE Mil.

IG'iS.— 1014.

I,;i coiir (juilli- le Louvre pour le Palais-Royal. — Eufauce de Louis \1\ .— Les enfanis (l'Iionneiir. — liducaiion du jeune roi. — Leçons de son valet de chambre. — Aversion du roi contre Mazarin. ~ Triste état de sa gardc-rohe. — Avarice du cardinal-ministre. — Portrait de Mazarin par La Horliefoucauld.

H 7 octobre 1G43, la reine quitta k* Louvre avec le roi et le duc d'Anjou , et vint habiter le Palais-Cardinal :

seuleuK'iil , sur Tobservalion dti mat quis de l'rou ville, alors grand-maréchal des logis de la maison du roi , iqiii représenta à Anne d'Autriche : qu'il n'était pas convenable que le roi habitât la maison d'un de ses , sujets , l'inscription qui était audessus de la porte lut ôtée , et l'on y substitua celle de Pdldis-Roijal. C'était une nouvelle ingratiliidc envers la mémoire de celui qui en avait lait don à son souverain, don splendide, s'il faut en croire ces vers de Corneille :

Non , l'univers entier ne peut rien voir d'égal , Au superbe dehors du Palais-Cardinal.

Toute une ville entière avec pompe bâtie , Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, Ivt nous fait présumer, à ses superbes toits. Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

Kn effet , le Palais-Cardinal était dans rorigine un simple hôtel

•2;i'l loi is \iv la' so.n siiici-ii.

situé à l'exlrémité de Paris, au pied du mur d'eiiceiule ; il avait été rebâti en 1629 sur l'euiplaceiuent des liôlels de Rambouillet et de Mercœur, achetés par le cardinal, et, suivant le cours de sa fortune, il s'était agrandi comme elle. Plus puissant que le roi, le cardinal avait voulu être plus magnifique que son souverain. En conséquence , le mur d'enceinte de Paris avait été al)atlu , le fossé avait été comblé , et le jardin , dégagé de tout ce qui l'empêchait de prendre une forme régulière , s'était étendu jusqu'aux prairies sur lesquelles on a bàli depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Vivienne. En outre, Richelieu avait fait percer la rue qui a pris son nom et qui conduisait directement de son palais à sa ferme de la Grange-Batelière, située au pied de Montmartre. Toutes ces acquisitions, y compris le prix de l'hôtel de Sillery, qu'il avait acheté dans le seul but de l'abattre et d'avoir une place devant son palais , avaient coûté au cardinal huit cent seize mille six cent dixhuit livres, somme énorme pour le temps, puisqu'elle correspond à près de quatre millions de notre monnaie.

Aussi, lorsque M"" d'Aiguillon, nièce du cardinal, vit qu'on faisait enlever l'inscription qui constatait que cette huitième merveille du monde avait été bâtie par son oncle , elle écrivit à la reine pour la supplier de rétablir la première inscription. — 11 est peu séant, disait-elle dans sa supplique, de faire injure aux morts, car les morts ne peuvent repousser l'injure qu'on leur fait ; en remettant à sa place l'inscription que Votre Majesté a ôtée, elle honorera la mémoire du cardinal de Richelieu et elle immorlalisera son nom.

La reine, touchée de la vérité de cet argument, rétablit Tinscription ; mais l'usage rem|)orla, et le titre de Palais-Royal, qui avait été donné à ce monument à cause de la présence du jeune roi, l'emporta sur celui de Palais-Cardinal.

Louis XIV, alors âgé de cinci ans, fut installé dans la chambre de Richelieu. Son apparlement était petit, mais commodément situé entre la galerie des hommes illustres qui occupaient l'aile gauche de la seconde cour et la galerie qui régnait le long de l'aile de l'avant-cour, et dans laquelle Philippe de Champagne, peintre favori de son Éminence , avait peint les plus beaux traits de sa vie.

L'appartement de la reine régente était beaucoup plus vaste et plus élégant. Non contente de ce que Richelieu avait fait, elle

i.Ons \iv f:T SON siKciK. loo

ajouta encore an luxe des ornements qu'il avait prodigués et confia le soin de ces embellissements intérieurs à Jacques T.e Mercier, son architecte . et à Vouet. qui se proclamait lui-même le premier peintre de l'Europe.

Son cabinet , qui passait pour la merveille elle miracle de Paris, renfermail un tableau de Léonard de Vinci, la Parenté de la l'ierge, par Andréa del Sarto , un Énée murant Aucliise, d'Annibal Can-aclie, une Fuite euÉgyple, du Cnide, un Saint-Jean monte sur un aifjle, de Raphaël , deux tableaux du Poussin, et les Pèlerins d'Emmaiis, de Paul Véronèse. Ce cabinet était l'ouvrage du cardinal; mais la reine y ajouta une salle de bains, un oratoire et une galerie. Tout ce que le goût du temps avait pu créer de llein-s, de chilTrcs et d'allégories était semé sur un fond d'or dans la salle de bains. L'oratoire était orné de tableaux de Philippe de Cilianipagne, de Voiielet de Bourdon Stella, qui représentaient les l»rin(ipalos actions de la vie de la Vierge; une seule fenêtre, dont les carreaux étaient montés en argent, l'éclairait.

Quant à la galerie placée à l'endroit le plus retiré, et dont Vouel avait peint le plafond et Macé travaillé le parquet, la régente l'avait destinée à tenir le conseil ; c"est dans cette galerie que seront arrêtés, en 1050, les princes de Condé, de Conli et le duc de l.ongueville. Les appartements de la reine donnaient sur le jardin (|ni, à cette époque, n'avait ni la forme, ni la régularité qu'il a aujourd'hui. Il contenait un mail, un manège et deux bassins; le plus grand, appelé le rond-d'eau, était ombragé d'un petit bois. Louis \IV enfant se laissa tomber un jour dans le bassin du petit jardin, dit jardin des Princes, et faillit y périr (1).

Mazarin aussi était venu demeurer au Palais-Cardinal avec la reine: son logis donnait sur la rue des P)ons-Knrants ; il avait à sa porte senlinelle et corps-de-garde, comme aux autres entrées.

Cependant Louis XIV était toujours entre les mains des femmes dont il ne devait sortir qu'à l'àgc de sept ans. Le cardinal était le surintendant de son éducation, M. de Villeroy, son gouverneur, M. de Beaumont , son précej)teur, et Laporle, (|ui nous a laissé sur l'enfance du roi de si curieux mémoires, était son premier valet de chambre.

(1) Tous res détails sont tirés du lid cl coiiscieiicieiix onviasc do M. ValoiU s;ii' les lésidrnros \n\ ;ilos.

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lOUIS \1V ET SON SIKCr.E.

A pari la Gazelle de France , qui. enregistrait les faits et gestes oITiciels du jeune roi, les premiers renseignements que nous avons sur lui nous sont donnés par Louis-Henri de Loménie, fils de ce comte de Briennc qui avait succédé à Cliavigny dans sa charge de secrélaire-d'élat.

Né en 1636, il n'avait que sept ans lorsque le comte de Brienne, son père, le plaça près du roi en qualité denfant d'Iionneur; la ])réscnlalion se fit dans la galerie du Louvre qui renfermait, les portraits des rois de France. Louis XIV devait être bien enfant lors de cette présentation, dont Brienne ne nous garde pas la date précise, puisque M"" de Lansac qui, ainsi que nous l'avons raconté, fut exilée en 1 6/i3, pour faire place à la marquise de Senecé , assislait à cette réception dans laquelle furent compris le petit marquis de La Châtre, MM. de Coislin , neveu du chancelier Séguier, ]\I. de Vivonne, qui fut depuis maréchal de France, le comte du Plessis l'raslin, et le chevalier son frère.

M"" de la Salle, femme de chand)re de la reine-régente , et placée par elle près du roi, reçut les nouveaux compagnons de Sa Majesté.

tanibonr battant à la tête de la compagnie des enfants d'honneur, qui était déjà nombreuse, et qu'elle avait sons ses ordres; elle tenait une pique à la main : un hausse-col retombait sur son mou-

i.OLis XIV i:t S0> SIIXI.K. 'io/

choir bien empesé et scrupuleusenient tiré ; elle avait sur lu tèle un cliapeau d'iiomme couvert de plumes noires, et portait l'épée au côté. Elle remit à cliacun des nouveaux enfants d'iionneur un mousquet, qu'ils reçurent en portant la main à leurs chapeaux, mais sans se découvrir, car ce n'était pas l'ordre. Puis elle les embrassa tous l'un après l'autre au front, leur donna sa bénédiction d'une façon aussi cavalière qu'aurait pu le faire l'abbé de Gond\ , et, la bénédiction donnée, commanda l'exercice que l'on faisait une fois par jour.

Quoique le roi ne fût encore qu'à la bavette, il prenait un plaisir extrême au maniement des armes ; tous ses divertissements étaient guerriers, ses doigts battaient sans cesse le tambour, soit sur les tables, "soit contre les vitres; dès que ses petites mains purent tenir (les baguettes, il se fit apporter un tambour pareil à celui des cent Suisses, et frappait dessus continuellement.

Les manœuvres des enfants d'honneur lurent interrompues pendant quelques jours par les événements que nous avons racontés , ol qui mirent toute la cour en émoi ; mais une fois au Palais-Royal, elles recommencèrent de plus belle ; seulement , quoique ce fût toujours M"" de la Salle qui les connnandait, iisn'étaioni pins présidés par M"" de Lansac , mais bien par M"" de Scnecé.

Le roi et les enfants d'Iioinieur échangeaient de temps en temps (le petits présents. Briennc raconte qu'il donna au roi entre autres choses un canon d'or traîné par une puce, une trousse de cliirurgien', garnie de toutes ses pièces , et qui ne pesait que ([uelques grains, enfin une petite épé'C d'agate, garnie d'or et onu-e de rubis. Kn échange, le roi voulut bien prêter, un jour à Briennc. une arbalète dont il se servait ; mais au moment oii il étendait la main |)our la lui reprendre, IM"" de Seiu^cé lui (lit : — Sire, les rois donnent ce qu'ils pnMent. Alors Louis XIV fit signe à Briennc d'avancer et lui dit : — Gardez cette arbalète , monsieur de Briennc , je voudrais ([ue ce fût quelque chose de plus considérable, mais telle quelle est je vous la donne et c'est de tout mon cœur.

II va sans dire que ces paroles, qui avaient déjà une tournure olficielle, lui étaient soufflées par sa gouvernante.

Briennc garda donc l'arbalète. Le cadeau était daulanl pins précieux que cette arme avait été entièrement forgée, limée, ciseh'e et montée de la propre main du roi Louis Mil qui, ainsi que

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nous l'avons dit au commencement de cette histoire, aimait à s'occuper de serrurerie.

A sept ans, c'est-à-dire en lO/io, Louis XIV fut tiré des mains des femmes, et le gouverneur, le sous-gouverneur et les valets de chambre entrèrent en fondions.

Ce changement étonna beaucoup le jeune roi qui ne voyait plus ses bonnes amies auprès de lui, et qui demandait inutilement à La])orte les contes de fées avec lesquels les femmes avaient l'habilude de l'endormir.

Laporte dit alors à la reine que , si elle l'avait pour agréable, au lieu de ces contes de Peau d'une, il lirait an roi chaque soir quel- (|ue bon livre; que si le roi s'endormait, la lecture serait perdue, mais que s'il ne s'endormait pas, il lui resterait toujours dans la mémoire quelque chose de ce qu'il aurait entendu. Laporte demanda alors à M. de Beaumont, précepteur du roi , V Histoire de France de Alézerai , dont il lui lisait tous les soirs un chapitre. Contre toute attente, le roi piit grand plaisir à cette lecture, promettant bien de ressemblera Charlemagne, à Saint-Louis et à François I", et entrant dans de grandes colères lorsqu'on lui disait qu'il serait un second Louis-le-Fainéant.

Mais bientôt Laporte put s'apercevoir que ces lectures histori- (pies n'étaient pas du goùl du cardinal ; car, un soir que le roi était couché, et que lui-même, déshabillé et en robe de chambre, il lui lisait l'histoire de Hugues-Capet, son Êminence, voulant éviter le monde qui l'atlendail, passa dans la chambre du roi, pour de là descendre à la conciergerie , où il logeait. Louis XIV, dès qu'il aperçut son Éminence, fil semblant de dormir; le cardinal alors demanda quel était le livre que Laporte lisait , et sur sa réponse ((ue c'était V Histoire de France, il sortit en haussant les épaules et fort brusquement, sans approuver ni blâmer, mais laissant à rinlelligencc de Laporte le soin de deviner la cause de ce brusque départ. Le lendemain il dit tout haut que sans doute le gouverneui' du roi lui passait ses chausses, puisque son valet de chambre lui apprenait l'histoire.

Au reste , ce n'était pas la seule leçon que Laporte donnât à son maître, car un jour ayant remarqué que, dans tous ses jeux, le roi faisait le personnage de valet , il se mit dans son fauteuil et se couvrit. Louis \1V, tout enfant qu'il était, trouva celte action si

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