DE MONTLUC
On comprend avec quelle impatience la pauvre mère attendit la réponse promise. Le môme jour elle arriva comme l'avait dit le roi. Elle était tout entière de sa main. Ceux qui voudront voir la logique opposée à léloquence, la haine répondant à la douleur, n'ont qu'à lire cette lettre. La voici (1) :
J Madame de Cluiiais , la mère.
.- Dieu qui n'a jamais failli, se serait grandement mécompte, si, établissant par ses décrets un séjour éternel de peines pour les coupables , il faisait grâce à tous ceux qui demandent pardon. Alors les bons ot.les vertueux n'auraient pas plus d'avantage que les méchants qui ne manquent jamais de larmes pour changer les arrêts du ciel. .le l'avoue, et cet aveu ferait qucjc vous pardonnerais tics volontiers, si Dieu m'ayant fait cette grâce particulière de m'élire ici-bas sa vraie image, il m'eût encore fait celle, qu'il s'est réservée h lui seul, de pouvoir connaître l'intérieur des hommes. Car alors, selon la vraie connaissance que je pourrais puiser de la source de cette divine grâce , je lancerais et retirerais le foudre de mes châtiments sur la tète de votre fds, dès que j'aurais reconnu .sa vraie repentance ou non , de laquelle toutefois , bien que je ne puisse faire aucun jugement assuré, vous pourriez encore obtenir pardon de ma clémence, s'il n'y avait que moi seul qui eût intérêt dans cette oITense ; car sachez que je ne suis point loi cruel et sévère, et que j'ai toujours les bras de ma miséricorde ouverts pour recevoir cenx qui, avec une vraie contriiion de lein- faute commise, m'en viennent humblement demander pardon. Mais quand je jette la vue sur tant de millions d'hommes qui s'en reposent tou.s sur ma diligence, dont je suis le fidèle pasteur et que Dieu m'a donné en garde, comme à un bon père de famille , qui en doit avoir pai'eil soin et gouvernement qu'il a pour ses propres enfants afin de lui en rendre compte après cette vie ; et c'est en quoi je vous témoigne assez que la justice est un moindre effet de la puissance que la miséricorde et compassion que j'ai de mes loyaux sujets et de mes fidèles serviteurs, lesquels . espérant tous en ma bonté, je veux les sauver tous du présent naufrage par le juste châtiment d'un seul. M'y ayant rien de plus certain, que c'est quelquefois une gi-âce envers plusieurs que d'en bien châtier quelqu'un. Si je vous avoue que beaucoup de gens vivent encore qui seraient sous la terre avec infamie si je ne leur avais pardonné ; aussi m'avouerez-vous que l'olfense de ceux là n'étant pas à comparer au crime exécrable de votre fils , les a rendus dignes de ma clémence : comme vous pouvez voir, en effet . la vérité de ce que je vous dis par les exemples de quelques autres atteints et convaincus du même crime , qui , justement punis , pourrissent maintenant sous la terre , lesquels s'ils eussent survécu à leurs entreprises impies et damnables, cette couronne qui ceint
(d) Ces deui lettres, trè-s rares et à peu pri-s inconnues quoique très authentiques, ne sont citées, que je «ache, par aucun historien.
mon chef serait à présent un déplorable objet de misère ù ceux là même qui ont vu fleurir les sacrés lis au milieu des mouvements et des troubles. Et cette puissante monarchie si bien et si heureusement gouvernée et conseivéc par les rois mes prédécesr seurs, serait maintenant déchirée et mise en pièces par d'illégitimes usurpateurs. Ne m'estimez donc non |)lus cruel que Thabile chiriii^ien qui coupe quelquefois un membre gangrené et pourri pour garantir les antres parties du corps qui s'en allaient être la nourriture des vers sans ce pitoyable retranchement. Et assurez-vous que s'il y a quelques méchants qui deviennent plus fins , aassi y en a-t-il beaucoup qui s'amendent par l'appréhension du supplice. Levez donc vos genoux de terre et ne me demandez plus la vie d'un qui la veut ôterà celui qui est, comme vous le dites vous-même, son bon père et maître , et à la France qui esi sa mère et sa nourrice. Cette considération, ma cousine, m'ôte maintenant la croyance que vous l'ayez jamais nourri et élevé pour mon service, puisque la nourriture que vous lui avez donnée produit des effets d'un naturel si méchant et si barbare que do vouloir commettre un si étrange parricide. Je l'aime donc bien mieux voira présent la désolarion du peu de jours qui vous reste h vivre que de récompenser indignement sa trahison et son infidélité par la ruine de ma personne et de tout mon peuple qui me rend une entière et fidèle obéissance ; j'autorise bien les regrets que vous avez qu'il ne soit pas mort ii Saint- Jean, Montauban on autre lieu, qu'il tâchait de conserver non pour son prince naturel, mais pourd'autres ennemis de mon bien ; non pour le repos de mon peuple, mais pour le troubler. Cependant, s'il est vrai qu'il quelque chose malheur est bon, je dois remercier le ciel de pouvoir garantir tout mon État par un si notable exemple , puisqu'il servira de miroir à rei:x qui vivent aujourd'hui et à la postérité , pour apprendre comme il faut aimer et servir fidèlement son roi , et qu'il sera la crainte de plusieurs autres qui se rendraient plus hardis ii commettre un semblable crime par l'iaipuuiléde celui-ci. C'est pourquoi vous implorez désormais en vain ma pitié, vu que j'en ai plus que je ne le saurais exprimer et que ma volonté serait que cette offense ne touchât (pie moi seul; car ainsi vous auriez bientôt obtenu le pardon que vous demandez ; mais vous savez que les rois étant personnes publiques, dont le repos de l'Klat dépend entièrement, ne doivent rien permettre qiri puisse cire reproché à lein- mémoire , et qu'ils doivent être les vrais protecteurs de la justice. Je ne dois donc rien souffrir, en cette (pialité, qui puisse m'étre reproché par mes fidèles sujets, et aussi je craindrais que Dieu qui, régnant sur les rois comme les rois régnent sur les peuples, favorise toujours les bonnes et saintes actions et punit rigoureusement les injustices, ne me fit un jour rendre compte, au péril de la vie éternelle, d'avoir injustement donné la vie temporelle à celui qui ne peut espérer de ma miséricorde d'autres proniesses que celles que je vous fais à tousdeax qu'en considération des larmes que vous versez devant moi, je rhangerai l'arrêt de mon conseil , adoucissant la rigueur du supplice , comme aussi l'assistance que je vous promets de mes saintes prières que j'enverrai au ciel , afin qu'il lui plaise d'être aussi pitoyable et miséricordieux envers son âme qu'il a été cruel et impitoyable envers son prince , et j Tous, qu'il vous donne la patience en votre affliction , telle que vous la désire votre bon roi.