‹ Louis XIV et son siècleChapitre 16 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

« De quoi vous avisez-vous, après un si long silence? Ne savez-vous pas bien que la même gloire qui m'a rendue sensible à votre affection passée me défend de souffrir les fausses apparences de sa continuation ? Vous dites que mes soupçons et mes inégalités vous rendent la plus malheureuse personne du monde. Je vous assure que je n'en crois rien, bien que je ne puisse nier gue vous m'avez parfaitement aimée, comme vous devez avouer que mou estime vous a dignement récompensé. En cela nous nous sommes rendu justice, cl ne veux pas avoir, dans la suite, moins de bouté, si votre conduite répond ù mes intentions. Vous les trouverez moins déraisonnables si vous avez plus de passion, et les difficultés de me voir ne feraient que l'augmenter au lieu de la diminuer. Je souffre pour n'aimer pas assez et vous pour aimer trop. Si je vous dois croire, changeons d'humeur. Je trouverai du repos à faire mon devoir, et vous devez y manquer pour vous mettre en liWrté. Je n'aperçois pas nue j'oublie la façon dont vous avez passé avec moi l'hiver, et que je vous parle aussi frauouement que j'ai tait autrefois. J'espère que vous en serez aussi bien , et que je n'aurai pas le regret d élit' vaincue dans la résolution que j avais faite de n'y plus retourner. Je garderai le logis trois ou quatre jours de suite et l'on ne m'y verra que le soir, vous en savez la raison. »

Ces deux lettres ne laissaient aucun doute sur la nature des rapports qui avaient existé entre la personne qui les avait écrites et celle à qui elles étaient adressées; seulement, comme nous l'avons dit, elles n'étaient pas signées. Madame de Monlbazon trouva de bonne guerre de les attribuer à madame de Longueville, avec qui elle était en grande inimitié, et assura qu'elles étaient tombées de la poche de Coligny qui lui faisait la cour.

Madame de Longueville, dont nous avons déjà parlé, mais nue nous mettons pour la première fois en scène, était cette Anne Geneviève de Bourbon, qui. ainsi que le duc d'Enghieu sou , frère, était née au donjon de Vincennes pendant l'emprisonnement du prince de Condé, et qui, succédant a sa mère Charlotte de Montmorency, passait pour une des plus belles et des plus spirituelles femmes de l'époque. Sa maisou était le rendez-vous des beaux esprits. Ce fait est consacré par les lettres de Voilure. Mais, cependant, avec toutes les chances de bonheur, richesses, grandeur, beauté, esprit, flatteries, la duchesse de Longueville était malheureuse, forcée qu'elle avait été, par M. le Prince, sou père, d'épouser un vieux mari, lequel, par un étrange jeu du hasard, qui augmentait encore l'inimitié des deux rivales, était amoureux fou de madame de Monlbazon. . n

Malgré les hommages dont elle était entourée, et qu'elle devait surtout, disent les mémoires du temps, a ses yeux de turquoise, madame de Longueville passait pour être sage. L'accusation portée par madame de Monlbazon lit donc grand bruit, et, comme sa sagesse contestée et son incontestable beauté avaient fait beaucoun d'ennemis et d'envieux à la princesse, ce furent ceux mêmes qui étaient le moins persuadés qui crièrent la chose le plus haut et la répandirent le plus loin.

Enfin, après toutes les autres, comme cela arrive ordinairement, la personne intéressée à ce propos apprit ce qu'on disait d'elle : madame de Longueville, forte de son innocence et convaincue que le scandale tomberait de lui-même, ne voulait pas le relever. Mais madame la Princesse, lière et allière, lit de cet événement une affaire d'Etat, courut tout éplorée chez la reine, accusa madame de Monlbazon de calomnier sa lille et demanda contre elle justice eu princesse du sang offensée.

La reine avait mille raisons pour être du parti de madame la Princesse : elle haïssait madame de Monlbazon et commençait à s'impatienter des exigences du duc de Beaufort, son amant ; en outre, le cardinal la prévenait tous les jours dcplusennluscontre le parti des importants, dont M de Beaufort elait le chef. D'un autre côte, madame, de Longueville était la sœur du vainqueur de Bon oy : on avait besoin de la parole de M. te Prince et de l'êpée de son fils. La reine promit à madame la Princesse une réparation exemplaire.

Ce ne fut pas tout. Comme madame de Longueville, alors au commencement d'une grossesse, s'était retirée, pour laisser passer tout ce bruit, a l'une de <=os campagnes nommée la Barre, laquelle était située

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à quelques lieues de Paris, la reine résolut, pour lui donner une marque publique de sa sympathie, de lui faire une visite, et, dans celte visite, lui renouvela la promesse qu'elle avait déjà faite à madame la Princesse d'une éclatante réparation.

Toute la cour, oui n'attendait qu'une occasion pour prendre parti pour ou contre le cardinal Mazarin. avait profité de celle-là, quelque futile qu'elle fût, et s'était divisée eu deux camps. Les femmes étaient pour madame la Princesse et sa fille ; les hommes étaient pour madame de Montbazon ; et, le jour même de la visite de la reine à madame de Longueville, madame de Montbazon. par opposition, reçut celle de quatorze princes.

Cependant la reine tenait parole : elle avait ordonné que madame de Montbazon ferait des excuses à madame de Longueville; mais la rédaction de ces excuses n'était pas chose facile. Madame de Motleville raconte, dans le plus grand détail, toutes les agitations de la soirée où elles se rédigèrent. Ce fut le cardinal qui les écrivit tic sa main, et il dit plus d'une fois que le fameux traité de paix de Chérasco lui avait donné moins de mal à conclure. Chaque parole en était discutée par la reine elle-même en faveur de madame de Longueville, et par madame de Chevreuse en faveur de madame de Montbazon. Enfin la rédaction en fut arrêtée.

Mais ce n'était pas le tout que d'avoir trouvé la formule des excuses: lorsqu'on les lut à madame de Montbazon, elle refusa tout net de les prononcer; alors la°reine ordonna, et il fallut se soumettre. Mazarin, pendant ce temps, riait sous cape et voyait ses ennemis se perdre dans une lutte particulière; le prétendu médiateur De manquait pas une occasion de les déprécier Je plus en plus dans l'esprit de la reine.

Malgré l'ordre positif d'Anne d'Autriche, les négociations durèrent encore plusieurs jours; enfin il fut arrêté que madame la Princesse donnerait une grande soirée à laquelle se trouverait toute la cour; que madame de Montbazon y viendrait avec tous ses amis et amies, et que là la réparation aurait lieu.

En effet, à l'heure convenue, madame de Montbazon, fort parée et avec une démarche de reine, entra chez madame la Princesse, qui resta debout à l'attendre, mais sans faire un pas au-devant d'elle, pour

?[u'on vit bien que madame de Montbazon était forcée à celte démarche, et que les excuses qu'elle allait aire étaient des excuses imposées. Arrivée près de la princesse, elle déploya un petit papier attaché a son éventail, et lut ce qui suit :

« Madame, je viens ici pour vous protester que je suis très-innocente de la méchanceté dont on a voulu m'accuscr. Il n'y a aucune personne d'honneur qui puisse dire une calomnie pareille. Si j'avais fait une faute de cette nature, j'aurais subi les peines que la reine m'aurait imposées ; je ne me serais jamais montrée dans le monde et vous en aurais demandé pardon. Je vous supplie de croire que je ne manquerai jamais au respect que je vous dois et à l'opinion que j'ai de la vertu et du mérite de madame de Longueville. »

Madame la Princesse répondit :

«c Madame, je crois volontiers à l'assurance que vous me donnez de n'avoir pris aucune part à la méchanceté qu'on a publiée. Je défère trop au commandement que la reine m'en a fait pour conserver le moindre doute à ce sujet (G). »

La satisfaction avait été faite, mais, comme on l'a vu, d'une façon peu satisfaisante. Aussi madame la Princesse dcmanda-t-elle le même soir à la reine la permission de ne plus se trouver aux mêmes lieux où se trouverait madame de Montbazon ; ce que la rein<? lui accorda sans peine. Toutefois ce n'était pas chose facile à exécuter que ce projet, le,s deux personnes qui ne devaient plus se rencontrer ensemble apparte-

nant à deux des plus grandes maisons de France, et devant naturellement se trouver en rapport presque chaque jour. Aussi, une nouvelle collision ne tarda point à avoir lieu ; voici à quelle occasion.

Madame de Chevreuse avait engagé la reine à une collation qu'elle donnait en son honneur dans le jardin de Reynard, situé au bout des Tuileries. La reine y voulut mener madame la Princesse, convaincus qu'elle élait qu'après ce qui venait de se passer et la remontrance qu'elle avait faite à madame de Mont bazon, madame de Chevreuse n'aurait pas la hardiesse de faire asseoir sa belle-mûre à la même table oa elle faisait asseoir sa souveraine. Madame la Princesse s'en défendit, se doutant de ce qui allait arriver; mais, sur les instances de la reine, elle céda et accompagna Sa Majesté. La première personne qu'aperçut Aune d'Autriche en arrivant fut madame de Montbazon, en grande toilette et se disposant à faire les honneurs de la collation. Alors, madame la Princesse demanda à la reine la permission de se retirer sans bruit, pour ne point troubler la fête; mais la reine n'y voulut point consentir, et lui dit que c'était sur son invitation qu'elle élait venue, que c'était donc à elle de remédier a la chose. En effet, Anne d'Autriche crut avoir trouvé un accommodement convenable en faisant dire a madame de Montbazon que, ne voulant pas lui faire injure en lui ordonnant tout haut de se retirer, elle 1 invitait à feindre de se trouver ro.il et à quitter la partie sous prétexte de cette indisposition -, mais la patimee de madame de Montbazon avait sans doute été mise à bout par sa première soumission, et elle refusa d obéir à l'invitation de la reine. Alors madame la Princesse lit de nouvelles instances pour se retirer; mais la reine, offensée de celte résistance, ne voulut point permettre que madame la Princesse s'éloignât seule, et, refusaut la collation qui lui était offerte, revint au Louvre avec elle. Le lendemain, madame de Montbazon reçut l'ordre de quitter la cour et de se retirer dans une de ses maisons de campagne ; et, cette fois, elle ne fit aucune difficulté d'obéir.

f.e duc de Beaufort fut fort sensible à cet exil. Or, comme il savait bien que le coup venait encore plus de Mazarin que des Condés, ce fut à Mazarin qu'il résolut de s'en prendre, et il fut décidé entre lui et ses amis qu'on se déferait du cardinal. Mais, brusque et franc comme l'était le duc de Beaufort, il faisait un mauvais conspirateur. Il bouda publiquement la reine, lui répondant à peine ou lui répondant d'une manière dédaigneuse lorsqu'elle lui adressait la parole, de sorte qu'il démolit pierre à pierre le peu d'amitié qu'elle avait conservé pour lui.

Cependant la conspiration allait son train ; le jour de son exécution était même fixé. M. le cardinal allait diner à Maisons et devait sortir peu accompagné ; des soldats avaieut élè disposés sur la route et devaient faire le coup. Tout élail prêt, assure madame de Motteville, lorsqu'une circonstance imprévue fit manquer l'affaire. M. le duc d'Orléans était arrivé au Louvre au moment où le cardinal montait en voiture, ci le prélat avait invité le prince à dîner avec lui; Gaston ayant accepté avait passé de sa voiture dans celle de Son Eminenre, en sorte que sa présence empêcha l'exécution du complot.

Un aulre jour, les mesures avaient été prises, dil-on. de manière â tuer le cardinal en tirant sur lui d'une fenêtre devant laquelle il devait passer pour se rendre au Louvre; mais, la veille au soir, il fut averti de n'y pas aller, et, cette fois encore, le coup manqua.

Le lendemain, on fit grand bruit au Louvre de cette entreprise vraie ou supposée. La reine, surtout, prenait fort au sérieux le danger qu'avait couru le cardinal, et, s'approebant de madame de Moltevillc, les yeux ardents de colère, elle lui dit d'une voix altérée : — Avant deux fou vingt-quatre heures, Motteville, vous verrez comment je me vengerai des tours que ces méchants amis me font.

Le même soir, qui était le lendemain du jour 0(1, disait-on, le cardinal avait du être assassiné, M. de Beaufort, en revenant de la chasse, se rendit au Louvre. Sur l'escalier, il rencontra madame de Guise, mère du jeune duc Henri de Lorraine, et madame de Vendôme, sa mère à lui. Toutes deux descendaient, après avoir passé avec la reine cette journée d'agitation pendant laquelle on n'avait fait que parler de 1 assassinat manqué. Ces deux princesses, qui avaient remarqué l'intérêt que la reine avait pris à toute celte affaire, et qui peut-être même avaient entendu les paroles dites à madame, de Motteville, voulurent empêcher le duc de Beaufort de monter, l'avertissant qu'il avait élè fort question de lui pendant loute la journée au Louvre; qu'on l'avait hautement et publiquement désigné comme le chef du complot, et que l'avis de ses amis était qu'il se retirât pendant quelques jours à Anet. Mais lui ne voulut rien entendre, et comme ces deux dames insistaient pour qu'il n'avançât pas plus loin, et lui disaient qu'il y allait de ses jours : — Ils n'oseraient ! dit-il. — Hélas ! mon cher fils, répondit sa mère, ce fut en pareille circonstance la réponse de M. de Guise, et, le même soir, il était assassiné.

Mais le duc de Beaufort ne fil que rire de leur terreur et continua son chemin. Trois jours auparavant, la reine avait été se promener au bois de Vincenues, où Cbavigny lui avait donné une magnifique collation, et là le duc de Beaufort élail venue la rejoindre et l'avait trouvée fort gaie et fort gracieuse. La veille encore il lui avait parlé, et rien dans ses manières n'avait indiqué un changement de dispositions à son égard, il entra donc chez la reine avec sécurité, et la trouva dans son grand cabinet du Louvre, ou elle l'accueillit de son plus gracieux sourire, et lui fit, sur sa chasse de la journée, des questions qui annonçaient l'esprit le plus libre et le plus détaché. Sur ces entrefaites Mazarin entra. La reine lui sourit et lui tendit la main. Puis, comme si elle se rappelait tout à coup qu'elle avait quelque chose d'important à lui dire : — Ah ! venez donc, dit-elle. Et elle emmena le cardinal dans sa chambre.

La reine sortie, le duc de Beaufort voulut sortir à son tour par la porte du petit cabinet; mais, sur M seuil, il trouva Guitaut, capitaine des gardes de la reine, qui lui barra le chemin. — Qu'y a-t-il. monsieur dt Guitaul? demanda le duc de Beaufort étonné. — Monseigneur, répondit celui-ci, je vous en demande par- , don, mais, au nom du roi et de la reine, j'ai commandement de vous arrêter. Voulez-vous bien me suivre? • — Oui, monsieur, répondit le duc; mais voila qui esl étrange.

Puis, se retournant vers mesdames de Chevreuse el d'Ilaulefort, qui causaient dans le petit cabinet: — Vous le voyez, mesdames, dit-il, la reine me fait demander mon épée.

El en même temps un sourire, moitié ironique, moitié menaçant, passa sur ses lèvres; car il se rappe-

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lait que. dix-sept ans auparavant. M. d« Vendôme, son père, avait été arrêté de la même façmi que lui par ordre du roi, et après que le roi lui avait parlé de plaisirs et de chasses comme venait de le faire la reine.

Mais, pour le moment, il n'v ava.l aucune résistance à tenter. Aussi le dac de Bcauforl suivit-il Guitaul dans sa chambre, qui, pour cette nuit, devait lui servir de prison. Arrivé là. il demanda à souper et mangea de gTand appétit; puis il se coucha, et, fatigue de la chasse de la journée, il s'endormit surle-champ.

Le même soir, le bruit de son arrestation se répandit, et aussitôt madame de Vendôme, sa mère, et madame dé Nemours, sa sœur, accoururent au Louvre pour se jeter aux pieds de la reine et lui demander la grâce du duc de Beaufort. Mais la reine s'était enfermée avec le cardinal et refusa de les recevoir.

Le duc de Beaufort fut conduit au donjon de Vincenncs, où. on lui accorda un valet de chambre et un éutoirrier de la bouché pour le servir. Ces deux hommes n'étant pas de sa maison, mais de la maison du roi. M. de Beaufort demanda d'être servi par des domestiques à lui, et madame de Motteville se lit l'interprète de celte prière. Il lui fut répondu par la reine elle-même que la chose ne pouvait être accordée, attendu qu'elle n'était point d'usage.

On envoya en même temps à M. et a madame de Vendôme, père et mère du duc. de Beaufort, et à M. le duc de Meir/eur, son frère, homme d'une vie tranquille et qui n'avait jamais voulu entrer dans aucune cabale, l'ordre de sortir incessamment de Paris. M. de Vendôme, pour gagner un peu de temps, fit dire à Anne d'Autriche qu'il était fort malade; mais, pour toute réponse. Sa Majesté lui envova sa propre litière. M. de Vendôme comprit qu'après une attention pareille de la part d'une souveraine il ne pouvait rester davantage à Paris, et partit le jour même.

Madame de Chevreuse, on le comprend bien, ne vit pas sans se plaindre tous ses amis emprisonnés et exilés. Elle alla trouver la reine et lui fit observer que tous ceux qu'elle éloignait ainsi étaient justement les personnes qui. ayant souffert pour elle, avaient droit à sa reconnaissance. Mais la reine, de ce ton froid et dédaigneux qu'elle savait si bien prendre, la pria de ne se mêler de rien et de lui laisser gouverner l'Etat et disposer des affaires de la France à son gré, lui conseillant en amie de vivre agréablement à Paris sans entrer dans aucune intrigue et de jouir, sous la régence, du repos qu'elle n'avait pu trouver sous le feu roi. Or. ce repos surtout était antipathique à madame de Chevreuse, qui jusque là avait vécu d'intrigue et d'agitation; aussi ne reçut-elle pas ces conseils avec une grande soumission d'esprit, et, sur quelques reproches qu elle lit à la reine, celle-ci lui ordonna de retourner à Tours. On se rappelle que c'est là qu'elle avait été exilée d'abord du temps de Louis XIII. Madame de Chevreuse obéit; mais, quelque temps npres, on apprit qu'elle avait quitté Tours avec sa fille, et que, déguisées toutes deux, elles avaient gagné l'Angleterre.

Restaient, de toutes les anciennes amies de la reine, madame de Senecey et madame d'Hautefort, à qui elle avait écrit au Mans, où cette dernière était exilée .

« Venez, ma chère amie, je meurs d'envie de vous embrasser. »

La disgrâce de ces deux dames ne se fit point attendre.

On commençait à mal parler du cardinal et de la reine, et tout ce qui restait de vrais amis à Anne d'Autriche entendait avec peine les propos qui se tenaient hautement, surtout depuis la disgrâce des ennemis du nouveau ministre. Plusieurs personnes se réunirent pour prier madame d'Hautefort, dont on croyait l'influence plus grande qu'elle n'était, de faire quelque remontrance à la reine. Comme cette prière s accordait avec les sentiments secrets de madame d'Hautefort, elle n'y fit pas grande difficulté, et profita de la première occasion qu'elle trouva pour lui tout dire. La régente Vécouta avec attention et parut même un instant lui savoir gré de sa franchise; mais, dès le lendemain, m ni a me d'Hautefort s'aperçut, au ton et aux manières de la reine, qu'elle avait eu tort de se hasarder dans une telle démarche.

Or, peu de temps après, il arriva qu'un gentilhomme servant de la reine, natif de Bretagne et nommé M. du Ncdo, ayant prié madame d'Hautefort de demander quelque faveur pour lui, celle-ci, toujours confiante dans l'amitié de Sa Majesté, n'hésita pas à se charger de son placet, et le remit effectivement à la régente, qui le prit et promit de le lire et de s'en occuper.

Quelques jours se passèrent sans qu'Anne d'Autriche rendit aucune réponse à madame d'Hautefort. et sans que celle-ci osât en demander, t ependant un soir, vers minuit, que toutes les autres dames s'étaient retirées, madame d'Hautefort, en déchaussant la reine, lui rappela cette demande qu'elle lui avait remise, en faveur du vieux gentilhomme servant dont elle avait embrassé les intérêts. Mais la reine parut avoir complètement oublié et le gentilhomme et sa demande et la recommandation dont elle était accompagnée. Cette indifférence blessa fort madame d'Hautefort, qui se releva les larmes aux yeux.

— Eh bien I qu'y a-t-il encore? demanda la reine impatientée. — Il y a, reprit madame d'Hautefort, que je voudrais bien donner un conseil à Votre Majesté, mais que je n'ose. — Il me semblait cependant que ni >ous ni les autres ne vous faisiez faute de m'en donner, des conseils. Aussi je vous avoue que je commence à en être lasse. — Eh bien! permettez-moi de vous en donner encore un. dit madame d'Hautefort, et je promets à Votre Majesté que ce sera le dernier. — Dites alors : lequel"? — C'est de vous ressouvenir, madame, des choses arrivées à la feue reine Marie de Médicis. qui, ayant fait mal parler d'elle à propos de cet Italien, ratise de tous ses malheurs, revint à Paris après un long exil, et abandonna dans lu prospérité «•eux qui l'avaient servie dans sa première disgrâce ; ce qui fut cause qu'à la seconde elle fut abandonnée de tous, ou assistée si faiblement qu'elle mourut de faim.

L'avis était dur; aussi la reine prit-elle feu là-dessus, et, répétant qu'elle était lasse des réprimandes, elle se jeta dans son lit sans consentir à recevoir d'elle d'autres soins, et en lui ordonnant seulement de fermer •es rideaux et de ne plus lui adresser la parole.

A cet ordre, madame d'Hautefort tomba à genoux en joignant les mains et attestant Dieu que ce qu'elle

ait dit et fait était pour la plus ç andegloire de h» reine: mais la reine ne lui répondit point, et madame

d'Hauteforl, qui devait avoir l'habitude de la. disgrâce, sortit en eomprenanl que la sienne était complète. En' effet, le lendemain la régente lui fit dire de se retirer et d'emmeneT mademoiselle d'Escars, sa stnur, avec elle.

Quant à la marquise de Senecey, dès le premier abord elle sut a quoi s'en tenir; elle avait demandé

Ju'on la fil duchesse, ce que le cardinal éluda par des promesses qu'il ne tint jamais ; puis, enfin, qu'on onn&t à ses petits-enfants le titre de princes, a cause du nom de Fois, qu'ils portaient ; ce qui lui fut refusé. Elle resta cependant à la cour, sans qu'on pùt dire qu'elle y fût bien ni qu'elle y fût mal; mais ce qu'on pouvait dire à coup sûr et sans crainte de se tromper, c'est qu'elle y était sans crédit.

Ce tut ainsi que s'évanouit cette fameuse cabale des Importants, qui vit, en quelques jours, toutes ses espérances détruites par l'emprisonnement de son chef et par la dispersion de ses affiliés. Mazarin resta seul et tout-puissant sur le roi, sur la reine et sur la France.

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