CHAPITRE XVI
Ev.ision de Beaufort. — Mademoiselle de Monlpcnsier et le prince de Galle*. — Projet de mari.ige de la Princesse ar, e r Empereur. — MadiMi.ny.-lle et l'.irtliidur. — Le coadjutcur reparaît. — Victoire de Lens. — Le coadjuUur et Muarin. — Le Tt Dtum. — Inquiétudes du peuple. — Arrestation de Brousscl. — Mouvements populaires. — Conduite du coadjutcur. — Comédie politique. — Dissimulation des un«, terreur des autres. - Colère de la reine. — Kfl'roi du lieutenant civil. — lli&sion du cosdjuteur. g- Il sauve la Meillixair. — Danger >|u'd court lui même. — Nouvelle visite au Palais-Royal. - Réponse de la rein*. - Le roadjuteur de vant la foule. — Le peuple se di*pcrs.-.
On se rappelle l'arrestation du duc de Beaufort, et comment, après cette arrestation, le prisonnier avait été conduit au donjon de Vincennes. Il y étail depuis cinq ans déjà, confié à la garde de Ghavigny, son ennemi personnel, lorsque le bruit se répandit qu'un certain astrologue, nommé Goisel, avait prédit que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans nue le duc de Beaufort s'échappât de prison. Ce bruit était parvenu aux oreilles du cardinal et lui avait donné quelques inquiétudes. En conséquence, il avait fait venir l'exempt qui gardait lé duc et qu'on nommait la Baméc, pour s'enquérir de cet homme si la fuite étail possible. Celui-ci, alors, lui avait expliqué que le duc était constamment gardé par un officier et par sept ou huit soldats qui ne le quittaient jamais; qu'il était servi par les officiers du roi, n'avait près de si personne aucun domestique a lui, et, par-dessus tout cela, était gardé par Chavigny. Le cardinal recommanda de nouveau la surveillance à la Ramée, lequel se relira en souriant et eu disant que, pour que le duc de Beaufort se sauvai du donjon, il lui laudiait être oiseau, et même oiseau de pe!ite taille,
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attendu que les barreaux étaient si rapprochés, qu'ils faisaient véritablement une cage. Hassuré par ces détails, Mazarin ne songea plus â la prédiction.
Cependant, comme tout prisonnier, le duc de Beauforl ne pensait à autre chose qu'à s'enfuir. N'ayant aucun domestique auprès de lui, il s'était successivement adressé à deux ou trois gardes; mais les promesses, si magnifiques qu'elles fussent, ne les avaient point tentés. Alors il se tourna vers le valet de ce même exempt que Mazarin avait envoyé quérir pour* l'interroger, et qui se nommait Vaugrimont. Celui-ci se laissa corrompre, feignit une maladie pour avoir la liberté de sortir, et, chargé d'un billet du duc pour son intendant, reçut de ce dernier la somme qui devait être le prix de sa trahison. En outre, l'intendant, averti, prévint les amis du duc que quelque chose se tramait eu faveur de son maître, et qu'ils se tinssent prêts a le seconder. On gagna le pâtissier de Yincennes, lequel promit de cacher dans le premier pâté qu'il confectionnerait pour la table du duc une échelle de corde et deux poignards.
Le valet de l'exempt, en rapportant toutes ces nouvelles au duc, lui fit promettre et jurer que, non-seulement il remmènerait avec lui dans sa fuite, mais encore que dans tous les pas dangereux il le laisserait passer le premier.
La veille de la Pentecôte, le pâté fut servi, mais le duc n'y voulut point toucher; cepeudant, comme il avait peu mangé à son dîner et qu'il pouvait avoir faim pendant la nuit, il garda le pâté dans sa chambre. Au milieu de la nuit le duc se leva, ouvrit le pâté, en tira, non pas précisément une échelle de cordes, niais un peloton de soie qui se dévidait de lui-même, deux poignards cl une poire d'angoisse. C'était ainsi qu'on appelait une espèce de bâillon perfectionné, qui rendait tout cri impossible de la part de celui auquel il était appliqué.
Le lendemain, jour de la Pentecôte, le duc feignit d'être malade pour rester au lit, et donna sa bourse â ses gardes pour qu'ils allassent boire â sa santé. Ceux-ci prirent conseil de la Ramée, qui leur dit qu'il n'y avait pas d'inconvénient, attendu qu'il resterait auprès du prince. Les gardes se retirèrent donc.
Lorsque le prince fut seul avec la Kamée, il se leva, commença sa toilette et pria celui-ci de l'aider â s'habiller. Il était complètement vêtu lorsque Vaugrimont, ce même valet de l'exempt qui était à la dévotion du prince, parut à la porte. Le duc et lui échangèrent un signe qui voulait dire que le moment était venu. Le duc tira un poignard de dessous son traversin, le mit sur la gorge de l'exempt, lui donnant sa parole qu'il le tuerait sans pitié s'il poussait le moindre cri. Au même instant le valet lui passa la poire d'angoisse dans la bouche, puis tous deux lui lièrent les mains et les pieds avec l'écharpe à réseaux d'argent et d'or du duc, le couchèrent â terre, s'enfuirent par la porte qu'ils refermèrent derrière eux, gagnèrent une galerie qui donnait sur le parc du côté de Saint-Maur et dont les fenêtres ouvraient sur les fossés attachèrent leur corde à la fenêtre, et se préparèrent â descendre. Mais lâ, comme le prince allait passer le premier, le valet de l'exempt lui rappela leurs conventions.
— Tout beau, monseigneur, dit-il, au cas où Votre Altesse serait reprise, elle ne court d'autre risque ne de rester en prison, tandis que moi, si je suis repris, je ne puis manquer d'être pendu. Je demande onc à passer le premier, comme la promesse m'en a été faite. — C'est juste, dit le prince; passe donc.
Le valet ne se le fit pas dire deux fois, saisit la corde et se laissa glisser; mais, comme il était gros et lourd, â cinq ou six toises du sol la corde se rompit, et il tomba lourdement au fond du fossé. Le duc le
suivit, et, arrivé â l'endroit ob la corde était cassée, se laissa glisser le long du talus, de sorte qu'il arrivt sain et sauf au fond du fossé, où il trouva le valet tout contusionné. Aussitôt et de l'autre côté du fossé apparurent cinq ou six hommes au prince, qui jetèrent une corde 13 fugitifs; mais cette fois encore, pour être sûr de se sauver, le valet exigea que ce fût lui qu'on tirât
le premier des fossés. Le prince l'aida à se lier la corde autour de l'estomac, puis les gens du prince le tirèrent à eux fort endolori, non-seulement de sa chute, mais encore de son ascension ; car, manquant de forces, il n'avait pu s'aider ni des pieds ni des mains, de sorte que, son corps pesant de tout son poids, la corde avait failli l'étouffer.
Le duc vint après, et arma au haut du talus sain et sauf. On mit le valet sur un cheval, le prince sur un autre, et l'on s'élança vers la porte de Nogent, qu'on se fit ouvrir. De l'autre côté était une troupe d'une cinquantaine d'hommes à cheval, au milieu de laquelle se jeta le duc, tout joyeux d'être libre, et il disparut avec son cortège.
Une femme et un petit garçon, qui cueillaient de l'herbe dans un jardin attenant au fossé, virent toute cette évasion. Mais les hommes qui attendaient le duc de Beaufort les ayant menacés, ils ne firent aucun mouvement et ne poussèrent aucun cri tant que les fugitifs furent à porté*' de leur vue, et eux, par conséquent, à portée de leur vengeance. Mais à peint' eurent-ils disparu, que la femme courut tout dire à son mari, lequel se rendit aussitôt au donjon, où il donna l'alarme. On n y avait aucun soupçon de l'événement; tout y était encore dans la plus grande tranquillité, et les gardes y buvaient toujours l'argent du due de Beiùfort. Aussi, nul ne voulait croire à sa fuite; on traitait le pauvre homme de fou; mais il insista si fort, sa femme, qui l'avait accompagné, donna tant de détails, que l'on monta enfin chez le duc. On y trouva l'exempt couché par terre, les pieds et les mains garrottés, la poire d'angoisse dans la bouche, un des deux poignards nu près de lui, son épée liée avec un ruban pour qu'il ne put la tirer du fourreau, et son bâton rompu a ses pieds.
La première chose que l'on fit fut de lui ôler la poire de la bouche. Alors il raconta comment les choses s'étaient passées; mais d'abord on crut qu'il avait aidé à la fuite du duc et qu'il n'avait été arrangé ainsi que pour ôter tout soupçon. En conséquence, on le mit au cachot jusqu'à plus ample information. Plus tard son innocence fut reconnue, mais il n'en reçut pas moins l'ordre de vendre sa charge, sur laquelle il perdit cinq ou six cents écus. Ce que le duc de IVauforl ayant appris à son retour, il les lui fit remettre.
Cette nouvelle produisit à la cour bien des effets différents. Mais il était difficile de juger à l'extérieur des sensations qu'elle avait produites. La reine parut peu s'inquiéter de cette fuite, et le cardinal ne fit qu'en rire, disant que M. de Beaufort avait bien fait, et qu'à sa place il eût agi comme lui, mais seulement qu'il n'eût pas attendu si tard pour le faire. En effet, on pensait que le duc de Beaufort était peu a craindre, n'ayant ni places fortes ni argent, et, tout préoccupé qu'on était des querelles que cherchait le parlement et "des émeutes qu'essayait le peuple de Paris, on était loin de croire à une guerre. D'ailleurs un grand événement préoccupait alors la cour de France.
On se rappelle le mariage lorcè de Monsieur avec mademoiselle de Guise, lors de l'affaire de Chalais, et la mort de la jeune princesse en donnant le jour à une fille qu'on appela mademoiselle de Montpcnsier Cette fille avait grandi, d'abord sous la tutelle de la reine bien plus que sous celle de Monsieur, puis, comme elle était a'un caractère fier et indépendant, en grandissant elle avait fini par échapper peu à peu a la tutelle de tous deux.
Le premier prince qui lui avait fait la cour était le jeune prince de Galles, exilé en France avec sa mère, tandis que son père, Charles l*', disputait son trône au parlement et sa léte à Cromwell.
Dans les fréquentes occasions que lui donnaient les fêles, les bals et les comédies de la cour, il s'était constamment occupé d'elle. Quand elle allait voir la reine d'Angleterre, il la venait prendre à la descente de son carrosse et l'y reconduisait, et cela toujours le chapeau à la main, quelque temps qu'il fit. Il y avait plus : un jour que Mademoiselle devait aller chez madame de Choisy, femme du chancelier de Gaston, la reine d'Angleterre, qui sans doute eût vu avec plaisir le mariage des deux jeunes gens, vint au logis de Mademoiselle et la voulut coiffer elle-même; ce qu'elle fit, tandis que le jeune prince tenait le flambeau Ce jour-là, le jeune prince portait un nœud d'épèe incarnat, blanc et noir, couleurs des rubans qui attachaient la couronne de pierreries de la princesse. En descendant de voiture à la porte de madame de Choisy, la princesse retrouva le prince de Galles qui l'attendait, et, après qu'il se fut occupé d'elle toute la soirée, il l'attendit encore à la porte du Luxembourg, qu'elle habitait avec Monsieur. Toutes ces assiduités faisaient croire à un futur mariage.
Mais telles n'étaient point les vues de Mazarin. Ces choses se passaient en 1646 et 1647, et les affaires d'Angleterre allaient si mal vers celte époque, que le seul héritage probable du prince de Galles serait bientôt une vengeance à poursuivre et un trône à reconquérir. On parla donc alors, soit que des ouvertures eussent réellement été faites pour cette alliance, soit que cette nouvelle n'eût pour but que d'éloigner le prince de Galles d'une façon convenable, du mariage de Mademoiselle avec l'empereur, qui venait de perdre sa femme.
Mademoiselle était ambitieuse, et, quoique l'empereur eût plus du double de son âge, elle accueillit avec empressement les premiers mors nui lui furent dits de cette union. Le jeune prince, qui comprit qu'un empereur, tout vieux et laid qu'il était, devait l'emporter sur un prince jeune et beau mais sans empire, se relira et laissa le champ libre à son illustre rival.
C'était ce qu'on voulait à la cour de France; aussi cessa-l-on bientôt d'entretenir, officiellement du moins, Mademoiselle de ce mariage; ce qui faisait grand'peinc à mademoiselle de Montpensier, s'il faut en croire ce qu'elle dit elle-même à celle occasion dans ses mémoires.
« Le cardinal de Mazarin, écrit-elle, me parlait souvent de me faire épouser l'empereur, et, quoiqu'il ne fit rien pour cela, il m'assurait fort qu'il y travaillait; l'abbé de la Bivièrc s'en faisait aussi de tête pour faire sa cour auprès de moi, et m'assurait qu'il ne négligeait point d'en parler à Monsieur cl au cardinal. Mais ce qui depuis m'a fait juger que tout cela n'était que pour m'amuser, c'est que Monsieur me dit un jour : v J'ai su que la proposition du mariage de l'empereur vous plaît; si cela est ainsi, j'y contribuerai (oui ce que je pourrai, mais je suis convaincu que vous ne serez pas heureuse en ce pays-là; on y vit à l'espagnole, l'empereur est plus vieux que moi. C'est pourquoi je pense que ce n'est point un avantage
pour vous, et que vous ne sauriez être heureuse qu'en Angleterre, si les affaires se remettent, ou en Savoie. » Je lui répondis que ie souhaitais l'empereur, et que ce choix était pour moi-même ; que je les suppliais d'agréer ce que je désirais, que j'en parlais ainsi par bienséance ; que ce n'était pas un homme jeune et galant, et que I on pouvait voir par là, comme c'était la vérité, que je pensais plus à l'établissement qu'à la personne. Mes désirs néanmoins ne purent émouvoir pas un de ceux qui avaient autorité pour faire réussir l'affaire, et je n'eus de tout cela que le déplaisir d'en entendre parler plus longtemps. »
Sur ces entrefaites, et comme Mademoiselle commençait à s'apercevoir qu'il était pcut-élrc de l'intérêt de son père, qui, n'ayant pas de fortune par lui-même, gérait les grands biens de sa fille, de ne point la marier, Villarmont, gentilhomme de mérite, capitaine aux gardes et ami d'un de ses serviteurs nommé Saujon, fut fait prisonnier en Flandre par Piccolomini, qui, après quelques mois de captivité, lui permit sur parole de revenir en France. Avant de le laisser partir, le général lui donna un dincr, et. comme c'est l'habitude d'entretenir les étrangers de leur pays, il fit tomber la conversation sur la cour de France. Il en vint alors tout naturellement à parler de Mademoiselle, et loua fort son caractère. et sa beauté. — Oui, oui, dit Piccolomini, nous la connaissons, de réputation du moins, et nous serions bien heureux d'avoir ici une princesse de son mérite.
Une pareille réflexion d'un homme dans l'intimité de l'archiduc I-éopold-Guillaume était plus qu'une ouverture. Aussi ces paroles frappèrent-elles Villarmont, qui les répéta à Saujon, auquel elles tournèrent la tête, et qui, à partir de ce moment, ne fit plus que rêver le mariage de Mademoiselle avec l'archiduc.
D'abord, ces nouvelles un peu vagues, rapportées à Mademoiselle, ne firent pas grande impression sur elle, car elle songeait toujours à l'empire ; mais bientôt le bruit se répandit que l'empereur allait épouser une archiduchesse du Tyrol, et, de dépit, elle commença à donner un peu plus de créance aux projets de Saujon. Jusqu'à quel point cette intrigue eut-elle consistance? c'est ce que l'on ne put savoir, puisque Mademoiselle, qui pouvait seule tout dire, nia tout; mais un matin on arrêta Saujon, et le soir on se dit tout bas que Mademoiselle avait failli être enlevée par l archiduc.
Restait encore à savoir si la princesse - devait donner les mains à cet enlèvement : or, sur ce point il n'y eut plus de doute, lorsqu'on apprit qu'elle était consignée dans ses appartements, et que le lendemain elle fut appelée devant la reine, le cardinal et le duc d'Orléans, comme devant un conseil.
On comprend le bruit que dut faire une pareille affaire dans une cour à laquelle la reine donnait l'exemple d'une dévotion si exagérée; aussi détourua-t-elle un instant la vue de tout ce monde des affaires publiques, et pendant qu'il en était question, le coadjuteur vint deux fois voir la reine et Je cardinal pour les prévenir que les émotions populaires allaient croissant, sans que cela parût faire sur le ministre ou sur la régente l'impression que méritait une pareille nouvelle.
Le fait est que la reine et Mazarin, qui ne voyaient point ou s'efforçaient de ne pas voir les choses comme elles étaient, n'attachaient point à la personne de M. le coadjuteur toute l'importance qu'elle commençait à avoir. Il est vrai aussi que sa personne avait, à la première vue, quelque chose de grotesque; c'était un petit homme noir, mal fait, maladroit de ses mains en toute chose, écrivant d'une manière illisible, sans avoir pu jamais tracer une ligne droite, et ayant, outre cela, la vue si basse qu'il n'y voyait pas à quatre pas, si bien que lui ft M. Uuquevilly, son parent, qui avait la vue fort basse aussi, s'étarit donné un jour rendez-vous dans une cour, ils s'y promenèrent plus d'un quart d'heure sans s'apercevoir, et ne s'y seraient jamais trouvés si. l'idée leur étant venue en même temps qu'ils avaient assez attendu comme cela, ils ne se fussent rencontrés au même moment sur le seuil, comme ils s'en retournaient tous deux fort mécontents l'un de l'autre.
Cependant le parlement délibérait toujours, et ceux qui montraient le plus de fermeté contre la cour étaient le conseiller de la grand'chambre, Pierre Broussel, et lîlancmesnil, président aux enquêtes, si bien
tà mesure qu'ils tombaie nt dans le discrédit royal, par un effet tout naturel, ils gagnaient dans l'esprit peuple. Mais il y avait entre les parties belligérantes comme une espèce de trêve, car les yeux étaient en ce moment tournés vers la frontière. M. le Prince — on se rappelle qu'à la mort de son père, le duc avait repris ce nom, — M. le Prince avait quitté Paris pour l'armée, et il était évident, par la disposition des deux généraux qui commandaient les forces opposées, qu'une affaire décisive était instante et ne pouvait tarder à avoir lieu.
Or, l'issue de cette affaire devait avoir une grande influence sur les esprits. M. le Prince vaincu, la cour, qui avait besoin d'hommes et d'argent pour continuer la guerre, était forcée de se jeter dans les bras du parlement; M. le Prince vainqueur, la cour pouvait parler haut par la voix de cette victoire.
On était donc, de part et d'autre, dans cette curieuse attente, lorsque, le 25 août, arriva à Paris un homme qui venait d'Arras, lequel annonça que, le jour de son départ, on avait entendu le canon toute la journée, preuve que l'on en était venu aux mains avec l'ennemi, ce qui était déjà une grande nouvelle; mais une chose qui faisait de celte grande nouvelle une bonne nouvelle, c'est qu'il ajoutait qu'on n'avait vu revenir personne du côté de la frontière, ce qui était une marque du gain de la bataille ; car, si la bataille eût été perdue, on aurait vu des fuyards et des blessés. Cette nouvelle arriva le malin a huit heures, et, dès que le cardinal la sut, il envoya chercher le maréchal de Villcroy, et éveiller la reine pour la lui apprendre. Quoiqu'il n'y eût rien de sûr dans tout ce récit, les probabilités suffirent cependant pour donner une grande joie à toute la cour, car on le croyait véritable parce qu'on le sentait nécessaire.
Néanmoins la journée se passa sans aucune autre nouvelle et avec de fâcheux retours de crainte; ce ne fut qu'à minuit seulement qu'arriva le comte de Chàtillon, envoyé en courrier extraordinaire par le prince de Condè, qui l'avait fait partir du champ de bataille. Les ennemis avaient été complètement battus, avaient laissé neuf mille morts sur la place, et s'étaient retirés dans une déroute complète, nous aonnaonnant tous leurs bagages et une partie de leur artillerie; notre armée avait enfin remporté la victoire de l.ens
Nous l'avons dit, tout le monde était à l'affût pour connaître IVtïel que produirait celte nouvelle sur la
cour, et sur le coadjuteur plus que tout autre. Trois ou quatre jours auparavant, H était venu faire une visite a la reine, lui remontrant, comme d'habitude, que les esprits allaient s'émouvant de plus en plus, lorsque le cardinal Mazarin l'avait arrête par un apologue.
— Monsou le coadzoutor, avait dit le ministre avec son fin sourire et cet accent italien dont il n'avait jamais pu se défaire, doit temps que les bétes parlaient, oun loup assoura avec serment oun troupeau de brebis qu'il le protézerait contre tous ses camarades, pourvou que l'oune d'elles allât tous* les malins lesscr la blessoure qu'il avait ressoue d'oun sien...
Mais le coadjuleur, devinant la fin de l'apologue, avait interrompu le ministre par une grande révérence et s'était retiré. Le turbulent abbé était donc, de son côté, au plus mal avec la cour, et il n'était pas étonnant que, toutes ses mesures étant prises, comme il l'avoue lui-même, il désirât savoir quel effet la victoire de Cens avait produit sur la cour.
Le lendemain, qui était le 24 août, il s'y présenta donc lui-même, ne voulant, dans une aussi grave affaire, s'en rapporter qu'à ses propres impressions. Il trouva la reine presque folle de joie; mais le cardinal, plus maître de lui, paraissait comme à l'ordinaire, et allant au coadjuteur avec plus de bienveillance qu'il ne lui en avait montré depuis longtemps : — Monsieur le coadjuteur, lui dit-il, je suis doublement satisfait du bonheur qui nous arrive, d'abord pour le bien général de la L'rance, ensuite pour montrer à Messieurs du parlement comment nous usons de la victoire.
Il y avait un tel accent de bonhomie dans les paroles du ministre, que, si habitué que fût le coadjuteur à se défier de lui, il se retira convaincu que cette fois, par extraordinaire, le rusé cardinal avait dit ce qu'il pensait. Aussi, le lendemain, jour de la Saint-Louis, prêcha-t-il sur le soin que le roi doit avoir des grandes villes, et sur les devoirs que les grandes villes doivent rendre au roi.
Un Te Dcum était indiqué pour le 26 août. Selon la coutume, on fit faire la haie, depuis le Palais- Royal jusqu'à Notre-Dame, par les régiments de gardes; puis, aussitôt que le roi fut entré, on forma les gardes en trois bataillons qui stationnèrent place Dauphine et place du Palais-Royal. Le peuple s'étonna que ces soldats demeurassent sous les armes, et se douta de ce moment qu'il se tramait quelque chose contre lui ou contre ses défenseurs.
En effet, l'ordre avait été donné à Comminges, l'un des quatre capitaines des gardes, d'arrêter te président Blancmesnil, le président Charton et le conseiller Broussel; comme des trois personnes indiquées, Llroussel était, sinon la plus considérable, du moins la plus populaire, Comminges se le réserva, chargeant deux de ses exempts de se présenter chez Blancmesnil et chez Charton. Comminges se tenait à la porte de l'église, attendant le dernier ordre. La reine, en sortant, lui fil signe de venir à. elle, et lui dit tout bas : — Allez, et que Dieu vous assiste.
Comminges salua et s'apprêta à obéir. Alors, pour l'encourager encore, le secrétaire d'Etat Tellier s'approcha de lui et lui dit : — Don courage ! tout est prêt et ils sont chez eux.
Comminges répondit qu'il n'attendait plus que le retour d'un de ses hommes auquel il avait donné quelques ordres préparatoires pour agir, et s'arrêta avec ses gardes devant le portail de l'église.
Cependant, comme il était d'habitude que les gardes suivissent toujours le roi, cette station de Comminges inquiéta le peuple déjà en défiance, et l'alarme commença de se répandre : alors les passants, les curieux, les spectateurs se mirent par groupes, commençant à écouter et à regarder. Mais les précautions de Comminges étaient prises pour qu'on ne se doutât de rien. Ce qui causait ce relard, c'est qu'il avait envoyé son carrosse avec quatre de ses gardes, un page et un exempt a la porte de Broussel, en ordonnant à l'exempt aussitôt que lui, Comminges, paraîtrait dans la rue, d'aborder la porte avec le carrosse, portières abattues et munlelet levé. En effet, à peine eut-il calculé que le temps nécessaire s'était écoulé pour que ses ordres fussent exécutés, qu'il quitta ses hommes et se rendit seul dans la rue qu'habitait Broussel. En le voyant, l'exempt exécuta l'ordre reçu. Comminges s'avança vers la maison et frappa : un petit laquais qui appartenait au conseiller ouvrit sans difficulté. Aussitôt Comminges s'empara de la porte, y mit deux gardes, et avec deux autres monta dans l'appartement de Broussel. Lorsque la porte s'ouvrit devant Comminges, le conseiller était assis à table vers la fin de son dîner, et sa famille autour de lui. On comprend l'effet que produisit sur tout cet intérieur bourgeois la vue du capitaine des gardes. Les femmes se levèrent, Broussel seul demeura assis.
— Monsieur, dit Comminges, je suis porteur d'un ordre du roi pour me saisir de votre personne; le voici, et vous pouvez le lire; mais le mieux serait pour vous et pour moi d'obéir sans relard et de me suivre à l'instant même. — Mais, monsieur, dit Broussel, pour quel crime le roi me fait-il enlever ? — Vous comprenez, monsieur, dit Comminges en s' avançant vers le conseiller, que ce n'est pas à un capitaine des gardes de s'enquérir de ces sortes de choses qui regardent les gens de robe : j'ai l'ordre de vous arrêter, et je vous arrête.
Et a ces mots il étendit la main vers Broussel, agissant ainsi de sa personne, parce qu'il comprenait qu'il n'y avait pas de temps à perdre.
Mais au même moment une vieille servante courut à une fenêtre qui donnait sur la rue, et se mil à crier : Au'secoursl au secours! on enlève mon maître; au secours!
Puis, comme elle vit que ses cris avaient été entendus et que les voisins commençaient à s'émouvoir, elle vint se rejeter devant la porte en criant : — Non, vous n'emmènerez pas monsieur le conseiller, nous vous en empêcherons bien. A l'aide ! au secours I
Et elle redoubla ses cris de telle façon, que, lorsque Comminges arriva au bas de l'escalier avec son prisonnier, qu'on traînait de force et qu'on jeta dans le carrosse, déjà la voiture était entourée d'une vingtaine d'hommes qui parlaient de couper les traits et de s'opposer à l'arrestation de leur prolecteur.
Comminges vit qu'il fallait payer d audace. Il chargea le rassemblement, qui se dispersa, mais sans disparaître, puis il revint au carros'se, monta dedans, referma la portière et ordonna au cocher de s* mettre en marche, tandis que les quatre gardes allaieut devant pour ouvrir le passage. Mais à peine eurent-ils
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parcouru vingl pas, qu'au détour de la première rue ils trouvèrent les chaînes tendues. Il fallut faire tourner le carrosse et suivre une autre route, ce qui ne se fit pas sans livrer bataille. Cependant, comme à cette époque le peuple n'était point aguerri à ces luttes de rues, qu'il avait encore une grande crainte des soldats et surtout des gardes, plus respectés que les autres parce qu ils accompagnaient toujours le roi, la résistance ne fut pas d'abord bien décidée, et le peuple permit que le carrosse gagnât le quai. Mais là, le combat devint plus sérieux. Les gens qui étaient chez Broussel cl qu'on n'avait pu arrêter avec lui, excités par la vieille servante, s'étaient répandus dans les rues et criaient à l'aide I de toutes leurs forces. On commençait à jeter des pierres aux gardes; à tous moments on arrêtait les chevaux. Enfin, une trouée ayant été faite, Comminges ordonna au cocher le prendre le galop. Malheureusement, au moment où il obéissait, un pavé se trouva sous la roue et le carrosse versa. Un grand cri s'éleva aussitôt de tous côtés, et le peuple s abattit, comme une volée d'oiseaux de proie, sur cette voiture renversée. Comminges crut un instant qu'il était perdu, Iorsqu'en s'èlançant par la portière il vit reluire les mousquets d'une compagnie de gardes qui venait au tumulte. Aussitôt il tira son épée, et demeurant debout sur la voiture puur être vu de plus loin : — A moi, compagnons ! cria-t-il. — Aux armes ! au secours!
•Les gardes, qui reconnurent 1 uniforme et la voix de leur chef, s'avancèrent alorsau pas de course, écartant le peuple et entourant le carrosse renversé. Biais, outre qu'une roue du carrosse était cassée, les rêne» des chevaux étaient déjà coupées. Le carrosse se trouvait donc hors d'état de continuer la route. En ce
Pat l'ordre de vous jrrvtei, cl je vous arrête. — P*ce 125
moment Comminges aperçut un autre carrosse dont les propriétaires s'étaient arrêtés pour regarder tout ce tumulte. Il dit un mot au sergent des gardes qui s'élança avec dix hommes vers ce carrosse, en fil, malgré leurs représentations, descendre ceux qui étaient dedans, et l'amena à Comminges. Alors, à la vue du
Eeuple qu'on tenait écarté, et dont l'émotion allait toujours s'augmenlant, on fit sortir Broussel du carrosse risé et on le fit monter dans l'autre qui se mit immédiatement en route vers le Palais-Royal. Derrière Comminges le carrosse abandonné fut mis en morceaux. Mais, comme s'il y eût eu une fatalité à cette malheureuse arrestation, à peine fut-on dans la rue Saint-Honoré, que le nouveau carrosse se rompit à son tour. Alors le peuple, voyant que c'était une occasion pour lui de tenter un dernier effort, s'élança de nouveau sur les gardes, de sorte qu'il fallut le repousser, celte fois, à grands coups de crosse et d'épée, qui firent force blessures. Mais le sang qui couhit déjà, au lieu d'épouvanter les séditieux, ne fit qu'augmenter leur rage. Des cris de menaces et de mort se faisaient entendre de tous côtés! Les bourgeois commencèrent à sortir des maisons avec leurs hallebardes. D'autres apparaissaient aux fenêtres avec des arquebuses. Un coup de fusil fut tiré qui blessa un garde. En ce moment, heureusement pour Comminges, qui ne savait plus comment faire avancer son prisonnier, un antre carrosse apparut, envoyé par M. de Guitaut son oncle. Comminges se jeta dedans tirant son prisonnier après lui : les chevaux frais et vigoureux qui le conduisaient partirent au galop. On gagna un relais qui attendait derrière les Tuileries, et, débarrassé qu'on était enfin de toute celte populace, on s'élança à fond de Irain vers Saint-Germain, d'où le prisonnier devait être conduit à Sedan. En même temps on conduirait Blancmesnil et Novion à Vincennes.
On comprend qu'après le tumulte qu'avait causé l'arrestation du bonhomme Broussel, comme l'appellent les auteurs du temps, le bruit de cet événement se répandit bientôt dans tout Paris. Le premier mouvement du peuple fut à la consternation, mais le second à la colère; comme si chacun eût perdu un père,
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un frère, un ami ou un prolecteur, on éclata tout d'un coup et en tout lieu. L émotion gagnait de rue en rue, et comme une marée qui monte : on courait, on criait, on fermait les boutiques ; les voisins se demandaient les uns aux autres s'ils avaient des armes, et ceux qui en avaient en prêtaient a ceux qui n'en avaient pas, soit piques, soit hallebardes, soit arquebuses. Le coadjuteur, qui dînait avec trois chanoines de Notre-Dame, nommés Chapelain, Gomberville et Plot, s'informa de la cause de tout ce bruit, et apprit alors qu'en sortant de la messe la reine venait de faire arrêter Bronssel, Blancmesnil et Novion. Cette nouvelle était peu en harmonie avec la promesse qu'on lui avait faite la veille a la cour, mais elle ne l'en toucha pas davantage. II sortit donc aussitôt avec le même costume qu'il avait eu pendant la messe, c'està-dire en rochet et en camail ; mais il ne fut pas plutôt arrivé au marché Neuf, qu'il se vit entouré d'une foule immense. Le peuple l'avait reconnu, et criait ou plutôt hurlait autour de lui, demandant à grands cris qu'on lui rendit Broussel. Le coadjuteur se démêla de toute cette populace en montant sur une borne et en disant qu'il allait au Louvre pour demander à la reine qu'elle ttl justice. Comme il arrivait sur le Pont-Neuf, il y trouva le maréchal de la Meilleraie. à la tête des gardes, lequel, bien qu'il n'eût encore en face et pour adversaires que quelques enfants qui insultaient ses soldats et leur jetaient des pierres, ne laissait pas que d'être fort embarrassé, car non-seulement il commençait à entendre sourdement gronder l'orage, mais encore il pouvait déjà le voir venir. Le coadjuteur et lui s'abouchèrent alors : le maréchal lui raconta en détail tout ce qui s'était passé ; de son côté, le coadjuteur lui dit qu'il allait au Palais-Royal parler de cette affaire à la reine. Alors le maréchal s'offrit de l'y accompagner, résolu de ne rien cacher au ministre et à elle de l'état où en étaient les choses. Ils s'avancèrent donc tous deux vers le Palais-Royal, suivis de plus d'un millier d'hommes et de femmes, qui criaient à tue-téle : Broussel I Broussel! Broussel!
Ils trouvèrent la reine dans son grand cabinet; elle avait près d'elle M. le duc d'Orléans, le cardinal llararin, M. de Longueville, le maréchal de Villeroy, l'abbé de la Rivière, Bautru, Nogcnt et Guitaut, capitaine de ses gardes. Elle ne reçut le coadjuteur ni bien ni mal, car elle était trop fière pour se repentir de ce qu'elle avait fait ; quant au cardinal, il parut avoir complètement oublié ce qu'il avait dit la veille.
— Madame, dit le coadjuteur, je viens, comme c'est mon devoir, pour recevoir les commandements de la reine, et contribuer, en tout ce qui sera de mon pouvoir, au repos de Votre Majesté.
La reine fit de la tête un petit signe de satisfaction ; mais comme autour d'elle la Rivière, Nogent et Bautru traitaient l'émeute de bagatelle, elle ne crut pas devoir lui faire un plus long remerclment. Cependant, a toutes ces imprudentes railleries de courtisans, qui ne savaient pas ou qui affectaient de ne pas savoir la gravité de la situation, le maréchal de la Meilleraie s'emporta, en appelant au témoignage du coadjuteur. Celui-ci, qui avait vu les choses de près et qui n'avait aucun motif de taire la vérité, la dit tout entière, assurant que l'émotion était grave, et prédisant qu'elle deviendrait plus grave encore ; mais alors le cardinal sourit malignement, et la reine s'écria tout en colère : — Monsieur le coadjuteur, il y a de la révolte à s'imaginer qu'on puisse se révolter; voilà de ces contes ridicules comme en font ceux qui favorisent les rébellions. Mais, soyez tranquille, l'autorité du roi y mettra bon ordre.
Alors le cardinal, qui vit la reine s'avancer trop, et qui remarqua sur la figure du coadjuteur l'effet produit par les paroles qu'elle avait laissées échapper, dit à son tour, avec ce ton doux et faux qui lui était habituel : — Madame, plût a Dieu que tout le monde parlât avec la même sincérité que M. le coadjuteur : il craint pour son troupeau, il craint pour la ville, il craint pour l'autorité de Votre Majesté; je suis bien persuadé que le péril n'est pas au point qu'il se l'imagine, mais je crois aussi qu'il l'a vu tel qu'il l'a dil. et qu'il parle dans la religion de sa conscience
La reine, comprenant ce que lui voulait dire le cardinal, changea à l'instant même de figure et de ton, et fit mille remerciments au coadjuteur, qui, à son tour, faisant semblant d'être sa dupe, s inclina respectueusement. Ce que voyant, la Ilivière haussa les épaules, et dil tout bas à Bautru : — Voyez donc ce que c'est que de n'être pas jour et nuit en ce pays-ci; voilà M. le coadjuteur, qui n'est pas une bête cependant, et qui prend au sérieux ce que lui dit la reine.
La vérité est que tous ceux qui se trouvaient dans le cabinet jouaient pour le moment la comédie : la reine faisait la douce, et était en colère; le cardinal faisait l'assuré, et tremblait fort intérieurement; M. le coadjuteur faisait le crédule, et ne l'était pas; M. le duc d'0rléati3 faisait l'empressé, et était aussi insouciant dans cette affaire qu'il l'était dans toutes les autres; M. de Longueville témoignait beaucoup de tristesse, et était joyeux au tond du cœur; le maréchal de Villeroy faisait le gai, et avouait, un instant après, les larmes aux yeux, que l'Etat penchait au précipice; enfin Bautru et Nogent bouffonnaient et représentaient, pour plaire à la reine, la vieille servante de Broussel animant le peuple à la rébellion, quoiqu'ils sussent fort bien que, tout au contraire de la tragédie, qui ordinairement est suivie d'une farce, la farce, cette fois-ci, pourrait bien être suivie de la tragédie. Le seul abbé de la Ilivière était convaincu que toute cette émotion n'était que fumée.
Cette dissimulation eut son effet, même sur le maréchal de la Meilleraie, qui était venu avec le coadjuteur pour dire la vérité; mais qui, en voyant sur tous les visages cette assurance vraie ou feinte, eut honte de la crainte qu'il avait éprouvée, et prit des airs de capitan. Juste en ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit de nouveau, et le lieutenant-colonel des gardes parut, venant dire à la reine que le peuple s'enhardissait de plus en plus et menaçait de forcer les soldats. Or, comme le maréchal était un nomme tout pétri de contre-temps, comme dit le cardinal de Itetz, il s'emporta de plus en plus, et, au lieu d'en revenir à son opinion première, il demanda qu'on le laissât se mettre à la tête des quatre compagnies des gardes réunies, prendre avec lui tous les courtisans qu'il trouverait dans les antichambres et tous les soldats qu'il rencontrerait sur sa roule, assurant qu'il se faisait fort de mettre en fuite toute cette canaille. La reine, qui, d'instinct, adoptait toujours les moyens violents, se rangea aussitôt à son projet; mais, comme c'était chose grave que de se lancer ainsi en avant, toute comédie cessa, et le maréchal de la Meilleraie et la reine restèrent seuls de leur avis, ce qui les refroidit quelque peu. D'ailleurs, en ce moment, le chancelier Séguier parut, si pale et si tremblant, que tous les yeux se tournèrent vers lui et que la reine ne put
f.OUlS XIV ET SON SIECLE.
s'empêcher de crier en grande émotion : — Qu'y a-t-il donc, monsieur le chancelier, el que se passe-t-il de nouveau?
Cette fois, si peu habitué que fût M. le chancelier â dire la vérité, la terreur l'emporta cependant sur la coutume, et il raconta les choses comme il les avait vues, c'est-à-dire en les faisant pires encore qu'elles n'étaient, car il les avait vues avec les yeux de la peur. Chacun en revendit donc à des idées plus conciliantes, lorsque M. de Senneterre entra à son tour. Aussi calme que le chancelier avait été ému, il assura
3 ne la chaleur du peuple commençait â se ralentir, qu'il ne prenait point les armes comme on l'avait cru 'abord, et qu'avec un peu de patience tout irait bien.
Aussitôt chacun rassuré en revint à l'avis de la reine et du maréchal, qui était d'user de rigueur. Mais tous ces changements de résolution faisaient perdre un temps précieux, dans lequel on peut dire en quelque sorte que le salut de l'Etal était enfermé. Alors le vieux Guitaut, qui n'avait pas une grande réputation d'esprit, mais que la reine savait lui être alfcclionné parmi les plus fidèles, prit la parole, et, d'une voix plus rauque encore qu'à l'ordinaire, déclara que, d'une façon ou de l'autre, il fallait agir, ajoutant qu'il n'y avait que des fous-ou des malintentionnés qui pussent s'endormir dans l'état où étaient les choses. - Mais alors, dit brusquement et en se retournant vers lui Mazarin, qui ne l'aimait pas, quel est \otre avis?... — Mon avis, monsieur, répondit Guitaut, est de rendre mort ou vif ce vieux coquin de Broussel à ceux qui le réclament. — tt vous, monsieur le eoadjuteur, dit Mazarin, que pensez-vous de l avis de Guitaut? — Je pense, monsieur le cardinal, répondit le eoadjuteur, qu'il y a du bon et du mauvais dans ce que dit le capitaine des gardes; il faut rendre Broussel, mais vivant et non mort. — Le rendre! s'écria la reine en rougissant de colère et s'èlançant vers le eoadjuteur, le rendre à cette canaille^qui le demande; j'aimerais mieux l'étrangler de mes propres mains, non-seulement lui, mais, ajoula-t-elle en saisissant presque le eoadjuteur ù la gorge, mais encore ceux qui...
Mais, sur ce geste imprudent, le cardinal lui dit quelques mots a l'oreille, la reine laissa retomber ses bras, et le sourire sur les lèvres : — i}w je suis folle de m'emporler ainsi, dit-elle; pardonnez-moi, monsieur le eoadjuteur.
En ce moment, le lieutenant civil Dreux d'Aubray entra le front couvert d'une pâleur si mortelle, que le eoadjuteur avoua qu'il n'avait jamais vu, même à la comédie italienne, peur si bien el si naïvement représentée. Il raconta aussitôt toutes les aventures qui lui étaient arrivées de son logis au Palais -(loyal, toutes les menaces qu'on lui avait faites, et toutes les craintes qu'il avait que la journée ne se passât point sans quelque grande et complète sédition. La crainte est contagieuse : celle du lieutenant civil était si bien exprimée par sa pâleur, par ses gestes, par le tremblement de sa voix, que la terreur dont il était saisi gagna peu â peu les assistants. Toute cette populace apparut alors, non-seulement aux yeux du cardinal, mais encore ù ceux de la reine, non plus comme un amas ridicule, mais comme une masse menaçante. On avoua que l'affaire valait la peine d'être disculée, et l'on établit une espèce de conseil improvise, dans lequel il fut permis à chacun de dire son opinion; or, cette fois, comme le eoadjuteur, le maréchal de Villeroy et le maréchal de la Meilleraie s'étaient réunis à l'avis de Guitaut, qui était qu'on rendît Broussel au peuple, Mazarin conclut à ce qu'on le lui rendit effectivement; seulement il ajouta que, comme Broussel avait été conduit hors de Taris, on ne pourrait le rendre que le lendemain. Il était évident que c'était une manière de gagner du temps; que, si le peuple se tenait en armes, on lui rendrait son conseiller; mais que, s'il se dispersait, on se mettrait en mesure contre un nouveau mouvement du même genre, tout en oubliant ce qu'on lui avait promis. Alors le cardinal, se tournant vers le eoadjuteur, lui annonça que personne mieux que lui ne pouvait porter ccU# bonne nouvelle au peuple, qui la recevrait plus volontiers
de sa part que d'aucune antre, puisqu'il était en quelque sorte son député. Lr roadjuteur vit le piège, el reclama une promesse écrite, quelque impertinence qu'il y eût à faire une pareille demande; mais la Meilleraie l'entraîna, et les courtisans le poussèrent dehors e'n criant que c'était chose inutile, puisqu'il avait la parole de la reine, laquelle, disaient-ils, valait mieux que tous les écrits. Ce n'était pas l'avis du coadjuteur, qui sentait qu'on l'entraînait a la perte de sa popularité, puisqu'on faisait de lui l'organe d'un mensonge et d'une déception. Il se retourna pour répliquer, mais la reine était déjà rentrée dans la chambre grise, et Monsieur le poussait tendrement des deux mains en disant de sa voix la plus douce : — Allez, monsieur le coadjuteur, allez sauver l'Etat
Les gardes du corps le prenaient dans leurs bras et le portaient jusque hors du Palais-Royal en criant : — Il n'y a que vous qui puissiez remédier au mal, monsieur le coadjuteur, allez, allez.
Ainsi, comme Bazile, sous prétexte, non qu'il avait la fièvre, mais qu'il pouvait la calmer, le coadjuteur *«•- retrouva dans la rue avec son rochet et son camail, entouré de nouveau d'une foule de peuple à travers taquejle il essaya de passer en lui donnant sa bénédiction. Mais c'était autre chose que te peuple attendait; aussi se mit-il à crier: Drousscl! Broussel ! qu'on nous rende Brousse! ! Le coadjuteur plail bien décidé à ne rien promettre de ce qu'il savait qu'on ne tiendrait pas; aussi continuait-il de bénir le plus majestueusement qu'il pouvait, lorsque le maréchal de la Meilleraie, à la léte des chevau-légers de la garde, s'avança l'épée à la main, en criant: — Oui, oui, vive le roi! et liberté à Broussel !
Mais, comme on ne vil que son épée nue, et qu'on n'entendit que la première partie de sa phrase, son geste et sa parole échauffèrent beaucoup plus de gens qu'ils n'en calmèrent. On cria aux armes; un crocheteur, le sabre à la main, s'élança vers le maréchal, qui le tua d'un coup de pistolet. Alors les cris redoublèrent; de tous côtés on courut aux armes. Le peuple, qui avait suivi le coadjuteur jusqu'au Palais-Royal, et qui attendait sa sortie à la porte, le poussa ou plutôt le porta jusqu'à la croix du Traboir, où il retrouva le maréchal de la Meilleraie qui en était venu aux mains avec une grosse troupe de bourgeois qui lui avait barré le passage, et qui répondait au feu des chevau-légers par une fusillade assez bien nourrie; le coadjuteur alors, espérant que les uns et les autres porteraient respect à sa dignité et à son habit, se jeta entre eux pour essayer de les séparer; il avait pensé juste, car le maréchal, qui commençait A être fort embarrassé, prit avec joie ce prétexte pour ordonner aux chevau-légers de cesser le feu. De leur côté, les bourgeois s'arrêtèrent, se contentant de tenir ferme dans le carrefour; mais vingt ou trente, qui ne savaient rien de cette espèce de trêve, sortirent avec des hallebardes et des mousquetons de la rue des Prouvaires, et, ne voyant pas le coadjuteur, ou feignant de ne pas le voir, se ruèrent sur les chevau-légers, cassèrent d'un coup de pistolet le bras à Funlrailles, qui était près du maréchal, blessèrent un des pages qui portait la soutane du coadjuteur, lequel fut lui-même n nversé d'un coup de pierre qui l'atteignit au-dessous de l'oreille. Au moment où il se relevait sur un genou, un garçon apothicaire, qui était un des plus enragés daus la rébellion, lui appliqua le canon de son mousquet contre la tête, lorsque le prélat, saisissant le canon avec la main, s'écria : — Ah malheureux ! si ton père te voyait I
Le jeune homme se. trompa au sens de ces paroles, et crut qu'il allait, par mégarde, tuer quelque ami de sou père ; il en résulta qu'il regarda avec attention l'homme qu'il allait tuer par inadvertance, et que, remarquant seulement alors les habits ecclésiastiques de celui qu il avait devant les yeux, il dit : — 0 mon l)ieu ! ne seriez-vous pas le coadjuteur? — Certes que je le suis, répondit celui-ci, el vous alliez tuer un ami, croyant tuer un ennemi.
Le jeune homme, reconnaissant sa méprise, aida le coadjuteur à se relever et se mit à crier: Vive le coadjuteur!
Alors tout le monde fit le même cri; on s'empressa autour de lui, et, dans ce mouvement, le maréchal, se trouvant dégagé, se retira aussitôt vers le Palais-Royal.
Le coadjuteur se dirigea du côté des halles, (rainant toute cette population après lui ; mais là il trouva, comme il le dit lui-même, toute la fourmilière des fripiers sous les armes. Il fallut s'expliquer. On avait vu entrer le coadjuteur au l'alais-Roytl, on l'en avait vu sortir, on voulait une réponse de la reine. Le coadjuteur en avait bieu une, mais il ne s'y fiait pas trop lui-même. 11 fut enchanté de trouver cette occasion pour en aller chercher une seconde; il proposa donc de retourner au Palais-Royal. Sa proposition fut accueillie avec de grands cris, et, sur ce, il reprit le chemin qu'il venait de faire, accompagné de plus de quarante mille personnes.
A la barrière des Sergents, il trouva la Meilleraie qui, reconnaissant du service qu'il lui avait rendu en le tirant d'affaire, se jeta à son cou, et l'embrassa presque à l'étouffer, en lui disant :
— Je suis un fou, un brutal; j'ai failli perdre l'Etat, et vous l'avez sauvé. Venez, parlons à la reine en Français véritables et en gens libres, et prenons chacun nos notes pour faire pendre, à la majorité du roi, ces pestes de l'Elat, ces flatteurs infâmes qui font croire à la reine que celle affaire n'est rien.
Puis, descendant de cheval, il prit le coadjuteur par la main, et le conduisit jusque dans la chambre grise où était la reine, et le montrant de la main à Sa Majesté :
— Voici, Madame, dit-il, celui à qui je dois la vie, et à qui Votre Majesté doit le salut de sa garde et peut-être celui du Palais-Royal.
La reine alors se prit à sourire, mais d'un sourire si ambigu, que le coadjuteur n'en fut p3s dupe; toutefois, ne témoignant aucunement combien il était blessé de ce nouveau doute, et interrompant le maréchal de la Meilleraie qui continuait de faire son éloge :
— Madame, dit-il, il ne s'agit pas de moi, mais de Paris soumis et désarmé qui vient se jeter aux pieds de Votre Majesté. — Il est bien coupable et bien peu soumis! répondit la reine le visage lout en feu, mais, d'un autre côté, s'il eût été aussi furieux qu'on a voulu me le faire croire, comment se serait-il H.ouei en si peu de temps?
A ces mots, le maréchal de la Meilleraie, qui vit le fond de la pensée de la reine, ne put se retenir, et, tout en jurant, lui dil : — Pardieu ! madame, en voyant comme on vous trompe, un homme de bien doit
vous dire toute la vérité. Eh bien! je vous la dfs, moi : c'est que, si vous ne mettez pas aujourd'hui même Brousse! en liberté, il n'y aura pas demain pierre sur pierre dans tout Paris.
Le coadjuteur voulut appuyer cette opinion du maréchal, mais la reine lui ferma la bouche avec un rire moqueur, en lui disant : — Allez vous reposer, monsieur le coadjuteur, vous devez être fatigué d'avoir tant et si bien travaillé aujourd'hui.
A une pareille réponse il n'y avait rien à dire Le coadjuteur sortit la rage dans le cœur, se promettant
Anne 'l'Autriche.
bien de se venger. Mais comment? il n'en savait rien encore, et les choses n'étaient pas assez nettemeni dessinées pour qu'il pût prendre un parti
A la porte, une foule innombrable attendait le coadjuteur et le força de monter sur l'impériale de son carrosse, qu'on venait de lui amener, pour qu'il rendit compte de ce qu'il avait fait au Palais-Royal Alors il raconta que, sur l'affirmation qu'il avait donnée à la reine, que le peuple était sur le point de poser les armes et de se disperser si on lui rendait Novion, Blancmesnil et Broussel, la reine avait positivement promis la liberté des prisonniers
Cette promesse, malgré l'adverbe qui l'accompagnait, parut bien vape au peuple, et peut-être ne s'en fût-il pas contenté deux heures plus tôt ; mais l'heure du souper approchait. « Cette circonstance, dit le cardinal de Retz, pourra paraître ridicule; elle est fondée cependant : et j'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les plus échauffés ne veulent pas se désheurer. »
Le Coadjuteur.
Grâce a cette circonstance, le peuple de Paris se dispersa donc, et le coadjuteur put rentrer tranquillement chw lui, où il se mil au lit et se fit saigner, pour éviter les suites que pouvait avoir le coup de pierre qu'il avait reçu à la téte. ..
Ne le quittons pas encore, car c'est lui qui va être le pivot des événements que nous allon* raconter.
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