CHAPITRE XVII
Le coadjuteur et tes ami*. — Leur» crainte* et leur» conseil*. — Pensées ambitieuse» de Gondy.— Préparatifs de guerre civile. — Dispositions du coadjuteur. — Mouvement du peuple.— Les barricade*. — Projet* de to<our. — Démarche du parlement pi-*s de la reine. — Danger qui le menace à son retour. — Sa nouvelle démarche au Palais-Iloyal. — Il obtient la liberté de Broussel. — Inquiétude* i la cour. — Triomphe de Broussel. — Arrêt du parlement — Destruction de* barricade». — Couplet »ur les Frondeur*.
Cependant le coadjuteur était rentré chez lui, mal satisfait et plus souffrant encore d'esprit que de corps . Il ne se dissimulait pas qu'il avait été le jouet de Hazarin et de la reine, et que tous deux l'avaient poussé en avant avec l'intention de ne pas tenir une seule des promesses qu'ils avaient faites, par sa bouche, au peuple de Paris. Or, si cela était ainsi, le coadjuteur perdait d'un seul coup, près des Parisiens, celte grande popularité qu'il avait acquise par tant de soins, d'argent et de peine.
Il en était là de ses réflexions, lorsque Honlrésor entra, Montrésor, cet éternel mécontent qui conspirait avec Cinq-Mars contre Richelieu, et avec le coadjuteur contre Mazarin.
— Eh bien ! monsieur, lui dit-il tout d'abord, vous avez fait aujourd'hui une belle expédition ! — Comment cela? demanda le coadjuteur. — Sans doute, reprit Montrésor; que croyes-vous avoir gagné, je vous prie, aux deux Visites que vous avez faites au Palais-Royal? — J'y ai gagné, répondit le coadjuteur, impatienté que cette voix de Montrésor répondit si bien à la voix qui murmurait en lui, que je me suis acquitté envers la reine, de qui je liens ma dignité de coadjuteur. — Alors vous croyez que la reine est satisfaite de vous? demanda en raillant Montrésor. — Je tespère. — Eh bien ! détrompez-vous, monsieur, car elle vient de dire à madame de Navailles et à madame de Mottcville qu'il n'avait pas tenu à vons d'émouvoir le peuple, et que vous aviez, hieu merci! fait tout ce qui avait dépendu de vous pour cela.
Cette réponse était si bien en harmonie avec ce qui se passait dans l'âme du coadjuteur, que, quoiqu'il hochât la léle en manière de doute, Montrésor vit bien que le coup avait porté. D'ailleurs un renfort lui arrivait: M. de Laigues, capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans, et qui était des plus intimes du coadjuteur, ouvrait la porte en ce moment.
— Ah I vous êtes le bienvenu, monsieur de Laigues, dit le coadjuteur; vous ne savez pas ce que me disait à l'instant même Montrésor? — Non. monsieur, répondit de Laigues. — Il me disait qu'on s'était moque de moi â la cour, et qu'on y prétendait que tout ce que j'ai fait dans la journée n'était qu'une comédie qui avait pour but d'émouvoir le peuple. — Eh bien t dit froidement de Laigues, Montrésor avait raison. — Pouvez-vous m'en donner dos nouvelles certaines? reprit le coadjuteur, qui sentait que la colère commençait à lui prendre l'esprit. — Je viens du souper de la reine à l'instant même, répondit de Laigues. — Eh bien, qu'y avez-vous vu? qu'y avez-vous entendu? — J'y ai vu des gens fort joyeux sur ce que les choses a\aicnt tourné mieux qu'ils ne l'espéraient, et j'y ai entendu force méchantes plaisanteries sur certain coadjuteur qui avait essaye de soulever le peuple, et qui, n'ayant pas réussi, avait fait semblant d'être blessé quoiqu'il ne le fût pas; et qui, croyant sortir de chez lui pour être applaudi comme une tragédie de Corneille, était rentré sifflé comme une farce de Bois-Robert. Enfin, ce même coadjuteur dont je vous parle a fait tous les frais de la conversation, et pendant deux heures entières a été exposé à la raillerie line de Beautru, à la bouffonnerie de Nogent. à l'enjouement de la Rivière, à la fausse compassion du cardinal, et aux éclats «le rire de la reine. — Mon cher coadjuteur, dit Montrésor, n' avez-vous donc pas lu certaine conjuration de Fiesque, qu'a écrite, voilà tantôt une quinzaine d'années, un certain abbé de Gondy de ma connaissance ? — Si fait, Montrésor, répondit le coadjuteur, si fait; Fiesque est même, vous le savez, mon héros favori ; mais je n'ai vu nulle part que Fiesque dût son titre de comte de Lavagna au doge, contre lequel il conspuait. — C'est bien, dit Montrésor en se levant, endormez-vous dans ces beaux sentiments, et vous vous réveillerez demain à la Bastille. — Qu'en pensez-vous, de Laigues? demanda le coadiuleUr. — Moi, répondit le capitaine des gardes, je suis entièrement de l'avis de Montréa-jr, et, à votre place, après ce que j'ai entendu, je vous jure que, si je n'étais pas décidé à résister ouvertement, je prendrais la fuite, et cela non pas demain, non pas cette nuit, mais à l'instant même.
En ce moment la porte s'ouvrit pour la troisième fois, et M. d'Argenteuil, qui avait été aufecfois premier gentilhomme du comte de Soissons, et qui avait fort connu l'abbé de Gondy chez le comtti. entra tout pâle et tout effaré.
— Vous êtes perdu, lui dit-il tout d'abord et sans lui laisser le temps de lui adresser une seule question, le maréchal de la Meilleraic m'envoie vous dire qu'il ne sait pas quel diable possède le Palais Boyal. et leur a rais dans l'esprit à tous que vous aviez fait ce que vous aviez pu pour exciter la sédition ; mats il n'a pas réussi i les faire revenir sur votre compte, et les mesures les plus violentes vont peut-être, dès
cette nuit, être prises contre vous. — Lesquelles? demanda le coadjuteur. - Ecoutez, reprit d'Argenteuil. tout cela n'est encore qu'un projet; mais les projets, d'un moment a l'autre, peuvent être mis a exécution. Voilà ce dont il était question au Louvre, et ce que M. de la Meilleraie m'a chargé de vous dire. Vous devez être arrêté et conduit à Quimncr-Corcntin ; Broussel sera mené au llavre-de-Gràcc, et, à la pointe du jour, le chancelier se rendra au palais pour interdire le parlement et pour lui commander de se retirera
Montargis. — Eh bien ! dirent en même temps Monlrésor et Laitues, que dites- vous de cela ? — Que le peuple ne les laissera pas faire. — Le peuple, dit le comte d'Argenteuil, ah bien ! oui, et où croyez-vous donc qu'il soit? — Mais n'est-il donc pas dans les rues? — Eli bien ! voilà justement où le cardinal et la reine ont été d'excellents prophètes, en disant que la nuit ferait évanouir tout ce tumulte. Le peuple, mon cher coadjuteur, est rentré chez lui. Le maréchal de la Meilleraie, envoyé par la cour pour s assurer de l'état de Paris, est revenu leur annoncer la vérité, c'est-à-dire qu'à cette heure, de toute cette multitude qui encombrait les rues et les carrefours, il n'y a plus cent hommes dehors; que les feux s'éteignent, et que
Eersonne n'est là pour les rallumer : de sorte que quelqu'un qui arriverait celte nuit de Bretagne ou du ànguedoc n'aurait pas même soupçon de ce qui s'est passé dans la journée. Le coadjuteur regarda Monlrésor et Laigues qui souriaient.
— Ainsi, mon cher d'Argenteuil, dit le coadjuteur, voilà ce que le maréchal de la Meilleraie vous a chargé de me dire. — Oui, que vous songiez à votre sûreté. — Et le maréchal de Villeroy n'a rien dit? — Il n'a point osé, car vous savez comme il est timide ; mais il m'a serré la main d'une manière qui ne m'a pas laissé de doute; et moi, maintenant, je vous dis qu'il u'y a pas une âme dans les rues; que tout est calme, et que demain on pendra qui ou voudra. — Eh bien 1 s'écria Monlrésor, qu'avais- je dit?...
Alors M. de Laigues, renchérissant encore sur les autres, commença de longues lamentations sur la conduite du coadjuteur dans celte journée, conduite, disajj-il, qui faisait pitié à ses amis, quoiqu'elle les perdit en même temps que lui-même.
Le coadiuteur les laissa bien se plaindre et se railler; puis, lorsqu'ils curent fini : — Ecoulez, leur ditil, laissez-moi un quart d'heure, et dans un quart d'heure je vous ferai voir que nous pouvons encore inspirer un autre seniiment que la pitié.
Alors il les lit entrer dans une chambre à cote cl resta seul.
Le coadjuteur en était arrivé à ce point qu'il avait ambitionné toule sa vie, soit qu'il lût Plutarque. soit qu'il écrivit Fiesqne, c'est-à-dire d'être un chef de parti. Or, comme il attendait sans cesse ce moment, tout avait été préparé d'avance pour que la fortune ne lui manquât point quand le moment se présente» rail. Il appela son valel de chambre et l'envoya avec une lettre chez le maître des comptes Miron qui était colonel du quartier Sainl-Germain-l'Auxerroi», pour qu'il vint le trouver à l'instant même.
En ce moment, minuit sonnait à Notre-Dame. Le coadjuteur se mit à la fenêtre. La nuit était sereine. Le calme le plus grand régnait dans les rues de Paris, et de loin en loin, comme le lui avait dit d'Argenteuil, quelques feux mourants jetaient une dernière lueur.
Alors, comme le quart d'heure demandé étail plus qu'écoulé, Montrèstir, de Laigues el d'Argenteuil sortirent de leur cabinet, et trouvèrent le coadjuteur debout et regardant par la fenêtre.
— Eh bien! dit d'Argenteuil, le quart d'heure est passé. — Oui. répondit le coadjuteur. — Et à quoi songez-vous? — Je songe, dit le coadjuteur en refermant tranquillement la fenêtre, que demain à midi je serai maître de Paris.
Les trois confidents de cet étrange secret éclatèrent de rire, car ils croyaient que le coup que le coadiuteur avait reçu ù la tête lui ava.'t tourné la cervelle.
En ce moment, le valet de chambre entra avec le maître des comptes Hiron . Alors le coadjuteur lui donna une seconde lettre pour un auditeur de la chambre des comptes, nommé Lespinay, et qui était capitaine du quartier Saint-Eustache. Ce Lespinay était une vieille connaissance à lui, et ils avaient conspiré ensemble du temps de la révolte de M. le comte de Soissons. Le valet de chambre sortit aussitôt pour porter cette seconde lettre.
Sans doute Miron était prévenu d'avance, car il ne parut aucunement étonné d'avoir été déraugé à une heure si avancée de la nuit. Le coadjuteur lui raconta ce qui se passait, et tous deux, s'étant retirés à l'écart, causèrent pendant une demi-heure a peu près des mesures qu'il y avait à adopter. Puis Miron prit congé du coadjuteur et de ses amis, et se retira. Mais quelques minutes après la porte se rouvrit, et il reparut suivi d un homme du peuple.
Cet homme était justement le frère de son cuisinier. Ayant été condamné à être pendu quelque temps auparavant, et s'étant soustrait à son jugement, il n'osait plus sortir que la nuit. Miron, en quittant le coadjuteur, venait de rencontrer cet homme, qui, l'ayant reconnu, lui avait dit, justement sur la question qui les occupait en ce moment, des choses si intéressantes, qu'il était remonté avec lui.
En effet, cet homme, errant la nuit suivant sa coutume, avait aperçu près de la porte de Miron deux afficiers arrêtés et causant. De peur d'être reconnu, il s'était caché, et avait alors entendu toute leur conversation. Ces deux officiers étaient Rubenlel. lieutenant, et Vannes, lieutenant-colonel des gardes. Us discutaient sur la manière dont ils devaient entrer chez Miron pour le surprendre comme on avait surpris Broussel, et s'enquèraiént des postes où il serait bon de mettre les gardes, les Suisses, les gens d'armes et les chevau-légers, pour s'assurer de tous les quartiers depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal.
Alors cet homme, jugeant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, était entré chez Miron pour le prévenir de ce qui se tramait contre lui, et avait appris qu'on venait de l'envoyer chercher de la part du coadjuteur. 11 était alors venu à l'archevêché dans l'espérance de le rencontrer, et l'avait effectivement trouvé comme il sortait.
— Eh bien! dit le coadjuteur, il ne nous manquait que de savoir les endroits où l'on devait mettre des gens de guerre. Nous voilà lixés sur ces endroits, laites comme nous avions dit, mon cher Miron, mais ne perdez pas un instant.
Miron s'inclina et sortit. Le coadjuteur commandait comme un chef d'armée.
Resté seul avec ses amis, il leur demanda s'ils voulaient le seconder. Après quelques minutes d'hésitation, ils acceptèrent. Montrèsor et de Laigues coururent réunir leurs amis. D'Argenteuil, qui avait été lié avec le chevalier dllumières, Louis de Crevant, depuis maréchal de Franee, lequel était en recrue à Paris, promit de lui emprunter une vingtaine d'hommes. On. convint alors des postes où se trouveraient Montrèsor et Laigues. Quant à d'Argenteuil, comme il était aussi brave et aussi déterminé qu'homme du monde, il eut la charge de se tenir à la porte de Nesle, car l'homme qui avait donné tous les détails que nous avons rapportés avait deux fois entendu Rubenlel et Vannes prononcer le nom de celte porte, et il croyait qu'on devait enlever quelqu'un de ce côté.
Pendant ce temps, Miron prenait les précautions convenues, plaçant lui-même les bourgeois les plus considérables des quartiers menacés dans tous les lieux où il était question de mettre des gens de guerre. Ces bourgeois étaient en manteaux noirs et sans armes, et, au bout de deux heures, Miron avait mis une telle activité, que plus de quatre cents hommes étaient disséminés depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais- Royal, avec aussi peu de bruit, dit le coadjuteur dans ses Mémoires, et aussi peu d'émotion qu'il y en eût pu avoir si les novices des Chartreux y fussent venus pour y faire leurs méditations. Pendant ce temps, Lespinay était venu a son tour; il reçut l'ordre de se tenir prêt à s'emparer, a la remière invitation, de la barrière des Sergents, aiin d'y élever une barricade contre les gardes du Palaisoyal ; sans doute aussi il était prévenu d'avance, car il reçut cet ordre comme si c'était la chose la plus facile que de l'exécuter, et il se relira sans faire aucune observation, disant que l'on pouvait compter sur lui et qu'il serait à son poste.
Alors le coadjuteur, après avoir donné ses ordres comme M. le duc d'Enghien la veille de la bataille de Rocroy, s'endormit comme lui en attendant qu'on le réveillât.
A six heures du malin on entra dans sa chambre ; c'était le secrétaire de Miron qui venait lui dire que les gens de guerre n'avaient point paru pendant toute la nuit, et qu'on avait vu seulement quelques cavaliers, qui étaient venus pour reconnaître les pelotons de bourgeois, et qui, après les avoir reconnus pour peu considérables, s en étaient retournés au galop vers le Palais-Royal.
Mais si tout était tranquille de ce côté, et, si rien ne paraissait menacer sur ce point, il n'en était pas de même du côté de la chancellerie, où il eir.it facile de voir, par les allées et venues des hoquetons, qu'il se brassait quelque chose contre la tranquillité du peuple de Paris.
A sept heures, un second messager de Miron vint avertir le coadjuteur que le chancelier s'avançait avec toute la pompe de la magistrature vers le pahis. En même temps, un courrier de d'Argenteuil annonçait que deux compagnies des gardes suisses marchaient vers la porte de Nesle.
Le moment était venu, et le coadjuteur fit dire à chacun d'agir selon ses instructions. Un quart d'heure après, au bruit qui retentit jusqu'à l'archevêché, le coadjuteur put voir qu'il était fidèlement obéi. Montrèsor et de Laigues, qui se trouvaient sur le Pont-Neuf, secondés par les bourgeois de Mirou, avaient appelé tout le peuple aux armes. De son côté, Lespinay s'était emparé de la barrière des Sergents, et d'Argenteuil, déguisé en maçon et une règle à la main, avait chargé les Suisses avec ses recrues, leur avait tué vingt ou trente hommes, pris un drapeau et dissipé le reste des deux compagnies.
A cette triple attaque, tout avait pris feu dans la ville. La rébellion, comme une traînée de poudre, avait couru du centre de Paris aux quartiers les pins éloignés. On voyait tout le monde sortir en armes, même les femmes et les enfants. En un instant il y eut plus de douze cents barricades faites. Le chancelier, poussé de tous côtés, voyant le peuple t rou sortir, pour ainsi dire, de dessous les pavés, se sauva a
grand' peine, au milieu des cris et des malédictions, dans l'hôtel d'O, qui était au bout du quai des Augustins, du coté du pont Saint-Michel. Mais à peine les portes se furent-elles refermées dernùre lui, que le
Feuple se rua contre elles avec une telle fureur, qu'il les brisa. Le chancelier se sauva avec son frère, • évéqoe de Meaux, dans un petit cabinet dont la porte était perdue dans la tapisserie, et qu'il referma derrière lui. Mais comme il sentait bien que sa vie était en danger, et que, s'il était découvert, il serait mis eo pièces, après avoir inutilcmegt cherché une issue à ce cabinet, il se jeta aux genoux de son frère et se confessa : car, d'un instant à l'autre, il s'attendait à être massacré. Cependant, contre toute espérance, il ne fut pas découvert. Le peuple s'amusa à piller l'hôtel, la cupidité l'emportant sur la vengeance, et, en démeublant les magnifiques chambres, enrichies de splendidcs tapisseries et de riches garnitures de cheminée, on oublia le petit cabinet perdu où s'était réfugié le chancelier.
Pendant tout ce temps, on était réuni chez la reine ; il y avait à cette réunion toutes les princesses, et, parmi elles, cette pauvre reine d'Angleterre qui avait quitté ùn royaume en révolution pour venir demander asile à un autre royaume plein de troubles. Quant au cardinal, il était travaillant dans le petit cabinet de la reine, avait près de lui l'abbé de la Rivière, et quelques-uns des seigneurs de la cour qu'il regardait comme ses plus fidèles. En ce moment arriva un homme que le chancelier Sèguier, tout en fuyant, avait envoyé au Palais-Royal pour prévenir la reine et le cardinal de la situation où il se trouvait. La reine fit aussitôt appeler le maréchal de la Meilleraie, et lui ordonna d'aller au secours du chancelier. Le maréchal partit aussitôt avec les gendarmes et les chevau-légers.
Pendant ce temps on interrogeait le messager. Comme il n'avait aucun motif pour dissimuler, il dit h vérité tout entière, c'est-à-dire que Paris était soulevé, que des chaînes étaient tendues a toutes les extrémités des rues, qu'à chaque pas on rencontrait des barricades gardées par les bourgeois, et que, tout en redemandant Broussel, le peuple criait de toute sa force : « Vive le roi et le coadjuteur! » La reine aussitôt passa dans le cabinet du cardinal Mazarin avec cet homme, lui fit répéter tout ce qu'il avait dit, et il fut convenu qu'on enverrait quelqu'un à M. de Gondy.
Le maréchal de la Meilleraie était cependant parvenu a grand' peine jusqu'à l'hôtel d'O. Une vieille femme, la seule qui fût restée, le conduisit au cabinet où était caché le chancelier. Il le lit alors entourer par une garde, et il l'accompagnait à pied au Palais-Royal, lorsque, après quelques pas sur le quai, on rencontra la duchesse de Sully, fille du chancelier, qui" sachant «e qui se passait, venait le chercher en carrosse. Le chancelier et l'évêque de Meaux montèrent dans le carrosse. Le maréchal l'entoura avec les prdes, et l'on prit, le plus vite possible, le chemin du Palais-Royal. Mais, comme on traversait le Pont- Neuf et qu'on passait devant la place Dauphine, le peuple, qui était embusqué sur cette place, fit un feu assez vif. L'exempt du roi, qui marche toujours a la suite du chancelier, fut tué, ainsi qu'un garde et plusieurs soldats. Madame la duchesse de Sully, en se jetant devant la portière pour couvrir le chancelier de son corps, reçut une balle dans le bras; heureusement, c'était une balle morte qui ne lui fit qu'une forte contusion. On arriva ainsi au Palais-Royal, et. à la vue de madame de Sully blessée, du chancelier presque mort de peur, et de M. l'évêque de Meaux qui n'en valait guère mieux, la cour comprit que, pour cette fois, c'était une chose sérieuse et qui valait la peine qu'on y réfléchit.
Un instant après, revint à son tour le nic.ssjger qu'on avilit envoyé au coadjuteur. C'était l'argentier de la reine. Il avait trouvé M. de Gondy a l'archevêché; mais celui-ci avait déclaré que, n'ayant aucune influence sur le peuple, il ne pouvait que témoigner à la reine et au cardinal le regret qu il éprouvait du mépris qu'on faisait de leur autorité. Il était évident que cette réponse était une défaite, car tous les rapports prouvaient, au contraire, que le coadjuteur était alors plus influent que jamais sur le peuple de Paris.
En ce moment, on annonça à la reine que le parlement, qui s'était assemblé ce jour-là de très-bon matin, s'avançait en corps et en habit vers le Palais-Royal, après avoir décrété contre Comminges, lieutenant des gardes de la reine, qui avait exécuté les arrestations de la veille, et avoir déclaré qu'il élait défendu à tous gens de guerre, sous peine de vie, d'exécuter à l'avenir de pareilles commissions. La marche du parlement, au reste, était un triomphe; on abaissait les chaînes devant lui, on ouvrait les barricades, et tout le peuple suivait en criant : Droussel! Broussel!
Bientôt on annonça que le parlement t tait à la porte du Palais. Toute furieuse que fût la reine, il n'y avait pas moyen de lui en défendre l'entrée, elle ordonna donc qu'il fût introduit. Un instant après la deputation entra, elle avait à sa tête le premier président et le président de Mesme, les autres membres étaient restés dans la cour.
Le président voulut parler; mais ce fut la reine qui, se levant et marchant à lui, prit la parole : — N'est-ce pas une chose bien étrange et bien honteuse, messieurs, dit-elle, que du temps de la feue reine, ma belle-mère, vous ayez vu arrêter et conduire en prison M. le Prince, sans avoir montré aucun ressentiment, et que, pour ce misérable Broussel, vous et votre peuple fassiez tant de choses, que la postérité regardera avec horreur la cause de tant de désordres, et que le roi, mon fils, aura un jour sujet de se plaindre de votre procédé et de vous en punir!
Le président laissa achever la reine, puis, quand elle eut fini :— Oserai-ie vous faire observer, madame, dit-il, que ce n'est pas l'heure des récriminations, et qu'en l'état où est le peuple il ne faut penser qu'au remède qui peut le calmer. Quant à moi, madame, ajouta-t-il, mon avis est que vous devez vous épargner la douleur de vous voir reprendre votre prisonnier par force, en nous le rendant de votre propre volonté et de votre bonne grâce. — 11 est possible que vous voyiez la chose ainsi, reprit la reine, mais ce que je vois, moi, c'est qu'il est impossible de faire ce tort à l'autorité royale, que de laisser impuni un homme qui l'a attaquée avec tant de violence. — Est-ce donc votre dernier mot, madame, dit le président, et refusez-vous absolument ce qu'on vous demande? — Oui, répondit la reine, tant qu'on me le demandera comme on le fait. Vous avez dû voir par la douceur de ma régence quelles étaient mes intentions; j'ajouterai qu'en mon particulier je serais peut-être disposée à lui pardonner, mais, vous le savez bien vous
mêmes, messieurs, il y a une certaine sévérité à laquelle les rois sont obligés pour contenir les peuples dans quelque crainte.
Et, sur ce, la reine leur tourna le dos et rentra dans le cabinet où était Mazarin. Le président la lit alors supplier de revenir et de leur accorder encore quelques minutes d'entretien.
Ce ne fut pas la reine qui sortit, mais le chancelier; il venait dire a messieurs du parlement ,que, s'ils témoignaient à l'avenir plus de respect aux volontés du roi, la reine, de son côté, leur ferait toutes les grâces qui dépendraient d'elle. •
Le président demanda l'explication de celte réponse. Alors le chancelier dit que, si le parlement voulait s'engager a ne plus s'assembler sur les affaires d'Etat, et à ne plus contrôler les édits, la reine leur rendrait les prisonniers.
Le parlement se relira en disant qu'il allait délibérer sur cette proposition. Il sortit alors du Palais- Royal dans le même ordre qu'il y était entré. Mais, comme il ne disait rien au peuple de la liberté de Broussel, au lieu des acclamations qui l'avaient accompagné à sa venue, il ne trouva plus qu'un morne silence au retour. A la barrière des Sergents, où était dressée la première barricade, les interpellations, les^ murmures commencèrent Mais le premier président les apaisa, en disant que la reine avait promis qu'il serait fait satisfaction au peuple. A la seconde barricade, les interpellations, les murmures recommencèrent et furent apaisés par le même moyen : mais, à la Croix-du-Trahoir, le peuple ne voulut plus se payer de cette monnaie ; il se fit un grand tumulte, et un garçon rôtisseur, s'avançant à la tête de deux cents hommes, et mettant sa hallebarde contre la poitrine du premier président : - Ah! traître, lui dit-il, voilà donc comme lu défends nos intérêts! Retourne au Palais-Royal à l'instant, et, si tu ne veux pas être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.
A celte menace le désordre se mit dans le parlement, cinq ou six présidents à mortier, une vingtaine de-, conseillers se jetèrent dans la foule et parvinrent à s'échapper. Seul, et quoiqu'il courût plus grand risque que tous les autres, le premier président uc s'intimida point, et, conservant toujours la dignité de la magistrature, il rallia autour de lui ce qu'il put de sa compagnie et reprit a petits pas le chemin du Palais- Royal.
On y était déjà prévenu de ce qui venait de se passer. D'ailleurs la rumeur de celte populace arrivait jusqu'à la chambre de In reine ; on entendait les cris et les menaces qui poursuivaient le retour du parlement. Celle fois les députes trouvèrent la reine plus disposée à les entendre; et les dames de la cour s 'étant jetées à ses pieds, en la suppliant, elle ne résista pius. — Eh bien ! messieurs, dit-elle, vovez donc à ce qu'il est a propos de faire.
Le parlement s'assembla dans la grande galerie, et délibéra; puis, après ane heure, il revint trouver la reine. Le premier président, au nom de la compagnie, lui protesta de sa fidélité et de celle de ses collègues, puis il rendit compte de la délibération. Cette délibération portait qu'il ne serait fait aucune assemblée jusqu'après la Saint-Martin.
C'était, comme on voit, une trêve et non pas une paix ; mais les choses en étaient à ce point, qu'il ne s'agissait plus d'imposer la loi, mais de la recevoir. La reine parut se contenter de ce semblant de concession ; elle donna à ['instant même une lettre de cachet pour mettre en liberté le prisonnier, et un carrosse du roi fut commandé pour aller le chercher en toute diligence.
Cette fois le parlement sortit du Palais Royal aussi triomphant que la reine était humiliée. Le peuple et les bourgeois l'attendaient pour lui demander compte de cette seconde ambassade. Il répondit qu'il avait la liberté de Broussel ; mais le peuple ne l'eût pas voulu croire, si un neveu du prisonnier, qui s'était emparé de la lettre de cachet, ne l'eût montrée tout ouverte, en disant que le lendemain, à huit heures du matin, Broussel serait à Paris. Cette promesse calma un peu la colère du peuple; mais, comme il craignait qu'on ne le trompât encore, ainsi qu'on avait fait la veille, il déclara qu'il resterait sous les armes toute la nuit, et que si le lendemain, à dix heures du matin, Broussel n'était pas de retour, il saccagerait le Palais-Royal, n y laisserait pas pierre sur pierre, ei pendrait le Mazarin sur ses ruines.
Aussi l'alarme fut-elle grande à la cour. Les bourgeois tiraient incessamment, et le bruit.de leur fusillade faisait croire à chaque instant qu'on en venait aux mains. Les révoltés étaient si près de la maison du roi, que les sentinelles des gardes et celles de la rue Sainl-Houoré n'étaient qu'à dix pas l'une de l'autre. La reine elle-même, malgré sa fermeté, ne put fermer l'œil de toute la nuit. Les menaces populaires n'avaient point été cachées au ministre; aussi demeura-t-il dans son cabinet, tout boite, et prêt à monter à cheval. Il avait un corps de garde chez lui. un autre à sa porte, et un régiment de cavalerie l'allendait dans le bois de Boulogne pour l'escorter dans le cas où il serait contraint de sortir de Paris Un Italien, qui était à son service, dit le lendemain à madame de Motti ville que. pour tout le royaume de Frauee. il ne voudrait pas passer une seconde nuit pareille à celle que lui et son maître venaient de passer.
l e jour suivant, les cris, les menaces et les insolences redoublèrent. Les bourgeois criaient loul haut qu'ils allaient envoyer chercher le duc de Beauforl cl le mettre à leur tête. Lorsque neuf heures sonnèrent et qu'on vit que le prisonnier n'était pas de retour, ce fut un tel redoublement de vociférations, que la reine et Mazarin, ctïrayés, furent près de partir Enfin, à dix heures, les menaces et les malédictions se changèrent en cris de triomphe : Broussel venait de reparaître, le peuple l'apportait dans ses bras, au milieu des chaînes détendues et des barricades rompues pour le laisser passer. On le conduisit ainsi droit .1 Notre-Dame, où un Te Dettm fut chanté. Mais le pauvre conseiller, tout honteux de ce grand bruit qui se faisait à son occasion, n'attendit point que la messe fût tinie, et, s'échappant par une petite porte de l'église, il se sauva chez lui, étonné lui-même d'une popularité dont, jusqu'à ce jour, il ne s'était pas douté. Pendant ce temps, le parlement assemblé, maître de la ville, sentant sous sa main et en sa puissance entière le roi, la reine et le ministre, rendait l'arrêt suivant : « La cour, cejourd'hui les chambres assemblées; ouï le prévôt des marchands de cette ville, sur les ordres qu'il avait donnés en conséquence de l'émotion qui était arrivée le jour de devant-hier, hier et ce malin ; ouï aussi le procureur général du
roi, a ordonné que toutes les chaînes tendues et barricades faites par les bourgeois seront détendues, démolies et ôtées; enjoint ù eux de se retirer chacun chez soi, et s'appliquer à leurs vacations. Fait en parlement, le 28 août 1648. »
Deux heures après, les barricades étaient rompues, les chaines levées, les boutiques ouvertes, et Paris se montrait aussi tranquille que si tout ce qui venait de s y passer n'eût été qu'un songe.
Quelques jours auparavant Mazarin avait dit que le parlement était comme les écoliers qui frondent dans les fossés de Paris, et qui se séparent dès qu'ils voient le lieutenant civil, pour se rassembler de nouveau dès qu'il est éloigné. Cette plaisanterie avait été rapportée au parlement, qu'elle avait fort blessé'. Le matin des barricades, le conseiller Barillon, voyant comment les choses tournaient, se mil a ebanter le couplet suivant, qu'il improvisa sur un air à la mode :
13» venl de rïuudc A «oufHé ce malin .
Je crois qu'il gronde * Contre le Shiarin.
l'n vent de Froiidu A wuftlé ce i
Le couplet fit fortune; on appela les partisans de. la cour les Mazarint, et ceux du parlement les Frondeurs. Le coadjuteur et ses amis, qui, comme on l'a vu, avaient fait le mouvement, acceptèrent la dénomination et prirent des cordons de chapeau qui avaient la forme d'une fronde. Aussitôt le pain, les gants, les mouchoirs, les éventails, les écharpes, tout fut à la Fronde. Maintenant la révolution pouvait venir : le nom sous lequel elle devait être inscrite aux registres populaires était trouvé.