‹ Louis XIV et son siècleChapitre 23 sur 69 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

1,3 cour se relu e à Rueil. — Victoires et blcMurc du prince de Condé. — Il est rappelé. — Le prince et te possédé. — Motion énergique f.iite au parlement. — Déclaration de la reine. — Prétendu ménage de la reinc-nicre awc Uaxarin. — Influence de Coudé. — Li cour revient i Pari*. — Jiouvclh s lio»ttlilés du parlement contre M.iurin. — Conseil odieux du prince de Condé. — La cour se propose de retourner à Siint-tiernuiti. — La rtim boit. — Dépirl de Paris. — Dénûatent de la cour à Saint-Germain. — Terreur de* Parviens. — Lettre du roi. — Arrêt du parlc- . — La guerre cmle c>t déclarrc

Tous ces événements avaient rendu Paris insupportable à la reine; elle saisit donc la première occasion venue de le quitter. On prétexta la nécessité de faire nettoyer le Palais-Royal, et le roi, la reine, M. le duc d'Anjou, qui venait d'avoir la petite vérole, et le cardinal Blazarin, qui n'était pas bien remis encore de sa frayeur, se retirèrent a Rueil, Saint-Germain étant occupé par la reine d'Angleterre.

En toute autre circonstance, la chose n'aurait point été extraordinaire. On était au mois de septembre, et un roi, une reine et un prince du sang qui vient d'être malade, peuvent éprouver, comme de simples particuliers, le désir d'aller passer quelques jours a la campagne. Cependant ce départ eut l'air d'une fuite. Le roi monta en carrosse à six heures du matin, et partit avec le cardinal; quant à la reine, elle resta comme la plus vaillante, dit madame de Motteville, puis alla se confesser aux Lordeliers, dire adieu à ses bonnes religieuses du Val-de-€ràce, et se retira à sou tour.

M. le duc d'Orléans resta pour s'entendre avec le parlement, s'il s'élevait de nouvelles difficultés. Ce prince, complètement effacé depuis longtemps, commençait à reparaître, timide, mais tracassicr et ambitieux comme toujours. Il était lieutenant général du royaume, et par conséquent disposait de quelque autorité. Il donna des inquiétudes à la reine, qui songea à faire venir le pnne» de Condé pour le lui opposer.

Le prince de Condé poursuivait le cours.de ses victoires. Après avoir battu l'ennemi a Lens, il venait de prendre Furnes, et avait été blessé à la hanche; c'était une occasion pour le rappeler a Paris. En l'attendant, sans doute pour prendre une revanche de la journée des barricades et de la contrainte où elle avait été de rendre Dlancmcsnil et 15 rousse I, la reine exila de nouveau le vieux marquis de Chàteauneuf et fit arrêter Cbavigny, le premier sous le prétexte qu'il avait pris part aux troubles, le second sous celui que, lié avec plusieurs membres du parlement, il les avait fomentes; mais, en réalité. S cause de la

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haine qui était uee entre Mazann et lui, du jour où Beringhen était venu traiter avec Mazarin au nom de la reine.

Ces deux événements étaient la nouvelle du jour lorsque M. le prince de Condé arriva à Paris. Le parlement ne le voyait pas venir sans crainte. A vingt-sept ans, M. le Prince avait la réputation du premier général de l'Europe. En outre, il avait un grand parti à la cour : il était a la téte de la faction des petitsmaîtres, c'est-à-dire des élégants, qui remplaçaient, sous Louis XIV, les dix-sept gentilshommes de Louis XIII; de plus, il avait contribué à l'arrestation du duc de Beaufort, auquel le peuple s'était fort attaché, comme cela arrive dans les époques de mécontentement, par la seule raison qu'il était persécuté ; enfin, c'était un homme de cour, de résolution et d'esprit, sachant l'histoire, la philosophie et les mathématiques, et de plus brave, non pas a telle ou telle heure, mais toujours.

Il eut, en revenant a Paris, une aventure dont le bruit Pavait précédé et avait fort diverti la cour. En traversant la Bourgogne, il entendit parler d'un possédé qui faisait grand bruit, et il avait désiré le voir. Effectivement, on le conduisit près de cet homme, en l'avertissant que, s'il voulait le voir entrer dans une •de ses crises, il fallait le toucher avec un chapelet. M. le Prince promit de suivre cette recommandation, en disant qu'il avait justement sur lui un reliquaire béni par le pape et qui ne le quittait jamais. Quant au possédé, comme cette nouvelle eût pu l'intimider, on lui laissa ignorer quelle noble visite il recevait.

M. le Prince fut introduit et trouva le possédé assez calme. Mais on souffla aussitôt a l'oreille du visiteur que. s'il voulait voir se changer ce calme en orage, il n'avait qu'a toucher le malade avec son chapelet. Condé fit signe de l'œil qu'il allait suivre l'instruction donnée, et, tirant de sa poche sa main fermée, il la posa sur la téte du possédé, lequel fil aussitôt des grimaces épouvantables, des contorsions exagérées et des soubresauts fantastiques. H. le Prince le laissa faire jusqu'au bout, et alors, ouvrant la main, il montra qu'il l'avait touché, non pas avec un reliquaire, mais purement et simplement avec sa montre. Cette vue augmenta tellement la fureur du possédé, qu'il voulut se jeter sur M. le Prince et l'étrangler.

Mais .celui-ci fit deux pas en arrière, et, levant sa canne: — Monsieur le diable, dit-il, j ai toujours désiré vous voir; je vous préviens donc que, si vous me touchez, je rosserai si bien votre étui, que je vous forcerai d'en sortir. Le diable se le tint pour dit et ne bougea plus.

De son côté, le duc d'Orléans voyait arriver M. le Prince avec quelque contrariété. Non content d'être son rival en politique, M. de Condé était encore le rival de Gaston en amour. Il aimait mademoiselle du Végen, à laquelle Monsieur faisait la cour, et dont il était aimé. Nous dirons plus tard comment cet amour se passa.

Le 20 septembre M. le Prince arriva à Paris. C'était deux jours après l'exil de Châteauneuf et l'arrestation de Chavigny : il trouva donc Paris ému tout de nouveau, et le parlement assemblé pour tirer Cbavigny de prison, comme il en avait tiré Broussel et Blancmesnil.

Deux jours après cette arrivée, et comme le prince allait saluer la reine à Rueil, une séance des plus orageuses se tenait. Le président Viole, qui était des amis particuliers de Chavigny, faisait un rapport sur l'exil du marquis de CliAteaufort, sur la détention de Chavigny, sur l éloignement du roi, sur le retour du prince de Condé et sur l'approche des gens de guerre. Alors le président Blancmesnil s!écria que tout cela venait d'un seul homme étranger à la France, et que tous les malheurs finiraient si l'on appliquait à cet homme l'arrêt qui avait été rendu en 1617, après la mort du maréchal d'Ancre, et qui portait qu'il était défendu à tout étranger de tenir offices, bénéfices, honneurs, dignités ni gouvernement. C'était, contre Mazarin,' une attaque plus directe qu'aucune de celles qui avaient été portées. Aussi eut-elle son retentissement à Buril.

Le lendemain deux lettres arrivèrent au parlement, l une du duc d'Orléans, l'autre du prince de Condc. qui demandaient une conférence à Saint-Germain. Au lieu d une il y en eut deux : vingt et un membres du parlement se rendirent de leur côté à Saint-Germain, ou le duc d'Orléans et le prince de Coudé se transportèrent également. Le résultat de ces deux conférences fut que la reine donna, le 4 octobre, une déclarationsignée d'elle, du cardinal, des princes et du chancelier, conçue en ces termes : « Aucun officier ne pourra être destitué, même de l'exercice de sa charge/par simple lettre de cachet; tout officier arrêté sera

lournèe «le» Barricade». — P»e* 134

rendu dans les vingt-quatre heures à ses juges naturels, et il en sera de même pour tous les sujets du roi, à moins qu'il ne faille des preuves, auquel cas la détention ne pourra excéder six mois. »

Celte déclaration avait surtout cela de singulier qu'elle était signée par deux princes, dont l'un avait été exilé deux ou trois fois sans que jamais le parlement s'en émût, et dont l'autre avait vu sou père trois ans a Vincennes, sans que ce même corps, qui s'était soulevé une première fois pour l'emprisonnement de Blancmesnil et de llrousscl, et qui se soulevait une seconde fois pour l'exil de Châteauneuf et pour l'arrestation de Chavigny, ent fait la moindre réclamation

fuit. — lm/- tu»*» lUfjo» «I t", «M 4'Erltirlk, I. la

Quant à l'atteinte portée aux droits de la cour, madame de Mottcville appelle cette déclaration un assassinat contre l'autorité royale. Ajoutons que Cbavigny, qui avait déjà été transféré au Havre, fut mis en liberté, mais avec ordre de se retirer dans ses terres.

Cette victoire donnait au parlement la mesure de sa force et faisait comprendre à Mazarin toute sa laiblesse, et combien peu, malgré ses efforts, il avait pris racine en France, puisqu'il s'en était faHu de »i peu qu'on ne lui appliquât ledit rendu contre les étrangers ù l'époque de l'assassinat du maréchal d'Ancre. Aussi serait-ce à ce moment qu'il faudrait faire, selon toute probabilité, remonter la date fort incertaine d'un fait déclaré controuvé par quelques historiens, mais affirmé par la princesse Palatine, seconde femme de Monsieur, frère de Louis XIV, et mère du régent, c'est-à-dirt du mariage secret de la reine avec le cardinal.

Répétons purement et simplement ce qu'elle dit. « La reiue-mére, veuve de Louis XIII. non contente d'aimer le cardinal de Mazarin, avait fini par l'épouser : il n'était point prêtre et n'avait pas les ordres qui pussent l'empêcher de contracter mariage. Il se lassa terriblement de la bonne reine, et la traita durement, mais c était l'usage du temps de. contracter des mariages clandestins, a

Quant a celui de la reine-mère, on en connaît maintenant toutes les circonstances ; le chemin secret par lequel le cardinal se rendait chaque nuit chez elle se voit encore au Palais-Royal, et lorsqu'elle venait le voir, il disait toujours, a c*e qu'on prétend : — Que me veut encore cette femme?

La vieille Beauvais, première femme de chambre de la reine-mère, avait le secret de son mariage avec le cardinal Mazarin. Cela obligeait la reine de passer par tout ce que voulait cette confidente. Aussi celte grande influence de la Beauvais était-elle un vif sujet d'étonnement pour les courtisans. Voyez plutôt ce qu'en dit Dangeau, l'homme officiel, le moniteur vivant de cette époque. « C'était une femme avec laquelle les plus grands ont longtemps compté, et qui, toute vieille, hideuse et borgnesse qu'elle était devenue, a de temps en temps continué de paraître à la cour en grand habit comme une dame, et d'y être traitée avec distinction jusqu'à sa mort. » Ajoutons que non-seulement la Beauvais avait été la confidente de la reine-mère, mais encore qu'elle fut la première maitresse du roi Louis XIV.

Cependant, malgré cet appui royal dont les causes commençaient à être connues à la ville aussi bien qu'à la cour, ainsi que le prouvent les pamphlets du temps, et entre autres ceux qui ont pour titre, la Pure vérité cachée, Qu'at-tu vu à la cour Y et la Vieille amoureuse, Mazarin voulut se créer encore d'autres soutiens.

Les deux princes, comme nous l'avons dit, étaient en présence : le duc d'Orléans, sinon vieux, du moins usé par toutes ses conspirations sans fruit; le prince de Condéjeune, et fort de trois ou quatre victoires et d'un traité de paix qui était en train de se signer. Il fallait choisir. Comme on le pense bien, Mazarin n'hésita pas et s'appuya sur Condè. La préférence se manifesta à l'occasion du chapeau de cardinal que le duc d'Orléans avait sollicité pour l'abbé de la Rivière, son favori, et que Mazarin demanda pour M. le prince de Conti, frère de M. le prince de Coudé. Le duc d'Orléans fil grand bruit, cria, bouda, menaça même; mais heureusement on savait que Gaston était plus dangereux pour ses amis que pour ses ennemis.

Deux événements vinrent encore augmenter l'influence du prince de Condé à la cour : le retour du roi qu'il avait conseillé, et qui fut bien reçu, et la nouvelle de la paix conclue avec l'Empire, et à la suite de laquelle la Gazette de France annonça : « Que les Français pourraient dorénavant abreuver paisiblement leurs chevaux dans le Rhin. » Comme on le voit, dès cette époque, le Rhin, celle frontière naturelle de la France, était la grande question entre l'Empire et nous.

Cependant le roi grandissait et déjà indiquait ce qu'il devait être un jour. Quand on avait annoncé devant lui la nouvelle de la victoire de Lens : — Ah 1 ah ! avait-il dit, voilà qui ne fera pas rire messieurs du parlement.

Tout enfant qu'il était, il avait fort souffert des atteintes portées à son autorité. Aussi un jour que les courtisans s'entretenaient devant lui du pouvoir absolu des empereurs turcs et en rapportaient quelques exemples : — A la bonne heure, dit le jeune roi, voilà ce qui s'appelle régner. — Oui, sire, dit alors le maréchal d'Estrées, qui se trouvait à portée d'entendre ces paroles et qui les avait entendues, nais deux ou (rois de ces empereurs ont été étranglés de mon temps.

Aussitôt le maréchal de Villeroy, qui avait, de son côté, aussi entendu l'exclamation du roi, et la réponse du maréchal, fendit la foule, et, s'adressant à d'Estrées : — ^lerci, monsieur, dit-il; vous venea de parler comme il faut parler aux rois, et non comme lui parient ses courtisans.

Cependant, soit politesse naturelle, soit qu'il connût déjà la valeur du prince de Condé, un jour que ce dernier entrait chez lui et qu'il travaillait, Louis se leva el commença à causer avec M. le Pnnce la tète découverte. Cet excès de politesse, qui choquait les règles de l'étiquette, blessa Laporte qui pria successivement le précepteur et le sous-précepteur de dire au roi de se couvrir. Mais ni l'un ni l'autre n'en voulut rien faire. Alors Laporte prit le chapeau du roi qui était sur une chaise et le lui présenta. — Sire, dit le prince de Condè, Laporte a raison; il faut que Votre Majesté se couvre quand elle nous parle: elle nous fait assez d'honneur quand elle nous salue.

A celle époque, M. de Condé paraissait, en effet, fort attaché au roi. Sa première question, à son retour, avait été pour demander à Laporte si le roi serait honnête homme et aurait de l'esprit, et sur la réponse affirmative il s'était écrié : — Ah! tant mieux! vous me ravissez, car il n'y a pas d'honneur à obéir à un méchant prince, ni de plaisir à obéir à un sot.

C'était aussi l avis du cardinal Mazarin. Un jour que le maréchal de Grammont flattait le ministre d'une puissance éternelle : — Ah ! monsou, lui dit-il, vous ne connaissez pas Sa Majesté; il y a en elle de l'étoffe pour quatre rois et un honnête homme.

C'était ce même maréchal de Grammont qui, ayant pris parti pour les Frondeurs, disait plus tard à Louis XIV : « Uu temps que nous servions Votre Majesté contre le cardinal Matarin. » Manière de parler qui faisait beaucoup rire le roi.

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Cependant la Saint-Martin était venue, et le parlement avait repris ses délibérations, plus acerbe que jamais contre la cour; les pamphlets se succédaient avec acharnement contre le cardin.nl : chaque jour il paraissait quelque nouvelle mazarinade. Le ministre en avait ri d'abord, et avait dit ce fameux mol si souvent répété depuis : « Ils chantent, ils payeront. » Mais enfin les chansons avaient fait place a un écrit qui faisait grand bruit et qui se produisait sous le titre de : Requiledes trois états du gouvernement de nie de France au parlement de Paris. C'était une diatribe terrible contre le ministre.

« Il était, disait la requête, Sicilien, sujet du roi d'Espagne et de basse naissance; il avait été valet à Rome, avait servi dans les plus abominables débauches; il avait été poussé par les fourberies, les bouffonneries et les intrigues; il avait été reçu en France comme espion, avait, par son influence sur la reine, gouverné toutes choses depuis six ans au grand scandale de la maison royale et à la grande dérision des nations étrangères. Il avait disgracié, banni, emprisonné les princes, les ofliciers de la couronne, les gens du parlement, les grands seigneurs, enfin les plus fidèles serviteurs du roi. Il s'était environné de traîtres, de concussionnaires, d'impies et d'athées; il s'était attribué la charge de gouverneur du roi pour l'élever à sa mode; il avait corrompu le peu qui restait de candeur et de bonne foi à la cour en y mettant à la mode les brelans et les jeux de hasard; il avait violé et renversé la justice, pillé et ravi toutes les finances, consommé par avance trois années du revenu de l'Etat. Il avait encombré les prisons de vingt-trois mille personnes dont cinq mille étaient mortes dans une seule année. Quoiqu'il eût dévoré ptr an pré*» de 120 millions, il n'avait pavé ni les gens de guerre, ni les pensions, ni l'entretien des places fortes; il avait enfin partagé ces grandes sommes avec ses amis, en ayant transporté hors du royaume la plus grande partie tant en lettres de change, en espèces qu'en pierreries. »

Dans tout autre temps ce libelle, quoique vrai dans beaucoup de parties, n'anrait pas eu grande importance; mais à cette heure il correspondait si bien à l'esprit dn peuple et aux griefs dn parlement, qu'il devenait une chose grave. On fil donc de grandes recherches. L'autenr resta mettant)* mais l'imprimeur fut découvert et condamné au bannissement perpétuel j*lr sentence d* Cbatelet.

Néanmoins il était impossible de demeurer dans Vêtit sitnâtron, Il importait m savoir enfin qui régnait du parlement ou du roi, et si, comme le disait Aline d'Autriche, son (ils n'était qu'un roi de cartes. On décida de se raccommoder d'abord avec M. le duc d^OtlèaaS: c'était chose farfle. On lit l'abbé la Rivière secrétaire d'Etat; on M donna l'entrée au conseil, et on lui promit le second copeau. L'abbé la Rivière,

3ui connaissait son maître, et qui savait qu'il n'y avait rien à attendre de lui tta moment qu'il fallait éployer un peu d'énergie, se fit lui-même négociateur de la réconciliation qui èot tien vers les fêtes de Noël.

Aussitôt on s'assembla en conseil, et l'on résolut de prendre un parti sar re mil y ftnrait à faire.

Le prince de Condé avait toute influence; aussi ce fat son avis qui prévalut : t'était l'avis d'un homme de guerre, plutôt qne celui d'un homme d Etat. Il s'agissait dé transporter le roi a Saint-Germain, d'empêcher le pain de Gonèsatf d'arriver à Paris et d'affamer la capitale. Les Parisiens alors s'en prendraient au parlement, cause de tous ces désordres, et le parlement serait tfop heureux de recevoir le pardon et les conditions de la cour.

Peut-être le cardinal ne trouvait-il pas, au fond de l'âme, ce parti le meilleur, mais il venait de l'homme tout-puissant a cette époque ; il plaisait au caractère aventureux de la reine, il fut adopté. Seulement on convint que le silence le plus profond serait gardé, â ce point que le duo d'Orléans promit de n'en point parler à Madame ni à sa fille, et que le prince de Condé s'engagea â n'en pas dire un seul mot ni à sa mère ni a M. le prince de Conti, son frère, ni à madame de Longueville, sa sœur. Le moment du départ fut arrêté pour la nuit du 5 au 6 janvier.

On employa les quelques jours qui séparaient encore l'instant fixé à concentrer vers Paris les troupes dont on pouvait disposer : sept ou huitmille hommes à peu près. Ces mouvements inquiétèrent les Parisiens, et, sans que l'on sût de quoi il était question, on éprouva celte espèce de crainte et de malaise qu'on respire avec l'air à la veille des grands événements. Les bourgeois semblaient ne pas pouvoir tenir dans leurs maisons, et, lorsque les gens de connaissance se rencontraient dans les rues, ils se demandaient avec inquiétude des nouvelles, comme si à chaque instant quelque chose d'inattendu devait arriver. La cour elle-même était en alarmes : il y avait tu des ordres donnés, puis des contre-ordres. Mais, comme nous l'avons dit, personne n'avait positivement connaissance du parti pris, que la reine, M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, M le cardinal et M. le maréchal de Grammont.

La journée du 5 janvier s'écoula dans des inquiétudes croissantes, mais sans amener aucun événement. Le soir, comme de coutume, les princes et les ministres firent leur cour à la reine ; mais ils la quittèrent de bonne heure. Le maréchal de Grammont ayant l'habitude, tous les ans, la veille des Rois, de donner un grand souper, chacun se rendit donc chez" lui, et la reine, restée seule, passa dans son petit cabinet où étaient le roi et M. le duc d'Anjou, gardés par madame de la Trémouille. Les deux enfants jouaient ensemble ; la reine, prenant une chaise, s'assit devant une table où elle s'appuya pour les regarder. Un instant après, madame de Motteville entra et alla se placer debout derrière la reine, qui lui adressa la

Îarole avec sa tranquillité habituelle et se remit à regarder les enfants. En ce moment, madame de la rémouille, qui était assise dans un coin et dans I ombre, fit signe de l'œil à madame de Motteville de venir lui parler, celle-ci se rendit à l'invitation, et madame de la Trémouille lui dit si bas que la reine ne put l'entendre : — Savez-vous le bruit qui court? c'est que la reine part cette nuit.

C'était le premier mot que madame de Motteville entendait dire de ce projet, et il lui parut si improbable, qu'elle se contenta de montrer â madame de la Trémouille, et en haussant les épaules, la tranquillité avec laquelle la reine regardait jouer les deux enfants. Mais, si bas qu'eût parlé madame de la T remouillé, la reine avait entendu qu'elle avait parlé; elle se retourna, et lui demanda ce qu'elle avait dit : Madame de la Trémouille, qui ne croyait pas plus que madame de Motteville à ce prochain départ, lui répéta alors tout haut ce qu'elle venait de dire tout bas. Mais la reine se mil à rire : — On est vraiment

uigitizGQ uy

fou dans ce pays, dit-ellr et l'on ne sait quelle chose s'imaginer ; demain je vais passer la journée au Val-de-Crâce.

M. le duc d'Anjou, qu'on emportait en ce moment pour le coucher, entendit ce que disait la reine et ne voulut pas sortir que sa mère ne lui ent fait la promesse de l'y conduire avec elle; la reine le lui promit, et l'enfant se relira tout joyeux. - Maintenant que d'Anjou est sorti, mesdames, dit la reine, nous allons, si vous voulez Lien, pour amuser le roi, tirer la fève entre nous ; appelez Bregy et faites apporter le gâteau.

On obéit a la reine. Le gâteau fui apporté, et madame de Bregy étant venue, on en lit six parts : une pour le roi, une pour la reine, une pour madame de la Trémouille, une pour madame de Motleville, une pour madame de Bregy et une pour la Vierge.

Chacun mangea sa part sans trouver la fève; elle était dans la part de la Vierge. Alors le roi prit la. fève et la donna à sa mère, la faisant ainsi reine, et elle, de son côté, comme si elle n'eût autre chose dans l'esprit que de se divertir, fit apporter une bouteille d'hippocras, dont les dames burent d'abord , puis elles la forcèrent à en goûter, afin d'avoir occasion de crier la reine boit

On parla ensuite d'un repas que devait donner deux, jours après Villequier, capitaine des gardes. La reine désigna celles de ses femmes à qui elle permettrait d'y aller, et dit ou il faudrait y faire venir la petite bande de violons de M le Prince pour s'y mieux divertir Enfin, ayant tait appeler Laporte, elle lui remit le roi pour qu'on le couchât â son tour. Madame de la lïcmouille alors fut la première à rire de.l'idée qu'elle avait eue que la reine pouvait partir.

Vers les onze heures du soir, comme la reine était prête à se déshabiller, elle envoya chercher Béringheii. le premier ecuyer, qui entra un instant après avoir été mande. Elle le prit â part et le conduisit dans un coin où elle lui parla tout bas quelque temps. C'était pour lui commander les carrosses du rui , mais, comme la reine avait peur qu'on ne se doutât de la conversation, elle dit tout haut, en revenant vers ses femmes, qu'elle venait de donner quelques ordres relatifs à des œuvres de charité. Les dames, à qui la dissimulation parfaite de la reine avait ôlè toute défiance, ne se doutèrent de rien. La reine alors se déshabilla et passa dans sa chambre Les dames sortirent et, à la porte, trouvèrent Comminges et Villequier; ils étaient aussi ignorants qu'elles, et ne purent rien leur dire.

Aussitôt les dames parties, les portes du Palais-Boyal furent fermées derrière elles ; puis la reine appela madame Beauvais, sa première femme de chambre et se rhabilla. On introduisit alors Comminges et Villequier qu'on avait retenus dans le salon, et la reine leur donna les ordres nécessaires. Derrière eux entra le maréchal de Villeroy qui n'était pas prévenu non plus, et à qui seulement alors la reine apprit le projet de départ. Celui-ci s'occupa aussitôt des préparatifs qui lui étaient personnels ainsi qu'au roi, continuant de laisser dormir le jeune prince jusqu'à trois heures du matin.

A trois heures on éveilla le roi et son frère ; puis on les fit monter dans un carrosse qui les attendait à la porte du jardin royal. La reine les rejoignit un instant après; elle descendait avec madame Beauvais, et était suivie de Guitaut, de Comminges et de Villequier; tous avaient passé par le petit escalier dérobe qui conduisait des appartements de la reine au jardin. Les carrosses partirent alors sans obstacles et ne s'arrêtèrent qu'au Cours, qui était le lieu du rendez-vous général. La on attendit M. le duc d'Orléans, M. le Prince et toute la maison rovale.

Un instant après Monsieur arriva avec Madame, puis, dans son carrosse particulier, Mademoiselle qu'on avait envoyé chercher par Comminges, puis M. de Condé avec M. de Conti et madame la Princesse, uant à madame de Longueville, elle n'avait pas voulu venir, prétextant sa grossesse avancée. Enfin mesemoiselles de Manciui, qu'on avait envoyé chercher chez madame de Senccey où elles étaient, armèrent

à leur tour. M. le cardinal vint le dernier, il était à jouer, et comme le jeu était une de ses passions et qu'il gagnait ce soir-là, ou avait eu grand' peine à lui faire quitter la partie.

En un instant, au reste, il y eut sur le Cours une vingtaine de carrosses contenant cent cinquante personnes au moins; car les amis de ceux qui partaient, avertis au moment même, n avaient pas voulu r*5ter à Paris où l'on présumait qu'il allait se passer de grands désordres. En attendant, tous ces fuyards, à part ceux qui avaient le secret de la chose, étaient saisis d'une terreur profonde, et l'on eût dit qu'ils quittaient une ville prête à être prise d'assaut.

La reine manifesta quelque surprise de ne pas voir madame de Longueville avec madame la Princesse , mais, comme elle était loin de deviner le motif qui retenait madame de Longueville à Paris, elle se contenta de l'excuse que celle-ci lui envoyait par la bouche de sa mère et de ses deux frères. Puis, voyant toute la maison assemblée, elle donna l'ordre du départ.

Mais, en arrivant a Saint-fiermain, le désordre augmenta. A cette époque, où le véritable luxe n'était pas encore introduit, on transportait les meubles d'un château dans l'autre; et Saint-Germain, qu on n'habitait jamais l'hiver, était tout démeublé. Or, de peur de donner des soupçons, le cardinal n'avait point osé faire remeubler cette résidence : il avait seulement envoyé deux petits lits dont la reine prit l'un et le roi l'autre; on trouva en outre deux autres lits de camp, dont l'un fut pour M. le-duc d'Anjou, l'autre pour M. le duc d'Orléans. Madame la duchesse d'Orléans et Mademoiselle couchèrent sur la paille. Mais il restait encore cent quarante ou cent cinquante autres personnes à pourvoir, et en un instant, dit madame de Molteville, la paille devint si rare, qu on n'en put plus avoir pour de l'argent.

Vers cinq heures du matin la nouvelle de la fuite du roi commença à se répandre dans Paris, et y porta une terreur profonde. Chacun se leva précipitamment, et. dès six heures du malin, les rues étaient pleines de cris et de tumulte. Alors tout ce qui appartenait à la cour essaya de fuir pour la rejoindre, tandis qu'à l'instant même le peuple ferma les portes et tendit les chaînes, pour arrêter tous ces fuyards. Le chancelier se sauva déguisé en père de la mission de Saint-Lazare, madame de Brienne en sœur grise, Brienne et son frère en écoliers avec leurs livres sous le bras; et M. de Brienne père, qui voulut tout simplement forcer le passage avec son parent l abbé de l'Escaladieu, fut contraint de faire le coup de pistolet pour passer. L'abbé de l'Escaladieu reçut un coup de hallebarde dans les reins.

Tout était donc confusion et ignorance dans la ville. On parlait de siège, de blocus et de famine, et comme lorsqu'on ignore tout on craint tout, Paris était dans une grande terreur, quand le "bruit se répandit que les prévôts des marchands et les échevins de Paris avaient reçu une lettre du roi. Bientôt des copies de celte lettre circulèrent. Nous la reproduisons textuellement.

* Très chers et bien aimés, étant obligé, avec un très sensible déplaisir, à partir de notre bonne ville de Paris, cette nuit même, pour ne pas demeurer exposé aux pernicieux desseins d'aucun officier de notre cour du parlement, lesquels ayant intelligence avec les ennemis de l'Etat, après avoir attenté contre notre autorité en plusieurs rencontres et abusé longuement de notre honte, se sont portes jusques à conspirer de se saisir de notre personne; nous avons bien voulu, de l'avis de notre très honorée dame et mère, vous donner part de notre résolution, et vous ordonner, comme nous le faisons très expressément, de vous employer en tout ce qui dépendra de vous pour empêcher qu'il n'arrive rien à notre dite ville qui puisse en altérer le repos, ni prèjudicier a notre service, vous assurant, comme nous l'espérons, que tous les bons bourgeois et habitants d'icelle continueront avec vous dans les devoirs de bons et fidèles sujets, ainsi qu'ils ont fait jusqu'à présent. Nous ceservant de vous faire savoir dans peu de jours la suite de notre résolution, et cependant nous confiant en votre fidélité et affection à notre service, nous ne vous ferons la présente plus longue et plus expresse.

« Donné à Paris, le 5 janvier 1649. signé. Louis, i

Le 7, de Lisle, capitaine des gardes du corps, apporta, de la part du roi, une interdiction aux cours souveraines de continuer leurs séances et un ordre au parlement de se retirer à Montargis.

Le parlement refusa de prendre connaissance de cet ordre, disant qu'il ne venait pas du roi, mais de ceux qui l'entouraient et lui donnaient de mauvais conseils. Sur cette réponse la reine fit faire défense aux villages environnant Paris d'y porter ni pain, ni vin, ni bétail: dès lors l'intention de la cour devint visible : on voulait affamer Paris. Le parlement décida qu'une dèputalion irait porter des remontrances à la reine. La dèputalion se mit en route, vint à Saint-Germain, mais ne fut pas reçue. A son retour la députation fit son rapport à la compagnie, laquelle, à son tour et en réponse à la lettre du roi, rendit l arrél suivant :

<r Ce jour, etc.

'i Attendu que le cardinal Mazarin est notoirement l'auteur de tuus les désordres de l'Etal et du mal présent, l'a déclaré et déclare perturbateur du repos public, ennemi du roi et de l'Etat, et lui enjoint de se retirer de la cour dans ce jour, et dans huitaine hors du royaume, et ledit temps passé enjoint à tous les sujets du roi de lui courre sus. Fait défense à tonte personne de le recevoir. Ordonne en outre qu'il sera fait levée de gens de guerre en celte ville en nombre suffisant, à cette fin, commissions délivrées pour la sûreté de la ville tant au dedans qu'au dehors, et escorter ceux qui amèneront les vivres, et faire en sorte qu'ils soient amenés et apportés en toute sùrelé et liberté, et sera le présent arrêt lu, publié et affiché partout où il appartiendra, et, à ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance, enjoint aux prévôts des marchands et echevins de tenir la main à son exécution.

« Signé. Giif.t. »

C'était un nom bien humble et bien inconnu pour répondre au nom de Louis, dont était signée la première lettre que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs. Aussi cette déclaration mit-elle les i our:isansen grande gaieté; mais cette gaieté fut bientôt icmneree par une triple nouvelle qu'on apprit à la

cour. Le duc d'Elbœuf et le prince de Conti venaient de auitter Saint-Germain pour retourner à Paris. M. le duc de Bouillon s'était déclaré pour le parlement. Enfin, madame de Longueville s'était fait transporter à l'hôtel de ville, promettant à la cause populaire l'appui du duc de Longueville, son mari, et du prince de Marcillac. son amant.

Ainsi, la guerre civile était déclarée, non-seulement entre lo roi et son peuple, mais encore entre les princes du sang.

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