‹ Louis XIV et son siècleChapitre 4 sur 69 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

M. de Chabia. — Son einrtire — Conspiration du duc d Anjou révélée par Chutais au cardinal Lu ordinal cl le d«c

d'Anjou — Mariage projeté — Arrestation, i Blois. de César, duc de Vendôme, el du frrand prieur do France, tils mturtli dis Henri IV. — Le comte de Rochefort — Im courent des rapucios de Bruxelles. — Le complot est mûr — Arrestation, procès et eiéculion de Chalais — La reine < si amenée en plein conseil — Réponse de la reine.

halais élait maître de la garde-robe. Sa naissance était excellente. Petit-fils du maréchal de Montluc, il touchait, par les femmes, a celte brave race des Bu*sy d'Amboise, dont la femme du maréchal élait sœur, et qui défendit si héroïquement Cambrai contre les Espagnols.

C'était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans, fort élégant et fort couru des femmes, peu réfléchi, très-railleur, imprudent et vain comme Cinq-Mars le fui plus tard . Il avait eu, quelque temps auparavant, un duel qui avait fait grand bruit, el qui l'avait parfaitement placé dans ce monde, où palpitaient encore les traditions de la chevalerie. Croyant avoir des moiifs de plainte contre Pongibaut, beau-frère du comte 'de Lude, il alla l'attendre sur le Pont-Neuf où il savait qu'il devait passer, et là il lui fil mettre l'épée à la main el le tua. Bois-Hnberl. qui aimait fort les beaux garons, dit Tallemant des Reaux, fit une élégie sur sa mort.

Il était de mode à cette époque de conspirer contre le premier ministre qui avait tout le pouvoir, el qui ne laissait au roi qu'une ombre de puissance; ce qui faisait dire au vieil , ., archevêque Bertrand de Chaux, que Louis XIII aimait beau-

coup, et auquel H avait souvent promis le chapeau rouge : — Ah ! si le roi était en faveur, je serais cardinal. Celte mode n était pas encore si dangereuse quelle le devint par la suite ; car, alors. Marillac Montmorency et Cinq-Mars vivaient encore. Chalais conspirait donc contre le cardinal, c'est-à-dire qu'il agissait comme tout le monde.

Cependant cette fois la conspiration avait une certaine valeur. Gaston, que n'avaient pas encore déshonoré ses lâchetés successives était à la tête des conspirateurs, poussé par Alexandre de Bourbon, grand prieur de rrance, et César, duc de Vendôme ; c'étaient ceux-ci, disait-on, qui avaient proposé le plan à baston et qui y avaient entraîné Chalais. Cinq ou six autres jeunes gens s'étaient encore donnés au duc u Anjou ot étaient convenus d assassiner avec lui le cardinal.

LOUIS XIV ET SON SIECLE. 59 Voici de quelle manière le projet devait être exécuté.

Richelieu, sous le prétexte éternel de sa mauvaise santé qui lui rendit de si grands services pendant tout le cours de cette puissance, sans cesse attaquée et toujours croissante, s'ctail retiré à sa maison de campagne de Fleury. (Voit il dirigeait les affaires du royaume. Le duc d'Anjou et ses amis devaient, en feignant que la chasse les avait conduits de ce côté, descendre cher Son Eminence, comme pour lui demander à dîner, et là. au premier moment favorable, saisir l'occasion de l'envelopper et de lui couper la gorge. Tous ces complots, qui aujourd'hui nous paraissent impossibles ou tout au moins étranges, étaient fort de mise alors et faisaient en quelque sorte le tour de l'Europe. Visconti avait été assassiné ainsi dans le Dôme de Milan ; Julien de Médicis. dans l'église cathédrale de Florence; Henri 111, à Saint-Germain; Henri IV, rue de la Féronnerie; et le maréchal d'Ancre, au pont du Louvre.

Gaston, en se défaisant du favori de Louis XIII. imitait donc l'exemple de Louis XIII à l'égard du favori de Marie de Médicis ; le tout était de réussir, car l'impunité suivrait d'autant plus sûrement le succès, que le roi cachait mal la haine qu'il portait lui même au premier ministre.

Tout était donc prêt pour l'exécution de ce dessein, lorsque Chalais, ou par cette faiblesse de résolution dont il donna dans la suite tant de preuves, ou pour l'attirer â son parti, alla s'en ouvrir au commandeur de Valancé. Mais, soit que celui-ci fût au cardinal, soit qu'il eût deviné Gaston, soit, ce qui est moins probable, qu'il eût réellement horreur d un assassinat, le commandeur fit si bien, qu'au lieu de se laisser entraîner au parti de Chalais, il amena Cbalais à le suivre chez le cardinal pour lui tout révéler.

Le cardinal était occupé à travailler dans son cabinet avec un nommé Rochefort, homme de tête et de main, tout entier à sa dévotion, et qu'on trouve changeant d'âge, de figure et de nom, mêlé, sous vingt costumes différents qu'il portait avec une égale vérité, à toutes les mystérieuses affaires de ce temps, lorsqu'on lui annonça que Chalais et le commandeur de Valancé demandaient a lui parler seul et en tête-à-tête pour affaires de la plus haute importance. '

Son Eminence fit un signe & Rochefort, qui passa dans un cabinet voisin, séparé par une seule tapisserie de la chambre où travaillait le cardinal.

Chalais et le commandeur de Valant e furent introduits aussitôt que la portière fut retombée derrière Rochefort.

Chalais était muet et interdit : il comprenait qu'il avait fait une première faute, celle d'entrer dans la conspiration, et qu'il allait en faire une seconde, celle de la révéler.

Ce fut donc le commandeur de Valancé qui parla. Le cardinal, assis devant sa table et le menton appuyé dans sa main, écouta toute la révélation de ce terrible complot tramé contre sa personne, sans qu'un seul trait de son visage exprimât autre chose que cette attention grave qu'il eût apportée à toute conspiration menaçant une autre téte que la sienne. Richelieu avait au plus haut degré ce courage particulier donné à certains hommes d'Klat de braver sans sourciller le poignard des assassins. Lorsqu'il eut tout entendu, il remercia Chalais, qu'il pria de le revenir voir particulièrement.

Chalais revint. Le cardinal avait pour lui la séduction des promesses. Il flatta l'ambition du jeune homme, et Chalais se dit tout à lui, à la condition cependant que personne ne serait inquiété pour ce complot. Le cardinal promit, sur ce point, tout ce que Chalais voulut ; cela lui était d'autant plus facile, que les têtes du duc d'Anjou, du duc de Vendôme et du grand prieur, toutes têtes royales, n'étaient point encore de celles qui avaient l'habitude de tomber sous la hache du bourreau.

Le cardinal alla trouver le roi, et lui raconta tout, mais en demandant de l'indulgence pour ce complot qui ne menaçait que lui, réservant toute sa sévérité, disait-il, pour les complots qui regardaient le roi. Il posait, par cette parole, la première planche des échafauds à venir

Le roi admira la magnanimité de son ministre, et lui demanda ce qu'il comptait faire en cette circonstance.

— Sire, répondit le cardinal, laissez-moi ' onduire l'affaire jusqu'au bout ; seulement, comme je n'ai autour de moi ni gardes, ni hommes armés, prèlez-moi quelques-uns de vos gens d'armes.

Le roi donna au cardinal soixante cavaliers qui, la veille du jour ou l'assassinat devait avoir lieu, arrivèrent a onze heures du soir à Fleury. Le cardinal les cacha de façon à ce qu'on ne pût aucunement s'apercevoir de leur présence.

La nuit s'ecoula trauquillement. Mais à quatre heures du matin les officiers de la bouche du duc d'Anjou arrivèrent à Fleury, annonçant qu'au retour de la chasse leur maître devait s'arrêter chez Son Eminence, et, pour lui épargner tout ennui, les envoyait afin de préparer le dîner.

Le cardinal fit répondre que lui et son château étaient tout au service du prince; qu'il pouvait donc, à son gré, disposer de l'un et de l'autre.

Mais aussitôt il se leva et, sans rien dire à personne, partit pour Fontainebleau où se trouvait Gaston.

Il était huit heures du matin, et celui-ci s'habillait pour la chasse, lorsque tout à coup sa porte s'ouvrit et son valet de chambre annonça Son Eminence le cardinal de Richelieu.

Derrière le valet de chambre apparut le cardinal, avant même que Gaston eût eu le temps de dire qu'il n'était pas visible. Le jeune prince reçut l'illustre visiteur avec un air de trouble qui acheva de prouver au ministre que Chalais avait dit la vérité

Tandis que Gaston cherchait par quelles paroles il pouvait accueillir le cardinal, celui-ci Rapprochant du prince :

— En vérité, monsieur, dit-il, j'ai raison d'être un peu en colère contre vous.

— Contre moi! dit Gaston tout effrayé, et sur quel point, s'il vous plaît?

— Sur ce que vous n'avez pas voulu me faire l'honneur de me commander à dîner à moi-même, circonstance qui m'eût cependant procuré l'inappréciable faveur de vous recevoir de mon mieux ; mais en envoyant ses officiers de bouche, Votre Altesse m'a indiqué qu'elle desirait être en liberté. Je lui abandonne donc ma maison, dont elle peut disposer comme il lui plaira.

El, * ces mois, le cardinal, pour prouver au duc d'Anjou qu'il était son très-humble serviteur, prit la chemise des mains de son valet de chambre, et, la lui ayant passée presque malgré lui, se relira en lui souhaitant bonne chasse. Le duc d Anjou, devinant que tout était découvert, prétexta une indisposition subite, et la chasse n'eut pas lieu.

Cependant la magnanimité de Richelieu n était qu'illusoire. Il sentait bien que, s'il ne ruinait pas d'un coup toute cette ligue de princes formée contre lui, dont la reine était le centre et madame de Cnevreuse I nstrument, il finirait par succomber un jour ou l'autre à quelque complot mieux ourdi. Il chercha donc d'abord un moyen de désorganiser l'ensemble, sûr qu'ensuite les prétextes ne lui manqueraient pas pour frapper les individus.

Il était en ce moment question de marier le duc d'Anjou. La longue stérilité de la reine, qus Richelieu avait eu un instant l'espérance de faire cesser, semblait préoccuper éternellement le ministre, qui réchauffait ainsi tous les griefs de Louis XIII contre Anne d'Auinche. Hais sur ce point, comme sur tous les autres, le ministre et le jeune prince, cherchant chacun son intérêt, n'étaient point d'accord.

Le duc d'Anjou qui, pendant tout le temps de sa vie. ne perdit pas un seul instant de vue la couronne sur laquelle il n'eut jamais le courage de porter franchement la main, désirait épouser quelque princesse étrangère, dont la famille pût lui servir d appui, ou le royaume de refuge.

Richelieu, au contraire, et quand nous disons Richelieu, nous disons le roi, Richelieu voulait' que le duc d'Anjou épousât mademoiselle de Montpensier, bile de madame la duchesse de Guise. Gaston résistait, non pas que la jeune princesse lui déplût, au contraire, mais parce qu'elle ne lui apportait en dot qu'une immense fortune et pas la moindre assurance dans ses projets ambitieux

Or, Gaston, trop faible pour résister seul, appelait ses amis a son aide, et avait créé à la cour, parmi les ennemis du cardinal, un parti qui se déclarait pour l'alliance étrangère. Les chefs de ce parti étaient la reine et messieurs le grand prieur de l raucc et son frère César, duc de Vendôme.

Le cardinal avait facilement attiré le roi à son opinion en lui montrant les inconvénients de créer a son frère, dans une principauté étrangère, cette retraite que désiraient sa mère cl son frère. L'Espagne, qui soutenait la reine, l'avait trop inquiété dans ses démêlés conjugaux, et l'inquiétait trop encore pour qu'il s'ouvrit une nouvelle source de pareils ennuis. Le roi étail donc convaincu que le duc d'Anjou, pour le bien de l'Etat et la sécurité de la couronne, devait épouser mademoiselle de Montpensier.

Son Emiriencc lui donna la preuve que le grand prieur et M. de Vendôme contrecarraient ce dessein. Louis Xlll regarda dès lors ses deux frères naturels comme ses ennemis ; mais Louis Xlll était maitre en dissimulation, et personne ne s'aperçut des nouveaux sentiments de haine qui venaient, à la voix du cardinal, de se glisser dans le cœur du roi.

Malheureusement ce n'était pas chose facile que d'arrêter les deux frères d'un s ni coup ; et en arrêter un seul, c'était se faire un ennemi acharné de l'autre. Disons ce qui causait celte difficulté.

Le duc de Vendôme n'était pas seulement gouverneur de Ilretagne, mais il pouvait encore avoir de grandes prétentions à la souveraineté de cette province, parle fait de la duchesse, sa femme, héritière delà maison de Luxembourg, et par conséquent de la maison de Penthièvre. De plus, le prince était, disaiton, en train de nouer un mariage entre son lils et l'ainée des filles du duc de Retz qui avait deux bonnes places dans la province. La Bretagne, ce fleuron souverain qu'on avait eu tant de peine à souder à la couronne, pouvait donc lui échapper de nouveau.

Le cardinal mit toutes ces considérations sous les yeux du roi, lui montra l'Espagnol entrant en France à la voix de la reine, l'empire marchant contre nos frontières a l'appel du duc d'Anjou, et la Bretagne se révoltant au premier signal du duc de Vendôme. Il fallait donc prévenir, comme nous l'avons dit, celle catastrophe par l'arrestation des deux frères.

Tout vient en aide à qui sait attendre. Les ennemis du cardinal se livrèrent eux-mêmes. Voyant le complot de Flcury déjoué, et Richelieu plus puissant que jamais, voyant que dans toute cette aftaire son nom ni celui de son frère n'avaient point été prononcés, le grand prieur crut que Son Emincnce avait eu révélation du danger qu'elle courait, mais qu elle ignorait le nom de ceux qui avaient tramé sa perte. Il revint donc lui faire sa cour avec des apparences de dévouement plus empressées que jamais. Le cardinal, de son côté, le reçut mieux cl plus gracieusement qu'il n'avait encore fait. Cet accueil parut au grand prieur si franc et si sincère, que, se croyant au mieux avec le minisire, il se hasarda, pensant le moment bien choisi, à demander le commandement de l'armée navale du roi.

— Quant à moi, lui répondit le cardinal, comme vous pouvez le voir, je suis tout a vous. Le grand prieur s'inclina.

— Ce n'est donc pas de moi que viendra l'obstacle.

— El de qui viendra-t-il? demanda le solliciteur.

— Du roi lui-même.

— Du roi! et quel grief le roi peut-il avoir contre moi?

— Rien; mais c'est votre frère qui vous fait tort.

— César?

— Oui. Le roi se défie de M. de Vendôme. On croit qu'il écoule des gens mal intentionnés, il faudrait effacer d'abord les mauvaises impressions que le roi a reçues contre votre frère ; puis nous reviendrions à vous.

— Monseigneur, dit le grand prieur, Votre Emincnce veul-elle que j'aille moi-même quérir mon frère dans son gouvernement, et que je l'amène au roi pour qu'il se justifie?

— Ce serait ce qu'il y aurait de mieux, répondit le cardinal.

— Mais, reprit le gra'nd prieur, il est nécessaire que j'obtienne, avant tout, l'asMirance que si mon frère paraît a la cour, il n'y recevra aucun déplaisir.

— Ecoutez, dit le cardinal, les choses tombent à m éveille pour épargner à M. de Vendôme la moitié du

chemin. Le roi veut aller se divertir à Blois; partez pour la Bretagne et venez à Blois avec M. le duc. Quant i l'assurance que vous demandez, c'est au roi de vous l'offrir, et certes il ne vous la refusera pas.

— Eh bien I je pars aussitôt après l'audience de Sa Majesté.

— Allez attendre Tordre chez vous, et vous ne tarderez pas à le recevoir.

Et. sur ces paroles, le grand prieur quitta le ministre, enchanté de lui et croyant déjà tenir son brevet d'amiral.

Le lendemain il reçut une invitation de passer au Louvre. Le ministre lui avait tenu parole. Louis XIII le reçut de son air le plus riant, lui parla des plaisirs qu'il se promettait à Blois, et l'invita, lui et son frère, aux chasses de Chambord.

— Mais, dit le grand prieur, mon frère sait que Votre Majesté est prévenue contre lui, et peut-être aurai-je quelque peitre à lui faire quitter son gouvernement.

— Qu'il vienne, dit Louis XIII, qu'il vienne en toute assurance, je lui donne ma parole royale qu'il ne lui sera pas fait plus de mal qu'à vous.

I.e grand prieur ne comprit pas le double sens de cette réponse et partit.

Mais, avant d'accompagner le roi dans son voyage et d'entrer en lutte avec trois fils d'Henri IV. le cardinal de Richelieu veut savoir jusqu'où va aa puissance sur l'esprit du roi, et lui envoie celte note :

« En vous servant, sire, M. le cardinal ne s'est jamais proposé d'autre but que la gloire de Votre Majesté et le bien de l'Etal. Cependant, sire, il voit avec un déplaisir extrême la cour divisée a son occasion, et la France menacée d'une guerre civile. La vie ne lui coûtera rien quand il s'agira de la donner pour le service de Votre Majesté; mais le danger continuel d'être assassiné sous vos yeux est une chose qu'un homme de son caractère doit éviter avec plus de soin qu'aucun autre. Mille personnes inconnues -approchent de lui à la cour, et il est facile a ses ennemis d'en suborner quelqu'une. Si Votre Majesté souhaite que le cardinal continue à la servir, il lui obéira sans réplique, car enfin il n'a d'autres intérêts que ceux de l'Étal ; il vous prie seulement de considérer une chose : outre que Votre Majesté serait fâchée de voir un de ses bons serviteurs mourir avec si peu d'honneur, dans un pareil accident, votre autorité paraîtrait méprisée. Voilà pourquoi M. le cardinal vous supplie très-humblement, sire, de lui accorder la permission de se retirer. Les mécontents, déconcertés, n auront plus dès loi* aucun prétexte de brouiller. »

En même temps qu'il envoyait cette note au roi, le cardinal écrivait à la reine-mère, pour qu'elle lui aidât à obtenir de I,ouis XIII sa retraite.

Tous deux furent fort alarmes de ce projet : le roi lui-même accourut faire visite au cardinal en sa maison de Limours, le suppliant de ne pas l'abandonner au moment oti ses services lui é aient plus nécessaires que jamais, lui promettant protection entière contre le duc d'Anjou ei s'engageant à lui révéler fidèlement et à l'instant même tout ce qu'on lui rapporterait à son désavantage, sans exiger aucune justification de sa part. De plus, Sa Majesté lui offrit une garde de quarante hommes à cheval.

Le cardinal parut céder aux instances du roi, mais refusa l'escorte qui lui êtail offerte. Nul ne savait mieux que Richelieu prêter à gros intérêts sur l'avenir

Ce moment fut un véritable triomphe pour le ministre, et lui apprit ce qu'il pourrait faire, dans la suite, de Louis XIH, en répétant ce moyen. Le duc d'Anjou, son ennemi déclaré, vint lui faire visite; M. le prince de Condé, qu'il avail fait arrêter autrefois et qui était resté quatre ans à la Bastille, l'envoya assurer de son dévouement. Le cardinal reçut toutes ces avances en homme qui, se sentant mourir, oublie et pardonne.

Pendant tout ce temps, Son Emmenée avait continué de voir Chalais et de lui faire bon accueil. Chalais se croyait au mieux avec le cardinal qui, en apparence, lui avait tenu la parole donnée, puisqu'aucun des complices de l'affaire de Fleury n'avait élé inquiété. 11 continuait donc de lui révéler les projets du dur d'Anjou; mais dans ce moment Gaston n'avait d'autre projet que de trouver un rovaiime voisin >u il pût se retirer pour échapper à la fois à la surveillance du cardinal et au mariage que lui imposait smi frère. Richelieu parut plaindre le jeune prince, et poussa Chalais à l'exciter, de tout son pouvoir, à quitter la France, convaincu qu'il était que cette retraite achèverait de le perdre.

Cependant restait une affaire importante à terminer à Blois. Le roi partit donc pour cette ville, laissant le comte de Soissons gouverneur de Paris e.i son ahscnce. A Orléans, la reine-tière et le duc d'Anjou rejoignirent Sa Majesté. Le cardinal, sous prétexte de maladie, était parti devant, allant à petites journées, et, au lieu de demeurer a Blois, s'était retiré, toujours pour chercher le calme et le repos, à Beauregard, charmante petite maison située à une lieue de la ville.

Quelques jours après l'arrivée du roi, le grand prieur et le duc de Vendôme arrivent à leur tour. Le même soir ils se rendent chez le roi pour lui présenter leurs hommages. Le roi les reçoit à merveille et leur propose une partie de chasse pour le lendemain ; mais les deux frères s'excusent sur la fatigue d'un vovage fait à franc étrier. Le roi les embrasse et leur souhaite bon repos.

Le lendemain, à trois heures du matin, tous deux étaient arrêtés dans leurs lits et conduits prisonniers au château d'Amboise, tandis que la duchesse de Vendôme recevait Tordre de se retirer dans sa maison d'Anet.

Le roi avait tenu strictement sa parole; il n'avait pas été fait plus de maf à M. le duc de Vendôme qu'à M. le grand prieur, puisqu'ils avaient été arrêtés ensemble et conduits dans la même prison.

C'était de la part du cardinal une déclaration de guerre inattendue, mais franche et vigoureuse; aussi ( lialais courut-il à l'instant même chez Son Éminence pour réclamer la promesse qui lui avait été faite. Mais le cardinal prétendit n'avoir aucunement manqué à sa promesse, M. le grand prieur et M. de Vendôme étant arrêtés, non pas à cause de la part qu'ils avaient prise su complot de Fleury, mais pour les mauvais coi seils qu'ils donnaient, l'un de vive voix, l'autre par lettres, à M. le duc d'Anjou, à l'endroit de son mariage avec mademoiselle de Montpensicr.

rhalais ne fut soint dupe de cette réponse; aussi, soit remords, soit versatilité naturelle, il chercha

qnp'fjn'un pour taire dire au cardinal qu'il ne comptât plus sur lui, et qu'il lui relirait sa parole. Le commandeur de Valante, auquel il s'adressa d'abord, refusa de se charger de la commission, avertissant ( halais qu'il prenait le chemin de la prison et peut-être de quelque chose de pire. Mais Chalais ne tint aucun compte de l'avis, et prévint par écrit le cardinal qu'il 1 abandonnait.

Quelques jours après, Son Éminence apprit non-seulement que Chalais s'était rejeté dans le parti du dur d'Anjou, mais encore qu'il avait renoué avec madame de Chevrcuse, son ancienne maîtresse.

Dès lors Chalais fut la victime expiatoire désignée d'avance

G»*ton d'Orléin»

Cependant le duc d'Anjou avait été fortement ému de 1 arrestation inattendue de ses deux frères naturels et, commençant à craindre pour lui-même, il parut chercher sérieusement une retraite hors de France, eu, du moins, dans quelque place forte du royaume, d'où il pût tenir téle au cardinal et dicter ses conditions, comme l'avaient fait plus d'une fois messieurs les princes, qui, après chaque révolte, avaient reparu a la cour plus riches et plus puissants.

Chalais alors se proposa au duc d'Anjou comme intermédiaire d'une négociation, soit avec les seigneurs mécontents ayant un commandement en France, soit avec les princes étrangers.

En effet, il écrivit a la fois au marquis de la Valette, qui tenait Metz, au comte de Soissons. qui tenait Paris, et au mnrquis de Laisques. favori de l'archiduc, à Bruxelles

La Valette refusa, non point qu'il ne fût mécontent de Bichelieu, dont il avait de son coté fort à se plaindre, mais parce qu'il ne se souciait pas d'entrer dans une cabale dont le résultat était de rompre le mariage d'un fils de France avec mademoiselle de Monlpensier, sa proche parente.

Le comte de Soissons envoya au duc d'Anjou un homme nommé Boyer, qui lui offrit cinq cent mille écus. huit mille hommes de piêd et cinq cents chevaux, s'il voulait à l' instant même quitter la cour et venir le rejoindre a Parts.

Quant à M. de Laisques, on va voir tout à l'heure quel fut le résultat de la négociation entamée contre lui.

Sur ces entrefaites, Louvigny. cadet de la maison de Grammont, vint prier < halais de lui servir de second contre le comte de Caudale, fils aîné du duc d'Fpernon, avec lequel il s'était pris de querelle à propos de la duchesse de Rohan, que tous deux aimaient.

Malheureusement Louvigny s'était fait, sous le rapport de ces sortes d'affaires, une mauvaise réputation. Il avait eu quelque temps auparavant un duel, et ce duel avait laisse sur sa renommée une tache ineffaçable : se ballant contre llocquincourt, qui fut depuis maréchal de France, il lui avait proposé d'ôter leurs éperons qui les gênaient tous deux, llocquincourt avait accepté, et, tandis qu'il se baissait pour

déboucler la courroie, Louvigny lui avait passé son épée au travers du corps, llocquincourt eu était resté six mois au lit et en avait été si mal que son coufesseur, le croyant près de trépasser, le pria de pardonner à Louvigny. Mais Horquineourt, qui avait toujours quelque espoir d'en revenir, lit ses conditions : — Si j'en meurs, oui, je lui pardonne, dit-il; mais si j'en reviens, non.

Or, Chalais, qui sans doute craignait de voir se renouveler quelque scène du même genre, refusa obstinément a Louvigny de lui servir de second. « Ce méchant garçon lut si fort piqué de ce refus, dit Bassompierre, qu'il s'en alla du même pas révéler au cardinal tout ce qu'il savait et tout ce qu'il ne savait point. »

Or, ce que savait Louvigny, c'est que Chalais avait écrit au nom du duc d'Anjou a M. de la Valette, au comte de Soissons et à M. le marquis de Laisques; et, ce qu'il ne savait pas et qu'il affirma cependant, c'est que Chalais s'était engagé à tuer le roi. et que le duc d Anjou et ses plus intimes amis avaient promis de se tenir à la porte de Sa Majesté pendant l'assassinat, afin d'appuyer Chalais s'il avait besoin de leur concours.

Le cardinal fit faire à Louvigny une déclaration par écrit que Louvigny signa.

On n'avait aucune preuve du côté de la Valette, ni du côté du comte de Soissons. D'ailleurs, cette conspiration avec l'un ou avec l'autre était insuffisante pour les projets du cardiual : elle ne compromettait pas la reine.

La conspiration avec l'archiduc, au contraire, était ce que le cardinal pouvait désirer de mieux. En la ménageant bien on y faisait entrer le roi d'Espagne, et le roi d'Espagne, on se le rappelle, était le frère d'Anne d'Autriche.

Le cardinal tenait donc son complot, un complot, non plus contre lui seul, mais contre le roi et lui, un complot qui prouvait qu'on ne cherchait à le perdre, lui ministre, qu'à cause de son grand attachement au roi et a la France.

En effet, le cardinal était tellement détesté, et il connaissait si bien cette haine générale, qu'il avait compris que sa chute suivrait immédiatement la mort de Louis XIII. En conséquence, il ne pouvait régner qu'a l'aide du fantôme souverain. Tous ses soins avaient donc pour but de faire vivre le fantôme et de rendre terrible l'autorité royale

Aussi la révélation de Louvignv fut la bien venue Bochefort, le même que nous avons trouvé travail

tant avec le cardinal lorsque Chalais et le commandeur de Yalancé entrèrent dans son cabinet, reçut l'ordre de partir pour Bruxell-s. déguisé en capucin. Le moine improvisé tenait du père Joseph une lettre qui le recommandait aux couvents des Flandres : cette lettre était signée du gardien dei capucins de la rue Saint-llonoré. Uochefort avait reçu des instructions sévères. Tout le monde devait ignorer qui il était et le prendre véritablement pour un moine. En conséquence, il voyagerait à pied, sans argent, en demandant laumùnc, et. en entrant chez les capucins de Bruxelles, se soumettrait à toute la sévérité de la règle et à toutes les rigueurs de l'ordre.

Les instructions du comte de Uochefort étaient de suivre de l'œil tous les mouvements du marquis de Laisques.

Le marquis fréquentait le couvent, dont il connaissait le supérieur, et c'est pour cela que le cardinal avait désigne ce couvent au comte de Uochefort pour le lieu de sa résidence. Le nouveau venu s'y présenta comme un ennemi du cardinal, et il en dit tant de mal, et raconta tant de traits inconnus, joua enfin si admirablement son rôle, que tout le monde y fut pris et que le marquis de Laisques lui-même alla audevant des désirs de .Sou Eminence, en priant le faux capucin de rentrer en France et de se charger de remettre à leur adresse des lettres de la plus haute importance. Uochefort fil l'effrayé, le marquis insista. Uochefort allégua l'impossibilité de quitter le couvent sans une permission du gardien souverain, chef de la communauté; le marquis fit parler au gardien par l'archiduc lui-même. Le gardien, sur une si haute recommandation, accorda tout ce qu'on voulut. Uochefort fut donc autorisé à aller prendre les eaux de Forges, et le marquis de Laisques remit les lettres à Uochefort. en l'avertissant, non de les porter luimême a Paris, ce qui eût été une imprudence, mais d'écrire au destinataire de les venir prendre.

Uochefort parli^done, et à peine fut-il en Artois qu'il écrivit au cardinal ce qui venait de se passer. Le cardinal lui dépêcha en toute hâte un courrier auquel Uochefort remit le paquet confié par le marquis de Laisques. Uichelieu l'ouvrit, en prit connaissance, lit faire des copies de tous les écrits qu'il contenait et le retourna a Rocliefort. qui, ayant continué son chemin, le reçut comme il allait arriver a Forges; de cette façon il n'y avait pas de temps perdu. A peine Rocliefort eut-il le paquet entre les mains, qu'il donna avis au destinataire «le venir prendre ces lettres. C était un avocat nommé Pierre, qui logeait rue Perdue, près la place Maubcrt.

(.'et homme partit de Paris, ne se doutant pas que, depuis qu'il avait reçu la lettre du prétendu capucin, il était sous IVil de la police cardinalislc, qui ne devait plus le perdre de vue un seul instant. Jl fit ainsi toute la route, arriva à Forges, reçut le paquet des mains de Uochefort, repartit pour Paris et alla descendre directement à l'hôtel Chalais. Le comte lut les lettres qui lui étaient adressées et fil la réponse qu'on lui demandait. Cette réponse mystérieuse est le secret que garde l'histoire. Quelle en était la teneur, nul n'en sut jamais rien que le cardinal et probablement le roi, auquel le cardinal la montra. Uochefort lui-même ne sait rien «le plus, celle lettre n'étant pas revenue entre ses mains.

Ce fut sur celte pièce que le cardinal bâtit tout un système d'accusation; car, au dire du prélat, elle contenait le double pmjet de la mort du roi ci du mariage de ta reine avec M. le duc d Anjou. Ce complot expliquait à merveille l'apposition qu'apportait le jeune prince à son union avec mademoiselle de Montpensier

Chalais fut donc accusé d'avoir, de connivence avec ta reine et le duc d'Anjou, voulu assassiner le roi. Celait, disent les uns. avec une chemise empoisonnée; c'était, disent les autres, en le frappant d'un coup de poignard. Les auteurs de cette dernière ver-ion allèrent même plus loin; ils racontèrent qu'un jour Chalais avait liré le rideau du lit du roi pour accomplir cet assassinat, mais que, reculant devant la majesté royale, toute tempérée qu'elle était par le sommeil, le couteau lui était tombé des mains.

lne s'eule observation de Laporte, qui se trouve en harmonie avec le livre du Cérémonial de France. détruit toute possibilité que celte histoire soit vraie. « Le mailre de la garde-robe ne demeure pas dans la chambre du roi quand le roi dort, el le valet de chambre ne quitte jamais cette chambre quand le roi est au lit. » Il eût donc fallu que le valet de chambre fût complice de Chalais, ou que Chalais fût entré chez

Le roi, au premier avis que lui donna le cardinal de cette menée, voulait faire arrêter Chalais et mettre la reine et le duc d'Anjou en jugement. Mais Uichelieu le calma en le priant d'attendre, que le complot fût mûr. Louis XIII consenlil donc a différer ça vengeance; mais, pour être sûr que Chalais serait toujours sous sa main, pour que le «vupable ne pût échapper au sort auquel d'avance il était destiné, le roi commanda un voyage en Bretagne, et la cour le suivit. Chalais, sans dèfiauce, partit pour Nantes avec les

Ce qui devait mûrir le complot, c'était la réponse à une lettre qu'avait écrite Chalais au roi d'Espagne, et dans laquelle il pressait Sa Majesté Catholique de conclure un traité avec la noblesse mécontente de Franc* .

On remarquera que c'est un pareil traité qui lit couper, quatorze ans plus tard, ta téte à Cinq-Mars et à de Thou.

La réponse du roi arriva tandis que Chalais était à Nantes; sans doute le cardinal avait trouvé moyen, comme il l'avait fait pour le marquis de Laisques, d'avoir connaissance de cette lettre, avant qu'elle ne parvint a sa destination.

Le jour même 0(1 il la reçut, Chalais eut une entrevue avec la reine el avec Monsieur, el l'on dit qu'il resla fort avant dans la nuit chez madame de Chevreuse. Le lendemain malin il fut arrêté. La conspiration . tait mûre.

l e secret avait ete gardé, non-seulement avec « elle discrétion, mais encore avec cette dissimulation qui caractérisaient la politique du roi el du cardinal, de sorte que la nouvelle de l'arrestation de Chalais tomba comme un coup de foudre au milieu de toute la cour.

La reine, que ses ennemis les plus acharnés, excepté le cardinal, n'onl jamais sérieusement accusée

autres

Savoir voulu tuer le roi, avait eu au moins, la chose est incontestable, ainsi que M. le duc d Anjou et madame de Chevreuse, cont>unication de la lettre que Chalais avait reçue la veille. Ils se trouvaient donc compromis, sinon dans un complot d'assassinat contre le roi, car ils ignoraient encore que l'accusation du < animal s'étendrait jusque-là, mais dans une conspiration contre l'Etat, puisque cette lettre avait pour but d'attirer l' Espagnol en France.

Au reste, Chalais. il faut le dire, avait donné, par ses inconséquences, beau jeu au cardinal dans les accusations qu'il allait plaire à Son Eminence de porter contre lui. Chalais. d'un naturel excessivement railleur, s'était fait à la cour grand nombre d'ennemis, et le roi lui-même n'était pas exempt de ses moqueries. En habillant Sa Majesté, il contrefaisait ses grimaces et ses tics habituels; ce que le timide et vindicatif Louis XIII avait plus d'une fois remarqué dans la glace devant laquelle il se tenait. Chalais, d'ailleurs, ne s'arrêtait pas là; il raillait tout haut le roi sur ses mœurs froides et sur sa faiblesse physique. Toutes ces plaisanteries, qui avaient déjà mis quelque gène entre Louis Xlll et son maître de garde-robe, devinrent des crimes lorsque celui-ci fut accusé de trahison.

Dès le lendemain de l'arrestation, on apprit que, contrairement aux anciennes lois du royaume, le roi avait nommé des commissaires choisis dans le parlement de Bretagne pour travailler au procès du prisonnier. Ce tribunal devait être présidé par Marillar. On espéra un instant que le garde des sceaux déclinerait l'indigne honneur qu'on lui faisait de le mettre ainsi à la téte d'une commission exceptionnelle. Mais Marillac s'était donné corps et àme au cardinal. Il ignorait que, six ans plus tard, son frère serait jugé à son tour par un tribunal pareil à celui qu'il présidait.

Cependant, le procès s'entama avec cette activité et ce silence que le cardinal savait mettre à ces sortes d'affaires. La cour, oui était venue à Nantes pour s'amuser, était tombée dans une tristesse morne et profonde. Il planait sur la ville quelque chose de pareil à cette torpeur qui engourdit la terre quand le ciel l'écrase de tout le poids d'un orage d'été

La reine, atterrée, sentait instinctivement que, cette fois, elle était bien véritablement aux mains de ses ennemis. Gaston cherchait à fuir; mais, se voyant trahi par ses plus proches, il n osait se confier à personne et s'abandonnait à des colères inutiles et à des blasphèmes sans résultat. Madame de Chevreuse seule gardait son audace et son activité, sollicitant tout le monde en faveur du prisonnier, mais ne trouvant aucun homme qui voulût faire rame commune avec elle pour le pauvre Chalais. Ilichelieu commençait à se révéler à l'orient de celte sanglante mission qu'il semblait avoir reçue des mains de Louis XI : l'arrestation de M. de Vendôme et du grand prieur avait terrassé les plus fiers courages. Madame de Chevreuse comprit qu'il n'y avait rien à espérer ni de la reine ni du due d'Anjou, effrayés pour eux-mêmes. Elle écrivit à madame de Chalais d'accourir à Nantes, sûre au moins de trouver dans' le cœur d'une mère ce dévouement et cet héroïsme qu elle cherchait vainement dans le coeur de ses amis.

Cependant le procès se poursuivait; mais Chalais, tout en reconnaissant la lettre du roi d'Espagne comme vraie, niait la sienne comme altérée. Selon lui, ses dépêches au marquis de Laisques n'avaient jamais contenu cet odieux complot d'un assassinat contre le roi, ni ce projet insensé de marier la reine avec M. le duc d'Anjou qui avait huit ans de moins qu'elle. Il ajoutait que cette lettre, produite par le cardinal, était restée près de six semaines entre ses mains, puisque M. de Laisques ne l'avait jamais reçue, et il disait qu'il n'en fallait pas tant à un homme qui avait de si habiles secrétaires pour rendre mortelle l'épltre la plus innocente.

Celte puissante dénégation embarrassait assez Itiehelien. S'il ne se fût agi que de faire condamner Chalais, Son Eminence savait le tribunal qu'elle avait créé assez à sa dévotion pour passer outre; mais il s'agissait de compromettre à tout jamais, aux yeux du roi, la reine et le duc d'Anjou. Si crédule que fût Louis XIII, il fallait cependant des preuves pour asseoir solidement à ses yeux une pareille accusation.

En effet, le roi commençait à (Imiter; et puis, trois personnes, soit qu'elles fussent gagnées par la reine, par le duc d'Anjou ou p ar madame de Chevreuse, continuaient de se prononcer contre le mariage du duc d'Anjou avec mademoiselle de Monlpensier. Ces trois persounes étaient Barradas, favori du roi. d'autant plus influent qu'il succédait dans la faveur de Louis XIII à Chalais, et que, s*tr tous les autres points, il se prononçait contre son prédécesseur; Tronson, secrétaire du cabinet, et Sauveterre, premiei valet de chambre de Sa Majesté. Ils taisaient observer au roi que c'était une mauvaise politique que d'allier un frère déjà presque rebelle à celte rebelle famille des Guise, qui sans cesse avait couvé des yeux le trône de France ; que Gaston, en réunissant à son apanage les biens immenses de mademoiselle de Mont- Densier, se trouverait plus riche, et, partant, peut-être plus puissant que le roi.

Ces remontrances inquiétaient Louis d une étrange manière. Ses nuits scalaires et troublées réagissaient contre ses jours. Tant que le cardinal était l.i, les victorieux arguments de sa puissante politique battaient en brèche toute espèce de raisonnement ; mais derrière le cardinal entraient Barradas le favori, Tmr.son le secrétaire, Sauveterre le valet de chambre, et, lorsque ces trois hommes abandonnaient le roi à leur tour, ils le laissaient en proie à la haine qu'il portait inslinclivemaot au cardinal, à toutes les suggestions de la solitude, à toutes les apparitions de l'obscurité

Un matin, le jésuite Suffren, confesseur de Marie de Médias, entra sans être annoncé, suivant un des privilèges de sa charge, dans le cabinet du roi. Louis Xlll crut que c'était un de ses familiers et ne releva point la téte.

Il avait la tête appuyée entre ses deux mains et pleurait. Le jésuite comprit que le moment était mal choisi et voulut se retirer sans bruit, afin d'éviter une explication. Mais, au moment où il rouvrait la porte pour sortir, le roi releva le front et le vit. Le confesseur n'en lit pas moins un mouvement pour se retirer; Louis XIII l'arrêta d'un geste, et se levant :

— Ah! mon père, mon père! s'écria-t-il en se jetant tout en larmes dans les bras du jésuite : je sui» bien malheureux ! La rcipc. ma mère, n'a point oublié l'affaire du maréchal d'Ancre et de sa favorite G

ligaï; elle a toujours aimé et elle aime mon frère plus que nni. De la vient ce ^lind empressement de le marier à ma cousine de Montpensier. •

— Sire, répondit le jésuite, je puis affirmer a Votre Majesté qu'elle est dans Terreur â l'égard de son auguste mère. Vous êtes le premier-né de son conir comme le premier- né de ses entrailles.

Ce n'était point une répons»' semblable que cherchait Louis XIII ; il retomba donc sur son fauteuil en uvirmurant :

— Je suis bien malheureux !

Le jésuite sortit et courut du même pas chez la reine-mère et chez le cardinal, auxquels il raconta l'étrange scène qui venait de se passer. Richelieu comprit qu'il fallait frapper un grand coup pour reconquérir cet esprii vacillant, toujours prêt à lui échapper par l'excès de sa faiblesse. Le même soir il revêtit un habit de cavalier, et descendit dans le cachot de Chalais.

Chalais était au secret le plus absolu ; il fut donc fort étonné quand il vit apparaître un étranger dans son cachot, et son étonnement redoubla lorsque dans cet étranger il reconnut Richelieu.

Le geôlier referme la porte sur le ministre et sur Chalais.

Une demi-heure après, le cardinal sortit de la prison, et, quoique la soirée filt avancée, il se rendit a l'instant même au logis du roi. Louis XIII, qui se croyait débarrassé, de lui jusqu'au lendemain, fit quelques difficultés pour le recevoir; mais Richelieu insista, disant qu'il venait pour affaires d'Etat.

A ce mot, devant lequel toutes les portes s'ouvraient, les portes de la chambre a coucher du roi s'ouvrirent devant le cardinal. Sou Eminence s'approcha de Louis XIII sans lien dire, se contentant de lui tendre, en s'inclinant respectueusement devant lui, un papier plié en quatre. Le roi le prit et le déplia lentement; il connaissait les manières du cardinal, et avait deviné, rien qu'en le voyant entrer, que ce papier contenait une nouvelle de grande importance.

Kn effet, c'était un aveu entier de Chalais; il reconnaissait pour vraie la lettre écrite par lui au marquis de Laisqu*'s; il accusait la reine, il accusait Monsieur.

Louis XIII pâlit en face de cette preuve. Pareil à un enfant qui se révolte contre son gouverneur, et qui. s'apercevant que cette révolte te conduit tout droit à sa perte, se jette dans les bras de celui qu'il voulait fuir, le roi appela le cardinal son seul ami, sou unique sauveur, et lui avoua ses doutes du matin, que le prélat connaissait déjà.

- Richelieu pressa le roi de lui dire quels étaient ceux qui avaient mis ces méchantes idées dans sa tète royale, rappelant la parole engagée par Sa Majesté, lorsqif après l'affaire de Fleury il a\ait voulu se retirer, et que Louis XIII lui avait promis, s'il voulait resler, de lui tout révéler.

Le roi dénonça Trouson et Sauveterre; mais, pensant que c'était bien assez de remplir fidèlement les deux tiers d'une promesse, il ne prononça pas même le nom de Uarradas.

Le cardinal n'insista pas davantage : il se doutait bien que Rarradas était pour quelque chose dans les répugnances rovales; mais l'arradas était un homme sans aucun avenir, brutal et emporté, qui, un jour ou l'autre, devait, par ses familiarités, se mettre mal dans 1 esprit du roi. En effet, peu de temps auparavant, le roi, par plaisanterie, avait jeté quelques gouttes d'eau de fleurs d'orange à la figure de Rarradas. et celui-ci s'était mis dans une telle colère, qu'il avait arraché le flacon des mains du roi et l'avait brisé à ses pieds. Un tel homnfe, comme on le voit, ne pouvait inquiéter le cardinal.

Son Eminence, qui connaissait à merveille la versatilité du roi, ne se trompait pas à l'égard de Rarradas. Celui-ci eut bientôt son tour. Amoureux de la belle Oessias, fille d'honneur de la reine, et voulant i épouser à toute f>cce, il éveilla la jalousie de son maître, qui, après l'avoir relégué à Avignon, lui donna

Sainl-Simon pour successeur, par la raison, dit le roi à ceux qui l'interrogeaient sur les causes de cette nouvelle fortune qui surgissait à la cour, que Sainl-Simon lui apportait toujours des nouvelles sûres de la chasse, ménageait ses chevaux, et ne bavait pas dans ses cors (1).

On conçoit, en effet, que des amiliés qui reposaient sur des bases si solides ne devaient pu durer longtemps.

Le cardinal, comme nous l'avons dit, satisfait de sa double dénonciation, s'en tint donc là, et, après avoir fait jurer au roi le secret sur celte lettre, il se retira.

Le roi et le cardinal passèrent, selon toute probabilité, une nuit fort différente.

Le lendemain le bruit se répandit sourdement que Chalais avait fait des aveux terribles.

On connaît la faiblesse de daslon. Sa première idée fut de fuir ; mais ou fuirait-il? M. de la Valette refusait de le re> evoir a Metz; il avait défiance du comte de Soissous; restait la Rochelle.

Le matin, le prince se rendit chez le roi pour lui demander la permission d'aller visiter la mer. Le roi devint trés-pàle en voyant entrer son frère, qu'il n'avait pas encore rencontré depuis la révélation du cardinal. Mais il ne l'en embrassa pas moins fort tendrement, et quant à la permission qu'il lui demandait, il le renvoya pour l'obtenir à Son Eroinence, disant que, pour sa part, il ne voyait aucun inconvénient à ce Délit voyage.

Gaston fût pris à l'air de bonhomie du roi. Il crut que ce bruit d'une révélation faite par Chalais était un faux bruit, el s'en alla droit a Beauregard, maison de campagne de Richelieu. Le cardinal, qui était à une de ses fenêtres donnant sur la route, dut le regarder venir du même œil que son chai favori, charmant petit tigre de salon, devait voir venir une souris.

Les grands ministres ont toujours quelque animal préféré, qu'ils aiment et estiment de 11 haine et du mépris qu'ils portent aux hommes : Richelieu adorait les chats, et Mazarin jouait toute la journée avec son singe ou avec sa fauvette.

Richelieu alla au-devant du prince jusqu'au haut de l'escalier, et le fit entrer dans son cabinet avec toutes les marques de considération qu'il avait l'habitude de donner a ceux de ses ennemis qui étaient plus haut placés que lui; puis il ût asseoir le prince et se tint debout devant lui, quelque instance que pût faire Gaston pour qu'il s'assit à son tour.

C'était une chose étrange que ce prince assis venant solliciter un ministre deboui

Gaston exposa son désir de visiter la mer.

— De quelle laçon, demanda le cardinal, Votre Altesse désire-t-elle voyager?

— Mais très-simplement et comme un particulier, repondit Gaston.

— Ne vaudrait-il pas mieux, reprit Ricbelieu, attendre que vous fussiez le mari de mademoiselle de Montpensier, et voyager en prince?

— Si j'attends qu<; je sois le mari de mademoiselle de Montpensier, répliqua le duc d'Anjou, je ne verrai pas encore la mer de ce voyage-ci, car je ne compte pas épouser mademoiselle de Montpensier de sitôt.

— Et pourquoi cela, s'il vous plait. monseigneur? dit le cardinal.

— Parce que, répondit confidentiellement le jeune prince, je suis atteint d'une maladie qui rend ce mariage impossible.

— Bah ! dit le cardinal, j'ai une ordonnance avec laquelle je me fais fort de guérir Votre Altesse

— Oui ! et dans combien de temps 1 demanda Gaston

— D'ici à dix minutes, dit le cardinal.

Gaston regarda Ricbjelieu. Le ministre souriait. Le jeune prince trouva le sourire venimeux et frissonna

— Et vous avez cette ordonnance? reprit- il.

— La voici, dit le cardinal, tirant de sa poche la déclaration de Chalais.

Le duc d'Anjou connaissait l'écriture du prisonnier. L'accusation tout entière de la main du prisonnier était terrible. 11 devint pâle comme la mort, car, quoiqu'il ne fût point coupable, il comprit qu'il était perdu.

— Je suis prêt à obéir, monsieur, dit-il au cardinal; mais encore, si je consens à épouser mademoiselle de Montpensier, fautf-il que je sache ce qu'on fera pour moi.

— Peut-être, répondit , le cardinal, monseigneur, dans la position où il est, devrait-il se contenter de l'assurance qu'il aura la liberté et la vie sauve.

— Comment ! s'écria Uf duc d'Anjou, on me mettrait en prison et l'on me ferait mon procès, a moi. duc 'l'Anjou ?

— C'était du moins l'avais de votre auguste frère, dit le cardinal ; je l'ai fait revenir de celle résolution, juste peut-être, mais trop sévère. 11 y a plus, j'ai obtenu pour vous, monseigneur, si vous voulez ne plus apporter aucun retard au mariage que nous désirons tous vous voir accomplir, j'ai obtenu, dis-je, qu'on vous donnerait le duché d'Orléans, le duché de Chartres, le comté de Blois, et peut-être même la seigneurie de Monlargis, c'est-à-dire un million à peu près de revenu; ce qui, avec les principautés de Dombes et de la Roche-sur-Yon, les duchés de Montpensier, de Chatellerault et de Saint-Kargeau, que vous apportera la princesse votre femme*, vous fera quelque chose comme quinze cent mille livres de revenu.

— Et Chalais, demanda le duc d Anjou, qu'en sera-t-il fait? Prenez y garde, monsieur le cardinal, je ne veux pas que mon mariage Jpoit sanglant.

Chalais sera condamné, dit l<fe cardinal, car il est coupable; mais...

— Mais quoi? reprit le duc (l'Anjou.

— Mais le roi a droit de gr.^ce, et il ne laissera pas mourir un gentilhomme pour lequel il a eu une s grande amitié.

— Si vous me promettez sa Mie. monsieur le cardinal, dit Gaston, qui éprouvait un peu moins de répi;

;1, C'e»t le bit de ce m." me Saiiii-SînAgii qui mu» a Ijism; »ur sou tcni|.i lea fameux Mémoires qui prient mci

gnaïkct pour mademoiselle de Montpensier, depuis qu il voyait de combien d'avantages celte union était entourée, je consens à tout.

— Je m'y emploierai de tout mon pouvoir, ajouta le cardinal; d'ailleurs, je ne voudrais pas laisser périr quelqu'un qui m'a rendu d'aussi grands services que l'a fait H. de Chalais. Ainsi, soyez donc tranquille, monseigneur, et laissez la justice taire son devoir ; la clémence fera le sien.

Sur celle promesse, le duc d'Anjou se retira. Il affirma depuis, dans sa lettre au roi, avoir eu du cardinal une parole positive que Richelieu, de son coté, nia toujours avoir donnée.

Le soir du même jour, le roi fit demander Gaston. Le jeune prince se rendit tout tremblant chez son frère : il y trouva la reine-mére, le cardinal et le garde des sceaux. Il s'attendait, en voyant ces quatre visages sévères, a être arrêté; mais il s'agissait seulement d'un papier à signer. C'était une déclaration constatant que le comte de Soissons lui avait fait des offres de service; que la reine, sa belle-sœur, lui avait écrit plusieurs billets pour le détourner d'épouser mademoiselle de Montpensier, et que l'abbé Scaglia, ambassadeur de Savoie, était entré dans toute cette intrigue anlimalrimoniale. De Cbalais, pas un seul mot.

Caston fut trop heureux d'en être quitte à si bon marché. Il renouvela la promesso déjà faite au cardinal d'épouver mademoiselle de Montpensier, et signa la- déclaration qu'on lui présentait, moyennant laquelle on lui permit de quitter Nantes. Mais, quelques jours après, il fut rappelé pour la célébration de son mariage. Mademoiselle de Montpensier était arrivée avec madame la duchesse de Cuise , sa mère. Celle-ci, quoiue fort riche comme héritière de la maison de Joyeuse, ne donna cependant à sa fille d'autre dot qu'un iamanl : il est vrai que ce diamant était estimé 80,0(10 écus.

Le jeune prince avait chargé le président le Coigneux de débattre les articles de son contrat, et de mettre pour condition que Chalais aurait la vie sauve. Mais, à cet endroit, le roi prit une plume et raya lui-même l'article, si bien que le président n'osa pas insister.

Cependant le cardinal, qui était presque engagé avec Gaston, craignant que celui-ci ne fit de nouvelles difficultés, tira le Coigneux à part et lui dit que le roi voulait que Chalais fût ju.t, mais qu'il avait obtenu que huit jours s'écoulassent entre le jugement et l'exécution. Pendant ces huit jours, il promettait de faire les démarches nécessaires, et d'ailleurs, de son côté, pendant ces huit jours, Gaston agirait.

Le contrat fut donc signé sans aucune condition que des promesses en l'air, .\nssi la cérémonie nuptiale fut-elle froide et sombre. Il n'y avait aucun appareil qui indiquât un mariage princier. Le nouveau duc d'Orléans, dit un de ces chroniqueurs qui remarquent toutes choses, les petites comme les grandes, ne fit même pas faire un habit ueuf pour «elle importante cérémonie où il jouait le premier rôle.

Le lendemain de son mariage, le prii.ee partit pour Chàteaubriaiil, ne voulant pas sans doute rester dans une ville où le procès capital fait a son confident, interrompu un instant a propos de ses noces, allait être repris avec plus d acharnement que jamais.

En effet, le tribunal, à qui l'on avait donne momentanément congé, reçut V ordre de se réunir de nouveau.

Sur ces entrefaites,, madame de Chalais la mère arriva. Celait une de ces femmes de grande race et de grand cœur, comme il en apparaitde temps en temps sur les degrés de I histoire des siècles passés. A peine a Nantes, elle lit tout au monde pour parvenir jusqu'au roi; mais les ordres étaient donnés : le roi fut invisible, hlle dut donc attendre.

Enfin le 18 août au matin l'arrêt fut rendu; il était conçu en ces termes :

i Vu par la chambre de justice criminelle assemblée à Nanles, en vert u de la commission décernée par U roi, pour la recherche du procès du comte de Cbalais et de ses complues, informations, interrogatoire»

et confession» dodit Chalais, conspirations secrètes con ire la pcisonne du roi ei de son Etat, conclusions du procureur général, dit a été que ladite chambre, commissaires, députés a cet effet, ont déclaré et déclarent ledit Chalais atteint et convaincu du crime de It'se-majcstè au premier chef, perturbateur du repos public, etc., lie, et, pour réparation de ce. ladite chambre a condamné et condamne ledit Chalais à être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, a avoir la tête tranchée, le corps coupé en quatre parties, et ses biens acquis et confisqués au roi, etc.

t Signé Malescot. »

Aussitôt l'arrêt connu, la mère du condamné fit une nouvelle démarche pour arriver" jusqu'à Louis XIII , mais la porte lui était plus que jamais fermée. Cependant elle supplia tant et si fort, quelle obtint qu'on remettrait an roi une lettre qu'elle avait apportée. Le roi la reçut, la lut et fit dire qu'il rendrait la réponse dans la journée.

Voici cette lettre qui nous a paru an modèle de douleur et de dignité ;

t AU ROI

« Sire

« J'avoue que qui vous offense mérite avec les peines temporelles celles de l'autre vie, puisque \ous êtes l'image de Dieu. Mais lorsque Dieu promet pardon ù ceux qui le demandent avec une digne repentante, il enseigne aux rois comme ils doivent en user. Or, puisque les larmes changent les arrêts du ciel, les miennes, Sibe, n'auronl-elles pas la puissance d'émouvoir votre pitié? La justice est un moindre effet de la puissance des rois que la miséricorde : le punir est moins louable que le pardonner. Combien de gens vivent au monde qui seraient sous la tei nt avec infamie, si Votre Majesté ne leur eut fait grâce 1 Sire, vous êtes roi. pere et maître de ce misérable prisonnier : peut-il être plus méchant que vous n'êtes bon, plus coupable que vous n'êtes miséricordieux? Ne serait-ce pas vous offenser que de ne point espérer en votre clémence? Le« meilleurs exemples pour les bons sont de la pitié; les méchants deviennent plus fins et nou pas meilleurs par les supplices d'autrui. Suie, je vous demande, les genoux en terre, la vie de mon fils, et de ne permettre point que celui que j'ai nourri pour votre service meure pour celui d'autrui ; que oet enfant que j'ai si chèrement élevé soit la désolation de ce peu de jours qui me restent, et enfin que celui que j'ai mis au oionde me mette au tombeau Helas! Siiu:, que ne mourut-il en naissant ou du coup qu'il reçut a Saint-Jean ou en quelque autre des périls où il s'est trouvé pour votre service, tant à Montauban, Montpellier ou autres lieux, ou de la main même Ae celui qui nous a causé tant de déplaisirs? Ayez pitié de lui. Sire : son ingratitude passée rendra votre miséricorde d'autant plus recommandante. Je vous l'ai donné à huit ans; il était petit-lils du maréchal de Montluc et du président Janin par alliance. Les siens vous servent tous les joui*, qui n'osent se jeter à vos pieds, de peur de vous déplaire, ne laissant pas de demander en toute humilité et révérence, les larmes à l'œil avec moi, la vie de ce misérable, soit qu'il la doive achever dans une prison perpétuelle, ou dans les armées étrangères, en vous faisant service. Ainsi Votre Majesté peut relever les siens de l'infamie et de la perte, satisfaire à votre justice et relever votre clémence, nous obligeant de plus en ] lus à louer votre bénignité, et à prier Dieu continuellement pour la santé et prospérité de votre royale personne, et moi particulièrement, qui suis,

t Votre tros-hiimblc et très-obéissante servante et sujette ,

i De Mostloc »

On comprend avec quelle impatience la pauvre mère attendit la réponse promise. Le même jour elle arriva comme l'avait dit le roi. Elle était tout entière de sa main. Ceux qui voudront voir la logique opposée à l'éloquence, la haine répondant à la douleur, n'ont qu à lire cette lettre. La voici (1) :

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