‹ Louis XIV et son siècleChapitre 34 sur 69 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Gundj devient archevêque de P.iris. — Opposition de la cour. — Intrigue» à ec sujet. - Ollre* brillantes. — I •lu cardinal de Reli — Raison» qui le déterminent i donner sa démission — Il est transféré au chiteau de Nmtes.

— It pape ne veut pas ratifier la démission. — Embarras du cardinal. — Il s'échappe de prison — Comment il évite d'i tri! repris. — Lettre du prince de Coudé au cardinal. — Frayeur de la cour. — Première* amours de Loui< XIV.

— Madame de Frontenac. — Madame deChatillon. — Mademoiselle d'Heudcconrt. —Madame de Beauvais. — Olympe Mancini. — Passion sérieuse. — Le parlement veut faire acte d'opposition. — Démarche bardie du jeune roi. — Gondy arrive à Rome — Nouvelle campagne de Louis XIV. — Fêtes et ballets. — Premier carrousel. — Christine en Fraace. — Portrait de celte reine par le due de Guise. — Mort de madame de Mancini et de madame de Mercœur.

• . - Fin de la vie politique de Gaston d'Orléans.

endant que Louis XIV accomplissait ses premiers devoirs de roi et obtenait ses premiers succès de soldat, un grave événement, qui ressemblait à un échec, se passait en France.

Le cardinal de Retz, comme nous l'avons vu, avait été conduit à Vincennes. Or, quelques jours après son arrestation, son oncle l'archevêque de Paris étant mort, il se trouva, tout prisonnier qu'il était, parfaitement habile à succéder par son seul litre de coadjuteur.

L'archevêque de Paris était mort le 2j mars 1654, a quatre heures du matin; a cinq, M. de Caumartin, porteur d'une procuration eu bonne forme du cardinal de Retz, prit possession de l'archevêché. M. Letellier s'y présenta, de la part du roi, à cinq heures vingt minutes; mais il était déjà trop tard.

Du fond de sa prison, le coadjuteur était encore à craindre : il avait conservé toutes ses relations avec les curés de Paris, qui, dans un moment donné, pouvaient encore une fois soulever le peuple, et avec le haut clergé, qui, voyant l'inviolabilité de l'Eglise attaquée dans un de ses membres, pouvait diriger ce soulèvement. En outre, le pape écrivait au roi lettres sur lettres pour demander la mise en liberté du cardinal de Retz. D'ailleurs, un événement venait d'arriver à Vincennes, qui avait encore doublé la compassion du peuple en faveur du prisonnier. Le chapitre de Notre-Dame avait demandé et obtenu la permission pour un de ses membres de s'enfermer près du cardinal. Le choix était tombé sur un chanoine qui avait été élevé autrefois avec lui, et auquel il avait donne sa prébende; mais le digne homme avait plus de dévouement que de force : bientôt la captivité altéra sa santé; Retz s'aperçut des changements que la mélancolie opérait en lui, et voulut le faire sortir; mais le chanoine se refusa absolument à être mis en liberté. Quelque temps après, il fut pris de la fièvre tierce, et, pendant le quatrième accès, il se coupa la gorge avec un rasoir. Le bruit de cette mort se répandit dans Paris : le peuple attribua ce suicide aux rigueurs de la prison, et sa pitié pour le cardinal en redoubla.

C'est sur ces entrefaites qu'était mort l'archevêque de Paris. Aussitôt, les deux grands vicaires du cardinal, qui s'appelaient Paul Chevalier et Nicolas Ladvocat, montèrent en chaire et fulminèrent, au nom du prisonnier, les bulles les plus incendiaires. A l'audition de ces bulles, les curés s'échauffèrent, les amis du cardinal soufflaient le feu, et un petit livre parut, portant invitation à tous les desservants de Paris de fermer les églises. C'était une espèce d'excommunication d'autant plus terrible, qu'elle ne venait pas seulement du chef de l'Eglise, mais de 1 Eglise tout entière. Le cardinal Mazarin eut peur et négocia : il fallait obtenir du cardinal de Relz sa démission d'archevêque de Paris. On essaya d'abord de la menace. Ce fut M. de Navailles, capitaine des gardes en quartier, qui vint trouver le prisonnier, et qui lui adressa, dit celui-ci, un discours qui semblait beaucoup plus venir d'un aça de janissaires que d'un officier du roi trèschrétien; mais le cardinal était aguerri contre les menaces. 11 dit à M. de Navailles qu'il ferait sa réponse par écrit. En effet, il la rédigea pendant la nuit même, et le lendemain la fit parvenir non-seulement au roi, mais à ses amis, qui l'imprimèrent et la répandirent dans Paris. Cette réponse, dont chaque terme était mesuré, produisit le plus grand effet. Alors, tandis qu'on préparait de nouveaux moyens, Pradelle qui. oo s'en souvient, avait reçu l'ordre d'arrêter le cardinal, vint le voir et l'entretint des avantages qu'il y avait pour lui à renoncer à cet archevêché, lui montrant en perspective la liberté et le retour des bonnes grâces du roi. Pradelle n'obtint rien, mais en se retirant il n'ordonna pas moins tous les adoucissements possibles à la captivité du cardinal.

Quelque temps après, celui-ci vit entrer le président Bellièvre dans sa prison. La veille de cette visite, il en avait été prévenu par ses amis. Or, le cardinal une fois prévenu, attendait cette visite avec plus d'impatience que de crainte ; car, du temps de la Fronde, il avait eu force relations avec le négociateur qu'on lui envoyait, et le savait, au fond, ennemi de Mazarin. En effet, le président étant entré et ayant salué le cardinal avec la même déférence que si celui-ci eût été en pleine liberté et en plein pouvoir, commença par lui dire : — Monsieur le cardinal, je suis envoyé par le premier ministre pour vous dire qu'on vous offre les abbayes de Saint-Lucien de Beauvais, de Sainl-Médard de Soissons, de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Martin de Pontoise, de Suint-Aubin d'Auge, de Barbeau et d'Ovian, si vous voulez donner votre démission d'archevêque de Paris. Puis, voyant que le cardinal le regardait avec surprise, étant loin de s'attendre à un pareil dédommagement : — Attendez, cont'mua-t-il, jusqu'ici je vous ai parlé comme un ambassadeur de bonne foi; mais à partir de ce moment, je vais me moquer avec vous du Sicilien assez sot pour m'employer à une proposition de cette sorte. — An! oui, je comprends, répondit le cardinal, reste le chapitre des sûretés. — Justement, et voilà sur quoi il vous sera impossible de vous entendre avec M. de Mazarin. — N'importe, voyons toujours ce qu'il demande. — Il demande que vous donniez douze de vos amis pour caution. — Et les désigne-t-il? — Sans doute; ce sont MM. de ReU, de Brissac, de Montrésor, de Caumarlin, d'Hacqueville

Le cardinal fit un mouvement. — Oui, très-bien, continua le président, mais laissez-moi parler jusqu'au bout, car je ne veux pas que vous m'ayez cru un instant capable de supposer que vous accéderiez à de pareilles propositions. — Mais, dit le cardinal, pourquoi donc êtes-vous venu alors? — Pour vous dire que vos amis sont convaincus que vous n'avez qu'à tenir ferme, et que la cour vous donnera votre liberté; eh bien ! de part et d'autre on se trompe : Mazarin se trompe en croyant que vous accepterez ce que l'on vous propose; vos amis se trompent en croyant qu'il vous suffira de tenir ferme, et que vous sortirez sur votre simple démission. Mazarin seul s'en contenterait, mais la reine tombe dans des désespoirs à la seule idée que vous puissiez sortir de prison. Lelellier dit qu'il faut.que le cardinal ait perdu le sens, de songer à vous lâcher lorsqu'il vous lient; l'abbé Fouquet est furieux, et Servie!) ne s'est rangé à l'avis du ministre que par cette seule raison, que cet avis est opposé à celui de ses confrères. Ainsi donc, résumonsnous : il n'y a que le Mazarin qui veuille votre liberté; encore la veut-il? Votre lutte comme archevêque produira un soulèvement, mais voilà tout; le nonce menacera, mais il s'en tiendra à des menaces; le cha-

f litre fera des remontrances, mais on ne les écoutera point ; les cures prôneront, mais ils en demeureront à; enfin, le peuple criera peut-être, mais à coup sûr il est si las des émotions civiles, qu il ne prendra point les armes. Or, ce que je vous dis là, la cour le sait aussi bien que moi; tout ce qui résultera donc pour vous de ce tapage sera d'être transféré au Havre ou à Brest, et d'y demeurer à l'entière disposition de vos ennemis, qui useront alors de vous à leur loisir. — Croyez-vous le cardinal capable de me faire empoisonner? demanda Retz avec une tranquillité qui indiquait qu'il ne s'arrêtait point pour la première fois à cette supposition. — Non, rtpoudit le premier président, Mazarin n'est point sanguinaire, je le sais; seulement je m'effraye de ce que j'ai appris de vos amis. — Qu'avez-vous appris? — Que Navailles vous avait dit qu'on était résolu d'aller vite à votre égard, et que l'on pourrait bien suivre les voies dont tant de fois les Etats voisins avaient donné l'exemple. — Mais enfin, du le cardinal, vous me demandez * donc d i donner ma démission? — Non, je vous demande à vous, excellent casuistc que vous êtes, si vous vous croiriez enchaîné par une démission datée du doujon de Vinccnnes. — Pas le moins du monde, répondit le cardinal; aussi, voyez-vous bien qu'on ne s'en contente point et que l'on me demande des cautions. — Mais, dit le président, si j'arrivais à ce qu'on ne vous les demandât point, ces cautions'»' — Oh ! alors, s'écria le cardinal, je signerais et à l'instant même. — Bon! dit le président, le reste me regarde. Tenez ferme vis-à-vis de moi, voilà tout, et refusez toute autre condition que votre démission pure < i simple.

Metz s'engagea à suivre ce conseil, et le président sortit de sa chambre avec une mine des plus attristées. A la porte il rencontra Pradelle. — Eh bien? lui demanda celui-ci. — Eh bien I répondit le premier président, vous voyez un homme désespéré. — 11 refuse donc? dit Pradelle. — Oui, ce n'est pas l'archevêché qui le tient, il s'en soucie peu, et, dans toute autre circonstance, en donnerait, je suppose, facilement sa démission ; mais dans celle-ci, il croit son honneur blessé par cette proposition qu'on lui fait de fournir des cautions, et n'v consentira jamais; aussi, je ne veux plus me mêler de cela, attendu qu'il d'y a rien à faire.

Kl sur ces paroles il se mira. I.e lendemain, le président Beilièvre revint. Matarin, qui crafguait le retour des émeutes parce qu'il voulait faire sacrer tranquillement le roi et disposer ensuite de toutes se» fortes pouV repousser Gondë qui menaçait, consentit à un terme moyen qui conciliait tout. En échange des sept abbayes offertes, le cardinal de Retz donnerait sa démission ; seulement, jusqu'au moment ou le pape accepterait cette démission, le cardinal resterait prisonnier à Nantes, sous la garde du maréchal de la Meilleraie, parent du cardinal par sa femme, et auquel, comme le maréchal l'avait avoué lui-même, le coadjuteur avait à peu près sauvé la vie à 1 époque des émeutes qui avaient eu lieu à propos de l'arrestation de Drousscl. En tout cas, et quoi qu'il arrivât de cette démission, le maréchal de la Meilleraie, par autorisation du roi, donnait promesse écrite au premier président Beilièvre que le cardinal de Retz ne pourrait jamais être remis aux mains de Sa Majesté. Des garanties, il n'en était plus question.

La proposition était si belle, surtout avec la restriction mentale que comptait employer le cardinal de Retz, qu'il ne voulait point croire à ce que lui rapportait le négociateur; mais celui-ci tira de sa poche la promesse du maréchal de la Meilleraie. Elle était conçue en ces ternies :

« Nous, duc de la Meilleraie, pair et maréchal de France, promettons à M. le cardinal de Retz qu'en exécution de la lettre du roi, dont copie est ci-dessus transcrite |K), nous mettrons M. le cardinal de Retz en liberté pour aller à Rome, selon et ainsi qu'il en est convenu avec M. de Beilièvre, premier président en la cour du parlement de Paris; ce que nous exécuterons en même temps que nous aurons avis que les bulles de l'archevêché de Paris auront été expédiées en cour de Rome, sur la démission de mondit sieur cardinal de Re.tz, en faveur de celui que Sa Majesté aura nommé ù Sa Sainteté pour ledit archevêché, ou que Sa Majesté aura r :•< -i le bref de Sa Sainteté mentionné dans la dépêche, et ce sans que nous attendions pour ladite exécution nouvel ordre de Sa Majesté, ni même que nous pourrions recevoir au contraire. »

Contre cette promesse, Goudy échangea celle-ci :

« Nous, cardinal de Retz, reconnaissons n'avoir autre chose à désirer de M. le duc de la Meilleraie, que l'exécution du contenu ci-dessus, au temps et aux conditions ci-mentionnés. — Fait ce 28 mars 1654. »

Le surlendemain, en vertu des engagements pris de part et d'autre, le cardinal sortit de Vincennes. avec une escorte de chevau-lcgers de mousquetaires et de gardes de Son Eminence.

Le président Beilièvre accompagna le prisonnier jusqu'au Port-à-l'Anglais, où il prit congé de lui pour revenir à Paris, tandis que le card nal continuait sa route vers Nantes. A Beaugency. l'on changea j'escorte et l'on s'embarqua. Pradelle, qui avait mission d'accompagner Gondy jusqu'à" Nantes, se mit dans un bateau avec son enseigne nommé More! ; une compagnie du régiment des gardes se plaça dans un autre bateau et descendit avec lui côte à cote. Arrivés 1 Nantes, Pradelle et les gardes y demeurèrent un jour, puis retournèrent à Paris, et le prisonnier resta sous la seule garde du maréchal de la Meilleraie.

Le prince de Gondé apprit la sortie du cardinal à Bruxelles, oii il était. Quoiqu'ils se fussent quittés a peu près brouillé*, il jugea que le moment était venu de se raccommoder avec lui. En conséquence, il écrivit au marquis de Noirmoutiers, qui était des plus intimes de Gondy, la lettre de félicitaiion suivante :

« Broxellc*, 7 itril 1654.

K Monsieur, j'ai appris avec toute la joie imaginable la sortie de M. le cardinal de Retz du bois de Vincennes; je vous conjure de lui témoigner la part que j'y prends. Si je le savais entièrement libre, je ne manquerais pas de lui écrire sur ce sujet-là; mais, dans I état où il est, j'appréhenderais de lui nuire. Je le ferai sitôt que vous me manderez que je le puis faire. Je vous rends donc le maître de ma conduite en cette rencontre, et vous promets qu'en toutes je vous témoignerai que je suis, monsieur, votre très-affec tionné cousin et serviteur. — Loois de Bourbon. »

Au reste, la situation de Gondy était bien changée, et, s'il faut en croire ce qu'il dit lui-même, elle élan devenue parfaitement supportable. M. de la Meilleraie, non-seulement le reçut avec une parfaite courtoisie, mais encore, aussitôt que son prisonnier fut installé au château de Nantes, il lui chercha tous les divertissements possibles : dans la journée, chacun le pouvait voir, et presque chaque soir il avait la comédie; les dames de la ville et même celles des environs s'y trouvaient. D'ailleurs, toutes ces politesses et tous ces soins, pour être agréables â l'illustre prisonnier, ne nuisaient en rien aux précautions prises pour le garder; on ne le perdait jamais de vue lorsqu'il sortait : il avait bien la jouissance d'un petit jardin qui était au haut d'un bastion dont le pied plongeait dans la rivière; mais, lorsqu'il allait dans ce jardin, son gardien se postait sur une terrasse d'où aucun des mouvements du prisonnier ne lui pouvait échapper, et, quand il était retiré dans sa chambre, l'unique porte de celte chambre était gardée par six hommes; quant à la fenêtre, outre qu'elle était très-haute et grillée, elle donnait sur une cour dans laquelle était un corps de garde.

Bientôt la nouvelle attendue de Rome avec tant d'impatience arriva : le pape refusait d'agréer la démission du cardinal. Ce refus fut une grande contrariété pour le prisonnier. Toujours en vertu de ses restrictions mentales, il pensait que l'agrément du pape ne validait point une démission signée entre les quatre murs d'une prison; malheureusement pour lui, le pape, à ce qu'il parait, pensait autrement. Le cardinal envoya à Rome un de ses aflidés nommé Malclair, pour tâcher de déterminer Sa Sainteté à signer en blanc les bulles qui devaient lui doK.ier un successeur. Cette démarche n'eut pas plus de succès que la première, quoiqu'elle fût faite cette fois par le principal intéressé, et que l'agent qu'il avait envoyé eût expliqué à Sa Sainteté de quelle façon, une fois libre, le prisonnier comptait agir. Quelques instances qui lui fussent faites, le pape répondit donc à Malclair qu'il savait bien que son agrément ne validerait point une démission oui avait été extorquée par force, mais qu'il savait bien aussi que ce serait un déshonneur pour lui quand on dirait qu'il avait ratifié un» démission dafte d'une prison. Cette double réponse inquiéta fon

le cardiual de Retz. Il connaissait le maréchal de la Meilleraie : c était un homme élevé à l'école de Richelieu, c'est-à-dire à celle de l'obéissance; il détestait Mazarin, mais il tremblait devant lui. Aussi, ces deux nouvelles reçues, le prisonnier s' aperçut-il du changement qui commençait à s'opérer dans les manières de son gardien, lequel vint lui chercher une querelle, prétendant que la demande de ratification qu'il avait faite était une comédie convenue entre lui et le pape, et qu'en dessous main il poussait Sa Sainteté au refus qu'elle avait fait. Le cardinal eut beau prolester, le maréchal ne voulut rien entendre, et persista dans sa croyance ou plutôt dans sa volonté de croire que les choses s'étaient passées ainsi. Dès lors il fut visible pour le prisonnier que. malgré sa promesse écrite, le maréchal ne cherchait qu'un prétexte honnête pour le remettre entre les mains de la cour.

Un voyage que le maréchal fit quelques jours après au fort de Brest, et le départ de sa femme, arrivée depuis huit jours seulement de Paris, cl qu'il renvoya du château de Nantes à la Meilleraie, affermirent le prisonnier dans ses soupçons. Ces soupçons furent encore confirmés par une Ipttre de Monlrésor qu'une dame de la ville glissa dans les--roaius du cardinal en le venant voir, et qui contenait ces mots: « Vous devez être conduit à Brest à la fi» <lu mois, si vous ne vous sauvez. » Ce billet n'était point signé, mais le cardinal reconnut l'écriture. Il résolut en conséquence de profiler de l'avis qu'on lui donnait. Seulement la chose n'était point facile, attendu que. depuis le refus de Home, M. de la Meilleraie était devenu plus déliant encore qu'auparavant.

A la descente de son carrosse, an moment de son arrivée, le cardinal avait trouvé son ami Brissac qui l'attendait. Brissac était resté plusieurs jours, était parti, puis était revenu. Le prisonnier pensa tout naturellement à Brissac comme devant l'aider daas son évasion, et, à son premier voyage, il s'ouvrit à lui de la nécessité de fuir s'il ne voulait retomber entre les mains du roi. Ainsi que le cardinal l'avait espéré, Brissac consentit à l'aider de tout son pouvoir, et, comme- il arak lltaiâtode, lorsqn .'il voyageait, de mener avec lui force mulets pour porter ses bagages, toujours nombreux comme ceux d'un roi. il fut convenu que le cardinal se fourrerait dans un coùre, auquel on ferait des trous afin qu'il pot respirer, et qu'au moment où Brissac partirait, on chargerait le coftre avec les autres. Le coffre fut préparé, le cardinal l'essaya même, et, selon lui, ce moyen ne présentai» aucun danger, lorsqu'à son grand étonnement, Brissac, qui l'avait adopté, refusa tout à xoup d'aider son ami à l'employer, disant d'abord que le cardinal ne pouvait manquer d'étouffer dans un pareil h abat, ci ensuite que,, reçu comme il l'itait chez M. de la Meilleraie, ce serait violer tontes les lois de l'bos itiililé que de lui enlever son prisonnier. Gondv eut beau insister, faire appel à la vieille amitié de Bri.-sa'c. il n'en put rien obtenir, sinon qu'il le seconderait une fois hors du château; mais quant à l'aider à en .sortir, il s'y refusa complètement.

Il fallut donc chercher un autre moyen, et le cardinal s'y livra avec toute l'ardeur d'un homme emprisonné depuis deux ans.

Nous avons dit que le prisonnier allait se promener parfois dans une manière de jardin placé sur un bastion dont la Loire baignait le pied : or, on était au mois d'août et il avait remarqué que la rivière, en baissant, avait laissé au pied du bastion un espace vide ; une seconde remarque qu'il avait faiic encore ■ c'est qu'entre la (errasse où se tenait l'homme qui le gardait à vue et le jardin du bastion, il y avait une porte qu'on avait fait poser pour empêcher les soldats d'aller manger le raisin. Le cardinal bâtit Li-dessus son plan d'évasion : il avait un chiffre dont il se servait pour correspondre avec le premier président Bellièvre ; il lui annonça par ce chiffre qu'il se sauverait le 8 août. Un gentilhomme, qui était au cardinal, devait se trouver à cinq heures du matin au pied du bastion, avec l'ecuyer du duc de Brissac et deux .1 litres de ses amis : le gentilhomme s'appelait Boisguérin. et l'ècuyer le lîalde. Quant au duc de Brissac. il devait, dans un lieu désigné, attendre avi c le chevalier de Sévigné le fugitif sur un bateau.

Le projet du cardinal, une fois hors de prison, érait digne en tout point de son caractère aventun ux, quoiqu'il avoue que ce n'est pas lui qui l'a trouvé, mais soii ami Caumartin : il devait profiter de l'absence iîu roi et de toute la cour, qui étaient à l'armée, pour marcher sur la capitale et s'en emparer. Ce projet, tout audacieux qu'il semblât d'abord, n'éta'i point impraticable, à ce qu'il parait, puisque le premier président Bellièvre, â qui il fut communiqué, l'approuva entièrement. Le cardinal, en lui annonçant sa fuite pour le 8, lui avait annoncé, en outre, qu'il serait à Paris pour dire à Notre-Dame la messe de la mi-août.

Le 8. à cinq heures du soir, le cardinal sortit donc pour aller se promener, selon son habitude. Selon son habitude aussi, le gardien, qui ne le perdait pas de vue, alla prendre son poste sur la terrasse. Le cardinal dépassa la porte à claires-voies qui séparait la terrasse du balcon, et, sans affectation, la tirant après lui. il la ferma adroitement et mit la clef dans sa poche. Personne ne remarqua cet incident : il est vrai que le valet de chambre du cardinal amusait ses gardes en les faisant boire; mais restaient deux sentinelles placées sur la muraille, à droite et à gauche du bastion. Le cardinal commença par jeter les y. ux autour de lui : un moine jacobin se baignait dans la Loire; deux pages se baignaient encore à ceul pas plus loin. Il s'approcha du parapet, et vit ses quatre hommes qui, sous prétexte d'abreuver leurs chevaux, >e tenaient au pied du bastion. Dans un massif d'arbres, le médecin avait dû cacher une corde roulée autour d'un bâton, le prisonnier devait attacher l'extrémité de celte corde à un créneau et enfourcher le bâton; il descendrait alors en tenant des deux mains la corde et eu la forçant à se dévider par son propre poids. Condy écarta le massif avec les mains : la corde y était. Un ce moment il tressaillit, car de grand? cris retentissaient du côté de ta rivière; il se retourna : c'était le jacobin qui. ne sachant pas nager, avai voulu aller trop loin et se noyait.

Il pensa que le moment était bon, tira sa corde, l'attacha vivement, enfourcha son bâton, et se laisss couler. La sentinelle l'aperçut et le mit en joue. — Holà ! s'écria le cardinal, si tu tires, je te fais pendre

La sentinelle crut que le prisonnier se sauvait d'accord avec M. de la Meilleraie, et ne cria point. Lev deux pages, qui voyaient de leur côté le cardinal se balançant au bout de sa corde, criaient comme des enragés. Mais on crut qu'ils criaient ainsi pour appeler au secours du jacobin qui se noyait, cl personne ne fit attention au fugitif. Le cardinal toucha terre sans accident, sauta en selle cl partit au galop, aauw-

pagné de ses gentilshommes : il avait quarante relais entre Nantes et Paris, et comptait èîrc dans cette dernière ville le mardi suivant à la pointe du jour. Tous prirent aussitôt au grand galop la route de Mauve.

Il fallait aller ventre a terre pour ne pas donner le temps aux gardes du maréchal de fermer la porte d'une petite rue du faubourg où était leur quartier *. le cardinal avait un des meilleurs coureurs du monde, qui avait coûté mille écus à M de Brissac : mais il ne pouvait lui lâcher la main, le pavé étant fort mauvais. En arrivant à la rue qu'il fallait traverser, on aperçut deux gardes; mais, quoiqu'ils ne parussent rien savoir encore, Boisguérin cria au cardinal de mettre le pistolet à la main. C'étaient de ces recommandations qu'il n'était point besoin de faire deux fois au belliqueux prélat : il tira l'arme des fontes et la dirigea vers celui des deux gardes qui se trouvait le plus proche de lui. En ce moment un rayon du soleil se refléta sur la platine et éblouit le cheval comme un éclair; il fit un écart, manqua des quatre 'pieds et jeta le cardinal contre la borne d'une porte, où il se brisa l'épaule. On le releva à l'instant même et on le remit a cheval, il souffrait des douleurs atroces, mais il n'en continua pas moins sa route, se tirant de temps en temps les cheveux pour ne pas s'évanouir. Enfin on arriva au rendez-vous où attendaient M 'de Brissac et le chevalier de Sévigné; mais en mettant le pied dans le bateau, le cardinal s'évanouit. On le fit revenir en lui jetant de l'eau au visage; la rivière traversée, il lui fut impossible de remonter à cheval. Ceux qui l'accompagnaient cherchèrent alors un endroit où le cacher, mais ils ne trouvèrent rien qu'une meule de foin, dans laquelle ils le hissèrent, et où il resta avec un de ses gentilshommes. MM. de Brissac et de Sévigné partirent alors pour Beaupréau, à dessein d'y assembler la noblesse et de revenir tirer le cardinal de celte meule de foin. Le cardinal y demeura caché pendant sept heures, souffrant horriblement.de son épaule rompue. Vers les neuf heures du soir la fièvre le prit, et avec elle la soif, cette compagne ardente des blessures. Mais ni l'un ni l'autre des fugitifs n'osait sortir, car, outre la crainte d'être vus, ils avaient encore celle de ne pouvoir raccommoder le foin qu'ils eussent dérangé, et par la de dénoncer leur retraite. Il fallut donc attendre au milieu des angoisses qu'occasionnait le bruit des pas des nombreux cavaliers qui, à la recherche du cardinal, passaient a gauche et à, droite de la meule. Enfin, à deux heures du matin, un gentilhomme envoyé par M. de Brissac le vint prendre, et, après s'être assuré qu'il n'y avait plus d'ennemis dans les environs, le mit sur une civière et le fit porter par deux paysans dans une grange, où de nouveau il fut enseveli dans le foin. Mais cette fois, comme il avait de Peau prés de lui, il trouva la couche délicieuse.

Au bout de sept ou huit heures, il. et madame de Brissac vinrent prendre le cardinal avec une vingtaine de chevaux, et le menèrent à Beaupréau, où il resta l'espace d'une nuit. Pendant ce temps, la noblesse s'assemblait, et, comme M. de Brissac était fort considéré dans tout le pays, il eut bientôt réuni deux cents gentilshommes, auxquels se joignit Henri de Gondv. duc de Retz, avec trois cents autres. Malheureusement il n'était plus temps de marcher sur Paris, où la nouvelle de l'évasion du cardinal ne pouvait tarder à arriver, et que l'on trouverait en mesure. La blessure avait tout perdu : on se dirigea vers Machecoult, qui, étant dans le pays de Retz, mettait le fugitif en toute sûreté, à cette époque où chaque seigneur était roi de sa province.

La nouvelle arriva effectivement à Paris, le 15 août, et à Arras, où était le prince de Condé, le 18. En l'apprenant, le prince écrivit aussitôt à M. de Noirmouticrs la lettre suivante :

" Monsieur, j'ai appris avec la plus grande joie du monde que M. le cardinal de Retz s'est sauvé. J'aurais souhaité de lui être utile dans son malheur. Si cela n'a pas été, il n'a point tenu à moi. Je lui écris pour lui témoigner ma joie : je vous prie de lui faire tenir ma lettre, si vous le jugez à propos cependant.

Je vous prie de croire que personne du monde n'est plus que moi, monsieur, voire très-humble et très- , obéissant serviteur. — Logis de bourbon. »

À Paris, la peur fut grande : le chancelier Séguier et Servien, qui avait proposé l'empoisonnement du cardùial, ne pensaient déjà qu'à se sauver en songeant qu'il allait arriver. Mais presque aussitôt ils apprirent que le fugitif s'était brisé l'épaule, et qu'au lien de marcher sur Paris il avait été obligé de se faire transporter à Machecoult; ils gardèrent donc la place et se contentèrent d en écrire au roi, qui donna l'ordre d'arrêter le cardinal partout uù on le trouverait.

Tout tournait au mieux pour le jeune roi. Il était à l'aurore de sa longue vie et de son grand règne, et le soleil qui devait prendre pour devise le fameux nec pluribus impur, sortait radieux des nuages qui avaient obscurci la splendeur de sa naissance. A Paris, Louis XIV retrouva les fêles et les plaisirs qu'il avait un instant quitus pour les pompes du sacre et les hasards de la guerre; puis les reines de ces fêtes, les Mancini, les Hartinozzi, les Commingcs, les Reuvron, les Villeroy, les Mortemar el madame deSévigné, déjà connue depuis longtemps par sa beauté, et qui commençait de se faire connaître par ses lettres; c'était là que l'attendaient ses premières amours.

Dans ses inclinations enfantines, Louis XIV avait déjà remarqué trois femmes. La première était madame de Frontenac, cette maréchale de camp de Mademoiselle, qui avait fait avec elle la campagne d'Orléans et celle de Paris. Mademoiselle consigne ce premier amour dans ses Mémoires. — « Avant la majorité, ditelle, on fut se promener sept ou huit fois. J'allais à cheval avec le roi, el madame de Frontenac m'y suivait; le roi paraissait prendre grand plaisir à être avec nous, et tel, que la reine crut qu'il était amoureux de madame de Frontenac, et là-dessus rompit les parties qui étaient faites; ce qui fâcha le roi au dernier

fioinl. Comme on ne lui disait pas les raisons, il offrit à la reine cent pistoles pour les pauvres toutes les ois qu'il irait se promener. Il pensait que ce motif de charité surmonterait sa paresse, ce qu'il croyait qui * la faisait agir. Quand il vit qu'elle refusait cette offre, il dit : — Quand je serai le maître, j'irai où je voudrai, el je le serai bientôt. »

Son second amour fut pour madame la duchesse de Chàlillon. Cette fois, le roi entrait en rivalité avec le duc de Nemours et le Grand Condé. Il échoua bien plutôt par sa propre timidité, on le comprend, que par la vertu de la dame. Cet amour n'en fit pas moins grand bruit, el ces vers de Denserade coururent les ruelles :

ChaliUon, gardez tos appas Pour une autre conquête;

Si tous êtes prête.

Le roi ne l'iM pas.

àtcc tous il cause;

Mai*, eu vérité,

Pour voire beauté Il fuul bien autre chose Qu'une minorité.

Le troisième était pour mademoiselle d'Heudecourt. Celui-ci est consigné par Loret, dont la Mute historique consacrait jour par jour tous les événements importants de l'époque, depuis l'invention de la petite po^e, comme nos lecteurs ont pu le voir, jusqu'aux passions juvéniles du roi. Mais dans l'intervalle de ce dernier amour, au retour de l'armée, une complaisante institutrice, s'il faut en croire les bruits qui couraient en ce temps, s'était chargée de compléter l'éducation du roi, en ajoutant un peu de pratique à toute la théorie que peut avoir un jeune homme de quinze ou seize ans. Celte institutrice était madame Béarnais, femme de chambre de la reine, laquelle, toute vieille et borgnesse qu'elle étail, dil Saint-Simon, aurait eu des preuves plus poMliws encore de la précocité du jeune roi que celles qui causèrent la disgrâce de Lapone |L*. Or, bientôt on s'aperçut que toutes les premières amours platoniques et matérielles commençaient à s'effacer devant un nouvel amour plus sérieux et surtout plus inattendu que les prece- • (Ic tus. Le roi était amoureux d'Olympe Mancini, nièce de Mazariu.

Lorsque cette jeune fille était arrivée à la cour, et que le maréchal de Villeroy avait fait sur clic, sur sa su'ur et sur sa cousine, cette prédiction, qui était déjà en train de s'accomplir, puisque l'une avait épousé le prince de Conti et l'autre le duc de Mercœur, personne n'aurait pu croire à la beaulé future d'Olympia Mancini : elle était maigre, avait le visage long, le teint brun, la bouche grande el les bras Quels. Mais, • comme dit madame de Motteville, l'âge de dix-huit ans avait fait en elle son effet : elle avait engraissé, et cet embonpoint inattendu, en blanchissant son teint, en arrondissant son visage, avait creusé dans chacune de ses joues une charmante fosselte. En même temps, sa bouche était devenue plus petite, et son oeil sicilien, qu'elle avait toujours eu grand et beau, lançait des éclairs; enfin, il n'y avait pas jusqu'à son bras et ses mains qui ne fussent devenus assez remarquables pour être cités. En peu de temps celle passion fil d'assez grands progrès pour qu'on en parlât avec inquiétude à Anne d'Autriche. Mais, à tout ce qu'on put lui dire sur ce sujet, la reine-mère ne répondit jamais que par un sourire d'incrédulité.

Cependant Louis XIV semblait, pour cette fois, s abandonner à cet amour avec toute la passion de son âge, et cette inclination, eu l'absence de Mademoiselle, toujours en exil, et de madame de Longueville, toujours en retraite, faisait Olympe à peu près reine de la cour. Elle paraissait donc la première dans toutes les préférences et les dignités que la faveur peut donner. Le roi, tout en ménageant madame de Mercœur, à cause du rang qu'elle tenait à la cour, faisait toujours danser Olympe, quoique d'ordinaire ce fût avec madame de Mercœur qu'il ouvrait le bal. Il avait, au reste, tellement pris l'habitude de rendre tous les honneurs aux nièces du cardinal, qu'un soir que la reine donnait bal dans sa chambre, et avait invilé a celte petite réunion de famille la reine d'Angleterre el mademoiselle Henriette, sa fille, qui com-

mençaità sortir de l'enfance, le roi, au premier son du violon, quoique les deux priucesses fussent là, s'ee alla prendre la main de madame de Mi rcœur pour se mettre en place avec elle. Anne d'Autriche, celte , sévère observait ire des lois de l'étiquette, ne pouvant supporter une pareille infraction aux convenances, se leva, et, s'en allant arracher !.. main de madame de Mereœur de la main du roi, lui ordonna tout bas d'aller prendre mademoiselle Henriette. Le mouvement d'Anne d'Autriche n'avait point échappé aux yeux de la reine d'Angleterre, qui courut à elle, lui disant que sa fille avait mal au pied et ne danserait point; mais Anne d'Autriche répondit que si la princesse ne dansait point, le roi ne danserait pas non plus, de forte que. pour ne point faire scandale, la reine d'Angleterre permit que sa fille acceptât la tardive invilation qui lui avait été faite. Celte fois, Louis ne put danser que la troisième passe avec Olympia.

Après le haï, la reine lit en particulier une s> vère réprimande au jeune roi. Mais celui-ci lui répondit f.rt résolument qu'il était d'âge à s'occuper des grandes tilles et non des petites. C'était pourtant cette petite fille, dont il devait devenir tellement amoureux six ou sept ans plus tard, que mademoiselle de la Vallière seule put le distraire de cel amour, qui, cette fois cependant, était un crime.

Ce fut sur ces entrefaites, et au moment où Louis XIV se faisait homme et essayait de se faire roi, que le parlement voulut donner signe d'existence. Touquet, qui fournissait largement nu luxe royal de Louis XIV et aux exigences avaricieuses du premier ministre, eut hesoin de faire enregistrer quelques c lits par les cours souveraines. Le roi se rendit lui-même au parlement et enleva l'enregistrement par sa seule présence; mais à peine était-il hors du palais, qu il fut question tout bas de revenir sur cet enregisi renient. Les partisans du prince de Coudé, les amis du cardinal de Retz, tout ce qui restait de vieux frondeurs, et il y en avait beaucoup, las du silence qui leur était imposé depuis le retour du roi, commencèrent à murmurer. Quelques jours s'écoulèrent, pendant lesquels les murmures prirent assez de consistance pour qu'un soir Louis XIV les entendit de Vlnceiiocs, dont, depuis la fuite du cardinal de Relz, il avait fait son séjour d'élé. #

Louis XIV envoya au parlement l'ordre de se rassembler le lendemain. Cet ordre désorganisait une superbe partie dédiasse. Au>si fut-il fait au jeune roi une foule de remontrances, qui, celle fois, n'avaient rien de parlementaire. Mais Louis XIV rassura les personnes qui l'entouraient en leur affirmant que sa présence au parlement n'empêcherait point la chasse d'avoir lieu. En effet, le 10 avril ù neuf heures et demie du matin, les députes de la compagnie envoyés à la rencontre du roi le virent arriver, à leur grand élonnement, en costume de chasse, c'est-à-dire en justaucorps rouge, en chapeau gris et en grosses hottes, suivi de toute la cour en même équipage. « Dans ce costume inusité, dit le marquis de Montglat, grand maitre de la garde-robe, il entendit la messe, prit sa place avec le cérémonial accoutume, et, un fouet â la main, déclara au parlement qu'il voulait qu'à l'avenir ses discours fussent enregistrés et non discutes, menaçant, dans le cas contraire, de revenir y mettre bon ordre, n Ce coup d'Etat devait amener une révolte générale ou une obéissance passive. Les jours de la révolte étaient passés; le parlement, fort contre le ministre, comprit sa faiblesse contre le roi et obéit. Ce fut le dernier soupir que la Fronde expirante poussa dans le palais. C'est qu aussi tout continuait de seconder les désirs du roi. Le cardinal de Retz, après avoir, par le fait de sa blessure, manqué son entreprise sur Paris, s'était, comme nous l'avons dit, relire à Machecoult, chez son frère, et de Machecoult à Belle-lsle. Mais, poursuivi par les Iroupes de M. de la Meilleraie, il s'était embarqué, avait abordé en Espagne, et, après avoir traversé la Péninsule, était arrivé à Home juste à temps pour assister au convoi d'Innocent X, son protecteur. Il n'y avait donc à craindre de ce côté que les lointaines intrigues qu'il pouvait nouer à la cour de Rome. Or. ces intrigues devaient aboutir à empêcher Mazarin de faire nommer une de ses créatures, et voilà toui. Mazarin se consola de cel échec en mariant, vers la même époque, une autre de ses nièces, Laura Martinozzi, sœur de la princesse de Conti, au lils aîné du duc de Modéne.

Enfin, une dernière victoire venait d'être remportée par le maréchal de Turenne : Landrecies avait capitulé. Le roi, à cette nouvelle, résolut de prendre sa part de la campagne. Il rejoignit l'armée pour faire avec elle son premier pas sur le territoire ennemi. On suivit donc la Sambre jusqu'à Thuin, et l'on passa l'Escaut pour aller chercher l'armée espagnole .Puis on mit le siège devant la ville de Condé, celle-là même qui donnait son nom au prince rebelle, et on la prit en trois jours. Il est vrai que, pendant ce temps, Condé ne s'endormait point : il était tombé sur un parli de fourrageurs, conduit par le comte Bussy Rabutin, le même qui devait se rendre si célèbre depuis, par ses démêlés avec madame de Sévignè et par son Histoire amoureuse des Gaules; dans celte rencontre IJussy avait été battu, et ses hommes, disperses, avaient abandonné aux Espagnols l'étendard fleurdelisé du roi que l'on porta au prince de Condé, et que le prince de Condé renvoya galamment au roi. Mais Louis XIV était trop fier pour recevoir de pareils présents de la pari d'un ennemi, et surtout d'un ennemi rebelle; il le lui renvova à son tour, en lui taisant dire que de pareils' trophées étaient trop rares en Espagne, pour qu'il privât l'Êspagne de celui-là. Onze jours après, à titre de revanche, le roi prenait Saint-Guilain, et revenait à* Paris, laissait ses généraux fortifier les quatre places conquises.

De nouvelles fêtes et de nouveaux ballets attendaient le jeune vainqueur. Jamais on n'avait vu tant de mariages à la fois : Laura Martinozzi épousait, comme nous 1 avons dit, le duc de Modène; le marquis de Thianges, mademoiselle de Mortemart : Lomenie dcBriennc, fils du ministre d'Etal, une des filles deChavignv .Nous en cilons trois qui tombèrent presque en même temps; un auteur contemporain en compte onze cents dans le courant de l'année. Il va sans dire qu'Olympe Mancini était toujours la reine de toutes les féies. et Loret, dans sa Muse historique, enregistre les petits soins de Louis XIV pour elle : Le roi, dit-il,

l,e roi, nuire prince cli>'rv MiTiiil l'infante Maminy, Iles plu* wge* el graritni.-'fs, Kl U pnrte nV* préri-Mis»

Il est inutile de dire que le mol précieuse, à celte époque, élail pris dans un bon sens, Molière n'ayant pas encore fait ses Précieuses ridicules.

Quelques mois après, Loret, le Dangcau poétique de l'époque, constate une nouveile recrudescence de plaisirs dans les vers suivants

Paris, de filatsirs inuodé.

Est tellement dévergondé.

Qu'on n'y voit que rifjouisMncei, Que des bals, des (estîus, des danses, Que des repas à grands desserts.

Et de mélodieux concerts.

Constatons que ce fut vers cette époque, et eu l'honneur d'Olympia de Mancini, que le roi donna son premier carrousel. « Le roi, dit madame de Motleville, continuant d aimer mademoiselle de Vancini, quelquefois plus, quelquefois moins, voulut, pour se divertir, faire une célèbre course de bagues qui eût rapport a I ancienne chevalerie. En conséquence, il divisa toute sa cour en trois troupes de huit chevaliers chacune, se mit à la tète de la première, nomma le duc de Guise chef de la seconde, et le duc de Candale, de la troisième : Les couleurs du roi étaient incarnat et blanc ; celles du dur de Guise étaient bleu et blanc ; et elles du duc de Candale, vert el blanc.

Chacun des chefs et des chevaliers avait un habit a la romaine avec un petit casque doré, couvert d'une quantité de plumes. Leurs chevaux étaient ornés de la même manière et chargés de flots de rubans. Les trois troupes sortirent successivement du jardin, et passèrent dans le meilleur ordre sous les balcons du Palais-Royal, tout chargés des dames de la cour.

La troupe du roi marchait la première. A In téte de cette troupe parurent quatorze pages vêtus de toile d'argent avec des rubans incarnat et argent : ils portaient les lances et les devises des chevaliers. Apris eux venaient six trompettes, et après ces six trompettes s'avançait seul le premier écuyer du roi, habillé de la même manière; il était à son tour suivi de douze pages du roi, richement vêtus et chargés de plumes et de rubans, dont les deux derniers portaient, l'un la lance du roi, l'autre son écu, sur lequel étaient écrits ces mots : ne pin ne pari, ni un plus grand ri un pareil; puis venait le maréchal de camp, puis le roi, puis les huit chevaliers, tous parés à merveille et richement vélus; mais, dit madame de Motleville, aussi surpassés par la bonne mine du roi, par sa grâce et par son adresse, qu'ils l'étaient par sa qualité de souverain el de maître.

Venait ensuite la troupe bleue et blanche commandée par le duc de Guise, dont le génie romanesque s'accommodait admirablement A ces sortes de fêles. « lUtail, dit madame de Motleville, suivi d'un cheval qui paraissait devoir servir a quelque abuucérage ou à quelque xégri, car il était mené par deux Maures qui lui faisaient suivre la troupe à pas lents cl pompeux. * L',euu du duc avait -pour devise un bûcher consumant un phénix, au-dessus duquel brillait lenoleil qui devait -lui redonner la vie, avec celle devise : Que

Torta que maien, ai reauoitan? Qu'importe qu'il lue, si l'outteMuscite? nfin venait le duc de Candale, que l'on admwa fort rpoirr lia tbe lie tenue de «a troupe, mais surtout aussi pour sa belle tête blonde. Son écu avaitpour devise une massue, avec ces mots, qui «ans doute se rapportaient aux exploits qu'Hercule accomplit avec cette arme : Jùllejpma me placer parmi les astres.

On comprend que. soit adresse personnelle, soit complaisance de ses rivaux, lotis les honneurs de cette journée, aurore uos journées plus splendides qui devaient la suivre, furent pour le roi Louis XIV.

Ce carrousel terminé, le roi et toute la cour s'en allèrent passer l'été à Compiègne. Gc;fut là qu'on apprit que la reine Christine, celle fille de Gustave-Adolphe, dont on avait entendu raconter des choses si extraordinaires, se rendait en France, après avoir abjuré à Home entre les mains du pape. I e roi lui envoya le duc de Guise pour la recevoir a son entrée dans ses Etats, et la reine lui adjoignit Lommingcs. Tout le monde avait les yeux tournés vers l'Italie, lorsqu'on reçut du duc de Guise cette lettre, qui redoubla encore la curiosité. Elle élail adressée à quelques-uns de ses amis :

« Je veux, dans le temps que je m'ennuie cruellement, penser à vous divertir, en vous envoyant le portrait de la reine que j'accompagne. Elle n'est pas grande, mais elle a la taille fournie et la croupe large, le bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus d'homme que de femme, une épaule haute dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, sa démarche el ses actions, que l'on en pourrait faire des gageures; le visage est grand saus être défectueux, tous les traits sont de même et fort marqués, le nez aquilin, la bouche assez grande, mais pas désagréable, ses dénis passables, ses yeux fort beaux cl pleins de/eu, sont teint, nonobstant quelques marques de petite vérole, assez vif et assez beau, le tour du visage assez raisonnable, accompagné d'une coiffure assez bizarre. C'est une perruque d'homme fort grosse et fort relevée sur le front, fort épaisse sur les cotés, qui a en bas des pointes fort claires; le dessus de la téte est d'un tissu de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme; quelquefois elle porte un chapeau. Son corps, lacé par derrière de biais, est quasi fait comme nos pourpoints, sa chemise sortant tout autour au-dessus de sa jupe, qu'elle porte assez mal attachée et par trop droite. Elle est toujours fort poudrée avec force pommade e' ne met quasi jamais de gants; elle est chaussée comme un homme, dont elle a le ton de voix et quasi toutes les actions ; elle affecte fort de faire l'amazone; elle a pour le , moins autant de gloire el de fierté qu'en pouvait avoir le grand Gustave son père; elle est fort civile el fort caressante, parle huit langues et principalement la française, comme si elle était née à Paris; elle sait plus que toute noire Académie jointe à la Sorbonne, &e connaît admirablement en peinture comme en toutes les autres choses, sait mieux toutes les intrigues de notre cour que moi. Enfin, c'est uoe personne tout à fait extraordinaire. Je l'accompagnerai à la cour par le chemin de Paris ; ainsi vous en pourrez juger vous-

même. le crois n'avoir rien oublié à sa peinture, hormis qu'elle porte quelquefois une épée avec un collet de buffle, et que sa perruque est noire et qu'elle n'a sur la gorge qu'une éebarpe de même. »

Ce qu'avait dit le duc de Guise était exact en tout point, et surtout lorsqu'il avait parlé de sa connaissance de la cour. Aussitôt qu'il s'était nommé, Christine lui avait en riant demandé des nouvelles de l'abbesse de Beauvais, de madame du Bossu t et de mademoiselle de Pons; et aussitôt que Comminges avait dit son nom, elle s'était informée du bonhomme Guitaut, son oncle, et avait demandé si elle ne le verrait point en colère, spectacle qu'elle avait entendu dire être un des plus réjouissants de ceux qui l'attendaient a la cour de France. Ce prospectus, qui précédait de quelques jours l'illustre étrangère, ne fit donc que redoubler le désir que chacun avait de la voir.

Enfin le 8 septembre 1656, après s'être arrêtée à Essonne pour voir un ballet, un feu d'artifice et une comédie, elle entra dans Paris, escortée de deux rangs de bourgeois en armes, qui avaient été la recevoir en bon ordre hors des portes de la ville, et qui bordaient son chemin dans toutes les rues depuis Conflans où elle avait couché, jusqu'au Louvre ou elle devait descendre. La foule était si grande pour la voir passer,

J n'entrée a Paris vers deux heures de l'après-midi, elle n'arriva au Louvre qu'à neuf heures du soir. Elle »l logée dans l'appartement où étaient la tapisserie de Scipion et le magnifique lit de satin à broderies d'or que le cardinal de Hichelicu avait en mourant laissé au feu roi. Le prince de Conti la vint recevoir et lui donna la serviette, qu'elle prit, dit madame de Motteville, après quelques compliments répétés.

Christine, au reste, était charmante pour ceux a qui elle voulait plaire. Son habit, si extravagant à entendre décrire, ne l'était pas trop à la vue, ou du moins on s'y accoutumait facilement. Son visage même

Anne d'Autriche se leva, et, t'en allant arracher la main de madame de Mer cœur de la main du roi, lui ordonna tout ba» d'aller prendre mademoiselle Henriette. — Pjck 246

parut assez beau et chacun admira sa science, la vivacité de son esprit et les choses toutes particulières fasaîlfo sava ' 1 rrance. Elle connaissait non-seulement les généalogies et les blasons des principales dm miiPn" 13 ^ enco î" e , ' es détails des intrigues et des galanteries, et les noms des amateurs de peinture et dan? son" e 'h- 0rSqU e rencontra ,€ marquis de Sourdis, elle lui fit le catalogue des tableaux qu'il avait qu iis noss^l " Ct; C a , , a . ce P°' nl qu'elle apprenait aux Français eux-mêmes quelles étaient les richesses s'y trouver at»?l • ^ a ' nte "ChapeMe, elle voulut voir une agate de grand prix, qui, disait-elle, devait été portée à °4nt Penh tel,emcnt ' C I U on découvrit que, vers la fin du règne du feu roi, cette agate avait

ainsi que no«aï*«w^* a quelques jours à Paris, elle le quitta pour aller faire visite au roi et a la reine, qui, heures après le r° nS u ' étaienl a Compiègne. Mazann vint au-devant d'elle jusqu'à Chantilly, et, deux entrés par une bamL H^î I e duc d'Anjou y arrivèrent comme des particuliers. Le roi et son frère étant

"e U foule qui l'eodisant que c'étaient car ils sont nés

vus au Louvre.

^e lendemain hïffï' d après ,eurs P° rlraits . q»' eHe »» ai » ** r get, maison aDnar accom P a gnée du roi et de toute sa suite royale, vint recevoir la voyageuse au r*P«j où ils lui i ;t«„„? anl au maréchal de la Motte-Houdancourt, et située à trois lieues en avant deCom- ^hristine resta pl Us " èrent . a d!ner

leurs jours . ègae, causant politique avec les hommes d'Etat, science avec las

savants, et raillant impitoyablement les railleurs. Le jour elle allait à la chasse, le soir elle écoutait la comédie française, se récriant dans les beaux endroits, battant des mains, pleurant ou riant selon la situation, et, ce qui scandalisait fort les^ensde la courautant que cela réjouissait le parterre, posant ses jambes sur le devant de sa loge, comme si clic eût été seule dans son cabinet. La reine, voyant son goût pour le spectacle, la conduisit à une tragédie des jésuites dont Christine se moqua cruellement. C'était à cette époque, on le sait, l'habitude des jésuites, non-seulement décomposer, mais encore de faire jouer des tragédies. Le professeur de Voltaire était un des plus fameux tragiques de cette époque; il s'appelait le père Poirée.

Colbcrt.

En quittant le roi et la reiuc, Christine alla faire une visite qui scandalisa fort la cour. Mue de curiosité par les éloges que le maréchal d'Albret lui avait faits de Ninon, elle voulut absolument la voir, resta deux heures avec elle et la quitta en lui donnant toutes les marques d'amitié possibles. Après quoi, i+it madame de Molteville, cette amazone suédoise prit des carrosses de louage, que le roi lui fit donner, M de l'argent pour les pouvoir payer, et s'en alla suivie de sa chétive troupe, sans train, sans grandeur, sans vaisselle d'argent ni aucune marque royale.

Vers ce même temps le cardinal perdit sa sœur, madame de Mancini, et sa nièce, madame de Mem.ru r Du premier moment ou mad3tne de Mancini tomba malade, elle se regarda comme perdue. Son mari, qui était grand astrologue, avait d'abord prédit sa propre mort, puis celle de son fils, qui avait été tue au combat de

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