‹ Louis XIV et son siècleChapitre 38 sur 69 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Mariage de Louis XIV — Portrait de la jeune reine. — Retour de la famille royale à l'an?. - Rétablissement de h royauté en Angleterre. — Maladie de Mazarin. — Déclaration des médecins. — Regrets du cardinal. — GéoeTOtàté extraordmiirc du moribond. — Raillerie de Beautru — Derniers niements d« Mazarin. — Le cardinal et le theatin.

— La restitution pour rire. — Une dette de jeu. — Moi l de Maiarin. — Son testament. — Jugement sur ce ministre.

— Son ambition. — Son avarke. — Son élo?e.

Le 3 juin 1600, don Louis de Haro épousa, au nom du roi Louis XIV, l'évéque de Fréjus lui servant de témoin, 1 l'infante Marie-Thérèse, fille du roi d'Espagne Philippe IV, dans l'église de Fontarabie. Le rot allait avoir vingt-deux ans. Sa femme avait, à quelques mois près, le même Age. Le lendemain la reine mère, le roi d'Espagne et l' infante-reine se rendirent à l'île de ht Conférence. On avait, pour cette occasion, orné à grands frais le pavillon qui avait servi aux réunions du cardinal Mazarin et de don Louis de Haro. La reine arriva la première : elle était seule avec Monsieur et mesdames de Flex et de Noaille», l'étiquette ne permettant pas au jeune roi de voir l'infante avant le moment fixé.

L'entrevue entre le frère et la sœur fut grave et digne. Aune d'Autriche voulut embrasser le roi d'Espagne; mais celui-ci rejeta tellement sa tète en arrière, que, quelque effort que fil la reine, elle ne la put atteindre : il y avait cependant un peu plus de quarante-cinq ans qu'ils ne s'étaient vus. Don Louis apporta une chaise au roi son maître; madame de Flex en apporta une a la reine. On plaça les deux chaises au milieu de la ligne qu'on avait tracée sur le parquet du pavillon, et qui indiquait la séparation des deux royaumes : l'infante s'assit sur deux coussins près de son père.

Après quelques instants de causerie, dont le sujet fui la guerre, le cardinal Mazarin interrompit Leurs Majestés pour leur dire qu'il y avait a la porte un inconnu qui désirerait fort que la porte, au lieu d'être fermée, fût entrouverte. Anne d'Autriche sourit et, demanda a son frère s'il permettait qu'en faveur de cet inconnu celle légère infraction aux lois de l'étiquette fut risquée. Le roi fil- gravement signe de la téle qu'il y consentait. Aussitôt les deux ministres allèrent ouvrir la porte.

En dehors et à quelques pas était un jeune, élégant et beau gentilhomme, qui dépassait de la léte tes deux ministres, et qui, s'il regarda avec curiosité les personnes du pavillon, ne fui point regardé avec moins de curiosité par elles, et surtout par la jeune reine; celle-ci rougit fort lorsque son père, se pochant à l'oreille d'Anne d'Autriche, lui dit à demi-voix : — Lindo hienio, — un beau gendre — Sire, dit la reine mère, me permettez-vous de demander à ma nièce ce qu'elle pense de cet inconnu'' — Il n'est pa*

encore temps, répondit le roi. — Et quand le temps sera-t-il venu? insista Anne d'Autriche. — Quand elle

sera sortie de ce pavillon.

Cependant le duc d'Anjou se penchait aussi, de son côté, à l'oreille de la jeune reine. — Quel est votre lavis, lui demanda-t-il. sur celte porte que vous regardez? — Mais, répondit-elle en souriant, mon avis est I qu'elle me parait fort belle et fort bonne à voir.

i En ce moment, Louis, qui avait vu ce qu'il voulait, se retira et alla se poster au bord de la rivière pour assister à rembarquement de l'infante. — Eh bien I lui demanda M. de Turenne, Votre Majesté est-elle satisfaite? — Autant que possible, dit le roi ; d'abord l'affreuse coiffure et l'habit de l'infante m'ont surpris; mais, en la regardant avec attention, je l'ai trouvée fort belle, et je crois qu'il me sera facile de l'aimer.

En effet, Marie Thérèse était petite, mais bien faite, frappant d'abord les yeux par un teint d'une blancheur éclatante ; puis, quand on passait aux détails de son visage, on reconnaissait qu'elle avait de beaux veux bleus, brillants et doux à la fois ; des joues un peu fortes, mais fraîches ; des lèvres un peu épaisses, mais vermeilles ; le visage long et les cheveux d'un blond argenté qui allait parfaitement avec ce teint merveilleux.

Au bout d'un instant l'infante s'embarqua. Aussitôt le roi se mit ù galoper le long de la rivière, suivant, le chapeau à la main, le bateau que sa femme montait, et il eût ainsi sans doute suivi la rive jusqu'à Fontarabie, sans les marais qui l'empêchèrent de passer. En arrivant a Fontarabie, la première femme de chambre de la reine, la senora Molina, demanda à sa jeune maîtresse ce qu'elle pensait du roi son époux.

— Il m'agrée fort, répondit l'infante, je le trouve beau garçon, et sa cavalcade m'a surtout paru d'une suprême galanterie.

Le surlendemain, 9 juin, l'évéque de Dayonne fit la célébration du mariage, et, le soir même, la jeune reine quitta l'appartement de sa belle-mère pour aller prendre possession du sien, ou plutôt pour aller partager celui ùu roi. A partir de ce moment, Anne d'Autriche prit le titre de reine mère.

Le 15 juin toute la cour quitta Saint-Jean-de-Luz pour retourner vers Paris. A Amboise on rencontra le prince de Condé, qui venait présenter son fils aux deux augustes époux. A Chambord, ce fut le duc de l.ongueville qui vint les saluer à sou tour. A Fontainebleau, enfin, le duc de Lorraine et le duc de Guise attendaient l'arrivée du roi et de la reine pour leur présenter leurs hommages. De là toute la cour se rendit A Vincennes, où l'on attendit l'entrée solennelle, qui eut lieu le 26 août 1660, douzième anniversaire des barricades. Pendant le vovage du roi et pendant ces préparatifs de mariage, de grands événements s'étaient accomplis en Angleterre. Cromwef était mort le 13 septembre 1658, et le 19 mai 1660, pendant qu'on était à Saint-Jean-de-hiz, la cour avait appris le rétablissement du fils de Charles I" dans son royaume. C'était ce même prince de Galles que nous avons vu si amoureux de Mademoiselle, et à qui Gaston refusa sa fille à cause de sa position précaire à la cour de France.

Cependant la santé du cardinal Mazarin, mauvaise depuis longtemps, empirait de jour en jour. Déjà brisé par les fatigues des conférences, il avait éprouvé, à Sibourre, les premières atteintes de la maladie dont il mourut. Un jour la reine étant entrée dans sa chambre au moment oU plusieurs courtisans entouraient son lit, s'approcha du chevet et lui demanda comment il se portait. — Mal, madame, répondit Mazarin. Et, rejetant ses couvertures : — Voyez, madame, dit-il, voyez ces jambes qui ont perdu le repos en le donnant à la France. Et, en effet, ses jambes et ses cuisses, qu'il montrait avec cette étrange familiarité, étaient si livides et si couvertes de taches blanches et violettes, que la reine ne put s'empêcher de pousser un cri et de verser quelques larmes en le voyant dans ce déplorable état. N «t Car, dit Bnenne, on eût cru voir Lazare sortant de son tombeau. »

A Fontainebleau, le cardinal, qu'on avait ramené en litière et constamment couché, eut une nouvelle attaque. On prétendait que des bains, qu'il avait pris, lui avaient fait remonter sa goutte. Il eut la fièvre, des convulsions et même le délire. Dans un de ces moments le roi vint pour le consulter. — Ah I sire, lui dit-il. vous demandez conseil à un homme qui extravague.

Il arriva donc fort malade au Louvre, où il n'en voulut pas moins donner au roi un superbe ballet. Il faisait préparer, dans la galerie des portraits des rois, une décoration de colonnes de brocalelles d'or, à fond rouge et vert, découpé à Milan, quand le feu prit, brûla le plafond peint par Fremiue, et représentant Henri IV sous la figure de Jupiter foudroyant les Titans ou plutôt la ligue, et dévora, en outre, tous les portraits des rois de la main de Janet et de Porbus. Ce fut un nouveau coup pour le cardinal. Il quitta sa cliambrc, où il courait danger d'être brûlé vif, soutenu parson capitaine des gardes; il était tremblant, abattu et si paie, ou plutôt si livide, que tous ceux qui le virent en cet état le tinrent pour un homme perdu. Derrière lui son appartement fut brûlé. On le transporta au palais Mazarin. Guéoaua, son médecin, aussitôt fut appelé. C'est le même dont Boileau a dit plus lard -

Uuén iud sur ton cheval en passant m'éclabousse.

Il appela onze de ses confrères, et là eut lieu la consultation qu'on a nommée la consultation des douze médecins, et à la suite de laquelle Guénaud alla trouver le cardinal et lui dit : — Il ne faut pas, mouseigneur, flatter Votre Eminence, nos remèdes peuvent prolonger vos jours, mais ils ne peuvent guérir la ■ anse du mal, et vous mourrez certainement de cette maladie; mais ce ne sera point eneore de sitôt; prépnrez-vou» donc à ce terrible passage. J'ai cru devoir parler franchement à Votre Eminence ; si mes confrères vous parlent autrement, ils vous trompent; mais moi, j'ai cru devoir vous dire la vérité.

Le cardinal reçut cet arrêt avec beaucoup plus de calme qu'on n'aurait pu s'y attendre; seulement, regardant son médecin : — Guénaud, lui dit-il, puisque vous êtes en train de me dire la vérité, dites-lamoi jusqu'au bout; combien de jours ai-je encore à vivre? — Deux mois au moins, répondit Guénaud. —

— Cela suffit, dit le cardinal ; adieu, venez me voir souvent, je vous suis obligé autant que peut l'être un

ami ; profitez du peu de temps qui me resle pour avancer voire fortune, comme, de mon côté, je vais mettre a profit vos avis salutaires. Adieu encore un coup, songez à ce que je puis faire pour votre service.

Cela dit, il s'enferma dans son cabinet et commença de se préparer ù la mort. Cependant cette résignation apparente disparaissait de temps en temps, et la peau du héros ne recouvrait pas si bien le moribond que l'oreille de l'homme ne passât. Un jour Brienne, son secrétaire, fils de ce Loménie de Brienne dont il avait tant eu a se louer lors de son avènement au ministère, était dans une galerie où Mazarin avait fait placer ses plus beaux tableaux, ses plus belles statues et ses plus beaux vases; il entendit un bruit de pantoufles traînantes, accompagné d une respiration étouffée, et, se doutant que c'était le malade, il se cacha derrière une magnifique tapisserie exécutée sur les dessins de Jules Romain et qui avait appartenu au maréchal de Saint-André. En effet, c'était le cardinal lui-même ; le malade entra, il se croyait seul, et se traînant avec peine d'une chaise à l'autre. — 11 faut quitter cela; disait-il, et encore cela, et cela, et cela! Que j'ai eu de peine, mon Dieu ! a acquérir ces choses qu'il faut que je quitte aujourd'hui ! car, helas! je ne les reverrai plus où je vais..

Celte plainte d'un homme qui avait été si puissant et si envié attendrit Brienne ; il poussa un soupir. Mazarin l'entendit. - Qui est là? s'écria-t-il, qui est la? — C'est moi, monseigneur, dit Brienne, j'attendais le moment de parler à Votre Eminence d'une lettre fort importante que je viens de recevoir. — Approchez, Brienne, approchez, dit le cardinal, et donnez-moi la main, car je suis bien faible; mais ne me parlez point d'aflaires, je vous prie, je ne suis plus en état de les entendre ; adressez-vous au roi et faites ce qu'il vous dira; quant a moi, j'ai bien autre chose en téte maintenant.

Puis revenant à sa pensée : — Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau du Corrége, continua-l-il; et encore cette Vénus du Tkien et cet incomparable Déluge d'Antoine Carrache; eh bien ! mon ami, il faut quitter tout cela Oh! mts tableaux, mes chers tableaux, que j'aime tant et qui m'ont tant coûté 1!! — Oh ! monseigneur, lui dit Brienne, vous vous exagérez votre position, et vous êtes certainement moins mal que vous ne le pensez. — Non, Brienne, non, je suis bien mal; d'ailleurs, pourquoi dèsirerais-je vivre, quand tout le monde désire ma mort-? — Monseigneur se trompe : nous ne sommes plus au temps des passions ; c'était bon dans la Fronde, mais aujourd hui personne ne fait plus de pareils souhaits. — Personne... (Mazarin essaya de sourire.) Vous savez bien cependant qu'il y a un homme qui la souhaite, cette mort : mais n'en parlons plu<; il faut mourir, et plutôt aujourd'hui que demain... Ah! il la souhaite, ma mort, va, je le sais.

Brienne n'insista point; il comprenait que le ministre voulait parler du roi, qu'on savait avoir hâte de gouverner; d'ailleurs Mazarin regagna son cabinet, et fit signe a son secrétaire de le laisser seul.

Quelques jours après, une chose arriva, qui fut un sujet d'étonnement pour tout le monde, et qui lit croire aux plus incrédules que le cardinal était bien convaincu de sa fin prochaine. Son Eminence appela près d'elle Monsieur, frère du roi, et, de la main a la main, lui fit cadeau de cinquante mille écus. Le joie de Son Altesse Royale qui, grâce -à l'avarice du premier ministre, n'avait jamais possédé trois mille livres à la fois, ne saurait trouver d'expression dans notre langue ; le jeune homme sauta au cou du cardinal, l'embrassa d'effusion, et sortit tout courant. — Ah! dit en soupirant Mazarin, je voudrais qu'il m'en coûtât quatre millions et avoir encore le cœur assez jeune pour éprouver une joie pareille.

Cependant il allait toujours s'affaitlissant. Cet arrêt de Cuénaud, qu'il n'avait plus que deux mois à vivre, lui rongeait incessamment le cœur : dans sa veille il y pensait, dans son sommeil il eu rêvait. Un jour que Brienne entrait dans son appartement à pas comptés et suspendus, parce que Bernouin, le valet de chambre du cardinal, l'avait prévenu qu'il sommeillait devant le feu, assis dans son fauteuil, le jeune homme le vit. quoique endormi, dans une surprenante agitation; son corps, par son propre poids, roulait tantôt en avant, tantôt en arrière ; sa tète allait du dossier de sa chaise à ses genoux; il se jetait à droite et à gauche sans interruption, et, pendant cinq minutes où Brienne le considéra ainsi, le balancier de la pendule n'allait pas plus vile que son corps : on eût dit qu'un. démon l'agitait. Il parlait, mais ses paroles sourdes, étoufiees et sombres, étaient inintelligibles; on serait que la vie physique luttait en lui contre celte menace d'une dissolution prochaine. Brienne eut peur que le cardinal ne tombal dans le feu : il appela Bernouin. Le valet de chambre accourut et secoua vivement le malade. — Qu'y a-l-il? qu'y a-t-il? s'écria celui-ci en se réveillant; Cuénaud l'a dit! — Au diable soit Cuénaud et son dire! s'écria Bernouin répélerez-vous donc toujours la même chose, monseigneur? — Oui, Bernouin, oui, reprit le cardinal; oui, il faut mourir, je ne saurais en réchapper, Cuénaud Va dit, Cuénaud l'a dit !...

C'étaient ces paroles terribles que le cardinal répétait en dormant et que Brienne n'avait pas pu entendre. — Monseigneur, dit Bernouin essayant de distraire le cardinal de l'incessante pensée qui le torturait, M. de Brienne est là. — M. de Brienne, dit-il, faites-le avancer.

Brienne s'avança et lui baisa la main. — AU! mon ami, dit Mazarin, je me meurs... je me meurs. — Sans doute, répond Brienne, mais c'est vous qui vous tuez; ne vous affligez donc plus par ces cruels discours, qui font plus de mal à Votre Eminence que son mal même. — Il est vrai, mon pauvre Brienne, il est vrai; mais Cuénaud l'a dit, et Guénaud sait bien son atelier!...

Sept ou huit jours avant sa mort, un caprice singulier passa par l'esprit du cardinal : il fit faire sa barbe, relever sa moustache et couvrir ses joues de blanc et de rouge, de sorte qoe de sa vie il n'avait été si frais ni si vermeil. Alors il monta dans sa chaise à porteurs, qui était ouverte par devant, et alla faire un tour dans le jardin, malgré le froid qu'il faisait, car . e que nous racontons se passait au commencement de mars. Aussi l'élonnemcnt fut-il grand ; chacun cruvait rêver en voyant passer le cardinal dans cet équipage, rajeuni toul à coup comme Eson. M. de Condè lè vit, et dit en le voyant : — Fourbe il a vécu, et fourbe il veut mourir.

Le comte de Nogent-Beautru, ce vieux bouffon de la reine que nous verrons bientôt disparaître de cette cour, où il avait joue les Gaulicr-Garguille comme Mazarin avait ioué les Pantalons, le rem ontra, et s'approchant do lui • — Oh' « écria ! H, comme s'il était dur-" <'e la m:\<- nra l^, oh' fOmiv> '">ir eM tan j

Voire Eminencc! il a fait un grand changement en vous; Votre Eminence le devrait prendre plus souvent.

Ces mots allèrent au cœur du mourant, qui comprit la raillerie. — Rentrons, dit-il à ses porteurs, rentrons, je me sens mal. — Cela se voit, reprit l'implacable bouffon", car Votre Emin«nce est bien rouge.

Le cardinal se laissa tomber sur son oreiller, et on l'emporta. Sur les marches du palais se trouvait par hasard l'ambassadeur d'Espagne, le comte de Fuensaldagne; la litière passa devant lui; un instant il arrêta ses yeux sur le moribond, puis avec une gravité toute castillane : — Ce seigneur, dit-il a ceux qui raccompagnaient, me représente assez bien feu M. le cardinal Mazarin.

En effet, l'ambassadeur ne se trompait que de quelques jours. Néanmoins Mazarra se reprit encore à la vie. Le jeu, qui avait été chez lui la passion dominante, survécut a toutes les autres; ne pouvant plus jouer lui-même, il faisait jouer autour de son lit; ne pouvant plus tenir les cartes, il les faisait tenir pour lui. On joua ainsi jusqu'au moment où le nonce du pape, instruit que le cardinal avait reçu le viatique, vint lui conférer l'indulgence. Un instant avant que le représentant de Sa Sainteté entrât, le commandeur de Sou- \ré tenait son jeu; il fit un beau coup et s'empressa d'en avertir Son Eminencc. — Ah! commandeur, dit le cardinal, vous avez beau faire, je perds plus dans mon lit que vous ne gagnez pour moi à table. — Uon! bon I dit le commandeur, que dit là Votre Eminence? Il faut ne point avoir de ces pensées-là, et enterrer la synagogue avec honneur. — Soit, dit le cardinal, mais ce sera vous autres, mes amis, qui l'enterrerez ; moi, je payerai les frais de la pompe funèbre.

En ce moment le nonce entra. A sa vue les cartes disparurent, et l'on ne joua plus davantage près du lit du moribond. Le soir, on annonça au cardinal qu'une comète venait de paraître. — Hélas! dit-il, la comète en vérité me fait trop d'honneur.

Ce nonce du pape était M. Piccolomini ; il donna au cardinal l'indulgence plénière in articula mot lit, parlant fort chrétiennement et employant la langue latine. Le cardinal répondit .en italien. «- Je vous prie, monsieur, de mander à Sa Sainteté que je meurs son serviteur et lui suis très-obligé de l'indulgence quelle m'accorde et dont je sens avoir grand besoin; recommandez-moi à ses saintes prières. Et il ajouta tout bas quelques mots que personne n'entendit.

Alors on lui administra 1 extrême-onction. A partir de ce moment les courtisans furent exclus de la chambre du mourant, que gardait le curé de Saint-Nicolas-des-Champs. La porte resta ouverte seulement au roi, à la reine et à M. de Colbert. Le roi vint le voir et demanda ses derniers conseils. — Sire, répondit Mazarin, sachez vous respecter vous-même, et l'on vous respectera; n'ayez jamais de premier ministre, et employez M. de Colbert dans toutes les choses où vous aurez besoin d'un homme intelligent et dévoué.

Avant sa mort, il résolut d'établir les deux nièces qui lui restaient : l'une, celle que le roi avait aimée, c'est-à-dire Marie de Mancini, fut fiancée à don Lorenzo Colonna, connétable de Naples; l'autre, Hortense Mancini, au fils du maréchal de la Meilleraie, qui quitta son nom pour prendre celui de duc de Mazarin. Celle dernière, que sou oncle avait toujours laissée dans un état voisin de la misère, raconte elle-même la sensation de bonheur qu'elle éprouva lorsque, son mariage arrêté, son oncle l'invita à passer dans le cabinet où était son trousseau, et en outre une corbeille contenant dix mille pistoles en or, c'est-à-dire plus de cent mille livres. Elle appela aussitôt son frère et sa sœur et les mit à même du trésor. 'Chacun en

fourra dans ses pot'ies autant qu'elles en pouvaient contenir, puis, romme au fond de la corbeille il re.v tait quelque trois cents louis, on ouvrit les fenêtres et on les jeta à poignées dans la cour de l'hôteJ Mazarin pour faire ballrt un monde de laquais qui se trouvait là, en leur criant : — Crêpa adesso, crêpa . Qu'il crève, maintenant, qu'il crève. »

L<* cardinal connut cette prodigalité, et peut-être aussi celle ingratitude sur son lit de mort de Vin-

Fouquijt.

confesseur, bon t lient in, effraye du chiffre de celle fortune, que Mazarin, dans sa confession, avait avouée comme un pècbè, lui avait répondu tout net : — Monseigneur, vous serez damné, si vous ne restituez le bien mal acquis. — Hélas! avait répondu Mazarin, je ne tiens rien, mon père, que des bontés du roi. — Soit, dit le tbéatin, qui ne se laissait pas duper par les mots, et qui ne transigeait pas avec sa conscience ; mais il faut distinguer ce que le roi vous a donne de ce que vous vous êtes donné vous-même. — Ah ! s'écria le cardinal, si cela est ainsi, il faut donc tout restituer.

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2f,f, LOI XIV FT SON SIÈCLE.

r.iis, après avoir réfléchi un instant. — Qu'où nie fasse venir M. de Colbert. dit-il, il trouvera moyen de m'ai ranger tout cela.

On appela Colbert. Cotait, on le sait, la créature, du cardinal, et celui que le minisire avait particulièrement recommandé au roi. Colbert vint. Mazarin lui confia son embarras, et Colbert ouvrit un avis qui avait pour but de concilier les derniers scrupules du cardinal, avec le désir de voir son immense fortune ne point sortir de sa famille. C'était de faire au roi une donation de tous ses biens, laquelle, dans sa générosité royale, Louis XIV ne manquerait pas d'annuler sur-le-champ. L'expédient plut au cardinal, et, le 5 mars, il avait' fait cette donation. Or, trois jours s'étaient écoulés, et depuis trois jours le roi n'avait pas rendu la donation. Le cardinal était au désespoir, se tordant les bras et criant : — Ma pauvre famille, hélas! ma pauvre famille n'aura pas de pain

Le 6 enfin, Colbert, tout joyeux, rapporta au cardinal la donation que le roi avait refusée, autorisant le mourant à disposer de tous ses biens comme il l'entendrait. — Eh ! tenez, mon père, s'écria le cardinal en montrant à son rigide confesseur la donation refusée, maintenant vous reste-t-il encore quelque motif de ne point me donner l'absolution ?

Le bon théatin n'en avait plus aucun; aussi la lui donna-t-il. Le cardinal alors tira de dessous son chevet son testament tout fait et le remit à Colbert. En ce moment on gratta à la porte. Comme la porte était défendue, Bernouin alla éloigner le visiteur. — Quiétait-ce? demanda Mazarin au valet de chambre lorsque celui-ci revint. — C'était;, répondit Bernouin, le président de la chambre des comptes, M. de Tubeuf ; je lui ai dit que Votre Eminence n'était point visible. — 0/ii»iè.' s'écria le moribond, qu'as-tu fait la, Bernouin? il me devait de l'argent, peut-être me le venait-il apporter : rappelle vite, rappelle.

Bernouin courut après M. de Tubeuf et le ramena. Mazarin ne s'était pas trompé; M. de Tubeuf venait lui rapporter l'argent perdu par lui, sur le fameux coup dont le commandeur de Souvrè avait, on se le* rappelle, félicité le cardinal. Celui-ci fit un accueil charmant a l'honnête joueur qui tenait avec tant de fidélité ses engagements, prit la somme, qui montait à uae centaine dcpistoles, et demanda sa cassette aux

fuerreries ; on la lui apporta. Il serra la somme dans un compartiment, puis se mit à examiner, l'un après 'autre, tous ses jovaux. — Ah ! dit le cardinal en se livrant à cet exercice, qui était son plaisir favori; ah ! monsieur Tubeuf, vous êtes un beau joueur. Tubeuf s'inclina.

— Je donne à madame Tubeuf, continua Mazarin, je donne à madame Tubeuf....

Le président dos comptes crut que Mazarin, en souvenir de tout l'argent qu'il lui avait gagné, allait donner quelque beau diamant, et regarda le cardinal en souriant comme pour aider les paroles à sortir de sa bouche. — Je donne à madame Tubeuf, continua Mazarin ... EnfiB dites à madame Tubeuf que je lui donne le bonjour.

Et il referma la cassette, qu'il remit à Bernouin. Quant à M. Tubeuf, il se retira avec la honte d'avoir cru un instant que Mazarin pouvait donner quelque chose. Les journées du lendemain et du surlendemain se passèrent dans les alternatives de bien et de mal, mais le bien allait toujours diminuant et le mal toujours augmentant.

Le 7 au soir, la reine vint pour le voir; mais le malade était si souffrant, que Colbert, qui veillait dans le couloir, dit à la reine qu'il était probable qu'il ne passerait pas la nuit. Cependant il se trompait : il passa non-seulement cette nuit, mais encore la journée du lendemain sans mourir; il est vrai que le soir il entra dans une agonie terrible. — Monseigneur, dit le curé île Saint-Nieolas-des Champs, c'est la nature qui paye son tribut. — Oui, oui, monsieur, répondit le cardinal, je souffre beaucoup, mais je sens. Dieu merci, que la grâce est encore plus forte que le mal.

Deux heures après, son agonie augmentant, il se tâta le pouls lui-même, et, comme sans doute il lui paraissait encore vigoureux : — Ah! dit-il, je sei.s à mon pouls que j'ai encore longtemps à souffrir.

A deux heures du matin, il se remua un peu dans son lit et dit : — Quelle heure est-il ? il duit bien être deux heures?

Enfin, une demi-heure après, il poussa un soupir et dit • — Ah ' sainte Vierge, ayez pitié de moi, et recevez mon âme.

Puis il expira entre deux et trois heures du matin, le 9 mars de l'année lf>OI, dans la cinquante-deuxième année de sa vie, ayant vécu dix-sept mois seulement de phi» que le cardinal de Bichelieu, et après avoir, comme lui, exercé ta toute-puissance pendant dix htiit ans. « C'était le jour des Ides de mars, fatal aux Jules, dit Prioio dans son histoire, Jules César ayant été tué à Home, cl le cardinal de Mazarin étant mort à Vincennes, le même jour, à seize siècles de distance l'un de l'autre. »

Le roi. en s'éveillant, appela sa nourrice, qui couchait toujours dans sa chambre, et lui fit signe de l'oeil pour qu'elle allât voir comment se trouvait le cardinal. La nourrice obéit et revint en disant que le cardinal était mort. — Aussitôt Louis XIV se leva, et, appelant Letellier, Fouquct et L\onne, il leur dit : — Messieurs, je vous ai fait venir pour vous avertir que jusqu a présent j'ai bien voulu 'laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal, mais qu'à partir d'aujourd'hui j'entends les gouverner moi-même. Vous m'aiderez de vos avis, quand je vous les demanderai.

Puis il congédia le conseil, alla trouver la renie mère, dina avec elle, et partit aussitôt pour Paris dans un carrosse fermé. La reine mère fut portée en chaise. Le marquis de Beau fort, son premier écuyer, et Nogent-Beaulru, son bouffon, marchèrent constamment à pied chacun à une portière, et égayèrent incessamment le petit vovage par leurs plaisanteries.

La fortune que laissait le cardinal était immense : il disposait par son testament de cinquante millions, et il défendait sur toutes choses, dans ce testament, que l'on fil l'inventaire de ses effets: il craignait que le peuple, qui l'avait tant haï, ne fût scandalisé de pareilles richesses. Son principal légataire était d'abord Armand-Charles de Laporle. marquis de la Mcilleraie, duc de llethelois, Mazarin, auquel il laissa tout ce qui resterait de ses biens après l'acquittement des legs particuliers, disposition dont le légataire lui-même

n'a jamais pu connaître l'étendue, à cause de l'interdiction à lui faite de dresser inventaire. Celte fortune était royale, et approximativement devait monter de trente-cinq a quarante millions.

Tous les autres parents eurent part à ces libéralités posthumes. La princesse de Conli, sa nièce, reçut deux cent mille écus; la princesse de Modène, la princesse de Vendôme, la comtesse de Soissons et la connétable Colonna, chacune une somme égale à la princesse de Conli; son neveu Mancini eut le duché de Nevers, neuf cent mille livres d'argent comptant, des rentes sur Brouage, la moitié de ses meubles avec tous ses biens de Rome; le maréchal de Grammont, cent mille livres; madame Martinozzi, sa sœur, dix-huit mille livres de pensions viagères.

Les legs spéciaux étaient ceux-ci : Au roi, deux cabinets de pièces de rapport qui n'étaient pas encore achevés; à la reine mère, un diamant estimé un million ; à la jeune reine, un bouquet de diamants; à Mon- • sieur, frère du roi, soixante marcs d'or, une tenture de tapisserie et trente émeraudes; à don Louis de Haro, ministre d'Espagne, un très-beau tableau du Titien, représentant Flore; au comte de Fuensaldagne, une grosse horloge à boite d'or; à Sa Sainteté, sjx cent mille livres destinées à faire la guerre aux Turcs; aux pauvres, six mille francs; enfin, a la couronne, dix-huit gros diamants, qui devaient être appelés /<•.•? Mazarins. C'était un dernier effort pour hausser son nom à la hauteur des autres grands noms donnés à certains diamants, légués ou achetés par les rois. En effet, les dix-huit Mazarins prirent place près des cinq Mèdicis, des quatre Valois, des seize Bourbons, des deux Navarres, du Richelieu et du Sancy. Ce n'est pas la seule chose à laquelle le cardinal eût donné son nom : perpétuer le souvenir de son passage en ce monde était le plus ardent de ses vœux. Outre ces dix-huit diamants, il avait donné son nom au marquis de la Meilleraie, qui, comme nous l'avons dit, s'appela le duc de Mazarin; au palais qu'il avait fait bâtir et qui s'appela le palais Mazarin; au jeu qu'il avait inventé et qui s'appelait le hoc Mazarin; enfin aux pâtés à la Mazarine.

Comme on a pu le voir, si l'on a suivi avec quelque attention cette histoire, l'ambition et l'avarice étaient les passions dominantes du cardinal. Pour satisfaire son ambition, il trahit la France; pour satisfaire son avarice, il la ruina, et cependant, malgré ces deux reproches mérités, nul ministre étranger, ni même national, ne fit pour un pays ce que Mazarin fit pour sa patrie d'adoption.

Nous disons qu'il trahit la France. Voici à quelle occasion il trama cette trahison, qui n'eut pas d'ailleurs grande conséquence. Laissons parler Brienne.

« Sur ces entrefaites (1000), un jour que j'étais seul dans la chambre du cardinal et que j'écrivais sur sa table les dépêches pressantes qu il venait de me commander, Son Eminence eut besoin de quelques papiers qui étaient dans l'une de ses cassettes. Le cardinal était alors au lit, où la goutte le retenait. Il m'appela, et, me donnant ses clefs, me dit d'ouvrir la cassette marquée XI, et de lui apporter la liasse A. nouée d'un ruban jaune. Les cassettes, qui étaient rangées six à six sur deux différentes tables au pied du lit, avaient été mal placées : à la suite de la cassette X, on avait mis la cassette IX, que j'ouvris sans y faire attention, m 'et mit contenté de compter les cassettes jusqu'à ce que je fusse venu à celle qui se trouvait la onzième; je tirai donc la liasse A; mais ne la trouvant pas nouée d'un ruban jaune, je dis à Son Eminence, du lieu où j'étais, qu'elle était uouée d'un ruban bleu. Le cardinal me répondit : Vous vous êtes mépris au chiffre, c'est la cassette IX que vous avez ouverte au lieu de la cassette XI. J'ouvris donc la cassette qu'on

m'indiquait, et j'y trouvai, en elïet, la lusse A, nouée d'un ruban jmine que je portai à Son Eminence. Cependant cela ne se put pas faire sans que je lusse la coite du papier volant qui paraissait sur la liasse A renouée d'un ruban bleu, et j'y aperçus ces paroles remarquables :

t Acte, par lequel le H... d'E... m'.t promis de ne pas s'opposer a ma P.... à la P ., , en cas que je puisse me faire fi... apris la mort d'A..., et ce, moyennant que je fasse agréer au kl..., de$e contenter de

la ville d'A..., au tien de celle de G..., dont j'ai demandé de sa part ta restitution h la couronne rf A...» Kl plus tas : i Cet nc/c e«< fron, C ... étant demeuré aux E... » « N. B. >■

L'intelligence de cette note était facile àBrienne, malgré la précaution qu'avait prise le cardinal de s'arrêter aux initiales; elle voulait dire :

« Acte par Inquel le roi d'Espagne m'a promis de ne point s'opposer à ma promotion à la papauté, en cas que je puisse me faire élire après la mort d'Alexandre VII, et ce, sous la condition que je tasse agréer au roi de France de se contenter de la ville d'Avesne, au lieu de celle de Cambrai, dont j'ai demandé de sa .part la restitution à la couronne d'Espagne.

« Cet acte est bon, Cambrai étant demeuré aux Espagnols. > c Nota Bette. »

Malheureusement la mort ne laissa point à Mazarin le temps de mettre à exécution cet ambitieux projet, Alexandre VU, qui avait été élu le 7 avril 1655, étant mort seulement le 22 mai 1667, c'est-à-dire un peu plus de six ans après celui qui comptait lui succéder.

Quant a l'avarice du cardinal, elle était passée en proverbe, et c'était le grand reproche que lui faisaient tous ensemble ses amis et ses ennemis; tout lui était prétexte à argent, tout lui était matière à impôts •'" « Ils chantent, ils payeront, » est devenu, non-seulement un proverbe français, mais un axiome européen. Un jour le cardinal Mazarin fut prévenu qu'un pamphlet terrible contre lui venait d'être mis en vente; il le fît saisir, et, comme celte saisie décuplait naturellement sa valeur, il le fit revendre sous main a un prix exorbitant ; il gagna mille pistoles à ce coup de commerce, qu'il raconta lui-même et dont il riait beaucoup.

Mazarin trichait au jeu; il appelait cela prendre ses avantages, et, tout avare qu'il était, jouait de façon à perdre ou a gagner cinquante mille livres dans une soirée. Au reste, comme cela devait être, il$e montrait fort sensible au gain et à la perte.

Si le cardinal donnait de mauvaise grâce, ou plutôt même ne donnait point, en revanche, il n'était jamais si aise que quand il recevait, et, pour arriver à recevoir, il employait parfois des moyens qui n'appartenaient qu'à lui. Le cardinal Barberini avait un charmant tableau ditCorrége, représentant l'Enfant Jésus assis sur les genoux de la Vierge et donnant, en présence de saint Sébastien, l'anneau nuptial à sainte Catherine (1). Le cardinal se rappelait toujours avoir vu à Home ce tableau qui l'avait frappé ; il n'osa le demander à Barberini qui, selon toute probabilité, ne le lui aurait pas donné ; mais il le fit demander par la reine, à laquelle celui-ci n'osa le refuser. De peur qu'il n'arrivât malheur à ce chef-d'œuvre pendant la route, on envoya un messager à Rome, lequel, aux frais du premier propriétaire, bien entendu, rapporta le tableau que le donateur présenta lui-même à la reine, laquelle, pour lui accorder l'honneur qu'il méritait, le fit aussitôt accrocher dans sa chambre à coucher. Puis, à peine Barberini avait-il le dos tourné, que le cardinal Mazarin le vint dépendre et emporta cher lui ce trésor tant convoité; mais, à sa mort, le cardinal Barberini, dont l'intention avait toujours été de faire un cadeau à la couronne et non au ministre, vint trouver le roi et le pria de se souvenir que ce tableau avait été donné à la reine, et par conséquent lui appartenait. Louis XIV fit droit à la demande du cardinal, et le tableau fut rapporté avec trois autres que le duc de Mazarin renvoya au roi, parce que, disait-il, ces tableaux représentaient des nudités Les trois tableaux qui blessaient la pudeur de l'époux d'Ilortense Mancini étaient la grande Vénus du Titien, celle du Corrége, et le tableau d'Antoine Carrache, devant lequel s'arrêtait le cardinal Mazarin en se lamentant de le quitter.

On se rappelle que ce même duc de Mazarin, toujours par un .sentiment de pudeur, mutila un jour à grands coups de marteau toutes les slalues antiques que lui avait laissées son oncle. Le roi apprit ce sacrilège et lui envoya Colbert pour lui demander qui avait pu le pousser à une pareille action. — Ma conscience, répondit le duc de Mazarin. — Mais, monsieur le duc, dit Colbert, si c'est votre conscience, pourquoi donc avez-vous, dans votre chambre à coucher, cette belle tapisserie de Mars et Vénus, qui me parait aussi impudique au moins que vos statues? — C'est, dit le duc, que cette tapisserie vient de la maison de Laporte, dont je suis, et que n'en portant plus le nom, j'en veux au moins garder quelque chose.

La raison parut tans doute suffisante à Louis XIV. qui lui laissa les tapisseries, puisqu'elles venaient de la maison Laporte, mais lui Ôta les statues qui venaient de la maison Mazarin.

Nous avions déjà cité, en d'autres endroits, quelques traits d'avarice du cardinal; en les rapprochant de ceux-ci, ils compléteront le tableau. Aussi, Mazarin mourut-il à peu prés exécré de tout le monde : exécré de la reine, qui lui reprochait son ingralilude, exécré du roi, qui lui reprochait son avarice, exécré du peuple, qui lui reprochait sa ruine. Les épigrammes, qui l'avaient poursuivi pendant toute sa vie, abondèrent, comme on le comprend bien, à sa mort. Nous en citerons seulement quelques-unes (M) :

Enlin le cardinal a terminé «on sorti I Français que dirona-nous de ce grand personnage? I lia f. il la paix, il est mort:

Il ne pouvait pour notw rien f >ire davautage.

M marin sortit de Mm h Aussi pauvre que le Lazare,

Kéduit à la nécessité :

Mail, par les soin* d'Anne d'Autt ■< lie,

lie Lazare refuse. té

EU mort comme le imutaii lidie.

I'. Ce tableau «nu Mutée.

Ci-giil'Emiacnce deuxième:

Dieu nous garde de U troisième!

Jules le cardinal gît dessous eu tombeau Passant, lierre ta bourse et tiens bien ton manteau.

C'était une rage de faire des épitaphes au cardinal. Poètes, bourgeois, marchands, chacun apporta la sienne; il n'y eut pas jusqu'à un Suisse, dont le défunt avait licencié le régiment, qui, passant devant son tombeau à Vincennes, ne voulût apporter sa part de l'offrande générale. Il réfléchit un instant, et grava sur le tombeau ce distique, qui, a notre avis, en vaut bien un autre.

Ci-gît un couquin d'Italie,

Un autre, qui ne nul pas sans doute trouver deux rimes, se contenta de confectionner un anagramme, et, dans JULES MAZARIN, trouva ANIMAL SI RUZÉ.

Maintenant, laissons de coté les passions de l'époque et les haines des partis, et jugeons Mazarin au point de vue des résultats et non des moyens.

Mazarin continua au dehors la politique d'Henri IV, c'est-à-dire l'abaissement de la maison d'Autriche. Pour arriver 4 ce but, tous les moyens lui parurent bons : athée en politique, matérialiste en affaires d'Etat, il n'avait ni haines, ni amours, ni sympathies, ni antipathies. Qui pouvait servir ses vues était son allié, qui s'y opposait, son ennemi. Le bien du pays passait chez lui avant toutes choses, même avant les exigences royales : Cromwell peut l'aider à affaiblir la maison d'Autriche, Cromwell peut lui donner six mille nommes pour reprendre Monimédy, Mardick et Saint-Venant : il traite avec Cromwell. Pour prix de son alliance, l'usurpateur exige que les princes légitimes soiect chassés de France : Mazarin chasse les princes légitimes, ne maintenant une réserve qu'en fcveur de la petite -fille d'Henri IV. Il est avare, c'est pour les hommes, mais jamais pour les choses. Faut il cri er des ennemis à ses ennemis, ou plutôt aux ennemis de la France, l'or coule à flots. Pendant tout son ministère, la guerre se poursuit avec activité dans les Pays* Bas, en Italie et en Catalogne. Mais en même temps qu'il a- des généraux qui battent les Espagnols et les Impériaux, il a des agents qui négocient à Amsterdam, à Madrid, à Munich et à Bruxelles; seulement, dans les grandes affaires, il ne s'en rapporte qu'à lui, c'est lui qui traite, qui discute, qui négocie en personne. Aux conférences de l'île des raisans, don Louis de Haro amène avec lui six des plus fortes têtes de l'Espagne; Mazarin y va seul, fait face à tout le monde, discute, paragraphe à paragraphe, phrase à phrase, mots à mots, un traité de cent vingt articles, demeure trois mois en lutte avec les premiers politiques de l'époque, épuise vingt-quatre entrevues de cinq à six heures, au milieu des brouillards d'une rivière, des miasmes d'un marais, signe un des traités les plus avantageux que la France ait jamais signés, assure la paix de l'Europe, troublée depuis cinquante ans; et comme il a épuisé toutes les forces du corps et de l'esprit dans l'accomplissement de cette grande œuvre sociale, il vient mourir à Paris, juste au moment où le roi peut lui aunoncer que le mariage qu'il vient de faire, et qui va porter la France an premier rang des Etats politiques du monde est béni du Seigneur, et va donner un héritier à l'Etat.

Au dedans, il continue la politique de Richelieu, c'est-à-dire le triple abaissement de la féodalité, de l'Eglise et du parlement. La féodalité expire à ses pieds le jour où Condé demande grâce par la voix de l'Espagne; l'Eglise reconnaît son impuissance, en laissant le coadjutéur en prison et le cardinal de Retz en exil; enfin, le parlement rompu, brisé, décimé, voit Louis XIV entrer dans son enceinte, le chapeau sur la téte, le fouet à la main, et, derrière le jeune roi, peut distinguer la téte fine et moqueuse de celui qu'il a condamné deux fois à mort, dont il a' mis la téte à prix, dont il a vendu les meubles à l'encan, qu il a proscrit, insulté, raillé, et qui revient mourir en Frauce, tout-puissant, riche de cinquante millions, détesté, il e*t vrai, du peuple, de sa famille et du roi, mais laissant au peuple la paix, à sa famille des trésors, au roi un royaume, duquel toute opposition parlementaire, ecclésiastique et féodale a disparu!

Maintenant, d'où vieut cette exécration, cette haine, cette réprobation universelle contre Mazarin? D'où vient que son génie est méconnu, que sa capacité est contestée, que ses intentions et même ses résultats sont niés par ses contemporains? Le secret est dans ce seul mot : Maxarin était avare. Or, la main qui lient le sceptre doit, comme celle qui tient le inonde, être large et ouverte : Dieu est non-seulement libéral, il est prodigue.

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