‹ Louis XIV et son siècleChapitre 5 sur 69 · A MADAME DE CIIUAIS, LA HÈRE · texte numérisé non relu

A MADAME DE CIIUAIS, LA HÈRE

i Dieu, qui n'a jamais failli, se serait grandement mécompte, si, établissant par ses décrets un séjour éternel de p*:ines pour les coupables, il faisait grâce à tous ceux qui demandent pardon. Alors les bons et les vertueux n'auraient pas plus d'avantage que les méchants, qui ne manquent jamais de larmes pour changer les fenréts du ciel. Je l'avoue, et cet aveu ferait que je vous pardonnerais très-volontiers, si Dieu m'ayant fait cotte grâce particulière de m'élire ici-bas sa vraie image, il m eût encore fait celle, qu'il s'est réservée à lui t eul, de pouvoir connaître l'intérieur des hommes. Car alors, selon la vraie connaissance que je pourrais puiner de la source de cette divine grâce, je lancerais e! retirerais le foudre de mes châtiments sur la tête de votre fils, dès que j'aurais reconnu sa vraie repentance ou non, de laquelle, toutefois, bien que je ne puisse faire aucun jugement assuré, vous pourriez encore obtenir pardon de ma clémrnce, s'il n'y avait que moi seul qui eût intérêt dans cette offense; car sachez que je ne suis point roi cruel et sévère, et que j'ai toujours leo bras de ma miséricorde ouverts pour recevoir ceux qui, avec une vraie contrition de leur faute commise, m'en viennent humblement demander pardon. Mais, quand je jette la vue sur tant de millions d'hommes qui s'en reposent tous sur ma diligence, dont je suis le fidèle pasteur ?l que Dieu m'a donnés en garde, comme à un bon père de famille, qui en doit avoir pareil soin et govvrncment qu'il 3 pour ses propres enfants afin de lui en rendre compte après celle vie; et c'est en quoi je vous témoigne asse que la justice est un moindre effet de la puissance que la miséricorde et compassion que j'r 4: mes loyaux su jets et de mes lidèlcs serviteurs, lesquels espérant tous en ma bonté, je veux les sauver tous du présent nau-

(i) Ces deux lettre*, tris-rare* et à peu près inconnue, quoique Irci- juthontiqu. -', ne «ont cilles, que )e tache, par aucun

îort à Saint-Jean, Monlauban ou autre lieu, qu il tâchait de conserver non pour son prince naturel, pour d'autres ennemis de mon bien; non pour le repos de mon peuple, mais pour le trdubler. Cepens'il est vrai qu'à quelque chose malheur est bon, je dois remercier le ciel de pouvoir garantir tout Etat par un si notable exemple, puisqu'il servira de miroir à ceux qui vivent aujourd'hui et à la pos- , pour apprendre comme il faut aimer et servir fidèlement son roi. et qu'il sera la crainte 1 de plusieurs

frage par le juste châtimeul d'un seul . n'y ayant rien de plus certain, que c'est quelquefois une grâce envers plusieurs que d'en bien châtier quefqu r un. Si je vous avoue que beaucoup de gens vivent encore qui seraient sous la terre avec infamie si je ne leur avais pardonné, aussi m'avouerez-vous que l'offense de ceux-là, n'étant pas à comparer au crime exécrable de votre fils, les a rendus dignes de ma clémence : comme vous pouvez voir, en effet, la vérité de ce que je vous dis par les exemples de quelques autres atteints et convaincus du même crime, qui, justement punis, pourrissent maintenant sous la terre, lesquels s'ils eussent survécu à leurs entreprises impies et damnables, cette couronue qui ceint mon chef serait à présent un déplorable objet de misère à ceux-là même qui ont vu fleurir les sacrés lis au milieu des mouvements et des troubles. Et cette puissante monarchie, si bien et si heureusement gouvernée et conservée par les rois mes prédécesseurs, serait maintenant déchirée et mise en pièces par d'illégitimes usurpateurs. Ne m'estimez donc non plus cruel que l'habile chirurgien qui coupe quelquefois un membre gangrené et pourri pour garantir lès autres parties du corps qui s'en allaient être la nourriture des vers sans ce pitoyable retranchement. Et assurez-vous que s'il y a quelques méchants qui deviennent plus fins, aussi y en a-t-il beaucoup qui s'amendeut par l'appréhension du supplice. Levez donc vos genoux de terre et ne me demandez plus la vie d'un qui la veut ôler à celui qui est, comme vous le dites vous-même, son bon père et maître, et à la France, qui est sa mère et sa nourrice. Cette considération, ma cousine, m'ôte maintenant la croyance que vous l'ayez jamais nourri et élevé pour mon service, puisque la nourriture que vous lui avez donnée produit des effets d'un naturel si méchant et si barbare que de vouloir commettre un si étrange parricide. Je l'aime donc bien mieux voir à présent la désolation du peu de jours qui vous reste à vivre que de récompenser indignement sa trahison et son infidélité par la ruine de ma personne et de tout mon peuple, qui me rend une entière et fidèle obéissance ; j'autorise bien les regrets que vous avez qu'il ne soit pas mort à Saint-Jean, Monlauban ou autre lieu, qu'il tâchait de conserver non pour son prince naturel, mais p< dant, s

mon Etat par un si" notai

tenté, pour apprendre comme il faut aimer et servir fidèlement son roi. e"t qu'il sera fa crainte^ de plusi' autres qui se rendraient plus hardis à commettre un semblable crime par l'impunité de celui-ci. C'est pourquoi vous implorez désormais en vain ma pitié, vu que j'en ai plus que je ne le saurais exprimer et que ma volonté serait que cette offense ne touchât que moi seul; car ainsi vous auriez bientôt obtenu le pardon que vous demandez; mais vous savez que les rois étant personnes publiques, dont le repos de l'Etat dépend entièrement, ne doivent rien permettre qui puisse être reproché à leur mémoire, et qu'ils doivent être les vrais protecteurs de la justice. Je ne dois donc rien souffrir, en celte qualité, qui puisse m'èU'e reproché par mes fidèles sujets, et aussi je craindrais que Ih'eu qui. régnant sur les rois comme les rois régnent sur l^s peuples, favorise toujours les bonnes et saintes actions et punit rigoureusement les injustices, ne me lit uu jour rendre compte, au péril de la vie éternelle, d'avoir injustement donné la vie lempolrelle à celui qui ne peut espérer de ma miséricorde d'autres promesses que celles que je vous fais à tous i deux qu'en considération des larmes que vous versez devant moi, je changerai l'arrêt de mon conseil, adoucissant la rigueur du supplice, comme aussi l'assistance que je vous promets de mes saintes prières que j' enverrai au ciel, afin qu'il lui plaise d'être aussi pitoyable et miséricordieux envers sou âme qu'il a été cru el et impitoyable envers son prince, et à vous, qu'il" vous donne la patience en votre affliction, telle que vous la désire votre bon roi.

« Louis. *

Celte lettre ne laissait aucune espérance à madame deChalais Elle adoucissait seulement le' supplice du condamné et diminuait l'infamie de la peine. Restait le cardinal ; mais madame de Chalais sav» il qu'il était inutile de s'adresser à lui. Alors cette femme prit une résolution suprême, c'était celle de s al dresser aux bourreaux.

Nous disons aux bourreaux, car il y en avait, en ce moment, deux à Nantes ; l'un, qui avait suivi le roi, et qu'on appelait le bourreau de la cour: l'autre, qui restait à Nantes, et qui était le bourreau de la ville.

Elle réunit tout ce qu'elle avait d'or et de bijoux, attendit la nuit, et, couverte d un long voile, se présenta tour à tour chez ces deux hommes.

L exécution était fixée au lendemain. Chalais avait nié toutes ses révélations au cardinal; il avait dit tout haut que ces révélations lui avaient été dictées par Son Eminence, sous la promesse formell*.- de la vie; enfin il avait réclame la confrontation avec Louvigny, son seul accusateur.

On n'avait pu lui refuser celle confrontation.

A sept heures, Louvigny fut donc conduit à la prison et mis en face de Chalais. Louvigny[ était pâle et tremblant. Uialais était ferme comme un homme qui sail n'avoir rien dit. Il adjura Louvigny a* i nom du Ilieu devant lequel, lui, Chalais, allait paraître, de déclarer si jamais il lui avait fait la inoindre col nfidenec à regard de 1 assassinat du roi el du mariage de la reine avec le duc d'Anjou. Louvigny se troul >la, et avoua, malgré ses déclarations précédentes, qu'il ne tenait lien de la bouche de Chalais.

— Mais, demanda le garde des sceaux, comment alors le complot est-il parvenu à votre o onnaissance?

— Etant à la chasse, dit-il, j'ai entendu des gens vêtus de gris que je ne connais poiut, quij , derrière uu buisson, disaient à quelques seigneurs de la cour ce que j" ai rapporté à M. le cardinal.

Chalais sourit dédaigneusement, el se retournant vers le garde des sceaux :

— Maintenant, monsieur, dit-il, je suis prêt a mourir. Puis, à voix basse -

— Ah! traître cardinal! murmura-t il, c'est toi qui m'as mis où je suis. En effet, l'heure du supplice s'approchait; mais une circonstance étrange faisait croire. < ,jue l'exécution

/'aurait pas lieu.

Le bourreau de la cour et le bourreau de la ville avaient disparu tous deux, et, depuis le point du jour, on les cherchait inutilement. *

La première idée fut que c'était une ruse employée par le cardinal pour accorder a Chalais un sursis pendant lequel on obtiendrait pour lui une commutation de peine. Mais bientôt le bruit se répandit qu'un nouveau bourreau était trouvé et que l'exécution serait retardée d'une heure ou deux, voilà tout.

Ce nouveau bourreau était un soldat condamné à la potence, et auquel on avait promis sa grâce s'il consentait a exécuter Chalais:

Comme on le pense bien, si inexpérimenté qu'il fût à cette besogne, le soldat avait accepté.

À dix heures, tout fut donc prêt pour le supplice. Le greffier vint prévenir Chalais qu'il n'avait plus que quelques instants a vivre.

C'était dur, quand on était jeune, riche et beau, issu d'un des plus nobles sangs de France, de mourir our une si pauvre intrigue et victime d'une pareille trahison. Aussi, à l'annonce de sa mort prochaine, halais eut-il un moment de désespoir.

En effet, le malheureux jeune homme semblait abandonné de tout le monde. La reine, cruellement corn promise elle-même, n'avait pu hasarder une seule démarche. Monsieur s'était retiré à Châleaubriant, et ne donnait pas signe de vie. Madame de Chevreuse, après avoir fait tout ce que son esprit remuant lui avait inspiré, s'était réfugiée chez M. le prince de Cuémèné pour ne pas voir cet odieux spectacle de la mort de son amant

Tout le monde semblait donc avoir abandonné Chalais, lorsque tout à coup il vit apparaître sa mère, dont il ignorait la présence à Nantes, et qui, après avoir tout tenté pour sauver son fils, venait l'aider à mourir.

Madame de Chalais était une de ces natures pleines à la fois de dévouement et de résignation. Elle avait fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour disputer son enfant à la mort. 11 lui fallait maintenant l'accompagner à l'échafaud et le soutenir jusqu'au dernier moment. C'était dans ce but que, après avoir obtenu la permission d'accompagner le condamné, elle se présentait devant lui.

Chalais se jeta dans les bras de sa mère et pleura abondamment. Mais, puisant une force virile dans cette force maternelle, il releva la tête, essuya ses yeux et dit le premier : Je suis prêt.

On sortit de la prison. A la porte attendait le soldat, à qui on avait donné, pour remplir sa terrible mission, la première épée venue : c'était celle d'un garde-suisse.

On s'avança vers la place publique où était dressé l'échafaud. Chalais marchait entre le prêtre et sa mère.

On plaignait fort ce beau jeune homme, richement vêtu, qui allait être exécuté ; mais il y avait aussi bien des larmes pour cette noble veuve, vêtue du deuil de son mari, qui accompagnait son fils unique à la mort.

Armée au pird de l'échafaud, elle en monta les degrés avec lui. Chalais s'appuyât sur son épaule; le confesseur les suivit par derrière.

Le soldat était plus pâle et plus tremblant que le condamné

Chalais embrassa une dernière fois sa mère, et, s'agenouillant devant le billot, fit une courte prière. Sa mûre s'agenouilla prés de lui et unit ses prières aux siennes. Un instant apriis. Chalais se retourna du côté du soldat :

— Frappe, dit-il, je suis prêt.

Le solaat, tout tremblant, leva son épée et frappa. Chalais poussa un gémissement, mais releva la tête ; il était blessé seulemeut à l'épaule. L'exécuteur inexpérimenté avait frappé trop bas.

On le vil tout couvert de sang échanger quelques paroles avec le bourreau, tandis que sa mère se levait et venait l'embrasser.

Puis il replaça sa téle, et le soldat frappa une seconde fois. Chalais poussa un second cri : cette fois encore il n'était que blessé.

— Au diable cette épée I dit le soldat, elle est trop légère, et, si l'on ne me donne pas autre chose, je ne viendrai jamais a bout de la besogne.

Et il jeta l'êpée loin de lui.

Le patient se traîna sur ses genoux et alla poser sa tète toute sanglante et toute mutilée sur la poitrine de sa mère.

On apporta au soldat la doloire d'un tonnelier. Mais ce n'était pas l'arme qui manquait à l'exécuteur, c'était le bras.

Chalais reprit sa place.

Les spectateurs de cette horrible scène comptèrent trente-deux coups. Au vingtième, le condamné criait encore : Jésus! Maria!

Puis, lorsque tout fut fini, madame de Chalais se redressa, et levant les deux mains au ciel :

— Merci, mon Dieu! dit-elle, je croyais n'être la mère que d'un coudamné, et je suis la mère d'un martyr.

Elle demanda les restes de son fils, et on les lui accorda. Le cardinal était parfois plein de clémence.

Madame de Chevreuse reçut l'ordre de demeurer au Verger, où elle était.

Gaston apprit la mort de Chalais tandis qu'il était au jeu, et continua sa partie.

La reine fut sommée par le roi de descendre au conseil, où on la fit asseoir sur un tabouret. Là, on lui montra la déposition de Louvigny et les aveux de Chalais. On lui reprocha d'avoir voulu assassiner le roi pour épouser Monsieur.

Jusque-là la reine avait gardé le silence ; mais, à celte dernière accusation, elle se leva et se contenta de répondre avec l'un de ces dédaigneux sourires, si familiers à la belle Espagnole :

— Je n'aurais point assez gagné au change.

Cette réponse acheva de lui aliéner l'esprit du roi, qui crut, jusqu'à son dernier moment, que Chalais, Monsieur et la reine avaient véritablement conspiré sa mort.

Louvigny ne porta pas loin son infâme action : un an après il fut tué en duel.

Quant à Rochefort, il était audacieusement retourné à Bruxelles, et, même après l'exécution de M. de Chalais, il demeura dans son couvent, sans que personne sût la part qu'il avait prise à la mort de ce malheureux jeune homme. Mais un jour, en tournant l'angle d'une rue, il rencontra l'écuyerdu comte de Chalais, ei n'eut que le temps d'abaisser son capuchon sur «on visage Cependant, malgré celte précaution, craignant d'avoir été reconnu, il s'échappa aussitôt de la ville. En effet, il était temps; derrière lui les portes se fermèrent ; puis des recherches turent faites, el le couvent fut fouillé.

Hélait trop tard : Rochefort. redevenu cavalier, courait la poste sur la route de Paris; il revint alors près de Son Eminence, s' applaudissant du* succès de sa mission, que, dans ses idées à lui, il déclare avoir honorablement remplie.

Ce que c'est que ta conscience'

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