CHAPITRE XL
Paix de Nimigue, iG78 — Coup d'oeil re"t respectif. — Louis XIV et les poètes. — Le vieux Corneille venç* ptr h roi. — Vers à ce sujet. — Consptrjliun du chevalier de Rolun. — S» fin. — l-e» luiipataonncurs. — La poudre de succession — La Voisin. — La Vigoureux. — La Chambrt ardintt. — Consultation de Monsieur.— Le diable lui apparaît. — La Voisin et ses habitués. — Conjuration du ordinal de Bouillon. — La Reynie et la comtesse de Soittoos. — Exécution de 1a Vigoureux. - Fin do b Voisin.
ous ne suivrons pas, dans tours phases si variées de succès et de revers, ces longues guerres de Flandre et d'Allemagne, dans lesquelles Cnndé et Turenne soutinrent leur réputation, "l où le prince d'Orange fit la sienne. Nous en consignerons seulement les causes et les résultats.
Louis XIV avait commencé la guerre contre la Hollande avec l'alliance de l'Europe entière ; mais, peu à peu, les souverains, ses alliés, s'inquiètant de sa grande puissance, s'étaient éloignés de lui en le voyant à la porte de la Haye et d'Amsterdam. L'Espagne s'était d'abord déclarée contre la France, ensuite l'Empire, devenu menaçant, avait armé et marché contre nous; enfin l'Angleterre, échappant à notre influence, après avoir proclamé sa neutralité, s'était faite notre enoemie. La guerre déclarée aux Provinces-Unies était devenue européenne. Nous nous étions levés pour écraser une petite république, nous avions affaire maintenant non-seulement a celle petite république, que nous n'avions point écrasée, mais encore à trois grands royaumes.
La Suède seule nous était restée fidèle. Louis comprit que, si l'on voulait traiter avec tous les coalisés à la fois, les prétentions des uus e\c,L. i aïeul lis {•itlcuiions des autres, et qu'on n'arriverait jamais ainsi a la fin des exigences, et, par conséquent, des négociations, li recommanda donc a ses plénipotentiaires de traiter séparément avec chaque puissance. Ce fut d'abord la Hollande, qui avait le plus souffert, qui était la
D'ailleu d'Orau
s, elle s'était pas sans inquiétudes sur celui-là même
lutte, et avec lui le parti féole stathoudérat ne devenait-
plus fatiguée, et qui se sépara ui l'avait défendue el sauvée : Guillaume d'Orange avait grandi dans la al. On parlait de son mariage avec la fille aînée du duc d'York. Dès lors, il pas une chose inquiétante pour les provinces Unies? La paix élait donc également désirée à la Haye et à Versailles; aussi, les conditions en furent-elles bientôt arrêtées. Louis s'engageait à évacuer toutes ses conquêtes de Hollande et rendait Maestricht à la république. Le prince d'Orange obtenait la restitution de tous les biens qu'il avait en France par origine de famdle, droit de conquête ou d héritage; enfin, les frais de la guerre restaient, de chaque côté, au compte de celui qui les avait faits. L'Espagne vint après; la paix fut moins avantageuse pour elle que pour la Hollande. Elle cédait à la France le comté de Bourgogne, Valenciennes, Bouchain, Cambrai, Aire, Sainl-Omer, Maubeuge. Dinant et Charlemont. Le traité avec l'empereur fut signé le dernier : Louis rendait Philipsbourg à l'Empire; l'empereur cédait Fribourg a la France ; enfin, le duc de Lorraine rentrait dans son duché, sauf la ville de Nancy, réunie au domaine de la couronne.
Ce furent ces traités, signés le 10 août 1678, avec les Provinces-Unies, le M septembre de la
tmegue.
et H. de Turenne
année, avec Charles II, et, le b février 1679, avec l'empereur, qu'on appela la Paix de iV Deux grandes catastrophes avaient signalé cette guerre : le Palatinat avait été brnlé, c coupé en deux par un boulet de canon.
Voyons maintenant ce qui s'était passé à Paris tandis qu'on se battait en Hollande et en Allemagne. La guerre ne nuisait en rien aux progrès des arts. Le roi venait prendre ses quartiers d'hiver a Paris, et madame de Montespan, au plus haut de sa faveur et de sa puissance, s'était fait une cour des grands poètes et des grands artistes : La Fontaine faisait ses fables; Boileau chantait Louis sur tous les tons; Molière faisait représenter le: Malade imaginaire; Racine. Bajaxct, Mithridate, Iphigénie et Phèdre; et Corneille, Puiehérie et Surina. Mais, pour ce dernier, le public devenait injuste : depuis plus de vingt ans il n'avait
Jas eu un succès qui ne fût contesté. Louis XIV résolut de le venger, et, pendant l'automne de 1676, il t représenter les principaux chefs-d'œuvre de l'auteur du Cxd.
Rien n'est perdu avec les poêles : le vieux Corneille, à soixante-quinze ans, retrouva toute la verve de sa jeunesse pour lui adresser les vers suivants :
Est-il vrai, grand monarque, et me puis -je v.intci Que lu prenne* pliisiri me ressusciter?
Qu'au bout de quarante ans. Cinna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode et retrouvent leur place? Et que l'heureux brillnnt de nos jeunes rivaux N'ôte point l'ancien lustre à mes premiers travaux ? Achève : les derniers n'ont rien qui dégénère. Rien qui les fasse croire enf.mls d'un autre père. Ce sont des malheureux •"•lotifTcs au berceau Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau. On voit Serturius, Œdipe, tto<logune, IKliiblis par ton choix dans toute leur fortune ; Kt ce choix ferait voir qu'Othon et Seréna Ne sont point des cadets indignes de Cinna.
I.e peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent : Je vieillis, ou du moins ils se le persuadent. Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit. Kt les rides du front passent jusqu à l'esprit. Mais contre ces abus que j'aurais de suffrages, Si tu dounais le lien à mes derniers ouvrages! Que de celte bonté l'impérieuse loi Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi!
• TVI Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
Diraient-ils à i'envi, lorsqu'lEdipc aux abois
De cent peuples pour lui gagna toutes l*s voix. »
Je n'irai pas si loin, et, si mcs«quinze lu«lres
Font encor quelque peine aux modernes illustres,
S il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
Je n'aurai pas longtemps* les importuner.
Quoi que je puisse faire, ils n'en ont rien à craindre;
C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre ■
Sur le point d'expirer il tache d'éblouir,
Kt ne I nappe les yeux qnc pour s'évanouir.
Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie
Te consacre ce peu qui lui reste de vie.
Je sers depuis douze ans, mais c'est par d'autres tras
Que je versu pour toi du sang dans les combats:
J'en pleure encore uu fils (1 ) et tremblerai pour l'autre
Tant que Mars troublera ton repos et le nôtre.
Mes terreurs cesseront eu Un par cette paix
Qui fait de tant d'Etals les plus ardents souhaits.
Cependant, s'il est vrai que mon zèle te plaise,
Sire, un bon mot de grâce au père de U Chaise (i).
Aux tragédies que nous venons de nommer et qui avaient le privilège d'émouvoir le coeur de nos ancêtres, s'était jointe une tragédie véritable qui avait produit une profonde sensation, non-seulement dans Paris, mais par toute la France. Nous voulons parler de l'exécution du chevalier de Roban.
Le chevalier de Roban était breton : c'était un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, qui était venu ù la cour et qui y avait eu de grands succès près des femmes. On citait même, au nombre des conquêtes qu'il y aurait faites, les deux sœurs, mesdames de Thianges et de Montespan. Rref, pour une cause ou pour une autre, le chevalier s'était reliré mécontent. L'œil actif de l'Espagne le suivit dans sa retraite et l' atteignit dans son château. Il y avait de grands mécontentements en France pour les impôts qu'à chaque instant créait Colbert. On chansonn:iit tout haut l'élève, comme on avait chansooné le maître; seulement, on payait avec plus de peine encore que du temps de la Fronde
Les gentilshommes de la Bretagne et de la Guyenne, provinces qui s'étaient longtemps regardées comme indépendantes, avaient toujours conservé des relations avec celte Espagne, habituée à infiltrer son or dans nos guerres civiles. Des propositions furent faites au chevalier de Roban. 11 était mécontent, ambitieux de bruit plus encore que de places et d'honneurs, il accepta. La Hollande se joignit à l'Espagne pour doubler les subsides. Une espèce de philosophe, nommé Aflinius Van Enden, fut dépéché au chevalier. Tandis que Roban dressait un plan de révolte, Van Enden dressait un plan de république. 11 y avait donc non-seulement crime de haute trahison contre la personne du roi, mais encore projets de changements des constitutions de l'État.
La Normandie devait se soulever. On livrait à la Hollande le Havre et Ronfleur. En même temps les Espagnols entraient dans celle Guyenne encore chaude des guerres civiles de la Fronde, encore peuplée de chatellenies. laquelle vovail avëc peine le niveau de la toute-puissance monarchique s'étendre sur les tètes féodales. Mais Louis XIV avait porté loin l'art de la diplomatie et linvesligalion des ambassades. La conjuration fut découverte a temps, un seul soulèvement eut lieu en Bretagne a propos de l'impôt sur le tabac, et le chevalier, arrêté, fut amené à Paris, où son procès s'instruisit criminellement à la lournelle. Roban fut condamné à être décapité, et Aflinius Van Enden à être pendu. Le supplice eut lieu sur la place de la Bastille. Ce fut une chose grave que cette mort. Depuis les exécutions de Richelieu, et il y avait de cela plus de trente ans, on n'avait rien vu de pareil. Celte fois, Louis XIV s'était montré inflexible. Mais lesesnrils furent détournés de cette grande catastrophe par de singulières inquiétudes qui se répandaient dans la société. Depuis la mort si tragique de madame Henriette, amenée, comme nous l'avons dit. par le >oison, une foule de moris instantanées, subites, aux causes inconnues, avaient eu lieu. On parlait d'un >ureau de magie et d'in«atilaiion. d'une fabrique de poisons terribles que, dans leur manie de tout frivoiser, les Parisiens avaient baptisés du nom de poudre du succession.
Deux Italiens, l'un nommé Exili, l'autre nommé Deslinelli, avaient, disait-on, trouvé en cherchant la pierre philosophait', le secret de ce poison, qui ne laissait aucune trace. La Rrinvilliers. la première, en avait fait l'essai sur le lieutenant général d'Aubray, et celui-ci était mort et avait été enterre saus que le moindre soupçon s'élevât contre la coupable. Bientôt la Voisin, célèbre tireuse de cartes du temps, qui avait sa réputation de devineresse établie dans la plus haute société parisienne, avait vu tout le parti qu'elle pouvait tirer de cette adjonction à son commerce. Dès lors, non-seulement elle prédisait aux héritiers la mort de leurs riches parents, mais encore elle s'engageait à leur livrer, pour ainsi dire, l'événement qu'elle avait promis. Elle s'associa la Vigoureux, autre sorcière comme elle, et deux prêtres, nommés Lesage et d'Avaux. Le résultat de cette association fut ce surcroît de crimes dont nous venons de parler,
;t i I.e second lit* de Corneille était lieutenant de cavalerie lorsqu'il fut tué.
I'2'i Ce dernier vers est une apostille ù ta demande qu'il avait faite d'un b'iiélke pour son troisième fils, pour lequel il obtint l'abbaye i 'Aijucs- Vires, près de Tours
LOUIS Uî ET SON SIÈCLE.