‹ Louis XIV et son siècleChapitre 45 sur 69 · SI · texte numérisé non relu

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et qui commença à effrayer tellement Louis XIV, que l'érection d'une Chambre ardente, ayant mission de juger Ips coupables, fut ordonnée. L'établissement de cette juridiction exceptionnelle fournit au parlement, depuis si longtemps muet, une occasion de se plaindre; c'était, en effet, nn empiétement sur ses attributions. Mais il lui lut répondu que, pour juger des crimes où peut-être allait se trouver compromis tout ce que la cour avait de plus élevé, il fallait un tribunal secret comme ceux de Venise et de Madrid. La Revme. lieutenant de police, fut un des présidents de cette chambre.

La Voisin, la Vigoureux et les deux prêtres furent arrêtés ; les interrogatoires tenus secrets. Mais, à travers le mutisme des juges, voici ce qui transpira relativement aux hauts personnages de la cour. D'abord ce fut Monsieur dont on s'occupa. Monsieur était venu deux fois consulter la Voisin, en la compagnie du chevalier de Lorraine, du comte de Beuvron et du marquis d'Efliat. La première fois qtfil vint, c'était pour savoir ce que serait devenu un enfant m à le dont madame Henriette avait dû accoucher en 1668, et dont il affirmait n'être point le père. Madame, selon lui, aurait été faire ses couches en Angleterre, où le bruit s'était répandu que l'enfant «tait mort. Il voulait connaître la vérité sur ce point important Ceci n'était pas précisément chose de magie. La Voisin proposa donc à Monsieur de s'assurer de ce fait par des moyens naturels; et, sur l'autorisation du prince, elle envoya a Londres son cousin Beauvillard, homme fort expérimenté et particulièrement habile dans ces sortes d'affaires.

Beauvillard revint, au bout d'un mois, muni d'une histoire vraie ou fausse. La voici. Madame avait effectivement, en 1668, passé en Angleterre, où elle était accouchée d'un enfant, qui n'était point mort, mais qui, tout au contraire, avait été mis sous la tutelle de son oncle, le roi Charles II. lequel lui faisait les ;>lus grandes amitiés. On attribuait cet enfant au roi Louis XIV lui-même. Monsieur paya cette révélation > 000 pistoles et un gros diamant à la Voisin, et 500 demi-louis a Beauvillard.

La seconde fois que Monsieur revit la Voisin, ce fut a Meudoo. Il avait la fantaisie de se trouver en face du diable, auquel il comptait demander ou la bague deTurpin ou un secret clans le genre de celui-là pour gouverner le roi. La Voisin fit apparaître une figure que Monsieur qui, d'ailleurs était fort brave, accepta

pour celle de Satan. Monsieur lui demanda ou la bague ou le talisman, mais la figure répondit qne le roi possédait lui-même un charme qui l'empêchait d'être dominé par personne.

La reine, a son tour, voulut voir la fameuse devineresse. La Voisin, lui lira les cartes, et lui offrit de composer un philtre qui rendrait le roi amoureux d'elle uniquement. Mais la reine, sans même avoir besoin de réfléchir, répondit qu'elle aimait mieux pleurer, comme elle faisait, les infidélités de soo époux, que de lui donner un breuvage qui pouvait être nuisible a sa santé. La reine ne vit l'empoisonneuse que celte seule fois.

Il n'en fut pas de même de la comtesse de Soissons. Olympe Mancini. Elle vint plus de (rente fois chez la Voisin, qui, de son côté, alla aussi plus de trente fois peut être chez elle. Son but élait d'accaparer l'immense héritage du cardinal, son oncle, à l'exclusion des autres parents, et surtout de regagner sur le roi cet ascendant qu'elle avait eu et qu'elle s'était laissé reprendre. Moins scrupuleuse que la reine, elle réclamait à cor et à cris un philtre qui lui rendit le roi amoureux el soumis, el elle avait, dans l'espoir d'obtenir ce philtre, remis a l'empoisonneuse des cheveux, des rognures d'ongles, des chemises, plusieurs bas et un col du roi, destines a faire une poupée d'amour pareille à celle que le procès de la Môle (X), avait, cent ans auparavant, rendue si célèbre. Elle avait, en outre, remis, disait-on encore, a la Voisin, quelques gouttes du sang du roi dans une fiole de cristal. Les conjurations avaient été faites sans produire aucun résultat.

Fouquet, avant son arrestation, avait été plusieurs fois en relations avec la devineresse ; jusqu'à sa dis*

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i'iâce, il lui faisait une pension que sa famiile lui continua. Bussy Rabutio était venu lui demander un charme q'fi le fit aimer dp sa cousine, madame de Sévigné, et un ulisman qui le rendit seul favori du roi. M. de Lauzun demandait à être toujours aimé de la maltresse du roi; il désirait avoir une certitude sur son mariage avec Mademoiselle, et voulait savoir s'il serait jamais chevalier des ordres. La Voisin lui répondit, relativement à ce dernier article, qu'il porterait le cordon bleu. La prédiction se réalisa; seulement ce ne fut point l'ordre du Saint Esprit qu'il reçut, mais celui de la Jarretière. La Voisin ne s'était trompée que de nuance : l'un était bleu toncé et l'autre bleu clair.

Madame de Bouillon était venue lui demander une pommade qui lui donnât deux choses qu'elle n'avait pas, étant fort maigre : l'une de ces deux choses était de la gorge.

Le duc de Luxembourg avait demandé à voir le diable, auquel il avait une réclamation à faire : il désirait que. par sa puissance, Satan fit remonter sa nomination de duc de Piney au jour de la première érection du domaine de Piney en duché-pairie, c'est-à-dire à l'année 1576.

Mais une des choses les plus curieuses de tout le procès fut celle qui arriva a monseigneur l'abbé d'Auvergne, Emmanuel-Thèodose de la Tour, prince et cardinal de Bouillon. Il était héritier de M. deTurenne : malheureusement Turenne n'avait aucune fortune. L'abbé d'Auvergne, qui ne pouvait admettre une telle indigence avec un si grand nom et de si hautes charges, se ligura que le maréchal avait laissé un trésor; mais, qu'ayant été tué sur le coup, il n'avait pas eu le temps d'indiquer l'endroit où le trésor était enfoui. Il vint donc cbez la Voisin, déguisé en savoyard, et lui demanda de lui faire connaître l'endroit où il devait fouiller pour retrouver ce trésor enfoui et par conséquent perdu. Le premier mot de la Voisin, au grand aumônier de France, lorsqu'elle eut écouté sa requête, fut de lui demander à son tour s'il avait la cervelle à l'envers.

Mais l'abbé d'Auvergne insista, railla la Voisin sur l'impuissance de son art et lui promit 50 mille livres si elle évoquait le fantôme de M. de Turenne, et deux cent mille si ce fantôme indiquait le lieu où gisait le trésor. Cinquante mille livres parurent à la Voisin bonnes à empocher ; elle revint peu à peu sur son premier refus, dit que la chose n'était pas impossible, et qu'elle s'engageait à évoquer le fantôme du vainqueur des Dunes, si l'on voulait lui donner la moitié de la somme comptant, et déposer l'autre moitié entre les mains d'une tierce personne, qui la lui remettrait après l'évocation. L'abbé d'Auvergne acquiesça à cette demande. La Voisin alors demanda quinze jours de délai ; elle avait besoin de ce temps pour préparer la conjuration. Puis, il y avait des conditions sans lesquelles la Voisin déclarait qu'elle ne voulait rien faire

D'abord la cérémonie devait être tenue secrète et ensevelie dans un mystère absolu. Ensuite trois personnes seulement devaient assister a celte conjuration : elle, le prêtre Lesage et l'abbé d'Auvergne. Mais, à cette clause, l'abbé d'Auvergne se récria ; il voulait avoir avec lui deux gentilshommes depuis longtemps dévoués à sa maison; l'un était un capitaine au régiment de Champagne, neveu du maréchal de France Gassion; l'autre, dont on ne sait pas le nom, remplissait près du grand aumônier l'emploi que remplissait le chevalier de Lorraine près de Monsieur. La Voisin céda sur ce point, et il fut arrêté que ces deux gentilshommes assisteraient a l'évocation.

Enfin, la troisième clause, sur laquelle, on ne sait pourquoi, il n'v eut pi s moyen de lui faire entendre raison, fut le lieu où cette évocation devait se faire. Elle choisit la basilique de Saint-Denis, disant, sans vouloir donner d'autre explication, que la conjuration manquerait partout ailleurs. Cette clause eût été inquiétante pour tout autre que le cardinal grand aumônier; mais, pour un prélat si haut placé, tout était facile : cent pistoles une fois données et un poste à la grande aumônerie parurent une récompense suffisante à unsacrislain, qui se chargea, moyennant cette rétribution et cette promesse, d'introduire le cardinal et sa suite dans l'église de l'abbaye, où, disait le contrat, il» avaient (ait vœu dépasser la nuit en prières.

Il fallut attendre un vendredi qui tombât en même temps le 13 d un mois ; mais cela se rencontra plus tût qu'on n'eût dû l'espérer, de sorte que les quinze jours de délai demandés par la Voisin suffirent parfaitement, et qu'à la première date indiquée on put procéder à la conjuration. Au jour dit, le cardinal, ses deux gentilshommes, les deux prêtres, la Voisin, sa femme de chambre Dose, de laquelle on apprit tous ces détails, et un nègre porteur de l'attirail magique, se mirent en route à quatre heures de l'après-midi ils devaient arriver à Saint-Denis avant la fermeture des portes. Le sacristain les attendait et les cacha dans le clocher. A onze heures sonnant, les sacrilèges sortirent de leur cachette et entrèrent dans l'église. Les deux prêtres devaient dire la messe diabolique, c'est-à-dire la messe au rebours. On alluma cinq cierges de bougie noire, une manière d'autel fut dressé, les livres saints y furent placés contrairement à l'ordre qu'ils occupent dans le sacrifice divin qu'on allait parodier, le crucifix fut renversé la tête en bas. Les deux prêtres passèrent leur chasuble à l'envers.

Le hasard fit que, cette nuit-là même, un orage grondait au ciel : on eût dit que cette profanation l'irritait, et que Dieu faisait entendre sa voix tonnante pour avertir ceux qui l'offensaient qu'il était temps encore de ne point aller plus avant. La Voisin avait prévenu les assistants que, selon toute prohabilité, le fantôme fendrait l'autel par le milieu et apparaîtrait au moment de la consécration. Cependant l'orage semblait redoubler depuis que la messe sacrilège était commencée. A mesure qu'on savançait vers l'instant de la consécration, le tonnerre devenait plus éclatant et les éclairs plus livides et plus rapprochés. Enfin, au moment où le prêtre Lesage élevait I hostie, évoquant Satan au lieu d'évoquer Dieu, un cri aigu se fit entendre, une dalle du chœur se souleva et un fantôme anparut secouant son suaire. Alors tout se tut, messe sacrilège, orage vengeur ; les assistants tombèrent la face contre terre, et une \oix lit entendre cet paroles: — Misérables! ma maison, que tant de héros ont illustrée, va désormais dêcheoir et s'avilir; tous ceux qui porteront le nom de Bouillon sont à l'avance déshérités de ma gloire, et, avant un siècle, ce nom sera éteint, le trésor que j'ai laissé, c'est ma réputation, ce sont mes victoires; n'en cherche donc pas d'autre, indigne que tu es (I)'

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A ces mots le fantôme disparut. Était-ce unè comédie préparée par la Voisin, ou Dieu permit-il que l'ordre naturel des choses fût interverti pour punir les profanateurs? Voilà ce qu'on ne sut jamais; mais tels sont les faits que constate la déposition de la femme de chambre Rose.

Trois personnes de la cour seulement furent appelées 4evaot les juges : la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons et le maréchal de Luxembourg. La duchesse de Bouillon n'était accusée que d'un désir qui n'était pas du ressort de la justice : appelée devant H. de la lleynie, elle ne s'en rendit pas moins à l'assignation. — Madame la duchesse, demanda la Reynie, avez-vous vu le diable? Si vous l'avez vu, dites-mtri quelle forme il avait. — Non, monsieur, répondit h duchesse, je ne l'ai pas vu, mais je le vois en ce moment; il est fort laid, et est déguisé en conseiller d État.

La lleynie savait tout ce qu'il voulait savoir; il n'eu demanda pas davantage. Quant à madame la comtesse de Soissons, la chose se passa autrement. Le roi, qui avait toujours conservé une certaine affection pour elle, eut la condescendance de lui dire que, si elle se sentait coupable des faits dont elle était accusée, il lui conseillait de quitter la France. — Sire, répondit la comtesse, je suis innocente, mais j ai natu Tellement une telle horreur de la justice, que j'aime mieux m'expatrier que de paraître devant elle.

En conséquence, elle se relira à Bruxelles, où elle mourut vers 1708. Quant à François-Henri de Montmorency Bouteville. duc, pair et maréchal de France, lequel unissait le nom des Montmorency au nom de la maison impériale de Luxembourg, il se rendit à la Bastille, où Louvois, son ennemi, le (il enfermer danune espèce de cachot de six pas et demi de long. Appelé devant le juge pour être interrogé, on lui demanda s'il n'avait point fait un pacte avec le diable afin de marier son iils à la fille du marquis de Louvois. Le maréchal sourit dédaigneusement.- Monsieur, dit-il, quand Mathieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros, il ne s'adressa point au diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency, il fallait faire ce mariage.

Ce fut sa seule réponse. Il va sans dire qu'il fut acquitté. La Voisin et ses complices furent condamnés à mort : la Vigoureux à être pendue, la Voisin à être brûlée. On avait conservé cuire ces deux femmes la hiérarchie du supplice. On commença par la Vigoureux : pendant tous les interrogatoires, elle fiait resiée muette, ou avait constamment dénié ; cependant, une fois condamnée, elle avait l'ait dire a M. de Louvois qu'elle révélerait les choses les plus graves s'il lui promettait la vie. Mais Louvois refusa : — Bah! dit-il, la question saura bien lui délier la langue.

La réponse fut rapportée à la condamnée. — Bon! dit-elle alors, il ne saura rien.

En effet, appliquée à la torlnre, elle subil la question ordinaire et extraordinaire sans dire un seul mol. Celte constance fut d'autant plus étonnante, que la rigueur du supplice était horrible, tellement que le médecin déclara que, si l'on ne cessait pas les tortures, la patiente allait expirer. Conduite l>> lendemain matin en place de Grève, elle til appeler les magistrats. Ceux-ci accoururent, croyant que c'était pour faire quelque révélation, mais la Vigoureux ne leur dit rien autre chose que ces mots : — Messieurs, ayez la bonté de dire à M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu parole; peut-être n'en cul il pas fait autant, lui.

Puis, se tournant vers le bourreau : — Allons, dit elle, mon ami, achève ce qui reste à faire. Kt elle marcha vers la potence, aidant l'exécuteur dans sa dernière œuvre autant que son corps brisé le lui permettait.

On rapporta a la Voisin la mort de la Vigoureux dans tous ses détails. — Je la reconnais bien là, s'érria-l-eile, c'est une bonne fille, mais elle a pris le mauvais moyen ; je dirai tout, moi.

Le moyen ne lui réussit pas mieux qu'à sa complice, et, comme* la Vigoureux, elle subit son arrêt dans toute sa rigueur, le 2 février 1688. Une lettre de madame de Sévïgnê nous donnera, sur la mon de cette malheureuse, les meilleurs détails que nous puissions offrir à nos lecteurs.

a La Voisin, dit-elle, savait son arrêt dès lundi. Chose extraordinaire , le soir elle dit à ses gardes : i Quoi! nous ne ferons pas médianochel » Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, car il n'était pas jour maigre; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi elle eut la question ordinaire et extraordinaire : elle avait dîné et dormi huit heures. Elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux et de Férou, et à plusieurs autres. Ou ne parle pas encore de ce qu'elle a dit; on croit toujours que l'on verra des choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, a faire la débauche avec scandale. On lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu et de chanter un Ave Maria Stella ou un Salue, que toutes ces chansons. Elle chanta l'un et l'autre en ridicule, el dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, débauches et chansons ; clic ne voulut point voir le confesseur. Enfin, le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon; elle en gronda, craignant de n'avoir point la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de \ incennes à Paris; elle étouffa un peu et fut embarrassée; on la voulut faire confesser: poiut de nouvelles. A cinq heures on la lia, et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlée. Elle était fort rouge, el l'on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence Nous la vîmes passer à l'hôtel de Sully, madame de Chaulncs, madame de Sully, la comtesse et bien d'autres. A Notre-Dame elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et, à la Grève, elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau On l'en tira de force, et on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer. On la couvrit de paille, elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou six fois; mais, enfin, le feu s'augmenta, et on la perdit de vue. Les cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et par son impiété. »

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