CHAPITRE XLI
La princesse Pslitioc ; son portrait. — Son carnclt tt. — Sa conduite à la cour. — Enfants natu. cls de Loui* XIV. — Nouvelles amours du roi. — Madame de Soubise. — Madame de Luilre. — Mademoiselle de Foutante. — Madame de Jlainicnon. — Ses premiers rapports svec Louis XIV. — Comment h cour voit sa faveur naissante- — Le pi're la Chaise. — Maladie du roi. - Fin de la reine Marie-Thérèse — Retour momentané de Lauiun. — Eut de U France pendant cette période.
endanl la période qui vient des écouler, Monsieur s'était remarié avec la princesse Palatine, Elisabeth-Charlotte de Davière, dont il avait eu, le 2 août 1674, un fils qui Tut depuis le régent de France.
La seconde Madame, s'il faut en croire le portrait qu'elle fuit de sa personne, était loin de ressembler à la première. Laissons-la parler : cette franchise des femmes envers ellesmêmes est assez rare pour que nous la consignions ici :
« Je suis née à lleidelberg en 1652, dans le septième mots. Il faut bien que je sois laide : je n'ai point de traits, de petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plaies, tout cela ne peut former une physionomie; j'ai de grandes joues pendantes et un grand visage ; cependant je suis très-petite de taille, courte et grosse; j'ai le corps et les cuisses courts ; somme totale, je suis vraiment un petit laideron. Si je n'avais pas bon cœur on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des conserves, autrement il serait difficile d'eu juger ; on ne trouverait probablement pas sur toute la terre des mains plus vilaines que les miennes ; le roi m'en a souvent fait l'observation et m'a fait rire de bon cœur; car, n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de rire la première de ma laideur. Cela m'a très-bien réussi et j'ai trouvé souvent de quoi rire. »
On comprend l'effet singulier que produisit à la cour de France, c'est-à-dire au milieu des plus jolies et des plus gracieuses femmes du monde, une princesse qui se traite elle-même de magote. Monsieur, à qui cependant la chose devait être bien égale, la reçut. avec répugnance et le roi avec hésitation. En effet, outre les défauts physiques que la seconde Madame vient de nous détailler avec uue naïveté tout allemande, elle possédait, dans tout ce qu'elle disait ou faisait, une certaine allure ludesque, qui semblait fort étrange à Versailles. Dans son enfance elle avait toujours eu le regret d être née fille et le désir de devenir garçon , ce désir avait même failli lui coûter la vie, car, ayant vu dans un vieux conte allemand que Marie Germain, qui était née fille comme elle, était devenue garçon a force de sauter, elle commença à faire des sauts si terribles, qu'elle faillit vingt fois se rompre le cou. Au reste, tout au contraire de nos charmantes précieuses, qui recevaient dans leurs ruelles, elle ne pouvait rester couchée le malin, s'élancant hors de son lit dès qu'elle était éveillée, déjeunant rarement et seulement avec du pain et du beurre. N'ayant jamais pu souffrir ni thé, ni chocolat, ni café, mais affectionnant les soupes au lait, au vin et à la bière, raffolant de la choucroute, ayant des coliques et vomissant jusqu'au sang lorsqu'elle prenait une goutte de bouillon, 'et ne se remettant l'estomac qu'avec du jambon et des saucisses. (Juand elle arriva à la cour de France, cour la plus moqueuse et la plus spirituelle de l'époque, la première chose qu'elle remarqua, ce fut l'effet qu'elle y produisait. A peine la voyait on paraître, que la raillerie allait son train; à plus forte raison quand ôn la voyait disparaître. Une des plus acharnées railleuses était madame deFienncs, qui n'épargnait personne, pas même Monsieur et le roi. Un jour la princesse Palatine, la voyant bien en verve de méchant csj rit, la prit par la main, l'attira dans un coin et lui dit : — Madame, vous êtes fort aimable, vous avez iiiliiiimeot d'esprit, cl surtoul une manière de parler dont le roi et Monsieur s'accommodent parce qu'ils y sont accoutumés ; pour moi, qui viens d'arriver, je n'y suis point faite, et vous préviens que je me fâche quand on se moque de moi. C'est pourquoi j'ai voulu vous donner un petit avis. Si vous m'épargnez, nous serons très-bien ensemble ; si, au contraire, vous me imitez comme les autres, je ne dirai rien, mais je me plaindrai ù votre mari (I), et s'il ne vous corrige pas, je le chasserai.
tt Le comte de» Chapelles, écuvei m junirede Madame; malprc ce mariage, madame de Fiennei, comme cela arrivait souvent, av»it consrrv:- le nom de sa t umlle à tWc plu< illustre que celui de la famille de son mari.
LOUIS XIV Eï SON SIÈCLE "519
Madame de Fiennes promit I la princesse de l'épargner et lui tint parole. Aussi était-ce un étonnement général de voir comment, au milieu des feux de file de madame de Fiennes, la princesse Palatine elail seule épargnée. Monsieur demandait souvent a sa femme : — Mais comment faites-vous donc pour qui madame de Fiennes ne vous dise jamais rien de fâcheux ? — C'est qu'elle m'aime, répondait Madame.
Madame se trompait ou faisait semblant de se tromper : madame de Fiennes la détestait beaucoup, mais elle la craignait plus encore.
Monsieur, selon I habitude adoptée à la cour à cette époque, couchait toutes les nuits avec Madame ; mais après la naissance du duc de Chartres el celle d'Elisabelh-Charlolle d'Orléans, les deux seuls enfants qui naquirent de leur union, Monsieur proposa à Madame de faire lit à part. File accepta avec joie, et lui répondit : — Oh ! de bon cœur, Monsieur, car je n'aime point le métier de faire des enfants. Je serai même très-contente de cet arrangement, pourvu que vous ne me haïssiez point et que vous continuiez à avoir un peu de bonté pour moi.
Il le lui promit, et dès lors les deux époux furent très-contents l'un de l'autre. *En effet, ajoute la princesse dans ses mémoires, c'était une chose bien désagréable que de coucher avec Monsieur : il ne pouvait souffrir qu'on le louchât pendant son sommeil; il fallait donc me coucher sur le bord du lit, d'où plus d'une fois je suis tombée comme un sac. >■
En arrivant à Saint-Germain. Madame s« n>bla entrer daus un monde nouveau, tant elle était peu au courant de l'étiquette française ; cependant elle fit aussi bonne contenance que possible, quoiqu au premier abord elle vit bien qu'elle avait déplu à son mari. Mais elle pensa qu'à force de soins et de prévenances elle ferait oublier a Monsieur sa laideur, ce qui eut lieu en effet. Dès le jour de son arrivée, le roi vint trouver la princesse au Château-Neuf et lui amena M. le Dauphin, qui était alors un enfant de dix ans ; puis il la conduisit chez la reine en disant : — Ne craignez rien, Madame, car elle aura plus peur de vous que vous n'aurez peur d'elle.
Cette ignorance de l'étiquette seule inquiétait le roi. Dans les premiers temps de la présence de Madame à la cour, il ne la quittait pas, s'asseyait près d'elle quand il y avait réception, et, toutes les fois qu'il lui fallait se lever, c'est-à-dire quand un prince ou un duc entrait dans la chambre, le roi lui donnait un coup de coude pour ( avertir, et Madame, qui savait ce que ce coup de coude voulait dire, se levait aussitôt. Mais il y eut deux personnes à la cour pour lesquelles le roi, malgré l'influence qu'il avait sur Madame, ne put jamais lui inspirer la moindre affection : c'étaient madame de Montespan, qui, du reste, a l'époque où nous sommes arrivés, 1680, allait tomber en disgrâce, et madame de Maintenon, qui allait entrer en faveur.
Dans l'intervalle qui vient de s'écouler, le roi avait eu de madame de Montespan, outre M. le duc du Maine, dont nous avons raconté la naissance, cinq autres enfants : le comte de \exin, abbé de Saint-Denis, né le 20 juin 1672 (1) ; mademoiselle de Nantes, née en 1075 (2); mademoiselle de Tours, née en 1670 i5l; mademoiselle de Mois, née en 1677 (i); le comte de Toulouse, né en 1678 (,Yi. Tous ces enfants, quoique fruits d'un double adultère, avaient été légitimés au mépris des lois françaises. - Mais cet amour croissant que Louis XIV éprouvait pour les enfants allait peu à peu se refroidissant pour leur mère. Ce qui éiait arrivé pour madame de la Vallière arrivait à celte heure pour madame de Montespan : chaque jour elle perdait un charme, tandis qu'au contraire, tout autour du roi, d'autres femmes empressées à lui plaire croissaient en beauté., et opposaient la fleur de leur jeunesse aux trente-neuf ans de madame de Montespan.
Ce fut d'abord madame de Soubise qui régna un instant; mais ce règne fui court : une petite aventure scandaleuse le termina. Un soir, le roi, qui jamais au lemps de ses plus grandes amours n'avait passé une nuit iiors du lit de la reine, un soir, disons-nous, le roi ne rentra point. La reine, fort inquiète de cette absence, fil chercher Sa Majesté partout, au château et même dans la ville. On alla frapper à la porte de toutes les femmes, qu'elles fussent prudes ou coquettes; mais la recherche fut inutile : Sa Majesté ne se retrouva que le lendemain. Cette incartade inaccoutumée fit grand bruit à la cour; chacun en jasait fort diversement, madame de Soubise comme les autres. Madame de Soubise alla même plus loin que les autres, et, devant la reine, elle nomma une dame qu'elle accusa du rapt conjugal dont se plaignait la pauvre Marie-Thérèse. Celle-ci retint le nom et le redilau roi. Le roi nia; mais la reine répondit qu'elle était bien informée, tenant ce nom de madame de Soubise elle-même. — Eh bien ! alors, puisqu'il en est ainsi, dit le roi, je vais vous dire où j'ai passé la nuit : je l'ai passée chez madame de Soubise elle-même. Quand je désire un rendez-vous d'elle, je mets un diamant à mon pelil doigt ; si elle me l'accorde, elle met des boucles d'oreilles d'émeraude.
Celte aventure perdit madame de Soubise. Madame de Ludre lui succéda ; mais, comme elle ne fil que passer, son nom est coosigné ici pour mémoire seulement, et pour rappeler un assez joli mot de la reine. Quand le bruit se répandit que madame de Ludre ètail la maîtresse du roi, une dame de la reine eut la hardiesse de lui annoncer celle nouvelle, el de lui dire qu'elle devrait s'opposer à ce nouvel amour : — Cela ne me regarde pas, dit la reine : c'est l'affaire de madame de Montespan.
Puis vint mademoiselle de Fonlan^e, cette statue de marbre, comme on l'appelait, qui a conquis son immortalité non pas pour avoir élé la maîtresse du roi, mais pour avoir laissé son nom à une coiffure. C'était une fort belle personne, dont le seul défaut, si toutefois c'en est un, était d'avoir des cheveux d'un blond un peu ardent. Sa beauté froide et sans animation n'avait pas plu d'abord à Louis, qui dit en la voyant chez la seconde Madame, dont elle étail fille d'honneur : — Bon! voici un loup qui ne me mangera point.
Louis XIV se trompait. D'ailleurs mademoiselle de Fon lange était prédestinée avant de venir à la cour : elle rêva qu'elle montait à la cime d'une montagne très- élevée, et qu'arrivée sur celte cime, après avoir
(1, Mort en 1683 - ;»} Moite 17*3. - (3) Morte en 16*1 - 4) Morte en 1749 - (,5) Mort en 1737.
été éblouie par un nuage resplendissant, elle se trouvait tout à coup flans une obscurité si profonde, qu'elle se réveilla de frayeur. Ce réve lui fit une grande impression ; elle le raconta à son confesseur, lequel, se mêlant probablement de divination, lui répondit : — Prenez garde à vous, ma fille; cette montagne est la cour, où il vous armera un grand éclat; cet éclat sera de très- peu de durée si vous abandonnez Dieu, car alors Dieu vous abandonnera, et vous tomberez dans d'éternelles ténèbres.
Mais cette prédiction, au lieu d'épouvanter mademoiselle de Fontange, avait exailé son ambition ; elle chercha cet éclat qui devait la perdre et l'obtint. Présentée au roi dans une ehassepar madame de Monterpan elle-même, qui calculait pat fois sur dos plaisirs d'un instant pour lui ramener le roi plus soumis que
jamais, elle parvint, malgré son peu d'esprit, à plaire à celui-là même qui s'était promis qu elle ne serait jamais rien pour lui, et, peut-être à cause de cette résistance, deviut-elle plus puissante qu'elle ne l'avait 4 d'abord espéré elle-même. En effet, le roi parut bientôt l'aimer avec folie; il lui donna un appartement charmant, et lit tendre son salon de tapisseries qui représentaient ses victoires. Ce fut à propos de ces laiteries que le duc de Saitit-Aignan, ce spirituel et complaisant favori, qui gardait son influence sur Louis IV à force de complaisance el d'esprit, lit les vers suivants •
La plut grand des htfros punit dm* cette histoire. Mais quoi ! je n'y vois point sa dernière vicloire ' De sous 1rs coups qu'a fait! ce véncVtttt vainqueur, S»it pnur prendre rne ville on pour gajner un mu . Le plus beau, le plus jrrand et le plus diftiulr. Fut la prise d'un cœur qu sans doute en vaut mille, Du cœur d'Iris cntiii. qui mille et nulle lois Avait bravii l'amour et méprisi!- ses luis
Les vers n'étaient pas bons, mais mademoiselle rie Fontange les trouva • harmanis, el le roi fut de l'avis de mademoiselle de Fontange Ils eurent dès lors le plus grand succès. Bientôt un autre événement non moins important que celui-ci arriva. Un jour, dans une partie de chasse, le vent dérangea la coiffure de la favorite. Mademoiselle de Fontange, avec ce goût particulier aux femmes qui fait que jamais elles ne sont mieux habillées que lorsqu'elles s'habillent elles-mêmes, mademoiselle de Fontange. disons-nous, retint sa coiffure avec un ruban. Ce ruban était si coquettement attaché et allait si bien à l'air de son visage, que le roi la pria de le garder. Le lendemain toutes les femmes avaient un ruban pareil a celui de la favorite; la coilfure était contactée el s'appelait coiffure h ta Fontange. Il y avait de quoi tourner la télé à la pauvre lille, u qui, dit l'abbé de Choisy, eiail belle comme un ange, niais sotte comme un panier. * Aussi la tête lui tourna t elle. Maltresse déclarée, elle s'abandonna tout entière à l'orgueil de sa haute fortune, passa devant la reine sans la saluer, et, au lu u de se conserver madame de Montespan pour amie, lui rendit, en échange de ses amitiés, tant de dédains et d'insultes, qu'elle s'en lit une ennemie mortelle
Mademoiselle de Fontange elait arrivée au comble de sa fortune ; elle nageait resplendissante au milieu de cet éclat qui l'avait illuminée dans son réve : mais elle devait tomber, et elle tomba dans l'obscurité prédite.
La favorite accoucha d'un fils. C'était, on le sait, l'écueil des maîtresses royales. Mademoiselle de Fontange s'v brisa comme mademoiselle de la Vallière. La couche fut pénible el eut des suites fâcheuses : mademoiselle de Fontange y perdit sa fraicheur, puis son embonpoint, puis sa beauté. Elle vil que le roi,
ordiuaire ^ s '«*l0'Snait d'elle neu à peu. lille ne put supporter cei abandon et demanda la
CïSïyJ !" ÎTfl â i Po ™ Q y* 1 ' dans ,c h"fio»rg Saint-Jacques. Cette permission lu,
ui accordée, et, de plus, le duc de la I euilJade reçut mission du roi d aller prendre de ses nouvelles trois
fois la semaine ; mais, comme l'état de la pauvre femmi empirait de plus eu plus et que les médecins déclaraient u'ils n'avaient aucun espoir, elle demanda, po«.* dernière grâce, de voir une fois encore le roi. Louis s'en défendit longtemps; mais son confesseur, dans l'espoir sans doute que l'aspect de sa mort serait pour le monarque trop mondain une haute leçon, le détermina a celte visite. Il vint donc au couvent,
et trouva la mourante si changée, que, tout sec qu'il était, il ne put retenir ses larmes — Oh! maintenant, s'écria mademoiselle de Fontange, je puis mourir contente, puisque mes derniers regards ont tu pleurer mon roi.
Mlle mourut effectivement trois jours après, le 28 juin 1681, à l'âge de vingt ans.
Madame dit dans ses mémôires : < il est certain que la Fontange est morte empoisonnée; elle a ellemême accusé de sa mort la Montespan. Un laquais que celle ci avait gagné Va fait périr avec du lait. » Mais, nous l avons dit, la princesse Palatine a toujours détesté madame de Montespan, et il ne faut point la croire sur parole.
Pendant ce temps-là commençait à apparaître dans la demi-teinte la véritable rivale de madame de Montespan : c'était la veuve Scarron, que nous avons vue il y a vijagt ans sollicitant la survivance de la pension que la reine accordait à son mari comme son malade.
Scarron était mort en laissant pour tout avenir a ja femme la permission de se remarier. Cette permission, au reste, était une fortune, s'il fallait en croire certaine prédiction. Un jour qu'elle franchissait la porte d'une maison que Ton réparait, un maçon nommé Barbé, qui passait pour prophète, l'arrêta , et parodiant, sans s'en douter, la prédiction des sorcières de Macbeth : — Madame, lui dit il, vous sercr reine.
On comprend que la veuve Scarron n'attêcba à cette prédiction que l'importance qu'elle méritait, surtout lorsque, ayant perdu sa pension par la mort de la reine mère, .elle se trouva forcée de se contenter d'une petite chambre pour elle et sa servante, chambre située au quatrième, et à laquelle conduisait un escalier étroit comme une échelle. Cependant cet escalier, si étroit qu'il fût, donnait passage aux plu* grands personnages de la cour, qui avaient connu la belle veuve chez son mari, et qui, ayant apprécié son mérite, continuaient, toute pauvre qu'elle était, à lui faire leurs visites : c'étaient M. de Villars, M. de lieuvron et les trois Villarceaux. Néanmoins elle allait, cédant à sa mauvaise fortune, suivre mademoiselle de Nemours, sœur de la duchesse de Savoie, en Portugal, où celle-ci se rendait pour épouser le prince Alphonse, lorsque enlin nudame de Montespan présenta à Louis XIV une requête tendante à ce que la pension de Scarron fût rendue à sa veuve. — Ah ! s'écria le roi, encore une requête de cette femme I c'est la dixième que je reçois. — Sire, répondit madame de Montespan, je n'en suis que plus étonnée que Votre Majesté, dans ce cas, n'ait pas encore fait justice à une femme dont les ancêtres se sont ruinés au service des vôtres. — Eb bien ! donc, dit le roi, puisque vous le voulez..
Et il signa. La veuve Sarron, assurée désormais de vivre, resta en France.
(Juand M. le duc du Maine naquit, madame de Montespan se souvint de sa protégée. C'était, disait-ou. une femme de mœurs austères, et qui vivait on ne peut plus retirée; elle avait pour directeur le fameux abbé Gobelin, qui de capitaine de cavalerie *tail devenu docteur en Sorbonne, et exigeait de ses dirigées aulaiil de soumission qu'il en avait demandé autrefois à ses soldat*. Tout cela lui donnait, malgré son esprit et ses hautes connaissances, bonne réputation dans le monde. Il s agissait fie cacher la naissance de M. le duc du Maine et des autres enfants qui nécessairement devaient suivre celui-là. La veuve Scarron fut choisie pour leur gouvernante. On lui donna une maison au Marais et une pension pour les entretenir. |
Bientôt la légitimation fit de ces enfants des princes; la pension s'augmenta, mais aussi les devoirs de leur gouvernante. Ce n'était plus une éducation ordinaire qu'il fallait leur donner, mais une éducation presque royale. Des discussions à ce sujet commencèrent alors à « élever entre madame de Montespan et madame Scarron. Cette dernière voulut se retirer. Madame de Montespan, qui ne pouvait vivre avec elle et qui ne pouvait se passur d'elle, la rappela. Elle resta donc, mais elle mil à cette concession une condition absolue: c'était de demeurer indépendante et de ne rendre compte qu'au roi tui seul de l'éducation de ses enfants. Celte communication directe amena des lettres et des eutrevues. C'était l'époque où toutes les femmes écrivaient bien. et. à l'exception de madame de Sévigné peut-être, madame de Maiotenon écrivait mieux que toutes les femmes. Les lettres de la gouvernante produisirent donc sur le roi une impression que sa présence acheva, (/était beaucoup, car Louis XIV détestait de lire. Un jour il disait devant le duc de Vivonne, frère de madame de Montespan : — Mais à quoi donc sert la lecture? — Sire, répondit le duc, qui était fi ais, vermeil et bien portant, la lecture fait à l'esprit ce que les bons dîners que je mange tous les jours font à mes joues.
Cepeudunl une chose déplaisait à Louis XIV, c'était ce nom de Scarron que portait cette gouvernante si intelligente et ai spirituelle. Elle prit donc le nom de madame de Surgères. Mais ce nom ne put tenir : une plaisanterie de madame de Montmorency le fit tomber; elle s'avisa un jour de le mal prononcer, et, comme madame Scarron avait toujours fait la prude et avait le défaut de donner des conseils, même quand on ne lui en demandait point, elle l'appela madame Suggère.
Le mot lit fortune. Ninon, qui avait remplace madame de Rambouillet et qui tenait bureau d'esprit, disait m parlant de madame Scarron : — Ma foi! le nom est bien trouvé : en effet, madame de la Sablière lui a suggéré d épouser le cul-de-jatte Scan ou ; le maréchal d'Albret, le duc de Richelieu, les trois Villarceaux lui ont sw/géré de le faire cocu ; l'abbé Gobelin lui a suggéré de faire la prude ; on a suggéré à un maçon du lui prédire qu'elle deviendrait grande dame; enfin, l'ambition et l'ingratitude lui ont suggéré de miner dans l'esprit du roi si bienfaitrice, qui l'avait tirée de la misère pour lui confier ses enfants. — Sans compter, ajouta madame de Montmorency, que c'est le mauvais ange de madame do Montespan quia surgéré au roi de combler de biens la veuve Scarron.
Ce fut alors que la gouvernante acheta la terre de Mainlenon, mais elle n'y gagna rien, car Ninon, estropiant le nom à son tour, l'appela madame de Maintenant. Au reste, comme elle ne pouvait pas clian ger de nom tous les jeurs, et qu'elle en était à son troisième, elle se tint à celui-là.
Cependant l'appuri-iuii de madame de Mainlenon et l'influence qu'elle commriieait à prendre sur le m attestaient déj;. h • ....r Vu noël du : np< e.Misn- re cette funeste influence et ii, !iqu«» ave* quelle pein
on voyait s'éloigner les beaax tours des la Vallière et des Montespan. Il est intitulé le Messager fidèle; oous le donnons dans l'appendice (U). Uoe autre influence venait d ailleurs se joindre & celle de madame de Maintenon pour amener une réforme dans les mœurs royales, et, partant, dans les mœurs de la cour . c'était l'influence du père la Chaise
Quelques mots sur ce jésuite, qui eut une si grande influence sur l'époque que nous essayons de faire connaître & nos lecteurs, et dont nous prononçons le nom pour la première fois. Le père ta Chaise était oeveu du fameux père Cottoo, dont oous avons parlé en son lieu et place, et qui était confesseur d'Henri IV. Son oncle paternel, le père d'Aix. l'avait fait jésuite; il avait été recteur de Grenoble et de Lyon, puis provincial de la province C'était un gentilhomme, et même d'assez bonne noblesse. Son père était bien allié, avait bien servi, et même aurait été riche pour son pays du Forez, s'il n'eût pas eu une douzaine d'enfants. Un de ses frères, se connaissant parfaitement en chiens, en chasses et en chevaux, fut longtemps écuyer de l'archevêque de Lyon, frère et oncle des maréchaux de Villeroy. C'est le même qui fut capitaine de la porte, et auquel son fils succéda.
Les deux frère s étaient à Lyon, l'un remplissant son emploi de provincial, l'autre sa charge d'écuyer, lorsque le père la Chaise fut appelé a Paris pour remplacer, en 16/5, le père Ferriez, confesseur du roi. C'était, au reste, une belle chose, en supposant que les choses se développent toujours dans l'esprit qui a présidé à leur création, que cette coutume du catholicisme qui, près du roi absolu ne relevant d'aucun pouvoir, ptaçait l'esprit visible de Dieu dans la personne d'un bomme ne relevant que de Dieu. Le confesseur, en ce cas, s'il remplissait sa mission sainte, était la sauvegarde unique du peuple et de la nation ; c'était lui qui venait offrir aux yeux du roi le tableau du juste et de l'injuste ; c'était lui qui venait opposer à l'inégalité de la vie l'égalité du tombeau. Or, les rois, en général, préféraieot prendre leurs directeurs dans cet ordre des jésuites, d'ordinaire beaucoup plus savant que les autres ordres, et dont la constitution leur offrait cet avantage qu'ils faisaient vœu de n'accepter aucune fonction épiscopale, circonstance importante, on en conviendra, pour des hommes qui, une fois confesseurs du roi, avaient la feuille des bénéfices entre les mains
i Le père la Chaise, dit Saint-Simon, chez lequel les éloges sont rares, était d'un esprit médiocre, mais d'un bon caractère, juste, droit, sensé, sage, doux et modéré, fort ennemi de la délation, de la violence et des éclats : il avait de l'hooneur, de la probité, de l'humanité, de la bonté ; il était affable, poli, modeste et même respectueux; et, chose extraordinaire, lui et son frère ont toujours publiquement conserve une sorte de reconnaissance et même uoe dépendance marquée pour les Villeroy, dont ils avaient été les obligés ou les serviteurs. Fort désiotéressé en tout genre, il l'était pour sa famille non moins que pour lui. Comme il se piquait de noblesse, il favorisait la noblesse tant qu'il pouvait, faisant de boos choix pour l'épiscopat, oû il fut fort heureux tant qu'il y eut un entier crédit. Il y avait bien contre lui certaines calomnies courantes comme contre tout ce qui est puissant (V) : mais l'austérité de ses mœurs même avait sans doute donné lieu a ces calomnies, et ceux qui les premiers répandaient ces bruits n'y croyaient pas.
Le père la Chaise, comme nous l'avons dit, se trouva donc l'allié naturel de madame de Maintenon. Ils eurent un mot de ralliement avec lequel ils flrent tout faire au roi, le mol $atut ; et cependant le roi était encore jeune, puisque, a l'époque où nous sommes arrivés, il n'avait que quarante-quatre ans.
Mais une circonstance venait en aide aux deux réformateurs : le roi, qui avait toujours eu une excellente santé, fut atteint d'une fistule. Le cas était grave, et la chirurgie, infiniment moins avancée qu'elle ne l'est de nos jours, donnait des craintes sérieuses. Le père la Chaise et madame de Maintenon, loin de les calmer, s'en servirent pour effrayer le roi. On lui montra madame de Montespan comme l'esprit tentateur qui le pouvait perdre. Le roi pria madame de Maintenon, son bon ange, de dire à madame de Montespan que tout était fini entre eux, et qu'il ne voulait plus avoir aucun commerce avec elle. Madame de Maintenon se fit longtemps prier pour accepter cette commission, disant que c'étaient là de grandes
fiaroles, et qu'elle ne les voulait pas porter légèrement, attendu que le roi aurait peut-être de la peine a es soutenir; mais le roi insista. Madame de Maintenon eut l'adresse de iaire convertir la prière en ordres, et alors elle obéit. Le moyen de désobéir à Louis XIV !
Madame de Maintenon avait déjà, depuis un mois ou deux, rempli celte délicate mission, lorsqu'il fut décidé que le roi, pour sa santé, irait prendre les eaux de Baréges. Ces voyages étaient la pierre de touche se la faveur, on attendit donc avec anxiété les nominations que le roi allait faire. Il nomma madame de Maintenon, et fit dire en même temps à madame de Montespan qu'elle resterait à Paris. La favorite sentit le coup : il était profond et presque mortel. Elle alla se renfermer dans la maison des Filles Saint-Joseph, et y fit appeler madame de Miramion, la plus fameuse dévote du temps, pour y prendre d'elle des leçons de résignation et de piété. Mais, à tout ce que put lui dire la sainte femme, elle ne répondit autre chose que ces mots : — Ab !• madame, madame, comme il me traite ! U me traite comme la dernière des femmes, il merbasse comme sa maîtresse I Dieu sait que je ne le suis plus, puisque, depuis la naissance du comte de Toulouse, il ne m'a pas même touché le bout du doigt.
Le lendemain, madame de Montespan, que la violence de ses sentiments forçait au mouvement, quitta Taris pour Rambouillet. Le roi permit à mademoiselle de Blois de la suivre, mais il le défendit au comte de Toulouse.
Au bout de huit jours Louis XIV se trouva mieux, et le voyage fut conlremandé. Alors, par un dernier mouvement de faiblessè sans doute, il fit dire à madame de Montespan, qui devait le lendemain se retirer à Footevrault, qu'il ne parlait pas. Madame de Montespan prit cette attention pour un retour et accourut
Versailles pleine d'espérances; mais ces espérances furent trompées : ce qu'elle avait attribué à la passion l'était, dit I abbé de Cnoisy, que pure politesse. Le roi avait quitté madame de Montespan par lassitude, J continua de passer tous les jours chez elle en allant à la messe, mais en réalité il n'y faisait que passer, et toujours accompagné de quelques courtisans, de peur qu'on ne l'accusât de vouloir reprendre ses chaînes rompues. D ailleurs, ces visites d'un instant faisaient tellement contraste avec ses longuts assi-
duités chez madame de Maintenon, que personne ne doutait plus de la disgrâce de l'une et de la faveur
de l'autre. .
Vers ce temps, L reine fut prise d'une maladie que l'on considéra d'abord comme une indisposition, et qui acquit bientôt la plus grande gravité : c'était un abcès sous le bras. Fagou la fit saigner mal à propos, et lui donna Pi métique par-dessus la saignée, si bien que le chirurgien, qui se nommait Gervais, recevant l'ordre du médecin, s'écria — Y songez-vous bien, monsieur Fagon? Saigner la reine, mais c est sa mort !
Fagon haussa les épaules. — Faites ce que j'ordonne, dit il.
Alors le chirurgien se mit à pleurer à chaudes larmes, joignant les mains et disant : — Mais vous voulez donc que ce soit moi qui tue la reine, ma bonne maîtresse?
Fagon insista : il n'y avait point à résister, le roi avait la plus grande confiance en lui. Le 50 juillet 1683, à onze heures du matin, la reine fut saignée ; â midi on lui fil prendre l'émélique; à trois heures elle était morte.
C'était une digne et excellente femme, mais d'une profonde ignorance, et, comme toutes les princesses espagnoles, ayant de la grandeur et sachant bien tenir une cour. Elle croyait aveuglément tout ce que lui disait le roi. le bon comme le mauvais. Elle avait les dents noires et gâtées, et cela venait, disait-on, de ce qu'elle mârhait éternellement du chocolat. Elle était grosse et petite, paraissant plus grande quand elle ne marchait ni ne dansait; car, lorsqu'elle marchait ou dansait, elle pliait sur les genoux, ce qui la rapetissait fort. Comme la reine Anne d'Autriche, sa tante, elle mangeait beaucoup, mais seulement par
Le rui pria inaJinit: do liiinlciton du une à iiuu.une de MunU-ijuii que l»ul était Uni enlre uu». I'*ot 523.
tous petits morceaux et toute la journée. Elle aimait passionnément le jeu, jouant presque tous les soirs la bassette, le reversis ou l'ombre, mais ne gagnant jamais, parée qu'elle ne savait bien jouer aucun jeu.
Elle avait une grande affection pour le roi. Quand il était en sa présence, elle ne le quittait pas des yeux, le dévorant du regard et cherchant à deviner ses moindres désirs. Alors, pourvu que le roi la regardât et lui sourit, elle était heureuse et gaie toute la journée. C'était bien autre chose quand le roi, qui, ainsi que nous l'avons dit, couchait avec elle toutes les nuits, lui donnait quelque preuve il amitié plus intime encore; alors elle racontait sa bonne fortune â tout le monde, riant, clignotant des yeux, et frottant l'une contre l'autre ses deux petites mains
Le roi ne l'aimait point d'amour, mais l'estimait sincèrement. Il fut donc, comme le dit madame de Caylus, plus attendri qu'affligé de sa mort. Madame de Maintenon, que la reine avait prise en amitié par haine contie lu marquise de Montespan, à oui elle ne pouvait pardonner le mal que cette femme lui avait fait, resta près de la mourante jusqu'à sou dernier moment, et, la reine expirée, voulut revenir chez elle Mais M. de la Rochefoucauld la prit par le bras, et la poussa chez le roi en lui disant : — Çe n'est pas l'heure de quitter le roi, il a besoin de nous.
Elle entra, mais ne resta qu'un mono ni avec Louis, et revint dans son appartement, conduite par M. de Louvois. qui l'invitait ù passer chez la Dauphine pour l'empêcher de suivre le roi à Saint-Cloud. Louvois faisait, en effet, observer que madame la Dauphine, étant grosse et venant d'être saignée, se trouvait dans un étal qui réclamait des soins. Madame de Maintenon insista, et dit que, si madame la dauphine avai: hesoin de soins, le loi avait besoin, lui, de consolations. Mais Louvois haussa les épaules, gesle qui, d'ailleurs, lui était habituel, en disant : — Allez, madame, allez, le roi n'a pas l» soin de consolations, et l'État a besoin d'un prince.
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fcffectivement, madame de Maintenon se rendit chez la daupliine, où elle s installa, tandis que le nu partait pour Saint-Cloud. Il y demeura depuis le vendredi, jour où la reine mourut, jusqu'au lundi, qu'il partit pour Fontainebleau. Madame la daupliine, remise de son indisposition, alla l'y rejoindre, toujours accompagnée de madame de Maintenon. Toutes deux avaient pris le grand deuil et' s'étaient munies de ligures si affligées, que le roi ne put s'empêcher de leur faire quelques plaisanteries sur cette grande tristesse, a Ce à quoi, dit madame de Caylus, je ne jurerais pas que madame de Maintenon ne répondit comme le maréchal de Grammonl à madame Héraut, »
Maintenant, comme notre lecteur, moins versé que madame de Caylus dans les anecdotes du temps,
Êourrait ignorer comment le maréchal de Grammonl répondit à madame Héraut, nous allons le lui dire adame Héraut avait pour charge à la cour d'avoir soin de la ménagerie, et, connue elle perdit son mari, le maréchal de Grammont, toujours bon courtisan, prit son air le plus lugubre pour lui faire son compliment de condoléance, auquel madame Héraut répondit : — Ah ! par ma foil le pauvre cher homme, il a bien fait de mourir. — Vraiment, répliqua le maréchal, le prenez-vous sur ce lon-la? je ne m'en soucie pas plus que vous.
Vers le même temps reparut à Pari», mais non a la cour, notre ancienne connaissance, le duc de Lauzun. Disons quelques mots de lui, car nous aurons encore à le retrouver dans deux ou trois affaires de première importance. Nous l'avons laissé à Pignerol, où Fouquet, son compagnon de captivité, le tenait pour fou, et où la permission qu'on leur donna de se voir ne put parvenir à ôter cette idée de la tète de Vexministre.
Lauzun avait quatre sœurs, qui toutes étaient pauvres : l'aiuée était fil le d'honneur de la reine mère.
Si lui fit épouser, en 1663, Nogent, capitaine de la porte et maître de la garde-robe ; il était fils de Nogent ulru, dont nous avons parlé souvent comme du bouffon de la reine mère, et fut tué au passage du Rhin. La seconde de ses soeurs avait épousé M. de Belzunce et passa sa vie avec lui en province ; la troisième fut abbesse de Notre-Dame de Saintes, et, la quatrième, abbesse du Romeray, à Angers. Madame de Nogent était la plus habile des quatre : ce fut elle que, pendant sa captivité, Lauzun chargea de la gérance de ses biens. Elle plaça l'argent des brevets de ses places, qu'il avait eues pour rien et qu'il fut autorisé à vendre; elle prit soin du fermage de ses terres et en accumula si bien les revenus, que, même à part les magnifiques donations que Mademoiselle lui avait faites, Lan/un, tout prisonnier qu'il était, se trouvait immensément riche.
Mademoiselle, cependant, était inconsolable de cette longue et dure prison, et faisait toutes les démarches possibles près du roi pour obtenir sa liberté. Le roi songea à la lui accorder, mais en enrichissant son fils bien aimé, le duc du Maine. H parut donc céder aux instances de Mademoiselle, mais â la condition qu'elle ferait donation au jeune prince et à sa postérité du comté d'Eu, du duché d'Aumale et de la principauté de Dombes. Malheureusement elle avait déjà fait don des deux premiers à Lauzun, ainsi que du duché de Saint-Fargeau et de la belle terre de Thiers en Auvergne ; c'était donc lui qui devait renoncer à Eu et à Aumale pour que Mademoiselle en disposât. D'ailleurs c'était une spoliation si patente et surtout si considérable, que Mademoiselle elle-même, quelque désir qu'elle eût de revoir Lauzun, ne pouvait se décider à le revoir à ce prix. D'un autre côté, Louvois et Colbert lui assuraient que, si elle continuait de refuser, Lauzun était prisonnier pour toujours. C'était une vieille vengeance que le roi tirait d'elle : il punissait autant dans Lauzun l'ancienne expédition de Mademoiselle à Orléans et le canon de la Bastille que les impertinences du favori. Mademoiselle comprit donc qu'il n'y avait effectivement rien à espérer, et elle déclara que cette renonciation ne la regardait pas, mais bien M. de Lauzun, et qu'elle ferait, dans ce cas, ce que M. de Lauzun lui-même déciderait de faire. Or, pour que le duc pût prendre une décision, il fallait qu'il fût libre, ou du moins qu'il parût l'être. On lui accorda donc, en 1679, la permission d'aller prendre des bains à Bourbou-l'Archambault, où il devait rencontrer madame de Montespan, et débattre avec elle les conditions de sa sortie. D'ailleurs sa liberté n'était que factice, M. de Lauzun étant accompagné et gardé par un détachement de mousquetaires commandé par M. de Mauperluis.
Lauzun vit plusieurs fois madame de Montespan ; mais, indigne comme l'avait été Mademoiselle de ce grand dépouillement qu'on exigeait de lui, il aima mieux se faire reconduire à Pignerol que de céder. Enfin, l'année suivante, Lauzun fut ramené â Hourbon-rArchambault, et, soit que les conditions, cette fois, fussent meilleures, soit qu'il se lassât de la prison, il tomba d'accord avec madame de Montespan, qui revint triomphante à Paris. La donation demandée fut donc signée, et aussitôt Lauzun, qui ne conservait plus des grands biens de Mademoiselle que Saint-Fargcau et Thiers, fut mis en liberté, â la condition, cependant, qu'il ne quitterait pas lAnjou ou la Tourainc. Cet exil dura près de quatre ans; il succédait â une prison qui en avait duré onze. Mais Mademoiselle se fâcha, cria contre madame de Montespan et contre son fils, se plaignit hautement et publiquement qu'on l'avait effroyablement rançonnée, et cela si haut et si ferme, qu'il fallut bien rompre le ban du proscrit. Lauzun obtint permission de revenir 4 Paris et liberté entière, pourvu qu'il se tint â deux lieues de toute résidence où le roi serait.
Il fit sa rentrée comme il convenait à un homme qui avait rempli un si grand rôle â la cour. H était encore jeune, plus méchant que jamais, et. malgré ses spoliations, presque riche comme un prince. Il se mit à jouer un jeu effroyable et gagna. Monsieur lui ouvrit le Palais-Royal et Saint Cloud ; mais le Palais- Royal et Saint-Cloud n'étaient point Marly ni Versailles, et Monsieur n'était pas le roi. Lauzun, habitué au soleil de la cour, n'y put tenir : il demanda et obtint la permission d'aller en Angleterre, ou nous le laissons, jouant gros jeu, et ou nous le retrouverons remplissant un grand rôle.
L'époque que nous venons de parcourir, et qui embrasse les années comprises entre 1672 et 1684, années pendant lesquelles Louis XIV passe de l'âge de trente-quatre ans à l'âge de quarante-six, est la belle et éclatante époque de son règne, comme c'est la belle et éclatante époque de sa vie. Pendant celle période, sur laquelle plane madame de Mont»span, et que la favorite semble colorer du reflet de son esprit brillant et de son caractère hautain, le roi fait de la France une puissance maritime ; il lient seul conir*
toute l'Europe ; il donne à Tarenne, qui fuit la guerre aux Impénaux, une année de vingt-quatre mille hommes ; a Condé, qui fait la guerre au prince d'Orange, une armée de quarante mille ; une flotte chargée de soldats va porter aux Espagnols ta guerre à Messine; il prend, pour la seconde fois la Franche-Comté déjà échappée de ses mains ; Tu renne est tué, il oppose Condé à Montécuculli, et Condé, avec deux campements, arrête les progrés de l'armée allemande; enfin, avec la paix de Nimègue, qu'il impose a quatre puissances ennemies et dont il recueille les bénéfices, il rend à l'Europe la paix qu il lui a otée, faisant dans l'un et l'autre cas de sa volonté l'arbitre du trouble ou du repos du monde.
La paix n'arrête pas l'impulsion donnée : la paix a ses grandeurs comme la guerre a ses gloires. Strasbourg, maîtresse du Rhin, formant a elle seule une puissante republique, fameuse par son arsenal, qui renferme neuf cents pièces d'artillerie, est prise sans que les quelques coups de canon qu'elle coûte tirent l'Europe de son repos ; Alost, qu'il a oublié de comprendre dans le traité de Nimègue, est arraché violemment au faisceau de villes que l'Espagne possède encore dans les Pays-Bas; Casai est acheté au prince de Mantoue, qui mangeait son petit Éiat ville a ville ; le port de Toulon est construit; soixante mille matelots sont organisés; nos ports renferment cent vaisseaux de ligne, dont quelques-uns portent jusqu'à cent canons, Yntin, une invention inconnue, terrible, dont Louis XIV fera le premier l'essai, va lui permettre de bombarder cet imprenable Alger, qu'un de ses petits-fils prendra cependant.
N'oublions pas de consigner une mort qui eut lieu dans cette dernière période, pendant le mois d'août 1679. Le cardinal de Retz, qui, pendant son séjour a Rome, avait disputé la papauté à Innocent XI et obtenu huit voix, de retour à Paris depuis trois ans, quitta ce monde où il avait fait un instant si grand bruit,, et qui, depuis vingt ans, l'avait a peu près oublié.