‹ Louis XIV et son siècleChapitre 47 sur 69 · IM · texte numérisé non relu

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Guerre contre Alger — Invention «tes bombes. — Pclit-Rcnau. — Premier bombardement. — Traité de paix — Mort de Colbcrl. — Sea épitaphes. — Ses funérailles. — Sa famille. — Guerre contre Gènes. — Deuxième bombardement. — Suspension des hostilités — Conventions — Le doge i Versailles. — Etat du nouveau palais. — L'ambassadeur génois devant tauts XIV.

endant ce temps, deux expéditions s'accomplissaient, qui devaient porter au comble la gloire, et surtout la reuommée de Louis XIV, l'une contre Alger, l'autre contre Gènes.

Suivons l'ordre des dates et commençons par l'expédition d'Alger. Voici les faits :

Vers le mois de juin 1681, des corsaires tripoli tains étaient venus enlever des bâtiments français jusque sur les cotes de Provence. Les corsaires se trompaient d époque : ce n'était plus sous Louis XIV qu'on se permettait de pareilles hardiesses. Aussi, sans prendre les ordres de personne, et agissant d'après sa propre impulsion, Duquesne, alors âgé de soixanteonze ans, rallia sa division, qui était de sept vaisseaux, poursuivit les corsaires, étales ayant joints près de l'Ile de Scio, les poussa si rudement, qu'ils furent obligés de se réfugier dans le port de la ville qui appartenait au Sultan. M. de Saint- Amant, officier sur la flotte française, fut aussitôt envoyé pour inviter le pacha de Scio a chasser les Tripolitains du port, déclarant que, sur son refus, le commandant de la flotte française allait s'embosser sous les murs de la ville et la ruiner complètement. Le pacha refusa d'abandonner ses bons amis Tripolitains : Duquesne vint jeter l'ancre à une demi-portée de canon des remparts, et commença un feu si vigoureux, qu'au bout de quatre heures le pacha turc envoya a son tour un parlementaire pour supplier les Français de cesser les hostilités, et pour offrir à leur capitaine de s'en rapporter à l'intermédiaire de l'ambassadeur français a Constantinople. L'affaire était en train de se traiter, lorsque Duquesne eut l'ordre de revenir immédiatement en France pour se préparer a l'expédition d'Alger. Cette expédition avait été résolue dès 1650, époque à laquelle les pirates algériens avaient pris quelques bâtiments français sans

déclaration de guerre. On les réclama; ils les refusèrent; de là l'ordre donné à Duquesne de revenir.

En effet, depuis longtemps Duquesne avait médité sur les moyens d'aiiaquer celte aire de pirates, fléau de toute la Méditerranée ; il avait même écrit deux mémoires sur ce sujet, et, dans le premier, il proposait de boucher l'entrée du port d'Alger au moyen de vaisseaux maçonnés qu'on y coulerait et qui formeraient une digue à peu près pareille à celle avec laquelle Richelieu avait fermé le port de la Rochelle. Dans le second, il exposait, dans tous ses détails, un plan d'attaque, de débarquement et d'incendie. Colbert avait souvent lu et relu ces deux mémoires ; mais une invention nouvelle venait de les rendre inutiles en offrant au grand roi des moyens de vengeance, non-seulement plus rapides, mais encore plus conformes à ses goûts. Un jeune homme de trente ans venait d inventer les bombes. Désormais Louis XIV, comme Jupiter,

Eouvait lancer la foudre : la dernière dislance qui le séparait du maître des dieux venait d'être comblée, 'inventeur de celte terrible machine se nommait Bernard Renau d'Elicigaray ; il était né dans le Béam en 1652, et on le nommait Petit-Renan à cause de l'exiguïté de sa taille.

Petii-Renau était un singulier mélange des qualités du partisan et du mathématicien. Emporté comme un homme d'action, rêveur comme on poète, distrait comme un astronome, lorsqu'il cherchait quelque problème, il devenait calme et réfléchi comme un vieux conseiller. Elevé chez M. Colbert du Tcrron, intendant de la Rochelle, ayant par conséquent habité un port de mer depuis son enfance, Rcnau avait passé sa jeunesse dans les chantiers, dans les arsenaux, dans les ateliers de construction, et là avait, pour ainsi dire, appris la marine à livre ouvert.

Renau, comme tons les gens de quelque valeur, qui étndieW sans autre maître que la pratique et le bon sens, était sans cesse préoccupé do* inventions qui nouvaielM servir a perfectionner la marine, encore dans l'enfance : il avait déjà rêvé une tiMetruclion de bâtiments tout a fait nouvelle, et qui devait doubler la la vitesse de la marche et la rapidité des manœuvres, lorsque If. Colbert do Tevron, protecteur du jeune homme, le recommanda i son eousin le ministre, qui le fit entrer chez M. If comte de Vermandois, grand amiral de France, dont nous avons raconté la mort. Sa place lui donnait le droit d'accompagner le jeune prince au conseil.

Un jour qu'il était qaestion de donner une Même forme* toooies bâtiments, et, par conséquent, de les assujettir à un même mode de construefioft, Renan, qui n'avait jamais prononcé «ne parole, mais qu'on savait avoir étudié * Ror.befor», fui ioterrogé par Dnejnesae sur certains détails particuliers à la construction des bâtiments qni sortaient de ce port. Renau alors, le** et» donnant les détails demandés, se laissa entraîner, et, passant du détail & l'ensemble, établit tout un système nouveau de construction. Ce système, qui consistait à alléger la proue et la poupe des bâtiments, et à les dégager des énormes châteaux d'avant et d'arrière oui les alourdissaient, était si clair, si net, si précis, qu'il frappa tous les vieux marins d'étonnement. Mais, quoique ce système fût exactement celui que depuis on adopta, la routine, la paresse des études nouvelles, l'habitude de l'éducation, firent que l'on regarda le système de Renau comme une belle théorie, mais comme une théorie inapplicable. Duquesne surtout fut des plus opposés â cette innovation, si saisissante d'ailleurs, que, sur sa simple exposition, elle avait pris l'aspect d un projet, et qu'on la discutait sans qu'elle eût été proposée. Selon le vieux marin, les deux châteaux d'avant et d'arrière étaient indispensables, attendu qu'en cas d'abordage l'équipage pouvait s'y retirer et s'y défendre comme dans une forteresse. — Les forteresses, dit Renau, sont bonnes sur une terre solide, où l'immobilité est la première base de la force, et non sur un sol mouvant, où la rapidité est souvent la cause du succès , vous considérez les vaisseaux comme des forteresses, dites-vous, eh bien ! voilà pourquoi vos vaisseaux marchent comme des forteresses.

La réponse était vive pour un jeune homme qui parlait pour la première fois ; mais, comme avant d'en arriver à ce mot, il avait dit beaucoup de bonnes choses, il en fut quitte pour une petite réprimande, qui ne l'empêcha point de continuer d'assister au conseil. Seulement il rentra dans son silence, et, peu â peu, on oublia qu'il en était sorti.

Cepeudant, quelque temps après, dans une causerie que le jeune homme eut avec Colbert, il obtint plus de succès. Colbert avait appris ce qui s'était passé au conseil à propos du changement de construction proposé par Renau, et son esprit si juste avait été frappé des raisonnements du jeune homme. Il causait donc avec notre utopiste, lorsque celui-ci lui dit, tout en causant, que, s'il était ministre de la marine, la première chose qu'il ferait, ce serait de fonder une école publique de construction navale. En effet, jusqu'à cette époque il n'y avait pas d'école de construction, mais au contraire un secret de construction. Dans chaque port un maître charpentier juré faisait construire les bâtiments sans autre plan que ce fameux secret reçu de son père ou acheté de son prédécesseur. Les capitaines et les ingénieurs du gouvernement n'avaient rien â y voir ; et ces maîtres charpentiers, ayant le prétendu secret, avaient aussi le monopole de la construction ; il fallait donc céder à leurs exigences. Or, comme ces constructeurs privilégiés avaient souvent fait passer de fort mauvais moments à Colbert, Colbert n'était pas fâché de leur rendre ce qu'il leur dévait ; aussi fit-il longuement causer Renau, et, un mois après, une ordonnance parut, qui fondait une école de construction dans les ports de Toulon, de Rochefort et de Drest.

Cependant Renau était préoccupé d'une grande chose dont il n'avait encore parlé à personne : il inventait les galiotes à bombes.

Ce fut sur ces entrefaites que Duquesne, rappelé de Scio, fut convoqué pour se trouver au conseil de marine ; on devait y discuter la valeur des deux projets sur l'atlaque d Alger.

La discussion fut vive. Chacun des deux plans présentait des avantages et des inconvénients. Renau écouta avec une grande attention tout ce qui se dit pour ou contre l'un et l'autre projet; puis, comme il se taisait, selon son habitude, Colbert, qui commençait à prendre quelque confiance dans ses avis, se retourna de son côté et lui demanda : — Eh bien I Renau, que pensez-vous de cela? — Monseigneur, répondit le jeune homme, si j'étais directeur de l'expédition, je bombarderais Alger.

La réponse fit exactement le même .iT,i ,,«« si. en 1804, Fulton eût dit à l'empereur : — Sire, au lieu

ggfl LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

île débarquer en Angleterre avec des bateaux plats, si j etais à la place de Votre Majesté, j"y débarquerais avec des bateaux à vapeur.

Personne ne connaissait ces fameuses bombardicres inventées par Renau et déjà exécutées dans son esprit. On demanda au jeune homme ce qu'il entendait par bombarder Alger. Alors, avec sa simplicité habituelle Rrnaii développa son plan, expliqua ce que c'étaient qut les bombes, ce que c'étaient que les mortiers, comment il comptait placer ces mortiers sur ses galiotos, et, de cette façon, bombarder Alger par mer.

Le projet avait un grandiose qui frappa tout le monde; mais, justement à cause de ce grandiose, il fut rangé au nombre des projets impraticables. — Vous avez raison de ne pas me croire, dit Renau, puisque je n'ai pas encore fait d'épreuve ; mais, quand une seule épreuve sera faite, vous me croirez.

La discussion fut reprise, plus lumineuse que jamais, sur les anciens moyens à employer, mais on ne décida rien, les deux projets de Duquesne paraissant presque aussi impraticables que celui de Renau.

Colbert avait un fils qu on appelait M. de Siignelay. C'était un homme d'une grande intelligence et fort avide de choses nouvelles. Il entendit raconter par son père la proposition de Henau ; il avait une grande confiance dans ce jeune homme, qu'il connaissait dès longtemps ; il obtint du ministre que Renau pourrait faire construire une galiote au Havre et que l'épreuve en serait faite. Renau, au comble de la joie, partit pour le Havre, (il construire sa galiote sous ses jeux, et tenta l'épreuve : elle réussit complètement. Il écrivit aussitôt à son protecteur de venir. Seignelay accourut. L'épreuve fut renouvelée devant lui avec des résultats encore plus satisfaisants que la première fois. Colbert ordonna alors de faire construire deux antres galiotes pareilles à Dunkerque, et deux autres au Havre. Maisle jeune ingénieur était déjà assez célèbre pour avoir ses ennemis. Quand on ne put pas nier la projection des bombes, on nia que des bâtiments chargés d'un poids aussi énorme que celui que nécessitait un pareil armement pussent marcher. I.r bruit se répandit que les galiotes de Renau ne tiendraient pas la mer. — Si I on veut, dit Renau, j'irai chercher mes galiotes à Dunkerque, et je les amènerai ici. De cette façon ou verra bien si elles tiennent la mer. — Allez, dit Colbert. qui appréciait fort cette manière de répondre, attendu qu'en ce cas la réponse est une preuve.

Les deux galiotes étaient prêtes. Elles avaient leurs équipages et leurs capitaines. L'une se nommait la Omette, et l'autre la Brûlante. M. des Herbiers commandait ta Brûlante, et M. de Combes la Cruelle.

M. de f.omles était ami de Renau. Renau s'embarqua donc naturellement sur la Cruelle.

On partit dans les premiers jours du mois de décembre, par un temps assez favorable ; mais on connaît les variations atmosphériques particulières au canal de la Manche. Bientôt le ciel se couvrit, le vent tomba, et la mer présenta cet aspect effrayant qui ressemble au calme et qui n'est que l'annonce de la tempête. Ces signes désastreux ne pouvaient échapper à un œil aussi exercé que celui du capitaine. Il s'approcha de son ami, et, avec cette simplicité des hommes habitués au danger, il lui montra du doigt le ciel, puis la ner. — Oui, dit Renau, je vois bien. — Nous allons avoir une tempête. — C'est immanquable. Veux-tu que nous gagnions quelque baie, où nous relâcherons; nous en avons encore le temps? — De Combes, dit Renau, n'as-tu pas entendu dire que mes galiotes ne tiendraient pas la mer? — Oui. dit le jeune marin. — Eh bien '■ tu comprends qu au lieu de relâcher, il faut proliter de 1 occasion de prouver à tous ces gens-là qu'ils se trompent. La tempête vient au-devaul de nous, allons au-devant d'elle : la tempête, je l'espère, me donnera raison. — Va donc pour la tempête, dit de Combes.

On fit aussitôt a /a Brûlante les signaux de conserve et de sauvetage, et l'on attendit. La tempête vint : elle dura soixante heures ; elle creva les digues de Hollande et fil périr plus de quatre-vingts bâtiments On croyait Renau et ses deux galiotes i jamais perdu», quand, tout à coup, on vit entrer daus le port du

ions xiv i;t son siècle. m

ffavrc 1rs deux galiotcs, qui, séparées par l'ouragan, s'ëtai^nt réunies à la hauteur de Dieppe. Il n'y avait rien à répondre à une pareille preuve, lîeiiau demanda à f;iire partie de l'expédition d'Alger. Colbert se hâta de lui accorder celte demande. Les cinq galiotes se remirent en mer, et, après avoir doublé la pointe du Finistère, cet autre cap des tempêtes, franchirent le détroit et arrivèrent à Toulon , rendez-vous géné ral de l'armée navale commandée par Duquesne.

On sait les résultats de ce bombardement. La paix était faite avec Baba-Hassan, le gouverneur, lorsqu celui-ci fut assassiné par un certain Mémo Morte qui, réunissant tous ceux qui étaient d'avis que l'on continuât la guerre, se fit proclamer a la place du gouverneur mort, sous le nom de Hadgi-Hussein, et continua de défendre Alger à demi détruite. Malheureusement, les vents contraires, qui ordinairement souftlent en septembre, vinrent en aide aux pirates, et Duquesne fut forcé de s'éloigner de la ville sans avoir rien terminé.

Néanmoins, dans la première quinzaine d'avril 168V, la paix fut conclue avec les Barbaresques. Ils s'engageaient : 1* à rendre tous les Français en esclavage dans le royaume d'Alger, en échange de quoi on s'engageait seulement à leur rendre les janissaires du Levant, détenus sur les galères de France ; l 2° à ne

fdus faire de courses dans l'étendue de dix lieues des côtes de France; 5" à rendre tous les Français que es ennemis de la France conduiraient à Alger ou dans les autres ports du royaume, ainsi que les passagers pris sur les ennemis français, ou les Français pris sur les vaisseaux étrangers ; V à secourir tout vaisseau français poursuivi par des ennemis de la France ou échoué sur les cotes du royaume; à ne donner aucun secours ni protection aux corsaires de Barbarie, qui étaient ou seraient e'n guerre avec la France, etc

Ce traité fut fait pour cent ans. Dans le cas où il serait rompu, les marchands français qui se trouveraient dans toute l'étendue du royaume auraient le droit et la liberté de se retirer partout où bon leur semblerait.

Telle fut la fin de» la campagne d'Alger, qui coûta plus de vingt millions à la France. En voyaot le calcul de celte dépense, le nouveau dey dit à M. de Touiville : — Votre empereur n'avait qu'à me donner dix millions, et je ruinais Alger moi-même.

Mais ce n'était point là ce que voulait Louis XIV : il voulait élever et détruire de ses propres mains, cela dùl-il lui coûter le double.

Ce fut vers cette époque que mourut Colbert, à l'âge de soixante-quatre ans, dans son hôtel de la rue Ncuve-des-Pelils-Champs. Nous manquerion s à ce qu'on doit à la mémoire de tout ministre trépassé, si nous ne consignions pas ici quelques-unes des principales épigrammes auxquelles celle mon donna lieu.

Oi-^il mus celte froide Unie l.e corp* et peut-être aussi l ima D'un infime inventeur .l'impôt* Tint micui si son ime e>t mortelle ; Unis, si Dieu ne la créa telle, Comme il ne tut rien rju'à propo», Gare que la lljmme éleriiolln Ne grille «on àme et ses os'

Qu'à bien riiv rlmun sVxereo Frmçais, le ptlit Jean cl mort .

Ou. si je me trompe et s'il dort, C'iït le diable au moins qui le ber. o.

La mort habile et libérale Nous a >on tecrel découvert :

La purre qui tua Colbert Est l.i pi.rre philosophai il).

Ici Tut mu en sépulture Colbert, qui de douleur creva.

l>e sou corps on fil l'ouverture; Quatre pierres ou y trouva, • Dont son cœur était U plut dure lï,.

En effet, la haine était grande contre Colbert: Louis XIV le baissait parce que Louvois cl madame de Maintenon le baissaient, cl qu'il pressentait d'avance qu'on devait lui donner le surnom de Grand; les grands seigneurs le baissaient parce que de rien Colbert était devenu « très-liatil et très-puissant seigneur, messire Jean-Baptiste Colbert, chevalier, marquis de Château-Neuf-sur-Cher, baron de Sceaux, Lignières et autres lieux, conseiller ordinaire du roi en tous ses conseils, commandeur et grand trésorier de ses ordres, ministre et secrétaire d Etat de la marine et des commandements de Sa Majesté, contrôleur général des finances, surintendant et ordonnateur général des bâtiments; » les bourgeois le haïssaient parce qu'il avait ordonné la suppression des rentes sur l'Hôtel de Ville; enfin le peuple le haïssait parce qu'il était riche et puissant, et que le peuple bu t presque toujours ce qu il devrait admirer. Aussi l'on n osa point faire de funérailles publiques à Colbert. Louis XIV abandonna Colbert mort, comme Charles I" ar«U

•{) On sail que Colbert moiinrt Ho In pit: .u

abandonné Straflbrd vivant; Charles I e ' mourut de la même mort que Strafford, et Louis XIV, non moins détesté que son ministre a la fin de sa vie, eut des funérailles à peu prôs pareilles à celles qu'il lui avait laissé faire.

Le lendemain de sa mort, a une heure de nuit, le cadavre de Colbert fut jeté dans un méchant carrosse qui le conduisit dans l'église Saint-Euslache, sous l'escorte de plusieurs cavaliers du guet qui marchaient a pied.

Aussi, quand Louis XIV, qui retenait Seignelay à Fontainebleau sans lui permettre d'aller embrasser son ère i l'agonie, lit, par un de ses gentilshommes, demauder au moribond des nouvelles de sa santé, Colert refusa de le recevoir, et, se retournant du côté du mur: — Je ne veux plus entendre parler de cet homme, dit-il. Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour lui, je serais sAr d être sauvé dix fois, tandis que je ne sais plus maintenant ce que je vais devenir.

Nous ne pouvons énumérer ici tout ce que fit Colbert; un seul calcul donnera l'idée de son immense activité. Il trouva en 1GG1, c'est-à-dire a l'époque où il entra au ministère, la marine royale composée de i

3 vaisseaux de I" rang de 60 à 70 canons.

S i de 2* rang de 40 à 50 »

7 » de 3* rang de 30 â 40 •

4 flûtes.

8 brûlots.

Total. . . 31) bâtiments de guerre.

Le 6 septembre 1685. à l'époque de sa mort, il laissait :

' 12 vaisseaux de 1 er rang de 76 à 120 canons.

20 » de 2' ran- de 64 à 74 »

39 > de 3* rang de 50 à 60 • 25 » de 4* i an- de 40 à 50 »

21 ' i de 5 e rang de 24 à 50 »

25 » de 6» rang de 16 à 24 »

7 brûlots depuis 100 jusqu'à 300 tonneaux 20 flûtes de 80 à 600 tonneaux.

17 barques longues.

En tout. . . 17ti bâtiments de guerre, sans compter 68 bâtiments en construrtioa

ci. . . 68

Total. ... 244 Tout avait grandi dans la même proportion.

A la mort de Colbert, Seignelay, son fils, eut la manne ; Claude Lepelletier, le contrôle général des finances; Louvois, la charge de surintendant des bâtiments avec le patronage de l'Académie de sculpture et de peinture, quoique cette charge eût été promise par Louis XIV à Colbert pour son second fils, Jules- Armand Colbert, marquis de Dlainville. Les autres enfants de Colbert étaient : Louis Colbert, abbé de Notre-Dame-de-Bon-Port et prieur de Rueil; Charles-Ldouard Colbert, chevalier de Malte, destiné à servir dans la marine; et enfin les duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers et de Mortemart

Tant que Colbert, ce grand partisan de la paix, avait vécu, Louvois, son rival et surtout son ennemi, avait constamment voulu la guerre, qui flattait ce besoin incessant de renommée nécessaire à Louis XIV et qui le rendait, lui Louvois, nécessaire à son maître; mais Colbert mort et Louvois devenu surintendant des bâtiments, ce fut Louvois, à son tour, qui désira la paix, ayant ou croyant avoir dans le goût de la bâtisse, presque aussi grand chez le roi que le besoin de gloire, un moyen de tenir a lui seul celui que Colbert lui avait disputé toute sa vie. Mais alors ce fut Seignelav qui, à son tour, en sa qualité de ministre de la marine, joua le jeu qu'avait ioué Louvois ; seulement il changea le théâtre de la guerre, et, au lieu de la Flandre ou de l'Empire, prit la Méditerranée et l'Océan.

Ce fut dans ces circonstances que l'on résolut l'expédition de Gènes. Cinq griefs différents fournissaient un prétexte a cette expédition. On reprochait aux Génois : 4" D'avoir armé et mis en mer quatre galères, malgré les représentations du roi Louis XIV; 2* d'avoir vendu de la poudre et d'autres provisions aux Algériens en guerre avec le roi de France ; 3* d'avoir refusé le passage par Savone des sels de France envoyés à Hantoue; 4* d'avoir dénie à H. le comte de Fiesque une iudemnilé qu'il réclamait de la république; 5° d'avoir tenu des propos injurieux à l'honneur du grand roi.

Tl y avait la plus de griefs qu'il n'en fallait pour faire déclarer une guerre que Louis XIV désirait. Aussi,

!>our rendre cette guerre inévitable, à peine fut-elle décidée, que deux lettres de cachet furent expédiées, /une ordonnait à l'exempt de la prévôté de l'hôtel de se saisir à l'instant même du sieur Marini, envoyé de Gènes, et l'autre à H. de Besemaux, gouverneur de la Bastille, de le recevoir dans cette prison, en lui laissant toutefois la liberté de la promenade.

La flotte qui devait venger ( honneur du roi partit de Toulon le 6 mai 1684 ; elle arriva le 17 mai devant Gênes. Ce fut le second essai de celte terrible invention de Petit-Renara. Trois mille bombes furent lancées .sur la ville superbe, tous ses faubourgs brûlés, et la plus grande partie de ses palais réduits en poussière. On estima à près de cent millions le dommage causé par le bombardement.

Seignelay, qui avait assisté a l'affaire en personne, lit dire au doge que, s'il ne donnait pas au roi la satisfaction qui lui serait demandée, on reviendrait l'aonée suivante, bombarder Gènes pour la seconde fois. Puis il se relira.

Un traité de paix fut conclu le deuxième jour de février 4685. Dès le 44 janvier précédent, l'envoyé génois avait été mis hors de la Bastille. L'article premier de ce traité portait: « Le doge actuellement en charge et quatre sénateurs aussi en charge se rendront, dans la fin du mois de mars suivant, ou au plus tard le 10 avril, en la ville de Marseille, d'où ils s'achemineront au lieu où sera Sa Majesté. Lorsqu'ils seront admis à son audience, revêtus de leurs habits de cérémonie, ledit doge, portant la parole, témoignera, au nom de la république de Gênes, l'extrême regret qu'elle a d'avoir déplu à Sa Majesté, et se servira dans son discours des expressions les plus soumises, les plus respectueuses, et qui marquent le mieux le désir sincère qu'elle a de mériter à l'avenir la bienveillance de Sa Majesté et de la conserver précieusement. »

En vertu de eet article du traité, le doge. partit de Gènes lé 29 mars 4685, avec quatre sénateurs pour venir en France faire des soumissions au roi, de la part de la république. Les quatre sénateurs qui l'accompagnaient étaient les seigneurs Garibaldi Paris, Maria Salvago, Agosteno Lomellrào et Marcello Duraizo.

Le doge descendit à Paris, où il arriva le 18 avril, dans une maison du faubourg Saint-Germain, près de la Croix-Rouge. L'ambassadeur demeurai Paris sans avoir son audience jusqu'au 45 mai, c'est-à-dire près d'un mois.

On avait nommé M. le maréchal d'Humières pour aller chercher te doge ; mais celui-ci ayant refusé de lui laisser prendre la droite, on lui donna simplement M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs; en outre, on lui fit dire qu'il eût a ôter les clous de sou carrosse, cette distinction n'étant réservée qu'aux personnes royales et aux souverains.

C'était à Versailles que Louis XIV devait recevoir le doge. VersaiRas s'achevait et détrônait déjà Fontainebleau et Saint-Germain. Pour arriver à ce résultat, le roi, invincible jusqu'alors, avait tout vaincu, le site, l'absence d'eau, et jusqu'à la mortalité. Pendant trois mois on avait emporté du milieu de ces pierres tronquées, comme d'un champ de bataille, des charretées d'ouvriers morts. Un prince du sang, le duc de Chartres, avait failli y laisser la vie pour èire venu y passer huit jours; et le désespoir de la princesse Palatine, sa mère, avait été tel, qu'elle avait voulu se tuer, croyant son fils bien-aimé mort. Au milieu des arbres transportés à grands frais des forêts de Fontainebleau, de Marly et de Saint-Germain, se détachaient déjà, sur la verdure des charmilles naissantes, les groupes de Coysevox, de Girardon, de Desjardin, de Masson et du Puget. Au plafond commençait à éclore. sous le pinceau de Lebrun et de Mignard, tout ce monde mythologique auquel Louis XIV mêlait sa famille, faisant cet honneur aux dieux d'accepter leur

fiarenté. La chapelle seule n'était point achevée; mais, dans l'ordre chronologique, l'Olympe avait précédé e ciel, et le Dieu des chrétiens, dieu humble, dieu pauvre, dieu né dans une crèche, pouvait bien attendre son tour : on le logerait quand Louis Xl\ serait logé; on penserait a lui quand madame de Maintenon aurait besoin de lui.

Ce fut dans ce palais fait a sa taille, au milieu de toute cette splendeur naissante qui préparait la banueroute de 4718 et la révolution de 4793, que le grand roi reçut, non pas le doge, car A ce titre de doge eût fallu rendre des honneurs presque souverains, mais l'ambassadeur de la république de Gênes. Le roi avait fait placer son trône au bout de la galerie, du côté du salon de la paix. A midi, le grand appartement et la galerie étaient pleins. Le doge arriva dans les carrosses du roi et de madame la dauphine; les sénateurs le suivaient dans les autres carrosses, et douze pages à cheval et quarante estafiers le précédaient. Louis XIV avait à ses côtés M. le dauphin, M. le duc de Chartres, M. le Duc, M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse. A la vue du doge, le roi se couvrit et fit couvrir le doge; les sénateurs restè-> rent découverts, et les princes qui avaient le droit de se couvrir mirent leur chapeau sur leur tète. Le doge fit au roi un discours selon les tcimes du traité le discours fut humble; nuis celui qui le pro-

nonça fut constamment digne et fier. Quand il eut cessé de parler, il se découvrit, et, pour lui faire honneur, les princes se découvrirent a leur tour.

Pendant l'après-midi, le doge fut introduit chez M. le dauphin et chez les princes. Les princesses le reçurent sur leur lit pour n'avoir pas besoin de le reconduire. Quelques jours après, il fut invité à revenir a Versailles, assista au lever, dtna chez le roi et parut au bal. Puis le roi lui donna une boite magnifique avec son portrait et des tapisseries des Gobelins.

En sortant, un des sénateurs, émerveillé des richesses qu'il venait de contempler, demanda au doge ce qui l'avait le plus étonné à Versailles. — C'est de m'y voir, répondit celui-ei.

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