‹ Louis XIV et son siècleChapitre 49 sur 69 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

1rs calviniste* cl les catholiques. — Vexations antérieure* » i éilit de révoniion. — Ouellc a été l.i part de madame «le Mainlenon dans ce* persécution*. — Révocation de ledit de Nantes. — L'ah'ié du Chayla. — Son martyre — Il <-l envoyé dan* les ilévennea. — Ses cruauté*. — Projet de mariage entre Louis XIV et madame de Maintenon. — Résistance du |i*u|>hin — Incertitude du roi. — Le mariage «'accomplit. — Sonnet de madame la Duchesse. — Lettre de Chsrlea 11. — Caractère de ce prince. — Avènement de Jacques II. — Sa conduite irréfléchie. — Le prime d'Orange détrône son heau-père. — .heques cl sa fouille se réfugient en France — tletour de Lauiun. — Ligne d Augsbourg. — Mala.li,; de Loui« XIV. - La croisée d.: Trianon

Depuis le commencement de l'année IGSii, deux cluses importantes marchaient de fronl dans l'c-pril de la nouvelle favorite : l'une était la révocation de l edit de Nantes; l'autre était son mariage avec le toi. L'èdit de Nanti s fut le premier en date; c'est donc de ce fait que nous allons nous occuper d'abord. Cet acte de révocation, dû sans doute à l'influence de madame de Maintenon el à celle du père la Chaise, semblait, au reste, un projet élaboré de longue main : c'était la terreur d'Henri IV, c'était le lève de Richelieu. Henri IV a* uil prévu celle révocation'; aussi, à la liberté de conscience accordée à ses anciens frères,

UILIS XIV ET SON SIÈCLE. ÏÎÎ3

avait-il ajouté le don de plusieurs places fortes qui devaient, eu cas de persécution, servir de lieux de refuge aux calvinistes. Mats les ennemis de la religion réformée procédèrent tout au contraire des préusions du vainqueur d'Arqués ; ils commencèrent par prendre les places fortes, puis ils cassèrent l edit. Or se rappelle le siège de la Rochelle et le fameux mot de Bassompierre, huguenot se battant contre le* huguenots et disant : « Vous venvz que nous serons assez niais pour prendre la Rochelle. » En effet, lis unes après les autres, toutes les places calvinistes avaient été réduites, el, vers l'année 1657. c'e.sl-à Cm sous le cardinal Mazarin, à la suite d'une émeute arrivée à Nimes, centre éternel de la lutte religieuse, cette persécution, qui éclata plus tard, allait peut-être commencer, lorsque de l'autre côté du détruit , Cromwell apprit ce qui se passait dans le midi de la France, et au bas d'une dépêche écrivit cet mots i J'apprends qu'il y a eu des émotions populaires dans une ville du Languedoc nommée Nimes; que tout s'y passe, je vous prie, sans qu'on y verse le sang et le plus doucement possible. »

Heureusement pour les huguenots, Mazarin avait en ce moment besoin de Cromwell. En conséquence, on décommanda les supplices et l'on s'en tint aux vexations. C'est que dans le Midi cette guerre, dont les dragonnades allaient être un épisode, datait de loin. Depuis plus de trois cenls ans, tout était action et réaction sur cette malheureuse terre toujours imprégnée soit du sang catholique, soit du sang huguenot. . Les Albigeois n'étaient en réalité que les ancêtres des protestants. Chaque flux et rt flux portait le caractère du parti qui triomphait. Si les protestants étaient vainqueurs, la vengeance était publique, bruîaic . colère; si c'était le parti catholique qui l'emportait, les représailles étaient sourd, s, hypocrites, sordides.

Vainqueurs, les protestants jetaient bas les églises, rasaient les couvents, insultaient les religieuses, chassaient les moines, brûlaient les crucifix, et, détachant quelques malfaiteurs de la potence pour clouer le cadavre en croix, puis lui perçant le côté et lui mettant la couronne sur la tète, ils allaient piauler celte croix sur quelque marché, parodiant ainsi Jésus au Calvaire.

Vainqueurs, les catholiques plus sourdement imposent des contributions, stipulent des indemnités, et, ruinés à chaque défaite, se retrouvent plus riches après chaque victoire.

Les protestants agissent au grand jour, démolissent les maisons de leurs ennemis au son de la caisse, fondent, en pleine place publique, les cloches des églises pour en faire des canons, se chauffent avec les stalles brisées des chanoines, affichent leurs thèses sur les portes des cathédrales et transforment les lieux saints en abattoirs' et en voiries.

Les catholiques préfèrent l'obscurité; les ténèbres sont leurs complices, la nuit leur sauvegarde; ils marchent sans bruit, entrent sournoisement par les portes entr ouvertes plus nombreux qu'ils ne sont sortis, font levèque président du conseil, placent les jésuites qui viennent d apparaître en possession des collèges, et, comme ils ont toujours des relations avec la cour et un appui dans le roi, ils mettent les prolestants hors la faveur, en attendant qu'ils les mettent hors la justice.

Ainsi, dès 1630, c'est-à-dire vingt ans à peine après la mort d'Henri IV, le conseil de Châlon sur-Saône décide qu'aucun protestant ne sera admis à la fabrication des produits commerciaux de la ville.

En 1642, c'est à dire six mois à peine après l'avènement au trône de Louis XIV, les lingères de Paris dressent un règlement qui déclare les filles et les femmes des huguenots indignes d'obleuir la maîtrise de leur profession.

En 1654, c'est-à-dire un an après sa majorité, Louis XIV permet que la ville de Nîmes soit imposée pour l'entretien de l'hôpital catholique el de l'hôpital protestant à une somme de quatre n.ille francs; et. au lieu d'imposer proportionnellement chaque culte pour défrayer l'hôpital de sa religion, il ordonne que la taxe sera levée sur tous indistinctement, de sorte que les protestants, qui sont en ce moment dans celle ville deux fois plus nombreux que les catholiques, défrayent, non-seulement leur hôpital, mais encore une portion de l'hôpital de leurs ennemis. Le 9 août de la même année, un arrêt du conseil ordonne que les consuls des artisans seront tous catholiques. Le 16 décembre, un arrêt défend aux protestants de faire des députalions au roi. Enfin, le 20 décembre, un autre arrêt décide que les consuls catholiques auront seuls l'administration des hôpitaux.

Kn 1662, il est enjoint aux protestants de n enterrer leurs morts qu'au point du jour ou à rentrée de la nuil ; et un article de la loi circonscrivant le deuil, fixe le nombre des parents ou des amis qui pourront suivre le convoi.

En 1664, le parlement de Rouen fait défense aux maitres merciers de recevoir aucun ouvrier ou apprenti prolestant.

En 1665, le règlement fait pour les merciers est étendu aux orfèvres.

En 1666, une déclaration du roi, régularisant les arrêts du parlement, décide (art. 51) que les cliuiges de greffiers des maisons consulaires ou de secrétaires des communautés d'horlogers, celles de portiers, ou toutes autres fondions municipales, ne pourront être tenues que par des catholiques; que iart. 53) lorsque les processions, dans lesquelles le saint sacrement sera porté, passeront devant le temple de ceux de la religion prétendue reformée, ils cesseront de c 'hanter leurs psaumes jusqu'à ce que lesdites processions aient passé; enlin (art. 51) que lésdits de la religion réformée seront tenus de souMïir qu'il soit tendu des draps et tapisseries par l'autorité des officiers de la ville au dé>ant de leurs maisons et antres lieux à eux appartenants.

En 1669, on commence à remarquer l'émigration des protestants, et un édit est rendu, dont voici un des articles : « Considérant que plusieurs de nos sujets ont passe dans les pays étrangers, y travaillent à tous les exercices dont ils sont capables, même à la construction des vaisseaux, s'engagent dans les équipages maritimes, etc., faisons défense à aucun de la religion prétendue réformée de sortir du rovaume sans notre permission, sous peine de confiscation de corps et de biens, et ordonnons à ceux qui sont deia sortis de France de rentrer dans les limites. »

Eu 167U, le roi exclut les médecins réformés du décanat du collège «le Rouen, et ne tolère à ce coiièjn que deux médecins de la religion.

En 1 G71 , publication d'un arrêt qui ordonne que les armes de France seront enlevées des temples de la religion prétendue réformée.

En 1680, déclaration du roi, qui interdit aux femmes de la religion réformée la profession de sagesfemmes.

En 1681, ceux qui abandonnent la religion réformée sont exempts des contributions et du logement dm gens de guerre pendant deux ans. Enfin, au mois de juillet de la même année, on fait fermer le collège de Sedan, le seul qui reste aux calvinistes dans tout le royaume pour l'instruction de leurs enfants.

En 1682, le roi ordonne aux notaires j procureurs, huissiers et sergents calvinistes de se démettre de leurs offices, les déclarant inhabiles à ces professions.

En 1684, le conseil d'Etat étend les dispositions précédentes aux titulaires des charges de secrétaires du roi, et an mois d'août le roi déclare les protestants inhabiles â être nommés experts.

Enfin, en 1685, le prévôt de Paris enjoint aux marchands privilégiés calvinistes de vendre leurs privilèges dans l'espace d'un mois.

Ainsi, grâce à ces ordonnances successives, les persécutions sociales et religieuses prennent le prolestant à son berceau et ne le quittent pas même lorsqu'il a été cloué dans son cercueil. Enfant, il"n'a plus de collège où s'instruire. Jeune homme, il n'a plus de carrière à parcourir, puisqu'il ne peut être ni concierge, ni mercier, ni médecin, ni avocat, ni consul. Homme fait, d n'a plus de temple pour prier; à chaque heure sa liberté de conscience est opprimée; il chante sa prière, une procession passe, il faut qu'il se taise; une cérémonie catholique a lieu, il doit dévorer sa haine et laisser tendre sa maison en signe de joie; il a reçu quelque fortune de ses pères, cette fortune qu'il ne peut entretenir faute d'état, de position sociale et de droit civil, s'échappe peu a peu de ses mains, et va entretenir les collèges et les hôpitaux de ses ennemis. Vieillard, son agonie est tourmentée, car s'il meurt dans la foi de ses pères, il ne pourra reposer près de ses aïeux, et, à l'exception d'un nombre fixé à dix, ses amis ne pourront suivre ses funérailles nocturnes, et cachées comme celles d'un paria. Enfin, à quelque âge que ce soit, s'il veut fuir cette terre marâtre sur laquelle il rie peut plus ni naître, ni vivre, ni mourir, il sera déclaré rebelle, ses biens seront confisqués, et la moindre chose qui pourra lui arriver, si ses ennemis, d'une façon ou de l'autre, parviennent à s'emparer de lui, ce sera d'aller passer le reste de sa vie à ramer sur les galères du roi entre un incendiaire et un assassin.

On le voit, nous rendons justice à qui de droit ; nous déchargeons madame de Maintenon des persécutions antérieures a l'époque de son influence; mais nous lui laisserons partager avec Louis XIV la responsabilité des bûchers et des dragonades, et ce sera bien assez, devant Dieu, pour un roi et une favorite.

Dès 1682, Louis XIV, qui se préparait à la révocation de l'édit de Nantes, avait rappelé de l'Inde l'abbé du Chavla, et l'avait envoyé à Mende avec le titre d'archiprétre et d'inspecteur des missions dans les Cévennes.

L'abbé du Chayla était un fils puîné de la maison de Langlade, et, malgré l'instinct courageux qui veillait en lui, éloigné de la carrière des armes, il avait été obligé de se jeter dans celle de l'Eglise; mais comme à ce caractère de feu il fallait des dangers à courir, des obstacles a vaincre, une religion à imposer, ce fut l'Eglise militante qu'il choisit, ce fut l'Inde qu'il prit pour champ de bataille, et ce fut le martyre qu'il alla chercher de l'autre côté des mers. Le jeune missionnaire arriva à Pondichéry au moment même où le roi de Siam, qui plus tard devait envoyer une ambassade à Louis XIV, venait de faire périr dans les

tortures plusieurs missionnaires qui, à son avis, avaient porté trop loin dans ses Etats 1 exaltation du zèle religieux. Les missionnaires français venaient donc de recevoir défense de pénétrer dans l'indo Chine, défense que l'ibbé du Chayla se hâla de braver en franchissant les frontières du royaume interdit. Trois mois

après il était pris, conduit devant le gouverneur de Hankau; la, il avait été placé entre l'abjuration et l« martyre; mais le vaillant soldat du Christ, au lieu de renier sa foi, avait glorifié le nom du Seigneur, et, livré au bourreau pour être torturé, avait souffert tout re que le corps de I homme peut supporter sans mourir; si bien que la colère s'était lassée avant la résignation et la patience, et que, les mains mutilée-, la poitrine sillonnée de blessures, les jambes brisées par les entraves, il s'était évanoui, et on l'avait nu mort. Alors les bourreaux Pavaient suspendu par les poignets a un arbre, le laissant sur la roule connue un exemple terrible de la justice de leur roi. Le soir venu, un pauvre paria, pitoyable comme tout ce qui a souffert, te recueillit et le rappela à la vie.

Le martyre avait été éclatant ; l'ambassadeur de France en ayant été informé avait demandé justice de la mort du missionnaire, de sorte que le roi de Siam, trop heureux que les bourreaux se fussent lassés si vile, avait renvoyé un homme mutilé, mais vivant, à l'ambassadeur qui ne réclamait qu'un cadavre.

Ce fut cet homme que Louis XIV, dans la prévision sans doute des rébellion! qu'amènerait dans le midi de la France la révocation de l'édit de Nantes, envoya à Monde, avec le titre d'archiprêtre et d'inspecteur des missions dans les Cévennes. Là. de persécuté qu'il avait été, l'abbé devint à son tour persécuteur. Insensible aux douleurs des autres comme il avait été immuable dans les siennes, son apprentissage de supplices n'avait pas été perdu, et, torlureur inventif, il avait élargi la science de la question. Car non-seulement Tlnde lui avait offert des machines inconnues, mais encore il en avait inventé de nouvelles. En effet, on parlait avec terreur de roseaux coupés en sifflets que l'impassible missionnaire faisait glisser sous les ongles ; ie pinces de fer avec lesquelles il arrachait la barbe, les sourcils et les paupières; de mèches goudron-

N : JC <\i: LoUM XIV WM iuad»iu<: «I. jijiuUuuu. — P«M 54(5.

nées qui enveloppaient les doigts des patients, et qui, allumées ensuite, faisaient un candélabre à cinq flambeaux; d'un étui mobile où l'on enfermait le malheureux qui refusait de se convertir, et dans lequel on le faisait tourner si rapidement qu'il Unissait par perdre connaissance; enfin d'entraves perfectionnées grâce auxquelles les ; '-onuiers qu'où transportait d'une ville à l'autre ne pouvaient se tenir assis ni debout, mais seulement courbés. .

Aussi, les panégyristes les plus ardents de l'abbé n'en parlaient-ils qu'avec une espèce de crainte, ci lui même, il faut le dire, lorsqu'il descendait dans son propre cœur, et qu'il songeait combien de fois il avait appliqué au corps cette faculté de lier et de délier que Dieu lui avait donnée seulement pour les âmes, il se sentait pris de frissonnement, tombait à genoux, et restait quelquefois des heures entières les mains jointes et perdu dans l'abtiitt de ses pensées, si bien que, moins la sueur d'angoisse qui lui tombait dti Iront, on eût pu le prendre pour une statue de marbre pleurant sur un sépulcre. C'était là l'homme qui. aidé de M. de Baville, intendant du Languedoc, et soutenu de M. de Broglie, devait surveiller dans le Midi l'exécution du décret terrible que l.oui • XIV allait rendre.

Le 18 octobre 1685, le roi signa la révocation de l'édit de Nantes, qui avait été présentée au conseil dès le mois d'avril et arrêtée au mois d'août : ce fut à propos de. cet acte que Louis XIV, à ses devises déjà connues, ajouta cette devise nouvelle : Lex una sub uno, une seule loi sous un seul chef.

Nous reviendrons plus tard au résultat de celte loi, et nous verrons ce qu'elle coûtera à établir

Cette grande œuvre accomplie au profit du ciel, madame de Maintenon pensa qu'elle pouvait bien songer un peu à elle-même. Après la retraite de madame de Montcspan, la cour, comme nous l avons dit, était devenue triste et monotone. Madame de Maintenon commença dès lors à prendre cet ascendant qu'elle conserva toujours depuit sur l'esprit du roi. Peut-être avait-elle dû cet ascendant à la rc-isunce inaccoutumée

Digitizec

que Louis XiV trouva en elle. Au premier mot d'amour les autres femmes s'étaient abandonnées à cet autre maître du monde qui avait résolu d'imiter le maître des dieux jusque dans ses amours; mais aux plus vives instances, madame de Maintenon ne répondit que par les deux mots avec lesquels on mena Louis XIV pendant le reste de sa vie : La crainte de l'enfer, l'espoir du tatnt. Ce fut alors que le Père la Chaise, complètement gagné par les avances de la nouvelle favorite, osa proposer à son auguste pénitent, qui se plaignait à lui de ses désirs qu'il ne pouvait réprimer et de celle résistance qu il ne pouvait vaincre, un mariage secret qui donnerait à la fois le repos à sa conscience et la liberté à son penchant. Louis hésita.

Enfin, madame de Maintenon, avouant à son tour à son royal amant les combats qu'elle avait à soutenir contre son propre cœur, lui déclara qu'elle allait, à l'exemple de madame de la Vallière et de madame de ilontespan, quoique moins coupable qu'elles, se mettre en retraite et passer le reste de sa vie à prier pour e salut du roi.

Puis vint M. le duc du Maine, tout éploré de celte prétendue retraite 11 accourait supplier Louis XIV de ne pas le séparer de celle qui avait été sa véritable mère et qui l'aimait avec une telle tendresse, qu'il lui serait impossible de supporter sou absence.

Toutes ces prières remuaient d'autant plus le cœur du roi qu'elles étaient d'accord avec ses propres désirs. Le confesseur revint à la charge: il lui nfontra madame de Maintenon ne combattant son amour que par ses éternelles prières. Et cependant, malgré tout cela, le roi voulut prendre un nouvel avis; cet avis élail celui de Bosquet. Bossuet fut favorable à madame de Maintenon, cl1a nouvelle fut portée à la favorite qu'elle allait être reine. Sa joie fui si grande, qu'elle oe put en garder le secret. Quelques amis intimes en reçurent la confidence, cl l'un d'eux, on ne sut jamais lequel, alla prévenir Monseigneur. Monseigneur, pour la première fois, sortil alors de son indolence et de son apathie. Il quilta Meudon, accourut à Versailles, se présenta au roi à une heure qui n'était point celle où le roi avait coutume de le voir, et là commença par parler en fils et finit par parier en héritier de la couronne. Si peu accoutumé que fût Louis XIV à rencontrer des obstacles à sa volonté, la parole du jeune homme était si grave et louchait i de si hauts intérêts, qu'il promit de consulter encore quelques personnes. Monseigneur lui indiqua comme de dévoués et fidèles serviteurs, deux hommes bien opposés par leurs mœurs et leur état, Fénelon et Louvois. Tous deux, moins complaisants que le l'ère la Chaise et Bossuet, furent contraires à la faxorite, et tous deux eurent à s'en repentir : Finélon y perdit sa favéur, ei Louvois, s'il faut eu croire Saint-Simon, y perdit la vie

Cependant Louis XIV, vaincu, promi: à monseigneur que ce mariage tant redouté ne se ferait pas. Fier de cette promesse du roi et de l'influence qu'il avait eue pour la première fois sur son père, le dauphin retourna à Meudon où quinze, jours se passèrent sans qu'il entendit rien dire qui pût lui faire croire que - Louis XIV avait changé de résolution. Quel fut son étonnement, lorsqu'un matin on vint lui proposer de légitimer une fille qu'il avait eue de mademoiselle de la Force, à la condition qu'il ne s'opposerait plus au mariage du roi avec la favorite. — Uiies à ceux qui vous ont envoyé "vers moi pour me faire celte honteuse proposition, répondit le dauphin, que je les regarde et les regarderai toujours comme les plus implacables ennemis de la grandeur de la France et He la gloire du roi. Si jamais j'ai le malheur d'être le maître, je les ferai, je vous le jure, repentir de la hardiesse qu'ils ont tue de me proposer d'accéder & leur complot en légitimant ma fille ; et si la tendresse que je lui porte pouvait m'entrainer à une pareille folie, je tomberais à l'instant même à genoux pour supplier !>ieu de me h ravir plutôt que de permettre un pareil scandale. Sortez et ne vous présente/, jamais devant n ui.

Alors Louis XIV résolut d'acwmpfl'r ce mariage sans en nrns parler à personne. Un soir du mois de janvier Hi8<>, le père la Chaise, le valet de chambre Bontemps. l arcnevéqne de Paris, M. de Harlay et M. de Montchevreuil furent avertis de se trouver dans un cabinet du palais de Versailles qu'on leur désigna. Louvois consentit lui-même à être témoin, à condition que le mariage ne serait jamais déclaré. Un -i i» tel avait été dressé dans ce cabinet. Ils y claient réunis depuis quelques instants lorsque le roi entra, conduisant par la main madame de Maintenon, et alla s'agenouiller avec elle devant l'autel. Le père la Chaise dit la messe du mariage; Bontemps la servit, MM. de Louvois et de Montchevreuil furent les témoins, et, le lendemain, Versailles se réveilla à l'écho de cette singulière nouvelle : La veuve Scarron a épousé le roi Louis XIV 1

Louis XIV avait quarante-sept ans, un mois et dix-sept jours, et madame de Maintenon cinquante-deux ans, lorsque ce mariage s'accomplit.

Dès lors commencèrent a éclater, dans la famille royale, les dissensions qui attristèrent la fin du règne de Louis XIV. Monseigneur se confina entièrement à Meudon. A partir de ce moment il vint rarement & Versailles, et jamais plus il n'y coin ha. Vainement le roi affeela de faire ses réceptions chez madame de Mainlcron pour y attirer son fils; .Monseigneur ne voulut jamais reconnaître celte étrange belle-mère; et une fois, entre autres, qu'au sorlir de la messe le roi avait pris le dauphin par-dessous le bras, espérant, cette fois, vaincre ses résolutions par le respect qu'il était habitué a imposer, le dauphin vint jusqu'au seuil de l'appartement qu'il s'était promis de ne pas Iranchir, et. s'arrélant la, il dégagea son bras de l'étreinte paternelle, salua humblement le roi, et se retira sans prononcer uneuarole. Aussi, à partir de ce moment, madame de Maintenon voua-l-elle à Monseigneur une haine qui lui fut franchement el loyalement rendue. Tous les jours quelque épigramme, quelque sonnet, quelque écrit injurieux, sortaient de celle pelile cour de Meudon. et allaient attrister le roi. Une de ces pièces l'affecta tellement, qu'il envoya chercher le lieutenant de police pour qu'il eût à en découvrir l'auteur. Puis, comme il regardait plus aileniivement ce sonnet qu'il songeait à punir, il s'aperçut presque avec terreur qu'il était écrit de la main de madame la duchesse (1). Il renvoya le lieutenant de police sans lui rien ordonner. Voici les vers :

I) I.» Duchctsc, iiu.i<w.i$.lle .h; Santé*, é\> >u-f .lu duc de H.>uib..n, pelit-lil- .lu grand Coude. [On Mil qu'elle a rompoié beaucoup .le ircn extrim.ment tatinques et lio'iiri.ux.

LOUIS XIV FT SON SIÈCLE. r.Uï

<Jue l'Éternel oslçrand! i|uo si main e*l puisante I Il .1 i umblé Je bious mes pénibles travaux.

J. njiiuis demoiselle el je devins serv.uiU; Je lavai la vaisselle cl souffris mille maux.

Je lis plusieurs amants et nu fus point ingrate; Je me livrai souvent à leurs premier» transports. A la fin j'épousii ce fameux en'.— ite-jallc Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.

Mats eulin il mourut, ut, vieille devenue,

Mea amants tans pitié me Lassaient toute nue,

Lorsqu'un béros me crut encor propre aux plaisirs.

11 me parla d'amour, je lis la Madeleine ;

Je lui montrai le diable au fort de ses désirs:

Il en cul peur, le làclie !... et je me trouve reine ..

Une lettre, qui censurait Ledit de révocation, comme ces vers flétrissaient le mariage, parut à la même époque. Celte lettre, c'était madame de Montespan qui l'avait reçue par les mains de la duchesse de Lorismouih, celte maîtresse que Louis XIV avait envoyée au roi Charles II pour le détacher de l'alliance hollandaise ; elle était tout entière de la main de cet amie petit-fils d'Henri IV. La voici reproduite textuellement :

i Sire, je vous conjure, au nom du grand Henri dont le sang précieux circule dans nos veines, de respecter les prolestants, qu'il regardait comme ses enfants. Si, comme on le dit, vous voulez les forcer de renoncer à leur religion sous la peine de les bannir de vos États, je leur offre un asile dans le royaum» d'Angleterre. Je leur prouverai que j'ai l'honneur d'être le petit-lils du grand Henri, par la protection que j'accorderai à ceux qui, si longtemps, ont combattu avec distinction sous ses drapeaux. Je me persuade que vous éloignerez de vous les conseillers periides qui ont pu imaginer une pareille proscription. 11 y a beaucoup de ces protestants qui ont versé leur sang a votre service : quelle récompense vous leur réservez! la misère et la honte d'élfe bannis de leur patrie, de la patrie du grand tlenri ! Quel est l'homme qui ne s'honorerait pas d'être né son sujet? Ut ce serait l'héritier de son trône, son petit-lils, qui détruirait un ouvrage qu'il avait eu tant de peine â consolider, el qui, eulin, lui a coûté la vie ! Les rois de France devraient juif r, en montant sur le trône, de ne souffrir aucun jésuite auprès de leur personne et de leur famille, puisqu'ils ont été accusés d'avoir coopéré a l'assassinat d'Henri IV, et qu'ils osent aujourd'hui l'offenser au delà du tombeau, en détruisant sou plus cher ouvrage. Écoutez, mon frère et cousin, les représentations d'un de vos plus proches parents, qui vous aime comme roi et vous chérit comme son ami. »

Cetle lettre fil d'autant plus d'effet qu'elle fut rendue publique par madame de Montespan quelques mois après la mort de celui qui l'avait èenie, et qu'elle sembla une voix sorlie de la tombe pour tenter un dernier el inutile effort en faveur des malheureux calvinistes.

Le roi Charles II était mort le 16 février 1 085, et Jacques II, son frère, l'avait remplacé sur le trône. Charles II avait vécu assez tranquille vers les dernières années de son règne. Ce repos venait surtout de son indifférence en m a ri ère de religion. Insouciant des disputes qui partagent les hommes à l'endroit des croyances, sa religion, à lui, était ce déisme si commode pour ceux qui veulent allier les plaisirs du corps à la paix de la conscience.

Jacques II, au contraire, attaché dès l'enfance a la communion romaine, avait tout le zèle d'un convertisseur. S'il eût été Turc ou Chinois, disciple de Mahomet ou sectateur de Confucius, s'il eût été sceptique ou même athée, les Anglais, las des révolutions qui les avaient agites avant la mort de Charles l* r el après celle de Cromwcll, les Anglais l'eussent, selon toute probabilité, laisse dans sa croyance, à la condition qu'il les aurait laissés dans la leur. Mais, encouragé par Louis XIV a se faire absolu, pressé par les jésuites de rétablir leur religion et leur crédit, il commença par agir comme si la révolution qu'il désirait faire au proGt de la papauté était déjà accomplie. Il reçut publiquement à sa cour un nonce do Sa Sainteté, en même ten ; r;u'il faisait mettre en prison sept évêques anglicans qu'il eût pu gagner par la persuasion. Au lieu d'accorder, comme Châties II, en montant sur le trône, de nouveaux privilèges à la ville de Londres, il lui ôta quelques-uns de ceux qu'elle se croyait bien acquis. Aussi un cardinal, en voyant cette conduite irréfléchie, proposa-t-il à Innocent XI d'excommunier Jacques II comme l'homme qui allait perdre le peu de catholicisme qui restait encore en Angleterre.

Le prince d'Orange tenait, en attendant, les yeux fixés sur le trône de son beau-père, que la privation d'un fils devait lui livrer à la mort de Jacques. Mais, tout a coup, le bruit se répandit que la reine était grosse, et la reine accoucha d'un fils. A partir de ce moment, toutes les espérances du stathouder étaient anéanties, et il lui fallait bien prendre ce qu'on tic voulait pas lui laisser.

Le prince d'Orange équipa une flotte qui devait porter I i à 15,000 hommes. On publia partout que celle flotte était destinée a faire la guerre à la France, et cela n'étonna persoune; car on savait la haine nui divisait le stathouder de Hullandc cl le roi de France, depuis l'offre que lui avait faite Louis XIV de lui donner pour épouse l'une de ses lit les naturelles, et depuis celte réponse de Cuillauuie : que * les princes de la maison d'Orange étaient habitués à épouser les filles des plus grands rois el non pas leurs bâtardes. » Cependant plus de deux cents personnes savaient la véritable destination de cette flotie, et, chose singulière, le secret fit profondément gardé; c'est seulement lorsque la flotte arriva en vue des côtes d'Angleterre que le roi Jacques comprit sa véritable destination. Elle avait passé à travers les vaisseaux anglais suis même être signalée.

Jacques H écrivit alors a Louis XIV et à l'empereur. L'empereur lui répondit : « Il ne vous est arrivé q;ie ce que nous avions prédit. » Louis XIV s'appréla a venir à son ai. le. Mais, avant que sa flotte fût rat-

3iS LOI |S XIV ET SON SIÈCLE.

semblée, il reçut un courrier qui lui annonça que la reine d'Angleterre el le prince de Galles ven.uent d'arriver heureusement à !!..'.. is sous la garde de Lauziin. En effet, l'illustre courtisan, repoussé tle Versailles. > était réfugié, tomme nous l'avons vu, à la cour de Saint-James, et avait bientôt gagné les bonnes grâces ciii roi Jacques II, comme il avait autrefois gagne celles de Louis XIV. C'était donc à lui, au moment de M)ii malheur, lorsqu'il se vit délaisse par ses deux lilles, abandonné par l'un de ses gendres, poursuivi par l'autre, qu'il remit sa femme et son fils pour les conduire en France. Aussi la princesse, en éc rivant ù Louis XIV, insinua-t-elle dans sa lettre qu'une seule chose altérait la joie qu'elle avait de se confier à la protection d'un si grand roi, c'était de n'oser mener à ses pieds celui auquel elle devait, ainsi qi:e le prince de Galles, non-seulement la liberté, mais peut-être même la vie.

La réponse du roi fut que, partageant la haine de la princesse pour ses ennemis, il devait naturellement partager sa reconnaissance pour ses amis ; il avait donc hâte de témoigner sa satisfaction au duc de Lauzun en lui rendant ses bonnes grâces. En effet, lorsque le roi vint au-devant d'elle jusqu'à Chatou. et lui eut ilit : « Je vous rends, madame, un triste service; mais j'espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux, il se retourna vers Lauzun et lui tendit sa main, que celui-ci baisa avec respect; et, dès le même jour, lui rendit les grandes entrées, en lui promettant un logement an château de Versailles.

En entrant au château de Saint-Germain, qui, ù partir de ce moment, devait être la résidence des augustes exilés, la reine fut entourée des mêmes serviteurs qu'avait eus, de son vivant, la reine de France. De plus, elle trouva sur sa toilette une bourse de 10,000 louis. Le roi son mari arriva le lendemain, et, le même jour, toute sa maison fut réglée. Il eut les mêmes officiers que le roi, les mêmes gardes, et 600,000 livres par an. Ce n'est pas tout : Louis XIV s o< upa aussitôt de le rétablir sur son trôuc. Malheureusement pour le roi Jacques, ce fut au milieu de ces puparalifs de restauration que le roi tomba gravement malade.

Louis XIV, quoique âgé de quarante-neuf ans à peine, commençait à sentir les premières atteintes de la vieillesse. Déjà i! avait eu plusieurs attaques de goutte, lorsqu'une indisposition plus sérieuse vint effrayer la cour. Le roi avait une fistule. Le mal paraissait d'autant plus grave, que la chirurgie était loin, à celle époque, d'être aussi avancée qu'elle l'est aujourd'hui. Félix, chirurgien du roi, homme habile pour son temps, se renferma à l'Hôtel -Dieu, et, pendant un mois, fit des essais sur de pauvres malades qu'on lui amenait de tous les hôpitaux de Paris. (Juaml il crut avoir acquis le degré d'habileté nécessaire, if prévint le roi de se préparer. Au reste, tout le non île ignorait celte maladie ; quatre personnes seulement étaient dans la confidence du danger que courait le roi : Madame de Mainlenon, Louvois, Feiix cl Monseigneur. En effet, au moment où une ligue européenne, la ligue d'Augsbourg, dont le nouveau roi d'Angleterre, Guillaume III, était l'âme, se préparait contre Louis XIV, la nouvelle que le roi était incapable de marcher, comme il le faisait autrefois, à la tête de ses aimées, pouvait donner grande confiance à ses ennemis et hâter leurs résolutions. Aussi, au moment même où. ces quatre personnes tremblaient pour la vie de l'auguste malade, madame la dauphine reçut l'ordre de continuer ses réceptions et de danser comme si le roi eût été en parfaite santé. L'opération se fit eu présence des quatre confidents : Madame de M.iintenon était debout près de la cheminée, le marquis de Louvois. à côte du lit, tenait la main du roi; Monseigneur était au pied; Félix allait, venait, préparait tout. L'opération fut des plus heureuses : le roi ne jeta pas un cri, et, dès qu'elle fut terminée, il voulut se montrer à ses courtisans. La France apprit donc la guérison de son roi en même temps que la maladie et le danger qu'il avait couru.

Cependant la paix n'eut peut-être pas été troublée sans une circonstance qui prouve â quel fil délié tient le repos des nations. Louis XIV. non content d'avoir fondé Versailles, faisait encore bâtir Trianon C'était le Nôtre qui était chargé de disposer les jardins 'dans un goût tout différent de ceux de l'astre somplne;i\ dont Trianon n'était que le satellite.

Le roi avait conservé sa passion pour les bâtiments <t le besoin d'en diriger la construction en personne. Un jour qu'il allail voir ces nouvelles constructions, suivi de Louvois, qui avait succédé à Coiberl dans la surintendance des bâtiments, le roi crut s'apercevoir qu'une des fenêtres n'était point ( n harmoniavec les autres. Il en fit aussitôt la remarque à Louvois, qui, voulant soutenir sa dignité de surintendant.

I (retendit au contraire qu'il n'y avait rien à dire â cette fenêtre. Mais Louis XIV n'était pas homme à se aisser battre ainsi; ie lendemain, il se rendit à Trianon, et, ayant rencontre le Nôtre, il le conduisit devant la fenêtre, objet du litige, el le fit juge de sa discussion avec son minisire. Le Nôtre, qui redoutait également de se brouiller avec l un ou avec l'autre, se défendit longtemps d'émettre une opinion positive. Le roi alors lui ordonna de mesurer la fenêtre qu'il soutenait être plus petite que les autres; le Nôtre se mit à l'œuvre bien à contre-cœur, tandis que Louvois grondait tout haut, et que le roi se promenait avec impatience; le résultat de l'opération prouva que Louvois avait tort. Alors le roi, qui ju^qu -!à avait contenu sa colère, s'v abandonna sans réserve, disant à Louvois qu'il commençait à se lasser de ses opiniâtretés, el qu'il était fort heureux qu'il fût venu là, attendu que, si le hasard ne l'y avait pas amené, Trianon aurait été bâti tout de travers. La m i' ne s'était passée devant le- ..•■urtisau» et «levai. t les ouvriers, de sorte que Louvois , d'autant plus blesse qu'il y avait eu plus de témoins . rentra cl.rz hî furieux eu s'ecriant : - Je suis perdu, si je ne donne pas de l'occupation à un loui.it, e qui se transport.' ainsi pour des misère--. I! n'y a qtie la guerre qui puisse le détourner de ses bâtiments; et pardiru il en Mira. ft<;-qu'il lui en tau! à'iui t 1 a moi.

Page 1