CHAPITRE IV
C« qu'étaient devenus les ennemis du cardinal — Projet» politique! et amoureux de BuckmghaiD — Mort de la duchesse d'Orléans. — Nouvelles exécutions. — Milord Monlaigu. — Mission de Laporle. — La partie de cartes Situation critique de la Rochelle. — Fin tragique de Buckin.liam. — Regret» de la reine — Anne d'Autriche el Voilure.
Grâce à l'amour de Duckingham, l'indifférence du roi pour Anne d'Autriche s'était changée en froideur. A propos de l'affaire de Chalais, cette froideur se changea en antipathie; nous allons voir dans ce chapitre l'antipathie se changer en haine.
Ce fut à partir de ce in«i:n'iit que le cardinal devint souverain maître. La royauté s'était éclipse l<;
jour de l'assassinat de Henri IV, pour ne reparaître que le jour de la majorité de Louis XFV. Le demi-siècle qui s'écoula entre ces deux événements fui consacré aux règnes des favoris, si l'on peut toutefois appeler des favoris Richelieu et Mazarin, ces deux tyrans de leurs maîtres.
La reine, tantôt par l'intermédiaire de La porte, tantôt par les soins de madame de Chevreuse, retirée ou plutôt exilée en Lorraine, avait conservé des relations épistolaires avec le duc de Buckingham, lequel, toujours tenu de cet amour chevaleresque que nous avons raconté, ne perdait pas l'espoir, après avoir été amant aimé, de devenir un jour amant heureux. En conséquence, il faisait sans cesse solliciter par le roi Charles 1" la permission de revenir à Paris comme ambassadeur, permission que le roi de France, ou plutôt le cardinal, refusait avec un acharnement égal a la persistance qu'on mettait a la demander. Or, ne pouvant pas venir en ami, Buckingham résolut de venir en ennemi. La Rochelle fournit, sinon une cause, ou moins un prétexte de guerre.
Buckingham, qui disposait des forces de l'Angleterre, espérait encore réunir contre la France l'Espagne, l'Empire et la Lorraine. Certes, la France, si forte que l'eût faite Henri IV, et qu'essayait de la faire Richelieu, ne pourrait résister à cette terrible coalition : elle serait donc forcée de plier. Buckingham se présenterait comme négociateur; la paix serait accordée au roi et au cardinal. Mais une des conditions de celte paix serait que le duc de Buckingham reviendrait à Paris comme ambassadeur.
L'Europe tout entière allait donc se soulever et la France être mise à feu et à sang à propos des amours d'Anne d Autriche et de Buckingham, et de la jalousie du cardinal; car pour la jalousie du roi, il n'en était pas question. Louis détestait trop la reine, surtout depuis cette affaire de Chalais, pour en être sérieusement jaloux.
Comme on le voit, il ne manqua à tout ce poème qu'un Homère pour faire de Buckingham un Pàris. d'Anne d'Autriche une Hélène, et du siège de la Rochelle une guerre de Troie.
La Rochelle était une des cités données aux huguenots par Henri IV lors de la publication de l'édit de Nantes; ce qui faisait dire à Bassompicrre, qui était huguenot et qui assiégeait la ville : « Vous verrerque nous serons assez bêles pour prendre la Rochelle. »
Or, cette ville était pour le cardinal un sujet de trouble éternel : c'était un foyer d'insurrection, un nid de rebelles, un centre de discordes. N'avait-on pas donné dernièrement encore à Gaston le conseil de s'y retirer?
Henri de Condé avait été mis à Vincennes et ne s'était jamais relevé de cet échec. Il est vrai que la France y avait gagné quelque chose. Pendant ses trois ans de captivité. Monsieur le prince s'était rapproché de sa femme et en avait eu deux enfants : Anne-Geneviève de Bourbon, connue plus tard sous le nom de duchesse de Longueville, et Louis II de Bourbon, qui fut depuis le grand Condé.
Le grand-prieur et le duc de Vendôme étaient arrêtés et détenus au château d'Amboise. Richelieu avait eu un instant l'intention de les faire juger et de laisser debout pour eux l'échafaud de Chalais. Mais l'un avait allégué les privilèges des pairs de France, et l'autre ceux de la Religion de Malte, dont il était membre. Ce double appel avait arrêté la procédure; mais pour avoir les deux fils de Henri IV sous la main, le cardinal les avait fait transférer du cnâleau d'Amboise au château de Vincennes.
Le comte de Soissons, dénoncé au cardinal comme ayant offert des secours d'armes et d'argent au duc d'Anjou, n'avait pas jugé prudent d'attendre le retour du roi et de son ministre. Il quitta Paris, et, sous le prétexte d'un voyage de santé, passa les Alpes et descendit â Turin. La haine du cardinal, impuissante contre sa personne, essaya de l'atteindre dans sa considération. Il fit écrire à M. de Béthune, notre ambassadeur à Rome, pour que le titre d'altesse fût refusé au comte de Soissons à la cour pontificale. Mais c'était le temps des diplomates grands seigneurs, et M. de Béthune répondit : t Si monsieur le comte est coupable, il faut lui faire son procès et le punir; s'il est innocent, il est inutile de le chagriner d'une manière où I honneur de la couroune est intéressé; j'aime mieux quitter mon emploi que de me prêter à une si pauvre persécution. »
Le duc d'Anjou était devenu, par son mariage, prince de Dombes et de Roche-sur-Yon, duc d'Orléans, de Chartres, de Montpensier et de Châtellerault, comte de Blois et seigneur de Montargis; mais tous ces titres nouveaux, au lieu de le grandir, l'avaient abaissé, car ils avaient été écrits sur son contrat de mariage avec le sang de Chalais. Le nouveau duc d'Orléans, surveillé à chaque heure du jour par ses plus familiers, hai du roi, méprisé de la noblesse, n'était donc plus à craindre pour le cardinal.
Ainsi, Henri de Condé était réduit à l'impuissance.
Le grand prieur et le duc de Vendôme étaient prisonniers à Vincennes.
Le comte de Soissons était exilé en Italie
Gaston d'Orléans était déshonoré.
La Rochelle seule tenait encore contre la volonté de Richelieu.
Malheureusement on ne fait pas le procès d'une cité comme on fait le procès d'un homme; il est plus difficile de raser une ville que de couper une léte. Le cardinal ne cherchait donc que l'occasion de punir la Rochelle, lorsque Buckingham la lui fournit.
Buckingham, comme nous l'avons 'lit, voulait la guerre. Or, la guerre n'était pas chose difficile â obtenir de notre vieille monarchie. Le ministre anglais excita d'abord des tracasseries entre Charles 1" et Madame Henriette, comme Richelieu avait fait entre Louis XIII et Anne d'Autriche. A la suite de ces tracasseries, le roi d'Angleterre renvoya à Paris toute la maison française de sa femme, comme Louis XIII avait renvoyé autrefois toute la maison espagnole de la reine : mais, cependant, quoique celte violation d'une des principales clauses du contrat blessât fort le roi, la cause ne lui parut pas encore suffisante pour une rupture. Alors Buckingham, après avoir attendu vainement des paroles de guerre, résolut d'user d un autre moyen. Il excita quelques armateurs anglais â s'emparer des navires marchands français, qu'il fit ensuite déclarer de bonne prise par sentence de l'amirauté. C'étaient là de graves infractions à la foi jurée; mais Bichelicu avait I œ\\ fixé sur un seul point, sur la Rochelle. Il voulait, comme on dit, faire d'une pierre
fleux coups, en finir d'une seule fois avec la guerre civile et la guerre étrangère. Les réclamations de Ii France près du roi Charles 1 er furent donc poursuivies assez mollement pour faire comprendre à son favon qu'il fallait encore quelque chose de plus pour amener la rupture souhaitée. Il engagea le roi d'Angleterre à embraser le parti des protestants de France, et à leur fournir des secours. Les Rochellois, assurés désormais d un appui en Angleterre, envoyèrent à Buckingham le duc de Soubise et le comte de Brancas; et le favori, accordant plus que ceux-ci ne venaient demander, conduisit hors des ports de la Grande-Bretagne une flotte de cent voiles et vint s'abattre avec elle sur l'Ile de Ré, dont il s'empara, à l'exception de la citadelle de Saint-Martin, que le comte de Toiras défendit héroïquement contre vingt mille Anglais avec une garnison de deux cent cinquante hommes.
Enfin, Richelieu en était arrivé à ce qu'il voulait. Comme un pêcheur qui. penché sur le rivage, attend le moment favorable, il pouvait d'un seul coup de filet prendre maintenant Anglais et Rochellois, ennemis politiques et ennemis religieux.
Aussitôt les ordres furent donnés pour acheminer toutes les troupes disponibles sur la Rochelle.
Deux événements détournèrent un instant les yeux de la France du point important où ils étaient fixés. Mademoiselle de Montpensier, devenue duchesse" d'Orléans, à Nantes, accoucha d'une fille qui fut depuis la grande Mademoiselle, et que nous retrouverons dans la guerre de la Fronde et à la cour de Louis XIV. Mais la jeune et belle princesse, sur laquelle reposait tout l'espoir de la France, mourut en couches : son mariage, arrosé de sang, n'avait point obtenu la bénédiction du ciel.
Le second événement fut l'exécution du comte de Bouteville. Réfugié dans les Pays-Bas pour avoir pris part à vingt-deux duels, ce gentilhomme avait quitté Bruxelles et était venu chercher une vingt-troisième rencontre en pleine Place-Royale. Arrêté et conduit à la Bastille avec son second, le comte Des Chapelles, qui avait tué Bussy d'Amboise, son adversaire, les deux coupables furent décapités en Grève, malgré les
Frières des Condé, des Montmorency et «les d'Angoulême, et sans qu'à la chute de ces deux têtes, dont une était celle d'un Montmorency, fa noblesse de France, cette noblesse si querelleuse, qui avait chaque jour l'épée à la main, protestât autrement que par un long cri de terreur.
Au reste, le roi détourna les esprits en donnant rendez-vous à cette même noblesse devant la Rochelle, et en annonçant qu'il conduirait lui-même le siège.
Laissons le cardinal déployer son génie guerrier comme il avait déjà déployé son génie politique, et suivons un petit incident particulier qui se rattache au but de cette espèce d'avant-propos, en montrant une nouvelle cause de l'antipathie conjugal? qui, entre Louis XIII et Anne d'Autriche, allait bientôt devenir de la haine.
Nous wons dit que les projets de Buckingham contre la France, quoique inspirés par une cause futile, devaient avoir un grand effet : c'était de soulever contre la France d abord l'Angleterre, et la chose était déjà faite; puis, par une ligue, de réunir au roi Charles 1 er les ducs de Lorraine, de Savoie, de Bavière, ainsi que l'archiduchesse qui, au nom de l'Espagne, commandait dans les Flandres. Or, pour nouer celle ligue, donl madame de Cncvreuse, exilée en Lorraine à la suite du procès de Chalais, avait préparé les fils, le duc de Buckingham venait d'envoyer un de ses agents les plus sûrs, un de ses aflidés les plus habiles : c'était milord Montaigu.
Mais Richelieu avait aussi des agents sûrs et des aflidés habiles, et cela près du duc de Buckingham lui-même. Il connut donc l'existence de la ligue aussitôt qu'elle fut formée et en fit part au roi, ne lui laissant pas ignorer que l'amour de Buckingham pour la reine allait jeter tout ce trouble dans le royaume. Aussi, Louis Xlll étant tombé malade à Yilieroi, au moment où il se rendait à la Rochelle, la reine accourut de Paris pour le visiter. Or, l'ordre avait été donné à M. d'Ilumières, premier gentilhomme de la chambre, de ne laisser entrer personne dans l'appartement du roi. sans en demander auparavant la permission à l'auguste malade. Le pauvre gentilhomme crut que la reine devait être exceptée d'un pareil ordre, et l'introduisit sans l'annoncer. Dix minutes après. Anne d'Autriche sortit tout en larmes de la chambre de son mari, et M. d'Ilumières reçut l'ordre de quitter la cour.
Anne d'Autriche s'en était donc revenue à Paris tout inquiète de ce nouvel orage qu'elle sentait grossir du côté de l'Angleterre, lorsque tout à coup elle apprit que milord Montaigu, agent du duc de Buckingham, venait d'être arrêté.
Voici de quelle façon la chose s'était passée :
Richelieu, les yeux fixes sur Portsmouth, en avait vu partir milord Monlaigu, lequel, passant par les Flandres, devait se rendre en Lorraine et en Savoie. Alors le cardinal avait donne ordre, de la part du roi, à M. de Bourbonne, dont la maison était située sur les frontières du Barrois, où devait nécessairement passer milord Montaigu. de le faire observer et de l' arrêter, s'il pouvait.
M. de Bourbonne avait grand désir de se rendre agréable au cardinal. Aussi, à peine eut-il reçu cet ordre, qu'il avisa aux moyens de l'exécuter. 11 fit venir deux Basques qui étaient à lui et dont il connaissait l'adresse, leur ordonna de se déguiser en compagnons serruriers, de s'attacher aux pas de milord Monlaigu, qui devait être à cette heure à Nancy, de le suivre partout, tantôt de près, tantôt de loin, ainsi que la commodité le leur permettrait ou qu'ils' le jugeraient à propos. Ces deux Basques suivirent les instructions reçues, accompagnèrent Montaigu pendant tout son voyage; puis, lorsqu'il fut dans le Barrois, et tout proche de la frontière de France, un des Basques se détacha et vint prévenir son maître. Aussitôt M. de Bourbonne monta à cheval avec dix ou douze de ses amis, et, allant se placer sur le chemin que devait suivre I envoyé de Buckingham, ils l'arrêtèrent au moment où celui-ci se croyait enfin arrivé au terme de sa mission. Avec milord Montaigu étaient un gentilhomme nommé Okenham,' et un valet de chambre dans la valise duquel on trouva le traité. Les prisonniers furent conduits à Bourbonne, où on leur donna à souper, et de là à Coiffy, château assez fort pour n'être pas pnlevé d'un coup de main. Comme on craignait quelque lenlative de la part du duc de Lorraine, les ré b : nienls qui se trouvaient en Bourgogne et on
LOUIS XIV ET SON SIÈCLE * 5 Champagne eurent ordre de se concentrer autour de Coiffy. Ils devaient de là escorter les prisonniers jusqu'à la Bastille. ., , „ „ Ce fut avec une terreur profonde que la reine apprit l'arrestation de milord Montaigu ; elle connaissait
la grande confiance que le duc de Buckingham avait dans ce gentilhomme, et tremblait qu'il ne l'eût chargé de quelque lettre à son adresse; car, au point où elle en était maintenant avec le roi, il ne s'agissait de rien moins pour elle que de son renvoi en Espagne.
Alors elle entendit raconter que la compagnie des gendarmes de la reine faisait partie des troupes qui devaient escorter milord Montaigu, et se rappela que, deux ou trois ans auparavant, elle avait fait entrer dans cette compagnie, en qualité d'enseigne, Laporte, un de ses plus dévoués serviteurs, comme on a pu le voir, lorsqu'après les affaires d'Amiens il fut tombé dans la disgrâce du roi. Elle s'informa où était Laporte, et apprit qu'il avait obtenu un congé pour venir passer le carême à Paris ; il paraissait donc à sa portée, et le hasard l'avait amené sous sa main. Alors elle le fit venir secrètement au Louvre, et le reçut à minuit, sans qu'il eût été reconnu.
Anne d'Autriche raconta à ce fid< le serviteur, qui avait déjà souffert pour sa reine et qui était prêt à souffrir encore, la situation terrible où elle se trouvait. — Je ne connais que vous, ajouta fa princesse, en qui je puisse me Autier, et vous seul êtes capable de me tirer du mauvais pas où je suis engagée.
Laporte l'assura de son dévouement, et lut demanda de quelle manière il pouvait le lui prouver.
— Ecoutez, lui dit la reine : il faut que vous rejoigniez à l'instant même votre compagnie, et que, pendant la conduite que vous ferez de milord Montaigu, vous trouviez moyen de lui parler et de savoir si par hasard je suis nommée dans les papiers qu'on lui a pris; puis, vous lui recommanderez de se bien garder de prononcer mon nom dans ses interrogatoires, car, sans se sauver aucunement, il me perdrait.
Laporte répondit qu'il était prêt à mourir pour le service de la reine. Anne d'Autriche le remercia, l'appela son sauveur, lui remit tout ce qu'elle avait d'argent, et il partit la nuit même.
Il arriva à Coiffy juste au moment où les troupes en sortaient : milord Montaigu était au milieu d'elles, monté sur un petit cheval, libre en apparence, mais sansépée et sans éperons. Or, non-seulement on le conduisait à Paris en plein jour et ostensiblement, mais encore on avait fait prévenir les troupes de Lorraine qu'au moment où le prisonnier quitterait le château on tirerait deux coups de canon afin de leur donner avis de ce départ. Elles pouvaient donc, si c'était le bon plaisir de leur duc, essayer de troubler la marche. Les deux coups de canon, en effet, furent tirés ; on s'arrêta même et l'on se mit en bataille pour donner aux Lorrains tout le temps d'engager l'affaire ; mais ils se tinrent dans leurs quartiers, et les troupes françaises, au nombre de huit ou neuf cents chevaux, commandés par MM. de Bourbonnc et de Boulogne, son beau-père, continuèrent leur roule vers Paris.
En arrivant à Coiffy, Laporte avait repris sa place au milieu de ses camarades; mais, comme on savait que son congé n'était point encore expiré, le baron de Ponlhieu, guidon de la compagnie, un des partisans d'Anne d'Autriche, se douta bien qu'il était venu pour un motif plus important que d'assister à la conduite du prisonnier. Il lui en témoigna même quelque chose tout en marchant, et comme Laporte connaissait le dévouement du baron de Ponlhieu pour la reine et sentait qu'il aurait besoin de lui pour approcher de milord Monlaigu, sans s'ouvrir tout à fait, il lui laissa soupçonner qu'il était sur la trace de la vérité. M. de Ponlhieu, voyant que Laporte désirait rester maître d'un secret qui n'était pas le sien, eutU discrétion de ne pas insister davantage. Seulement, le soir même, il le retint près de lui, ne voulant point qu'il allât coucher dans les quartiers de la compagnie, et pensant que ce séjour dans son voisinage donjurait plus facilement lieu à Laporte de s'approcher du prisonnier.
En effet, pour distraire milord Monlaigu que, malgré sa captivité, on traitait en grand seigneur, tous
les soirs M. de Bourbonne et M. de Boulogne invitaient les officiers à jouer avec lui. Laporte faisant partie du corps d'officiers avait été invité avec les autres et ne manquait jamais de se trouver à ces réunions.
Dès le premier jour, milord Montaigu, qui avait vu Laporte lors du voyage du duc de Buckingham en France, le reconnut, et, comme il le savait des plus fidèles serviteurs de la reine, il comprit qu'il n'était pas là sans une commission particulière. En conséquence, Moutaigu lixa les yeux sur Laporle, et lorsque celuici sans affectation se retourna de son côté, ils échangèrent un regard qui échappa à tout le monde, excepté au baron de Ponthieu, qu'il confirma encore dans celte conviction que Laporte était venu pour tâcher de s'aboucher avec le prisonnier.
Afin de seconder, tacitement toutefois, autant qu'il le pourrait les démarches de ce fidèle serviteur, un soir qu'il manquait un quatrième pour faire la partie de milord Montaigu, M. de Ponthieu désigna Laporte, lequel prit avec empressement la place qui lui était offerte à la table de jeu. A peine fut-il assis, qu'il rencontra le pied de milord Montaigu, ce qui lui fit comprendre qu'il l'avait reconnu. Laporte essaya, de son côte, en employant le même langage, de mettre le prisonnier sur ses gardes ; puis, au moyen de phrases intelligibles pour eux seuls, chacun recommanda à l'autre la plus grande attention.
En effet, il était impossible de se rien dire, mais on pouvait s'écrire. Tout en jouant, Laporte laissa traîner sur la table un crayon avee lequel on marquait les points; milord Montaigu, sans que personne le remarquât, s'empara du crayon.
Le lendemain, la partie recommença; Laporte, comme la veiHr, était placé entre le prisonnier et le baron de Ponthieu; de l'autre côté était- M. de Bourbonne lui-même.
Tout en battant les cartes, Laporle laissa échapper de ses mains une partie du jeu qui tomba à terre. Courtoisement, milord Montaigu se baissa pour aider Laporte à réparer sa maladresse. Seulement, eu même temps qu'il ramassait les cartes, il ramassa aussi un billet qu'il glissa dans sa poche.
Le lendemain, milord Montaigu, qui était fort affable, alla au-devant de Laporte dès qu'il l'aperçut, et lui tendit la main. Celui-ci s'inclina devant une si grande politesse et sentit que milord, tout en lui serrant la main, lui glissait entre les doigts la réponse au billet de la veille. .
Cette réponse était des plus rassurantes. Milord Montaigu affirmait qu'il n'avait reçu du duc de Buckingham aucune lettre pour la reine ; que son nom ne se trouvait nullement compromis dans les papiers qu'on avait saisis, cl il terminait en disant que la reine pouvait être tranquille, et qu il mourrait avant de rien dire ou faire qui pût être désagréable A Sa Majesté.
Quoique possesseur de ce premier billet, si impatiemment attendu, Laporte n'en resta pas moius attaché â l'escorte, et continua de faire presque tous les soirs la partie du prisonnier. Eu effet, il n'osait ni confier le premier billet à la poste, de peur qu'il ne fût détourné, ni quitter sa compagnie, de peur qu'on ne ' soupçonnât ce qu'il y était venu taire.
Laporte, tout impatient qu'il était, ne se rapprocha cependant de Paris qu'étape par étape; il y arriva le jour du vendredi-saint, et comme, ce même jour, le prisonnier fut conduit et ècroué à la Bastille, il put être libre aussitôt cette formalité achevée.
La reine avait su son retour, non par un messager, mais par elle-même; car elle était si inquiète, qu'ayant connu le jour de l'arrivée de milord Montaigu, elle était montée en voiture, et avait croisé l'escorte. Parmi les gendarmes elle aperçut Laporte, et celui-ci, qui l'avait remarquée de son côté, essaya de la rassurer par un signe de triomphe.
Anne d'Autriche n'en passa pas moins une journée fort agitée. Aussi, dès que la nuit fut venue, Laporte, comme la première fois, fut introduit au Louvre et y trouva la reine, qui l'attendait dans une grande anxiété.
Laporte commença par lui remettre le billet de milord Montaigu, que la reiue lut et relut avec avidité ; puis poussant un grand soupir :
— Ah! Laporte, dit-elle, voici la première l'ois depuis un mois que je respire librement. Mais comment se fait-il qu'ayant de si riches nouvelles à m'annoncer, vous ne me les ayez pas transmises plus lût, ou ne me les avez pas apportées en plus grande diligence?
Alors Laporle raconta à la reine ce qui s'était passé et comment il avait cru devoir, pour la propre sûreté de Sa Majesté, user de cet excès de prudence. La reine fut obligée d'approuver les raisons de ce fidèle serviteur et (t'avouer qu'il avait bien fait d'agir avec cette circonspection. Puis elle lui fit de nombreuses promesses, lui disant que nul ne lui avait jamais rendu un si grand service que celui qu'il venait de lui rendre.
Cependant le roi et le cardinal pressaient le siège de la Ilochelle, où les choses empiraient de jour en jour. Depuis le blocus si hermétiquement fermé et qui empêchait tout convoi d'entrer dans la ville, depuis la digue construite en travers de la rade et qui empêchait tout vaisseau de pénétrer dans le port, la ville, qui avait cessé complètement d'être ravitaillée, manquait de tout et n'était soutenue que par l'énergie, la prudence, la fermeté de son maire Guilon et l'exemple que donnaient la duchesse de Rohan et sa tille qui, depuis trois mois, ne vivaient que de cheval et de cinq onces de pain par jour, à elles deux. Mais toul le monde n'avait pas même de la chair de cheval et deux onces et demie de pain : la populace manquait de tout. Les faibles en religion se plaignaient tout haut. Le roi, averti de ce qui se passait dans la ville, fomentait cette discorde toujours étouffée, toujours renaissante, et promettait de bonnes conditions. Les magistrats du présidial étaient en opposition avec le maire. Des assemblées se réunissaient, dans lesquelles s'élevaient de graves conflits ; dans l'une d'elles, on en vint aux mains, et le maire et ses partisans échangèrent des gourmades avec les conseillers du présidial.
Quelques jours après celte scène violente, a la suite de laquelle les partisans du roi avaient été chercher un refuge au camp royal, deux ou trois cents hommes el autant de femmes, qui ne pouvaient plus supporter les atroces privations auxquelles ils étaient en proie, prirent la résolution de sortir de la ville et d'aller demander du pain à l'année royaliste. Les assiégés, que cela débarrassait d'autant de bouches inutiles, leur ouvrirent les portes avec joie, et toute cette procession affligée s'avança vers le camp, les mains
jointes, et implorant la clémence du roi. Mai6 les solliciteurs s'adressaient a une vertu peu pratiquée par Louis XIII, qui donna d'abord l'ordre de mettre les hommes tout nus, et de dépouiller les femmes jusqu'à la chemise; puis, lorsqu'ils furent en cet état, les soldats prirent des fouets, et, comme un troupeau, chassèrent les malheureux vers la ville qu'ils venaient de quitter et qui ne voulut plus leur rouvrir. Trois jours ils restèrent au pied des murailles, mourants de froia, mourants de faim, implorant tour à tour amis et ennemis, jusqu'à ce qu'enfin les plus misérables, comme cela arrive toujours, eurent pitié d'eux; les portes se rouvrirent, et il leur fut permis de revenir partager la misère de ceux qu'ils avaient abandonnés.
Lui instant on avait cru que tout allait finir; Louis XIII, presque aussi las du siège que l'étaient les assiégés, avait un jour fait venir son roi d'armes, Breton, lui avait ordonné de revêtir sa cotte d'armes fleurdelisée, de mettre sa toque sur sa téte, de prendre son sceptre à la main, et de s'en aller, précédé de deux trompettes, faire, dans les formes accoutumées, sommation au maire et à tous ceux qui composaient le conseil de la ville, de se rendre.
Voici quelle était la sommation au maire :
« À toi, Guiton, «lire de la Rochelle, je te somme, èV la part du roi mon maltrê, rtion unique et souverain seigneur et le tien, de faire, à f instant même, une assemblée de ville où chacun pnisse entendra de ma bouche ce que j'ai à signifier d% hj part de Sa Majesté. «
Si le maire venait à la porte de la ville écouter cette sommation et assemblait le conseil de ville, comme die en contenait l'ordr*, Bretojf devait se présente? devant ce conseil et lire cette seconde sommation :
f A toi, Guito*, maire de la Rochelle, à tous écnevfns, pairs, et généralement à tous ceux qui ont part nu gouvernement de la ville, je vous somme, de la part du roi mon maître, mon unique seigneur et le vôtre, de quitter votre rébellion, de lui ouvrir vos portes, et de lui rendre promptement I entière obéissance que vous*lui devez, comme à votre seul souverain et naturel seigneur; je vous déclare qu'en ce cas il usera de sa bonté à votre endroit, et vous pardonnera votre crime de félonie et de rébellion; au contraire, si vous persistez dans votre dureté, refusant les effets de la clémence d'un si grand prince, je vous déclare, de sa part, que vous n'avez plus rien à espère*" de sa miséricorde, mais que vous devez attendre de son autorité, de ses armes et de sa justice la punition que vos fautes ont méritée; bref, toutes les rigueurs qu'un si grand roi peut et doit exercer sur de si méchants sujets. »
Mais, malgré l'appareil déployé par le roi d'armes, malgré les fanfares réitérées des trompettes qui l'accompagnaient, le maire, ni personne ne vinrent le recevoir aux portes; les sentinelles mêmes ne voulurent pas répondre, et Breton fut obligé de laisser à terre ses deux sommations.
C'est qu'au milieu de leur détresse les assiégés avaient une grande espérance : cette espérance reposait sur la diversion dont les flattait le duc de Buckingham et qui en effet était sur le point d'éclater, lorsqu'il survint un de ces événements inattendus qui renversent toutes les combinaisons humaines, et qui d'un seul coup perdent ou sauvenl-les Etats.
Buckingham poursuivait son projet d'une invasion en France avec toute l'activité dont il était capable, et au milieu d'une vive opposition que lui avait suscitée, en Angleterre, cette guerre contre la France, qui effectivement n'avait aucune cause importante; il est vrai que depuis qu'elle était entreprise, et que les protestants voyaient à quelle détresse étaient réduits leurs frères de la Rochelle, ils désiraient les premiers qu'un vigoureux coup de main fil lever lever le siège au roi et au cardinal. Mais Buckingham, déjà battu à l'ile de Ré, voulait tenter ce coup de main en même temps que tous les princes de la ligue se déclareraient. Or l'arrestation de milord Montaigu avait jeté du trouble dans l'association, et le duc s'était vu obligé de rappeler une flotte partie pour secourir la Rochelle. Cette flotte rentra dans la rade de Portsmoutb, sans avoir rien fait ni même rien tenté.
C'est que Buckingham, comme nous l'avons dit, attendait toujours la nouvelle que les ducs de Lorraine, de Savoie et de Bavière étaient, ainsi que l'archiduchesse, prêts à entrer en France.
Mais, au retour de cette flotte, retour dont la cause était inconnue, une grande sédition éclata. Le peuple se porta à l'hôtel de Buckingham et égorgea son médecin. Le lendemain, Buckingham fil afficher un placard dans lequel il annonça qu'il n'avait rappelé la flotte que pour en prendre lui-même le commandement. Mais on répondit à ce placard par un autre, qui contenait ces menaçantes paroles :
— Qui gouverne le royaume? le roi. Qui gouverne le roi? le duc. Qui gouverne le duc? le diable... — Que le duc y prenne garde, ou il aura le sort de son docteur.
Buckingham ne s'inquiéta point autrement de cette menace, d'abord parce qu'il était fort brave, et ensuite parce qu'elle avait déjà si souvent retenti à son oreille, qu'il avait fini par s'y habituer. Il continua donc les préparatifs de guerre sans prendre aucune précaution pour la conservation de sa personne.
Enfin le 2o août, au moment où Buckingham. après ava^jr reçu, dans la maison qu'il habitait à Portsmouth, le duc de Soubise et les envovés de la Bocnelle, sortait de la chambre où il avait eu quelques démêlés avec eux, comme il se retournait pour adresser la parole au duc de Pryar, il éprouva tout à coup une profonde douleur, accompagnée d'une impression glacée. Apercevant un homme qui fuyait, il porta la main à sa poitrine et sentit le manche d'un couteau qu'il arracha aussitôt de la blessure en criant :
— Ah! le misérable! il m'a tué.
Puis au même instant il tomba entre les bras de ceux qui le suivaient, et mourut sans avoir pu prononcer un mot de plus.
Près de lui et à terre se trouvait un chapeau; au fond de ce chapeau était un papier, et sur ce papier on lut ces mots :
f Le duc de Buckingham était l'ennemi du royaume, et à cause de cela je l'ai tué. i Alors des cris se firent entendre par toutes les fenêtres :
— Arrêtez l'assassin; l'assassin est nu-tête.
Beaucoup de gens se promenaient dans la rue. attendant la sortie du duc, et, au milieu de celle foule,
était un homme sans chapeau, fort pale, mais qui cependant paraissait calme et tranquille : on se jeta sur lui en criant : Voici l'assassin du duc. — Oui, répondit cet homme, c'est moi qui l'ai tué
On arrêta le meurtrier rt on le conduisit devant les juges.
La, il déclara tout, disant qu'il avait cru sauver le royaume en tuant celui qui perdait (e roi par ses mauvais avis. Au reste, il soutint constamment n'avoir pas de complices, et ne s'être porté 1 cette action par aucun motif de haine particulière.
Cependant on découvrit que cet homme, qui était lieutenant, avait deux fois demandé au duc, qui le lui avait deux fois refusé, le grade de capitaine. Il se nommait John Felton ; il mourut avec la fermeté d'un fanatique et le calme d'un martyr.
On comprend quel retentissement une pareille nouvelle eut en Europe et surtout à la cour de France. Lorsqu'on annonça cette mort à Anne d'Autriche, elle perdit presque connaissance et laissa échapper cette imprudente exclamation : — C'est impossible! je viens de recevoir une lettre de lui.
Mais bientôt il n'y eut plus de doute, et ce fut Louis XIII qui, de retour à Paris, se chargea de confirmer ù la reine celte terrible nouvelle. Il le fit, du reste, avec le fiel qu'il avait dans le caractère, ne prenant point la peine de cacher a sa femme toute la joie qu'il ressentait de cet événement.
De son côté, la reine fut aussi franche que lui. On la vil s'enfermer avec ses plus intimes, et ses plus intimes la virent longuement pleurer. Il y a plus : le temps, tout en adoucissant sa douleur, ne parvint jamais à chasser de son esprit l'image de ce beau et noble duc, qui avait tout risqué pour elle, et à qui, dans ses soupçons contre Richelieu et Louis XIII, elle crut toujours que son amour avait coûté la vie.
Aussi, ses familiers, qui n'ignoraient pas quel tendre souvenir elle gardait au duc de Duekingham, lui en parlaient-ils souvent, parce qu'ils savaient qu'elle en entendait parler avec plaisir.
L'a soir que la pauvre reine, isolée comme une simple femme, causait près de la cheminée en tête à lêle avec Voiture, son poète favori, celui-ci paraissant rêveur, elle lui demanda à quoi il pensait. Voiture lui répondit avec celte facilité d'improvisation qui caractérisait les poètes de cette époque :
Je pensais que U destinée, Après tunt d'injustes malheurs, i Vous ■ justement couronnée
De gloire, d'éclat et d'honneurs; liais que vous étiex^lus heureuse, Lorsque vous étiez autrefois, Je ne dirai pas amoureuse... La rime le veut toutefois.
Je pensai» (nous autres poète* Nous pensons exlraTagamment) Ce que, dans l'humeur où tous êtes.
Vous feriei, si, dans ce moment, Vous avisiez en cette place Venir le duc de Buckmgham, Et lequel serait en disgilec Ue lui ou du père Vinrent.
Or, c'était en 1644 que Voiture prétendait que le beau duc l'emporterait sur le confesseur de la reine, c'esl-à-dire seize ans après l'assassinat que nous venons de raconter ! .